‹ Livre de mes fillesChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

L'éducation morale n'est pas terminée quand l'adolescent arrive à l'âge d'homme. Elle est plus nécessaire que jamais 5 elle peut être plus fructueuse aussi, car les seuls maîtres qu'on ait alors sont en général écoutés : c'est soi-même et c'est la vie. Celle-ci est un mentor fort dur, si on ne prend pas sur soi de la prévenir, de se réformer, de s'améliorer, sans attendre ses avertissements sévères et ses punitions.

Enfant, on ne peut avoir que de petits défauts. Ils grandissent avec l'âge, ou, s'ils restent les mêmes, ils deviennent plus laids et moins supportables. Le mensonge, par exemple, est très vilain chez un enfant 5 s'il persiste chez l'homme, il devient un vice odieux et avilissant. La gourmandise est péché véniel lorsqu'on est petit. C'est un penchant grossier et presque bestial, qui ne se comprend pas chez le jeune homme.

Le combat que l'éducation fait mener aux enfants contre leurs défauts ne saurait donc cesser quand vient l'âge viril 5 d'abord, parce que la victoire n'est jamais complète et définitive, que la perfection n'a pas été atteinte et ne peut l'être 5 ensuite, parce que la vie suscitera des vices et des défauts d'un autre

ordre, contre lesquels on doit être en défense, qu'il faut repousser s'ils se présentent, qu'il faut expulser s'ils ont déjà pénétré en nous.

Il est un moment de l'existence du jeune homme — et je souhaite que ce soit celui où il lira ce livre, s'il n'est pas venu plus tôt — où il doit se livrer à un examen attentif et sincère de sa nature morale, se pénétrer, se scruter, définir ce qu'il y a en lui de mal à faire disparaître, ce qu'il y a de bien à conserver jalousement et ce qu'il lui faut acquérir.

Franklin avait ainsi, après inventaire de son âme, établi une comptabilité écrite, par doit et avoir, de ce qui lui manquait et de ce qu'il avait en trop, des valeurs positives et des valeurs négatives, avec un compte de profits et pertes soigneusement tenu.

Tout le monde n'est pas Franklin , malheureusement pourrait-on dire, et il est des bilans qu'on peut graver dans le cerveau sans qu'il soit nécessaire de les transcrire sur le papier. Pourtant, beaucoup de jeunes gens aimeront à consigner par écrit les constatations qu'ils ont faites et les résolutions qu'ils ont prises. J'ai moi-même agi ainsi vers la dix-huitième année 5 mais j'avoue qu'il ne m'a jamais été nécessaire de recourir à cet acte solennellement paraphé, et que ma mémoire a suffi pour en rendre les obligations présentes à mon esprit.

L'important est de bien savoir quels sont les dé-

fauts et les vices à extirper de soi ou dont il y a lieu de se garder, quelles sont les qualités et les vertus à fortifier si on les possède, à conquérir si on ne les a pas encore.

Cela fait, et la volonté et le courage aidant, on doit arriver à un heureux résultat.

Il faut d'abord se contraindre puis s'habituer à aimer ce qui est vrai, ce qui est beau, ce qui est bien, ce qui est grand et élevé, et n'aimer que cela.

Pas de tendresse ou de complaisance pour ce qui est médiocre, sans générosité et sans beauté 5 de la réprobation et de la haine pour ce qui est laid, vil et bas.

On doit toujours, d'un jugement rigoureux, condamner les choses mauvaises et malsaines. C'est seulement pour les hommes, parfois ignorants ou égarés, qu'il faut savoir réserver quelque indulgence.

Les bons sentiments et les passions généreuses sont à cultiver, à développer en nous.

Celles-ci sont des sources d'activité qui ont autant d'heureux effets, pour l'âme et pour le corps lui-même, que les passions mauvaises en ont de funestes. Les passions combattent l'inertie et l'indifférence, qui usent l'homme plus vite encore que les vices. Elles sont salutaires, à condition de n'être pas souveraines maîtresses et de rester équilibrées, réglées, subordonnées à la raison et à la volonté.

Ce sont des auxiliaires, bonnes à employer comme telles et pas autrement, dans l'incessante lutte intérieure entre la vertu et le vice, entre le bien et le mal.

La culture morale n'a d'autre but que de préparer l'homme à assurer toujours, dans ce combat, le triorhphe du bien 5 à lui donner des habitudes et des règles qui rendent les retours ofFensifs du mal moins fréquents et moins dangereux. Pour que sa vie soit simple et bonne, pour qu'il donne plus à l'action qu'à la discussion, pour que sa conscience n'ait qu'exceptionnellement à intervenir et à le remettre dans la voie droite, il faut que la pratique du bien résulte en lui de prescriptions acceptées et impératives, d'une application régulière, devenue naturelle et inflexible.

En arriver là, c'est atteindre le seul genre de perfection, toute relative, compatible avec la nature humaine. C'est aussi se préparer une vie douce et agréable.

Les entraînements au mal, les fautes commises appellent fatalement une punition. Elle nous frappe en nous-mêmes toujours, par le trouble et les reproches de notre conscience 5 elle agit encore, le plus souvent, à l'extérieur et de façon matérielle.

La justice immanente des choses est rarement inactive. Par elle, le mal fait naître la douleur, le repentir, et empoisonne la vie 5 tandis que le bien, la vertu sont des sources de joie.

C'est obéir au devoir que de travailler à développer ses qualités morales. Cela constitue un des premiers devoirs de l'homme envers lui-même. La culture intellectuelle, pour nécessaire qu'elle soit, vient seulement ensuite.

La culture morale mérite tous nos soins, parce qu'elle n'est pas bonne pour nous seuls 5 elle est au moins aussi bienfaisante à ceux qui nous entourent, à tous nos semblables, et la société elle-même tire profit de nos qualités et de nos vertus j elle souffre de nos défauts et de nos vices.

Quelles règles doit se tracer le jeune homme pour devenir l'homme accompli dont il a dû concevoir le modèle ?

Avant tout, il lui faut être vrai, simple et naturel.

Il doit respecter la vérité dans sa personne, dans ses paroles et dans ses actes. La dissimulation et le mensonge sont choses abominables. Dissimuler et mentir constituent des manquements au devoir. On doit la vérité aux autres 5 on se la doit à soi-même.

Celui qui ment ne se rend pas seulement digne de mépris j il se fait encore une vie difficile, compliquée, fatigante au dernier point. Pour couvrir un premier mensonge, il en faut faire d'autres, puis de nouveaux pour couvrir ceux-ci. Plus on va, plus on s'enfonce dans le faux. La situation devient vite in-

tolérable. A moins d'avoir perdu toute pudeur morale, on est sans cesse inquiet et troublé.

Etre simple et naturel est une façon d'être vrai. Chercher à se montrer autre qu'on n'est réellement, c'est se déguiser, c'est déguiser la vérité. La recherche et l'afFectation sont des défauts insupportables à tout le monde. Si l'on y est porté, il faut faire l'effort nécessaire pour redevenir naturel, et l'on y arrivera à coup sûr.

Il est facile d'être simple dans sa personne physique et dans sa manière d'être 5 on doit pouvoir apporter de même la simplicité dans son âme et dans sa vie. Un esprit compliqué n'est jamais tout à fait beau 5 une existence où le faste et l'apparat tiennent la meilleure place relègue forcément au second rang les choses essentielles, celles qui sont la raison de vivre.

Un homme de grande valeur morale et intellectuelle, M. Charles Wagner, qui a écrit des pages excellentes sur la Vie simple, dit :

((-Le bonheur, la force et la beauté de l'existence ont pour une grande part leur source dans la simplicité. »

Etre vrai, simple et naturel, entraîne à être, ce qui n'est pas moins nécessaire, à la fois sincère et franc, loyal et droit.

Pratiquer la sincérité et la franchise est une ma-

nière supérieure de dire la vérité, complètement et toujours 5 de faire savoir exactement ce qu'on est, ce qu'on sent et ce qu'on pense.

La loyauté se confond en grande partie avec la sincérité et la franchise. Elle les complète, en y ajoutant une sécurité dans les rapports d'homme à homme, dictée par les sentiments de la probité et de l'honneur.

Enfin, être un homme droit, c'est avoir à la fois toutes les qualités personnelles qui ont été déjà passées en revue 5 c'est être probe, équitable et ferme 5 n'avoir point de détours j marcher toujours dans le droit chemin. Il n'est pas de vertu supérieure à la droiture 5 elle résume en elle à peu près tout ce qui fait l'homme de bien.

Les jeunes gens qui auront acquis complètement ou seront en passe d'acquérir l'ensemble de ces qualités, verront accomplie une bonne part de leur tâche d'éducation morale. Us auront tant fait déjà pour leur perfectionnement, que le reste ira presque de soi. Les qualités secondaires s'obtiendront sans grand effort.

Il n'est pas permis de les négliger, cependant, car elles ont leur importance. Je me contente de les énumérer :

La modération dans la parole et dans les actes, qui révèle la force du caractère et le bon sensj

8o L'HOMME.

La discrétion et la réserve, sans lesquelles les rapports avec les autres hommes, même avec les amis, ne laissent pas que d'être pesants jusqu'à devenir insupportables 3

La modestie, qui n'est pas l'humilité, et dont La Bruyère a dit qu'elle est au mérite « ce que ' les ombres sont aux jKgures dans un tableau 5 elles lui donnent de la force et du relief » 5

La courtoisie, l'amabilité, qui sont les signes visibles de la bienveillance 3

L'ordre dans les pensées, dans les actes, dans les dispositions matérielles, sans lequel une partie des résultats de l'action ou du travail échappent et se perdent 5

L'application de l'esprit, qui donne à la volonté le moyen de s'exercer efficacement j

Enfin la sobriété et la frugalité, qu'on peut définir la modération et la simplicité appliquées à la nourriture.

A ces qualités positives, il est indispensable d'ajouter l'aversion et le mépris pour ce qui est grossier et bas 5 pour l'intempérance, l'ivrognerie, l'indécence des paroles ou des actes, pour tout ce qui ravale l'homme au niveau de la brute.

Les jeunes gens ont à se bien garder, par une résolution inébranlable, contre les entraînements inévitables vers ces plaisirs dégradants. Nos mœurs,

CULTURE MORALE. 8i

si elles ne les y poussent pas, ne les retiennent pas non plus, et la morale courante se montre particulièrement indulgente pour des écarts dont le pire inconvénient n'est pas de nuire à la santé du corps. C'est la santé de l'âme qui en est le plus atteinte. C'est le goût et l'habitude d'une certaine malpropreté morale qui risquent de s'implanter chez le jeune homme, et qui sont particulièrement redoutables.

S'en défendre dès l'abord, quand on n'a pas mordu encore à ce fruit de l'arbre du mal, est plus facile que d'y renoncer par la suite. A manger pendant un temps des plats épicés et pimentés, on trouve fade la bonne et saine cuisine, lorsqu'on y revient. Mieux vaut ne pas tenter des expériences aussi dangereuses, et opposer aux tentations des règles de conduite fixes et toujours respectées.

La dignité de la vie y gagne, autant que l'esprit, autant que le corps, et c'est chose à considérer.

C'est par la dignité mise dans son existence que s'obtient l'estime publique, le respect général. Et la dignité consiste à se respecter soi-même, à ne rien faire qui nous rabaisse à nos propres yeux et aux yeux d'autrui. Les plaisirs grossiers ou immoraux ont ce double effet.

C'est quelque chose de se respecter 5 mais il faut encore respecter les autres hommes 5 il faut témoi-

gner, en particulier, du respect et de la déférence aux vieillards, aux femmes, à ceux que distinguent leurs vertus, leurs talents, les fonctions qu'ils remplissent. Se montrer respectueux, sans platitude, c'est faire preuve d'une bonne éducation. On a coutume de dire que la jeunesse perd le respect. Si le fait est vrai, c'est un signed'affaiblissement moral, un manque de dignité personnelle, contre lesquels il y a lieu de réagir vigoureusement.

Ce qu'on dit de la perte du respect n'est que trop vrai de Taffaiblissement de la discipline. Il n'est pas douteux que le mal existe, et que c'est un grand mal pour le pays. Sans discipline, il n'est pas plus de société durable, ni même de civilisation , qu'il n'existe d'armée. La force collective ne s'obtient que par la discipline.

L'indépendance, la légitime fierté de l'homme ne perdent rien à se soumettre, dans la vie ou l'action en commun, aux lois et aux règles sans lesquelles les peuples ne sont que des cohues impuissantes, les armées des bandes vouées à la défaite et au déshonneur.

Le jeune homme qui aura établi en lui cette maîtrise de soi, cette discipline de l'esprit qui font l'homme de devoir et de courage, respectera aisément les règles de la discipline militaire et de la discipline sociale. Il saura qu'apprendre à obéir c'est

se rendre capable de commander, et que le mauvais soldat n'a jamais fait un bon chef.

Je lui dirai donc, sûr d'être entendu :

— Sois discipliné!

J'ajouterai :

: — Conserve le respect 5 sauvegarde toujours la dignité de ta vie.

Et, pour traduire en formules brèves les mulî:iples conseils renfermés dans les lignes qui précèdent, je dirai encore :

— Aime la vérité 5 sois en toutes choses vrai, simple et naturel.

Sois sincère et franc, loyal et droit.

Sois modéré, discret, réservé, modeste.

Sois ordonné et appliqué, sobre et frugal, courtois et aimable.

Ce sont là des devoirs de divers ordres, d'importance inégale, mais ce sont des devoirs et ils veulent être obéis.

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