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CHAPITRE XXVIII

L'amour ardent qu'on doit à sa Patrie ne saurait fermer les yeux au reste du monde, faire méconnaître ou haïr les autres nations.

Tout au contraire, on aimera et on servira d'autant mieux son pays qu'on le mettra en sa place sur la terre, à son rang dans l'histoire.

Le patriotisme est un sentiment trop élevé, trop noble pour enfanter la haine.

Il veut que la justice préside aux rapports entre les peuples 5 et s'il provoque la défiance contre certains d'entre eux, c'est contre ceux-là seuls dont la conduite est inspirée de principes différents, qui sont rapaces et agressife, qui menacent les intérêts légitimes et les droits de la Patrie.

Le jeune Français doit être citoyen du monde, en ce sens qu'il lui faut connaître et suivre attentivement les affaires générales de l'humanité, et faire en sorte que la France y joue son rôle, qu'elle contribue à les conduire, au premier rang des nations capables et dignes de diriger la masse immense des hommes vers son destin.

Le citoyen n'a de devoirs qu'envers son propre pays 5 mais les peuples ont des devoirs entre euxj ils forment de grandes femilles humaines qui ne sauraient perdre conscience de la solidarité nécessaire entre leurs membres, comme il est impossible de ne pas admettre une solidarité générale, bien vague encore il est vrai, qui embrasse tout le genre humain.

Cette soUdarité existe au moins en fait. Elle s'établit à travers l'espace, car le bien et le mal qui se font en un point de la terre, l'essor des uns, la décadence des autres, les conflits armés, ont une répercussion lointaine, parfois étendue à une énorme portion de la planète. Elle se retrouve aussi dans le temps, puisque l'Europe entière a subi les effets et se ressent peut-être encore aujourd'hui des fautes qui ont conduit la Grèce à sa perte et amené l'écroulement de l'empire romain.

Il semble, du reste, qu'il y ait des lois communes du développement de l'humanité qui s'imposent à toutes les races, si toutes ne sont pas aptes à franchir par leurs seules forces les étapes diverses de la route du progrès, si beaucoup, vite épuisées, s'y arrêtent ou se perdent dans des chemins divergents et sans issue.

Ce spectacle des sociétés humaines en marche, que nous montre l'histoire, est intéressant et passionnant au possible. Il nous les fait voir dans les phases

successives de leurs transformations, depuis Textrcme barbarie jusqu'à la civilisation la plus raflSnée. Et ce que Ton apprend ainsi, en traversant les siècles passés, on le découvre de même, dans le temps présent, en parcourant la terre. Il existe des peuples civilisés et des peuples barbares, qui se trouvent à tous les degrés du développement historique des sociétés. On peut mesurer sur eux la longue course parcourue, les transformations que la vie a subies au cours des âges.

Depuis le jour où l'homme a fait sa première et essentielle découverte, où il a capté le feu et employé à son usage cette grande force de la nature restée pour lui, jusque-là, destructive et terrifiante, il a gravi lentement, péniblement, un à un, les degrés de la civilisation.

Au bas sont encore les peuplades sauvages du centre de l'Afrique et des montagnes de l'Asie, comme y étaient autrefois les indigènes de l'Amérique, lorsque Christophe Colomb découvrit le nouveau monde, ou les antiques habitants de la Grèce et de l'Italie dont parle la légende. Un peu au-dessus, on voit les peuples de développement rudimentaire, ceux que Grecs et Romains appelaient des Barbares, les Gaulois et les Germains par exemple, dont l'état était peu différent de l'état actuel des peuples du Maroc, du Siam, de bien d'autres pays. En haut, sont les nations civilisées, de civilisations plus pu moins avancées et de caractères divers.

Dès l'antiquité classique, il y a quelque vingt ou vingt-cinq siècles, il existait trois grandes civilisations humaines.

La première, celle dont nous descendons, est la civilisation méditerranéenne, qui eut successivement ses capitales à Athènes et à Rome, et dont la caractéristique est l'incessant mouvement, les transformations dans le progrès et la liberté.

La seconde, la civilisation orientale, qui se heurta vite, durement et longtemps à la première, tenait toute l'Asie méridionale et occidentale jusqu'à la formidable barrière de l'Himalaya et de ses lointaines ramifications. Elle a compté bien des empires puissants, dont la plupart nous sont restés inconnus et dont quelques ruines attestent seules l'existence et la grandeur passées. Ce que nous en savons, ce que l'histoire nous apprend et ce que nous voyons encore suifit à la montrer très différente de celle qui a son berceau aux rives de la Méditerranée. Elle est, comme la nature même où elle s'est développée, à la fois fastueuse, géante, écrasante pour l'homme qu'elle tient sous le despotisme. Arrivée à un certain niveau, elle ne s'élève plus, elle ne bouge plusj elle est figée dans son immuable opulence.

La troisième civilisation est celle de l'Extrême- Orient. Elle tient à la seconde par certains côtés, mais elle s'en différencie par tant d'autres qu'elle ne peut être confondue avec celle-ci. Bien qu'elle fût arrivée

3i6 LA PATRIE.

à son complet épanouissement il y a quelque trente siècles, les anciens ne l'ont pas connue. Les distances considérables et les énormes obstacles naturels ne permettaient pas aux phalanges et aux légions d'aller jusqu'à elle.

La civilisation d'Extrême-Orient, qu'on pourrait appeler la civilisation chinoise, a son art, sa littérature, sa philosophie. Elle est basée sur une sagesse sereine, mais un peu courte, qui lui fait négliger bien des nécessités matérielles de la vie, ne permet pas aux individus de se développer, n'opère une sélection entre eux que par la voie des concours, et entrave par là tout progrès. Elle a permis à l'immense empire chinois de mener une existence plus de cinquante fois séculaire qu'aucune nation n'a connue jusqu'ici sur la terre. Mais il semble que, depuis la moitié au moins de ce temps, elle n'avance plus, n'invente plus, ne s'améliore en rien, qu'elle est comme nouée à tout jamais. L'erreur qu'elle a commise, en méprisant la matière et la force, a été payée chèrement lorsque le contact s'est établi avec une civilisation plus complète, plus agissante, et qu'il y a eu rivalité et conflit.

Elle avait rencontré sans en souffrir la civilisation du midi et de l'ouest de l'Asie, celle que nous appelons la civilisation orientale. Il s'était établi, d'ailleurs, une certaine pénétration de l'une à l'autre par les religions. Les points de rencontre géographiques

étaient trop peu nombreux et trop peu importants pour que de grandes luttes pussent naître entre elles.

Aussi, est-ce sous les coups de la civilisation de rOccident que la civilisation orientale a fléchi, que toute puissance et toute vie active l'ont abandonnée. Les Etats qui relèvent d'elle, aujourd'hui encore, sont ou dominés ou asservis. C'est une lente agonie qui dure depuis longtemps, sans qu'il y ait, du reste, aucun espoir de retour à l'existence.

L'antique civilisation méditerranéenne, elle aussi, a succombé. Mais de son souvenir, de ses vestiges, de ses ruines, est née une civilisation nouvelle, celle de la chrétienté, qui, après une carrière de plus de dix siècles, a enfanté la civilisation moderne, qu'on nomme avec juste raison la civilisation européenne, et qui est en passe de conquérir le monde.

C'est l'épanouissement et le triomphe définitif de cette civilisation de l'Europe qui importe à l'humanité.

C'est dans ses phases successives, depuis l'antiquité, que s'offrent les exemples et les leçons profitables aux peuples comme le nôtre, qui ont le tempérament, les qualités et les défauts de leurs aînés disparus. Bien que les causes de la grandeur et de la décadence des nations soient les mêmes partout, et qu'on retrouve le patriotisme et la vaillance au cœur

3i8 LA PATRIE.

des hommes qui ont fait leur pays grand et prospère, en Asie comme en Afrique, comme en Europe, il est préférable et plus concluant de rechercher dans les pays de notre civilisation comment les nations naissent, grandissent et meurent.

Le jeune Français est, en général, mieux imprégné qu'aucun autre de l'histoire de l'antiquité méditerranéenne. Il a passé une bonne partie de son adolescence à percevoir vaguement, à travers des textes, l'ombre du monde grec et romain. Au surplus, qu'il ait reçu ou non cet enseignement classique, il lui faudra s'efforcer de pénétrer, d'embrasser ce monde tout entier, sur lequel les savants ont jeté aujourd'hui une suffisante lumière. Trop de leçons ressortent de son histoire pour que le citoyen soucieux de l'avenir de sa patrie veuille les négliger.

La civilisation commence aux âges héroïques de la Grèce, il y a plus de trente siècles, et dès ses débuts elle prend le caractère que les civilisations de l'Asie n'ont eu à aucun degré. Elle grandit et ennoblit la personne humaine 5 elle exalte l'effort et le travail 3 elle développe l'amour de la cité et de la race 5 elle crée le patriotisme.

Aussi, quel essor prodigieux est celui des cités de l'Hellade sous l'influence de ces nobles et grands principes! Comme la civilisation se développe rapidement, merveilleusement, pour atteindre les plus

hauts sommets de l'art, des lettres et de la philosophie que l'humanité ait gravis jamais!

Ce peuple d'artistes, de savants, de lettrés est un peuple énergique et vaillant. Il met le culte nécessaire de la force à côté du culte de la liberté et de la beauté. Il sait recourir aux armes pour défendre son indépendance, ses droits, ses intérêts j il sait enchaîner la victoire à ses pas. C'est un grand peuple.

Peu à peu, il s'est étendu, non pas sur le continent barbare, au delà de la presqu'île qui est son domaine, mais Stur les rivages de la Méditerranée. Race de marins, les Grecs créent des colonies partout où leurs vaisseaux peuvent les porter. Ils conquièrent à leur commerce et à la civilisation les côtes du monde connu.

Les petites républiques grecques, malgré leurs jalousies réciproques, malgré les divisions intestines, ont le sentiment élevé du patriotisme de race. Elles se retrouvent unies et vaillantes pour arrêter l'invasion étrangère, pour résister à la multitude armée que la civilisation orientale jette sur elles.

La Grèce est triomphante, glorieuse, immortelle.

Ni l'Orient, ni la barbarie qui est à ses portes et qui presse partout ses libres colonies n'ont pu la vaincre, tant que le devoir, le courage, l'amour de la patrie ont inspiré ses citoyens. Mais l'heure

vient où ces vertus s'affaiblissent, où la foi dans ce qui est grand et beau est remplacée par le doute en toutes choses, où le peuple ne croit plus qu'au bien-être, à la fortune et au plaisir. Avec la corruption, arrivent le désordre, la démagogie, lanarchie. Athènes, comme le dit son grand orateur, ne cherche plus «qu'un rhéteur ou un général qui puisse lui procurer une heureuse servitude».

Le châtiment ne se fait pas attendre. La phalange macédonienne apparaît} puis c'est la légion romaine. Et la Grèce vaincue, écrasée, asservie, s'éteint dans la douleur et dans la honte.

Rome, qui a repris de ses mains défeiillantes le flambeau de la civilisation, le fait à son tour luire sur le monde, et lui donne un nouvel éclat.

Les mêmes vertus qui ont fait la grandeur hellénique régnent à Rome, avec plus de rudesse, mais aussi avec une raison plus ferme, une politique plus constante et plus avisée. Tous les peuples dont les territoires bordent la mer Méditerranée sont successivement conquis, organisés, policés. La civilisation orientale, déjà affaiblie par ses divisions et ses vices internes, ébranlée par les foudroyantes victoires d'Alexandre, recule et se laisse partiellement dompter.

Les citoyens romains, que le patriotisme et l'amour de la liberté animent, sont les maîtres

du monde. Us le dominent par une sage politique autant que par la force. Leur gloire, pour être de nature un peu différente, est égale à celle des Grecs. La même virilité les a faits grands j les mêmes fautes, le même abandon de soi les feront déchoir et succomber.

Le scepticisme et l'immoralité ont pénétré dans Rome, entraînant avec eux la misère, la servilité, le désordre. La dépravation est telle que ce peuple de citoyens ne procrée plus, ne se renouvelle plus. La cité ne compte guère que des affranchis et des esclaves. Les hommes qui peuvent encore se dire les descendants des grands Romains ont perdu jusqu'à la fierté et la vaillance 5 les femmes ont perdu la vertu. C'en est fait d'un peuple puissant et glorieux.

La Grèce avait fini dans la démagogie j Rome s'affaisse sous un despotisme avilissant. Et la Grèce et Rome sont punies de même : elles meurent déshonorées, écrasées par les envahisseurs.

Double et terrible leçon pour les nations de l'avenir !

L'Empire romain embrassait tous les peuples civilisés 5 sa chute était la perte de la civihsation même.

L'Europe entière, en proie aux Barbares que la religion. chrétienne ne réussit pas à humaniser, traverse des siècles d'obscurité et d'effroyables violences.

On a peine à se reconnaître dans cette profonde nuit.

Pourtant, on sent confusément que la civilisation romaine, qui imprégnait en quelque sorte la terre et l'air des nations conquises, fit germer peu à peu une civilisation nouvelle. Celle-ci est enfantée dans la douleur des peuples, et elle a peine à se développer. De longtemps on ne pourra la reconnaître comme une fille de la civilisation antique dont elle est pourtant issue.

Elle vit 5 elle grandit lentement, et l'Europe, sortie du chaos de la Barbarie, devient la Chrétienté.

A peine éclose, un effroyable choc faillit la détruire et détruire avec elle ce qui restait de la civilisation grecque et romaine, ce qu'il y avait en puissance de bon et de bien dans la civilisation nouvelle. C'était l'invasion sarrasine qui menaçait de frapper la chrétienté en plein cœur. Elle s*était étendue déjà sur toute l'Afrique septentrionale, sur l'Espagne, et avait pénétré dans l'ancienne Gaule, devenue le joyaume des Francs.

Rien ne lui avait résisté jusque-làj toute défense

avait été vame.

La jeune France conquise, c'en était fiiit de l'Europe. L'Orient prenait sa revanche des défaites que les Grecs et les Latins lui avaient infligées. Il était définitivement le maître et imposait sa lourde et fetalc

servitude aux races de l'Occident qui n'avaient plus qu'à disparaître dans une longue agonie.

La bataille de Poitiers, où notre Charles Martel vainquit les Sarrasins, jfîxa les destins du monde. La chrétienté triomphante reprit sa marche 5 la civilisation européenne commença sa pénible, lente et glorieuse ascension.

Il est inutile de dire ce qu'elle^ fut. Son histoire est, pour une bonne part, l'histoire de notre patrie.

Si les différentes nations, l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne, le Portugal, la Hollande, la Scandinavie, et j'en passe, ont joué un grand rôle et donné un puissant concours, dans la suite des siècles, au développement de la civilisation, on ne peut contester que la France, de Charles Martel à Louis XIV, ait eu sur elle une action toujours considérable, prépondérante le plus souvent.

Le Renaissance, qui Ta imprégnée davantage encore d'antiquité classique, ne fut pas exclusivement italienne 5 elle fut française aussi, et elle porte la marque indélébile du génie de notre race. Cette marque se retrouve, et tout aussi profonde, dans la rénovation scientifique et industrielle d'où est née, voilà tantôt un siècle, la civilisation contemporaine.

C'est bien, moralement et effectivement, la fille et la continuatrice de la civilisation chrétienne, sans

rintcrruption, Tintcrminablc léthargie qui ont relâché les liens entre celle-ci et la civilisation de Rome. L'enchaînement, cette fois, est étroit et absolu. Il y a plutôt transformation que création.

Mais la civilisation moderne de l'Europe a pris, matériellement, un caractère tout nouveau. Elle le doit aux découvertes de l'homme, aux applications de la science à la vie.

Après s'être servi de sa primitive conquête, le feu, pendant des siècles et des siècles, uniquement pour sa défense, pour son alimentation, pour des usages élémentaires, l'homme a reconnu tout à coup qu'il en pouvait tirer un parti autrement puissant. Il a appris que la chaleur donnait naissance à la force, qu'elle transformait la matière, que, par elle, l'inimaginable devenait possible. Et l'inimaginable a été réalisé.

C'est la machine à vapeur d'abord, les sources de chaleur arrachées aux entrailles de la terre et qui permettaient de la pourvoir 5 ce sont ses applications aux chemins de fer, aux bateaux 5 c'est l'électricité, avec le télégraphe, le téléphone, la lumière 5 ce sont vingt autres inventions extraordinaires, inattendues qui ont centuplé les moyens de production et de transport, les moyens d'action en tous genres dont l'humanité dispose.

Par les forces ainsi conquises, par sa science et son industrie, l'homme a imposé sa maîtrise à la nature.

Il la domine, la plie à ses besoins. Il est vraiment le roi de la création.

Et c'est lace qui caractérise la civilisation moderne.

En dehors d'elle, ce sont les forces naturelles qui prévalent 5 l'homme est presque toujours leur jouet impuissant.

Comme toutes les races de civilisation supérieure, comme les Grecs et les Romains en particulier, les peuples européens ont entrepris de s'étendre dans le monde, de dominer les races inférieures ou insuffisamment développées, d'être des chefs, des éducateurs, des colonisateurs.

Tour à tour ou simultanément. Portugais et Espagnols, Hollandais, Anglais et Français sont entrés dans cette voie. Ils y ont eu des succès et des revers. Les uns ont échoué définitivement dans leurs tentatives 5 d'autres, après de graves échecs, ont repris courage et ont triomphé.

Toute nation qui se sent forte, capable d'être le guide et l'éducatrice des nations arriérées ou barbares, peut revendiquer sa part de domination sur les territoires que la civilisation européenne n'a pas encore pénétrés. C'est une tâche utile et noble à entreprendrej elle accroît la prospérité et la puissance de qui la mène à bien.

La France, après avoir eu un beau domaine colonial au XVII® et au xviii** siècles et l'avoir perdu.

s'efforce d'en reconstituer un nouveau. Elle y réussira si elle joint à toutes les qualités essentielles qu'elle possède une tenace persévérance qui lui a fait trop souvent défaut.

Dès à présent, elle possède un empire colonial qu'il lui faut gouverner et mettre en valeurj elle s'est réservé une portion des continents que l'Europe a conquis et partagés dans la seconde moitié du XIX* siècle 5 elle s'est mise en position de jouer un rôle à l'acte final du drame de la colonisation moderne.

L'Europe, en effet, n'est pas au bout de sa tâche et de ses difficultés. Elle a eu facilement raison des populations africaines, sauvages ou barbares, qu'elle a trouvées en face d'elle sur le continent noir. De même, l'Amérique, fille de notre civilisation, a vaincu, dispersé, anéanti les peuplades indigènes qui lui disputaient son sol. Les races noires et cuivrées ne s'étaient pas élevées à un niveau intellectuel, n'avaient pas créé une force qui leur permissent de résister.

Mais voici que l'Europe, dans son expansion à travers la terre, a rencontré la civilisation d'Extrême- Orient. Celle-ci est incontestablement inférieure à la nôtre, puisqu'elle a négligé tout le côté matériel du développement humain, qu'elle a laissé dans le sol les forces et les richesses inutilisées.

Des heurts répétés se sont produits. Les nations

européennes avaient voulu parler en maîtresses 5 elles furent cconduites, et elles répondirent en employant les armes puissantes que la science a mises entre leurs mains. Les leçons ainsi infligées à maintes reprises firent céder les récalcitrants et amenèrent toujours le résultat désiré 5 mais elles eurent des conséquences moins désirables et moins attendues.

Les hommes de race jaune qui peuplent l'Asie orientale sont intelligents et braves. Leur civilisation, pour figée et incomplète qu'elle soit, leur permettait de surprendre le secret mal gardé de notre force. Après de longues hésitations chez les uns, une décision rapide chez les autres, c'est à nos armes qu'ils eurent recours pour se défendre d'abord, pour nous attaquer ensuite, le moment venu.

Voici donc la race jaune, qui compte 500 millions d'hommes au moins, en passe de s'organiser tout entière pour la guerre. Un premier acte du drame dès l'abord pressenti s'est joué déjà. Il a eu pour théâtre la Chine septentrionale et pour acteurs, du côté de l'Europe, les Russes, les Japonais du côté de l'Asie. On sait de reste que ce ne sont pas les Russes qui ont eu l'avantage.

Les autres actes se joueront-ils bientôt, ou même se joueront-ils .î^

Qui le sait ? Tout est possible.

Une chose est certaine en tout cas, c'est que la ci-

vilisation européenne, qui se croyait maîtresse de la terre, trouve maintenant une barrière devant elle. La civilisation jaune est dressée contre la civilisation blanche.

Si la lutte doit se produire, elle sera formidable et d'autant plus dangereuse pour l'Europe qu'elle tardera plus à éclater. Ce n'est pas avec une confiance béate et des théories humanitaires qu'on l'écartera.

L'important est de veiller et de se tenir prêt.

Il ne faut pas que les peuples occidentaux recommencent l'histoire des républiques grecques divisées, démoralisées, affaiblies, alors que grandissaient, non loin d'elles, la Macédoine et Rome qui devaient les subjuguer et les détruire.

La guerre terrestre aux grandes distances a été longtemps rendue impossible par les armes à feu, les munitions qu'elles consomment et le convoi immense que le seul transport de celles-ci nécessite. Les chemins de fer nous ont ramenés aux possibilités du temps des armes blanches, et les descendants de Genghis-Khan pourraient reprendre un jour, sur ses traces, la route de l'Europe.

Si lointaine que doive être encore une telle éventualité, il importe de la prévoir pour en rendre la réalisation impossible, pour éviter .la nouvelle et grande crise de l'humanité qui nous menace.

L'horizon est obscur^ cherchons à le pénétrer^

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cherchons à voir ce que l'avenir réserve au monde.

Les clairvoyants et les forts y joueront le beau rôle.

C'est celui que nous souhaitons à la France.

Pour cela, il faut qu'elle reste puissante et agissante, qu'elle demeure au premier rang des nations, parmi celles qui conduisent, qui éclairent la route où les autres s'engagent 5 il faut qu'elle soit, aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui, un des champions principaux de la civihsation.

Sa force et son génie sont plus que jamais nécessaires à l'Europe.

— Tu le sais autant que quiconque, jeune ami qui m'as suivi jusqu'à cette dernière page 5 tu sais qu'il est pour toi un bon et unique moyen d'être utile aux hommes qui peuplent la terre, c'est d'aimer et de servir la France.

En travaillant à la grandeur de ta Patrie, tu concours au bien même de l'humanité.

Les préceptes et les conseils qui sont renfermés dans les pages de ce livre ou qui les résument m'ont paru devoir être reproduits ici.

Ils n'ont pas plus la prétention de condenser en quelques lignes tout ce qu'il est utile de dire au jeune Français, que. le livre lui-même ne se présente comme une œuvre doctrinale.

Ici et là, on doit chercher les indications, les règles de conduite données par un père à ses fils, dans la simplicité un peu confuse des conversations familiales. Il ne faut pas, en particulier, être surpris s'il m'arrive de revenir plusieurs fois, en des formes diverses, sur les mêmes idées. Ce sont celles dont je suis pénétré et dont je veux pénétrer mon jeune lecteur.

Sache vouloir.

Fais ce que dois.

Sois courageux physiquement et moralement.

Sache agir 5 deviens homme d'action pour développer en toi les forces du corps et de l'âme, pour

assurer ton succès dans la vie, pour faire œuvre de bon Français.

Sois actif, laborieux 5 donne au travail le meilleur de ton existence.

Sois discipline.

Conserve le respect pour les personnes et les choses respectables.

Sauvegarde toujours la dignité de ta vie.

Aime la vérité 5 sois, en toutes choses, vrai, simple et naturel.

Sois sincère et franc, loyal et droit.

Sois modéré, discret, réservé, modeste.

Sois ordonné et appliqué, sobre et frugal, courtois et aimable.

Sois juste et sois probe.

Sois bon, bienveillant, fraternel.

Défends jalousement ta liberté 5 respecte la liberté d'autrui.

Sois tolérant. Garde fermement ta foi ou ta conviction, mais admets qu'on ait une foi ou une conviction différente. Ne fais rien, ne dis rien qui puisse blesser la croyance d'un autre homme 5 c'est chose intime de la conscience humaine, si délicate qu'on la froisse en l'effleurant.

Développe ton intelligence et ta raison par l'étude 5 dirige et règle ton imagination.

Par la fermeté de ton caractère et la noblesse de tes sentiments, assure à ton corps la santé et la beauté.

A tout âge, en toute situation, aime, respecte et honore ceux qui t'ont donné le jour.

Reste uni par l'afFection et le dévouement à tes parents de tous degrés.

Sois pénétré de l'esprit de famille 5 acquiers avec le respect profond de la femme, les qualités et les vertus qui ne se trouvent qu'au foyer.

Garde-toi de la débauche, des plaisirs grossiers et dégradants.

Conserve ta jeunesse, la fraîcheur de tes sentiments, ta santé et ta dignité.

Sache aimer. Que l'amour et la raison te dirigent dans le choix de la compagne de ta vie.

Recherche, dans la jeune fille qui sera tienne, la droiture, la bonté, la santé morale et la santé physique qui font la beauté.

Marie-toi dès que tu le peux 5 fonde une famille 5 crée un foyer. C'est le devoir humain et le devoir social 5 c'est aussi le bonheur.

Travaille pour ta famille. Fais-lui une vie matérielle aussi douce que tu le pourras 5 mais fais-lui surtout une vie morale noble et belle, que rien de bas ou de malsain n'effleure jamais.

Donne à la Société et à la Nation les enfants dont elle a besoin. Élève-les pour elles et non pour toi.

Prépare tes fils à ressembler à l'homme de bien, de volonté et de courage que tu veux être toimême 5 tes filles, à la femme accomplie que tu as désirée pour compagne.

Vis de la vie de famille. Aime ton foyer j attache-toi à le rendre agréable aux yeux et chaud au cœur.

Ouvre ta maison aux amis intimes et sûrs, mais ne l'ouvre qu'à eux.

Donne une part de tes loisirs aux distractions, aux plaisirs simples, aux jeux qui entretiennent la santé et la gaîté.

Sois un bon citoyen, loyalement attaché à la République qui est le gouvernement de la souveraineté nationale, le gouvernement de tous les Français.

Acquiers les vertus civiques sans lesquelles les institutions républicaines ne sauraient subsister ; l'amour de la Patrie 5 le souci dé Tintérêt public 5 le respect des lois 5 rattachement à la liberté, à la justice, à l'égalité 5 le sentiment de la fraternité à l'égard de tes concitoyens.

Reste d'esprit assez libre, de caractère assez indépendant pour discerner, au-dessus des intérêts de parti, l'intérêt national, et faire tout fléchir devant lui.

Dans les luttes politiques, que le sentiment de la justice reste ton invariable guide.

Pénètre-toi de ce principe que, dans une Démocratie, les droits de tous sont égaux, mais qu'il n'en est pas de même des devoirs et que la supériorité de l'intelligence, du savoir, de la fortune, impose à qui en bénéficie des devoirs plus élevés et plus nombreux qu'aux autres hommes.

Sois jaloux de tes droits de citoyen et respectueux des droits d'autrui.

Use de ton autorité pour qu'il soit fait des lois égales pour tousj pour qu'elles soient appliquées équitablement par une magistrature intègre et indépendante, 'par une administration impartiale, attachée au bien public, soustraite à l'influence des partis.

Aime et défends la liberté politique, le droit de parler et d'écrire, de se réunir et de s'associer.

Sois également attaché au droit de travailler, de produire, d'acquérir, de posséder.

Dis-toi que, sans la propriété individuelle, il n'est dans la vie ni sécurité, ni liberté.

Efforce-toi de servir la science, d'aider à ses progrès et à ceux de l'industrie, de pousser l'Etat à s'y employer, convaincu que le bien venu de cette source est supérieur à tout autre.

Inspire-toi dans tes propres actes et, comme citoyen, dans la fondation des institutions nationales, du sentiment de la fraternité, de la solidarité qui unit les hommes d'une même nation.

Sois bienfaisant et charitable 5 secours, dans la mesure de tes moyens, tout homme que la misère a abattu et qui ne peut se relever seul.

Aide à l'extension des institutions de prévoyance, sans te préoccuper de ton intérêt personnel si ta position ou ta fortune te met à l'abri des risques qu'elles prévoient^ mêle-toi aux travailleurs qu'elles groupent 5 aide-les à se passer toujours, grâce à leur propre effort, des secours privés et de l'assistance publique, à assurer la sécurité de leur vie et leur dignité d'hommes libres.

Aime la Patrie. Sers-la et honore-la^ travaille à sa prospérité intérieure, à sa grandeur et à sa gloire dans le monde.

Donne-lui ton intelligence et ton cœur, ton activité et ton travail 5 donne-lui ton sang s'il le faut pour préserver son existence, pour défendre ses intérêts et son honneur.

Sois patriote avant tout, suivant le mot de Gambetta, et ne mets rien au-dessus de ce titre.

N'écoute pas les sophistes qui professent un cosmopolitisme dissolvant, qui nient la Patrie et qui répudient le devoir. Ce sont des ennemis publics 5 s'ils étaient suivis, ils précipiteraient la France vers la décadence et la mort, comme leurs aînés ont fait de la Grèce et de Rome.

Apprends à connaître la France dans sa souveraine beauté et dans sa richesse, dans ses gracieux paysages, dans ses villes, dans ses monuments qui sont les titres de noblesse de ta race.

Pénètre-toi de sa longue et glorieuse histoire, pour prendre conscience de ton devoir de Français, de la lourde charge qui t'incombe si tu ne veux pas

la laisser déchoir, si tu veux lui faire un avenir digne de son passé.

Il faut espérer 5 il faut croire, il faut avoir foi dans les destinées de la Patrie.

Travaille pour le bien, travaille pour la gloire de la France. Elle est placée de telle sorte sur la carte du monde, elle a un tel passé que la puissance et la grandeur sont les conditions mêmes de son existence.

Aime l'armée nationale où ta place est marquée j elle personnifie la Patrie dans sa force et son indépendance.

Aime les soldats, tes camarades, qui doivent constituer pour toi une seconde famille. Vous aurez à vous aider, à combattre et peut-être à mourir ensemble. Soyez unis par la fraternité du labeur, par la fraternité du courage et la sereine fraternité de la mort.

Accepte résolument, sans regret, et sans murmure, la charge du service militaire en temps de paix. Prépare-toi, entraîne-toi, développe la force et la souplesse de ton corps, comme les qualités viriles de ton âme.

Sois le soldat robuste, discipliné et vaillant que la Patrie réclame.

Chéris et vénère le drapeau tricolore qui est

l'image de la France, l'hymne national qui est sa grande voix.

Considère la guerre comme un fléau dont tu dois t'efForcer de préserver le pays. Évite-la, déteste-la, mais ne la crains pas.

Dis-toi que si la guerre est un mal, elle n'est pas le pire des maux, et que mieux vaut cent fois la guerre que la perte de l'indépendance ou de l'honneur national.

Sache que pour avoir chance de conserver la paix un grand peuple doit être fort, actif, énergique et vaillant.

Il est pour toi un bon et unique moyen de servir l'humanité, c'est de travailler à la grandeur de ta Patrie.

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