CHAPITRE XXVII
La guerre est un terrible fléau, que tous les peuples, à toutes les époques, ont craint et détesté.
Si le soldat mercenaire ou le chef épris de gloire peut l'aimer, la désirer, la rechercher, les nations qui la subissent, dont le territoire ravagé par les armées sert de champ de bataille, en souffrent trop pour n'en avoir pas horreur.
Les Français ont vu finir en un désastre leur dernière grande guerre 5 ils ont connu la cruelle humiliation de la défaite, de l'invasion et du démembrement j ils ne sauraient envisager de gaîté de cœur l'éventualité d'une nouvelle lutte. Ils sont donc attachés à la paix. Il faut qu'ils le soient et qu'ils fassent toujours les plus grands efforts pour éviter la guerre 5 mais il importe qu'ils n'en aient pas peur, que ce soit la raison et non la lâcheté qui Tes rende pacifiques.
La guerre est un mal 5 mais il est des maux pires. Mieux vaut cent fois la guerre que la perte de l'indépendance ou de l'honneur national.
Un grand peuple, qu'on saurait incapable de re-
courir aux armes pour défendre sa liberté ou sa dignité, ne tarderait pas à être asservi, et il mériterait de l'être. Chez les nations comme chez les hommes, qui préfère la vie à l'honneur n'est pas digne de vivre.
Il n'est qu'un moyen de conserver la paix, c'est d'être fort et résolu.
L'antique adage Si vis pacem para hélium n'a pas cessé d'être vrai. Pour avoir la paix, il faut être prêt toujours à faire la guerre, et ne pas la redouter.
Le peuple le moins exposé à être attaqué, à se laisser entraîner dans une guerre, est le peuple puissamment armé, qui ne provoque personne et ne craint personne, dont la force morale vaut la force matérielle, qui défend activement ses intérêts et ses droits et joue dans le monde le rôle que sa position et son passé lui assignent.
La force, l'activité et le courage sont les facteurs de la paix.
«Pas de paix, que la tête haute! Voilà ce que veut la Patrie ! »
Ainsi parlait Victor Hugo, au lendemain même de l'année terrible.
Oui, pas de paix que la tête haute! Pas de paix dans l'humiliation et la faiblesse ! Parce que, de cette paix-là, la France mourrait plus sûrement que de la plus terrible des guerres 5 parce qu'une paix maintenue par l'effacement et l'inertie ne dure pas.
3o6 LA PATRIE.
La situation d'un peuple sur la terre est celle d*un individu dans une grande ville.
Celui qu'on sent fort et courageux, qui marche d'un pas ferme et va tranquillement à ses aflPaires, ne trouve personne sur son chemin pour l'arrêter, l'insulter ou le provoquer 5 il passe impunément dans les endroits dangereux où fermente l'écume de notre civilisation. L'homme faible et craintif, comme le matamore et le fanfaron, est exposé à toutes les aventures 5 les menaces et les coups tombent naturellement sur lui.
Les peuples que guide la froide et fière raison, qui s'appuient sur leur bon droit et sur leurs armes, s'en vont sans risque à travers le temps et l'espace.
Il faut, par suite, s'appliquer à rendre son pays aussi fort que possible, aussi actif, courageux et hardi que sage et pacifique.
Est-ce bien vers ce but que marchent les hommes qui ont entrepris, en France plus qu'ailleurs, une véritable campagne pour donner aux citoyens, et par suite aux soldats, l'horreur de la guerre .^^ Il ne le semble pas. Professer, chez nous, la haine de la guerre est sans utilité, car ce n'est pas de ce que nous en penserons que dépendra le maintien de la paix.
Il n'y a pas à redouter qu'une nation qui est une démocratie, où par conséquent la volonté du peuple existe seule, qui n'a pas de troupes mercenaires et
où tout citoyen est soldat, soit jamais belliqueuse. Ce qui serait à craindre, c'est qu'on lui fît une âme veule, qu'elle mît l'amour de la paix au-dessus de tout, au-dessus du souci de ses intérêts les plus certains, au-dessus de son indépendance, au-dessus de son honneur.
Les propagandistes de la paix peuvent exercer sans inconvénient leur apostolat chez les nations victorieuses, qui n'ont pas de péril à leurs frontières, qui sont en quelque sorte assurées de n'avoir d'autres guerres que celles qu'elles provoqueront. Il en va autrement dans un pays comme le nôtre, qui ne s'est pas entièrement relevé de sa défaite d'il y a trente ans, qu'on menace et qui ne menace pas.
Lui prêcher la paix est une œuvre vaine, si elle n'a pas pour but de lui apprendre la peur.
C'est au moins énerver le courage nécessaire des hommes, leur faire croire que, pour avoir la paix, il suffit de la vouloir 5 c'est les mal préparer, par suite, à faire face au péril qui peut surgir tout à coup devant eux.
Il faut que les citoyens -de France sachent, au contraire, et il faut leur dire bien haut que la guerre peut leur être imposée, et qu'ils doivent être prêts aux lourds devoirs qu'elle comporte. Il faut qu'ils sachent que se défendre ne consiste pas uniquement à repousser l'agression brutale d'un voisin j mais que c'est aussi empêcher qu'on ne viole nos droits, em-
3o8 LA PATRIE.
pêcher qu'on n'écrase un autre peuple dont l'existence est nécessaire à notre sécurité.
En 1866, la Prusse s'est jetée sur l'Autriche et l'a vaincue à Sadowa. La France eût pu l'en empêcher. Pour n'avoir pas agi alors, elle a subi, quatre ans plus tard, une terrible guerre. La défaite de 1870 n'est que la conséquence de l'inertie de 1866. Nous avons été vaincus, écrasés, pour n'avoir pas su nous battre à temps, quand il était sage et juste de le faire.
La leçon a été trop cruelle pour que nous n'en profitions pas.
Ceux qui veulent la paix à tout prix ont chance de déchaîner, sur leur pays des guerres terribles, à l'heure que ses ennemis choisiront, dans des conditions qui rendent la défaite certaine.
Le Président de la République des États-Unis, M. Roosevelt, dont l'initiative a mis fin à la lutte meurtrière de Mandchourie entre la Russie et le Japon, a pleinement mis en lumière la nécessité pour les peuples d'envisager sans frémir l'éventualité d'une guerre juste. Il en a donné de multiples raisons et des preuves nombreuses.
L'une d'elles est particulièrement frappante, car elle s'applique à une guerre dont le principe paraît le plus contestable aux esprits superficiels 5 il s'agit de la guerre de Sécession. Les Etats du Nord de
rAmérique ont déclaré la guerre, en 1861, aux États du Sud qui s'étaient séparés de « l'Union», c'est-àdire de la République des États-Unis. Après quatre années de lutte, ils ont eu la victoire et rétabli l'unité. La République a repris alors sa marche ascendante, ses progrès, son développement 5 elle est arrivée à cette puissance prodigieuse qui la rend égale, sinon supérieure, aux premiers et aux plus vieux États du monde.
L'utilité de la guerre de Sécession est jugée à ses résultats. M. Roosevelt l'a montré en une belle étude dont voici un passage :
((Si les hommes de courte vue, les avocats de la paix, dit-il, avaient fait à leur tête à ce moment, et que la sécession fût devenue un fait accompli, rien n'aurait pu empêcher la répétition dans l'Amérique du Nord de cette guerre dévastatrice et anarchique qui s'établit pour trois quarts de siècle dans l'Amérique du Sud après qu'elle eut rejeté le joug de l'Espagne.
((Nous échappâmes à des générations d'anarchie et d'effusion de sang, parce que nos pères qui soutinrent Lincoln et suivirent Grant étaient des hommes dans toute l'acception du mot, avec trop de sens commun pour être égarés par ceux qui prêchaient que la guerre est toujours un mal. . . »
Les valeureux ancêtres du Président Roosevelt ont accepté une longue guerre, sacrifié des centaines
de mille de vies humaines, des millions et des millions de dollars j ils ont semé autour d'eux la mort et le deuil j mais ils ont sauvé leur grande Patrie, ils lui ont préparé l'avenir paisible et glorieux dans lequel elle est maintenant entrée. Ce furent des sages autant que des vaillants. Ils ont mérité la pieuse et patriotique reconnaissance que leurs fils leur ont vouée.
Leur exemple doit être présent à l'esprit des citoyens de tous les pays, aux heures troubles ou tragiques. Il leur dira ce que peuvent, pour le pays, lorsqu'il penche au bord de l'abîme, la clairvoyance, l'énergie et l'indomptable courage.
L'histoire des États-Unis depuis lors, comme celle des autres peuples du reste, leur apprendra que ces mêmes qualités constamment appliquées à la politique donnent les plus grands résultats. A défendre partout ses droits, simplement mais résolument, sans provocation et sans faiblesse, on tire un profit certain et l'on a, par surcroît, toutes chances de conserver la paix.
La politique d'abandon et de peur n'est pas seulement ruineuse et humiliante pour la nation qui la pratique j elle a encore l'immanquable effet de provoquer les conflits, de conduire à la servitude et à l'anéantissement.
Il n'y a d'autre préservatif contre la guerre que la force, l'énergie, la vaillance.
Le jeune Français voudra les développer en luimême 5 il saura les conserver et les accroître dans son pays.
Ce sont des vertus civiques et des vertus nationales.