CHAPITRE VII
L'homme a droit à la liberté, comme il a droit à la justice.
C'est ce que l'Assemblée nationale de 1789 a appelé ses droits naturels et imprescriptibles.
A y regarder de près, on voit qu'il existe plusieurs natures de liberté, et on en distingue trois, dont les frontières ne sont pas toujours d'ailleurs très nettement tracées : ce sont la liberté morale, la liberté civile, la liberté politique.
La liberté morale est la liberté que nous avons de penser, de nous déterminer et d'agir, en tant que l'action est du domaine privé, intime en quelque sorte, qu'elle relève de nous seuls et nullement de la loi.
La liberté que l'homme tient de celle-ci, dans ses relations avec les autres hommes et en dehors de sa qualité de citoyen d'une République ou de sujet d'une monarchie, est la liberté civile.
Elle est très voisine de la liberté politique avec laquelle elle s'enchevêtre même en bien des points. Dire que l'une dépend des lois civiles, l'autre des lois politiques, ce n'est pas établir la démarcation de façon
bien précise. Pourtant, il n'y a pas de meilleure définition, et la détermination de leurs limites est souvent simple affaire d'appréciations qui varient avec les mœurs politiques.
L'homme est-il moralement libre .^A-t-il la liberté de penser 5 a-t-il la liberté de se déterminer.^
Oui, assurément 5 mais autant qu'il n'est pas asservi par ses passions, par ses préjugés, par ses défauts et ses vices.
Il est libre, s'il s'est rendu maître de lui, s'il a de la volonté, si ses actes sont dictés par sa seule raison.
La liberté morale est la première et la plus précieuse de toutes, et il dépend de nous de l'avoir entièrement.
L'homme de bien, l'homme de caractère est libre en soi. Il jouit d'une liberté qu'aucune tyrannie ne peut atteindre.
C'est cette liberté morale que Lamartine avait en vue lorsqu'il écrivait :
Ici-bas tout homme est esclave Des dieux, de lui-même ou du sort.
Des bords de la Seine ou du Tibre , Sous un Consul ou sous un Roi , Sois vertueux , tu seras libre j Ton indépendance est en toi !
La vertu et la volonté donnent, en effet, l'indépendance intérieure, la liberté morale.
C'est quelque chose 5 ce n'est pas toute la liberté à laquelle l'homme privé a droit. Sa conscience pourrait en être satisfaite 5 mais son désir, son besoin d'indépendance dans l'action, sa naturelle fierté ne s'en accommoderaient pas.
Le rôle de la société serait vraiment trop commode si elle n'avait pas des devoirs envers ses membres, si elle ne devait pas leur assurer la liberté extérieure, et tout d'abord la liberté civile, la seule dont il y ait lieu de parler ici.
La liberté civile est un droit « naturel » , un droit « imprescriptible » de l'homme.
En quoi consiste-t-ellc.'^ Ceux-là mêmes qui ont proclamé les droits, les ont déterminés et garantis dans la Constitution qu'ils ont élaborée par la suite.
Ces droits peuvent être résumés ainsi :
Liberté à tout homme d'aller et de venir, sans pouvoir être arbitrairement arrêté 5
Liberté de parler, d'écrire , d'imprimer et publier ses pensées, sans être soumis à aucune censure préalable 5
Liberté de pratiquer le culte religieux auquel chacun est attaché 5
Liberté à tous de s'assembler paisiblement et sans armes 5
Liberté de jouir de ses biens, l'inviolabilité de la propriété étant garantie.
A ces libertés, il faut ajouter le droit de s'associer, contre lequel la Révolution française avait des préventions qui ont longtemps persisté dans notre pays, mais se sont atténuées depuis lors, sans avoir entièrement disparu.
La liberté, disait la Déclaration des droits, « consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Ainsi, ajoutait-elle, (d'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ».
C'est sur ce principe que reposent les lois libérales, en matière civile.
On doit s'en pénétrer et s'en inspirer dans la pratique. Il dit assez que notre propre liberté importe, mais que celle des autres n'importe pas moins j et que, si nous avons droit à la liberté pour nous-mêmes, nous avons le devoir de ne pas attenter à la liberté de nos concitoyens.
De là un double précepte , qui pourrait être ainsi formulé :
— Défends jalousement ta liberté 5 respecte la liberté d'autrui.
La Déclaration des droits avait donné , pour corollaires à la liberté, la propriété et la sûreté.
En ce qui concerne la sûreté, cela va de soi. La première liberté est la liberté de la personne 5 sans
elle, les autres n'ont aucune valeur. A l'homme qu'on peut emprisonner arbitrairement, il ne sert de rien d'avoir le droit théorique de parler ou d'écrire.
Il fallait que le souvenir des abus auxquels avaient donné lieu les lettres de cachet fût bien présent aux esprits pour qu'on ait cru nécessaire d'inscrire le principe de la sûreté de la personne à la suite du terme général de liberté.
Quant au droit de propriété, que la Constitution de 1791 devait garantir en proclamant son inviolabilité, il n'était pas inutile d'en faire mention, de rappeler par là que c'était le prolongement même de la liberté individuelle et comme la condition de son existence. Ce serait, en effet, une liberté bien limitée et bien précaire que celle qui ne donnerait pas à l'homme le droit de posséder, c'est-à-dire de jouir du produit de son travail, de le consommer immédiatement ou de le mettre en réserve et de l'accumuler, sous la forme et dans les conditions qu'il juge convenables.
La propriété individuelle est la conséquence de la liberté individuelle. Celle-ci ne pourrait pas exister sans celle-là.
Une des formes de la liberté de penser est la liberté des croyances philosophiques et religieuses.
Sans doute, chaque homme croit ce qu'il veut, et personne ne serait capable de l'en empêcher. Ce
qui se passe dans son for intérieur échappe à tout contrôle et à toute oppression.
. Mais cette liberté morale de la croyance ne suffit pas. Il faut que l'homme ait la liberté de confesser ce qu'il croit, de pratiquer la religion à laquelle il appartient. La majorité, la presque totalité des hommes d'une nation suivraient-ils un même culte que cela n'obligerait personne, et que quiconque voudrait suivre un culte différent ou ne pas suivre de culte du tout en aurait le droit strict.
Empêcher un homme de pratiquer sa religion ou en obliger un à pratiquer la religion à laquelle il ne croit pas est une tyrannie odieuse et insupportable. Il n'en est pas qui indigne et révolte plus que celle-là.
La liberté des croyances, ou, comme on dit, la liberté de conscience est chère entre toutes aux esprits éclairés et indépendants j elle doit être sacrée.
La loi française la garantit. Il importe que la pratique et les mœurs la respectent pleinement.
La loi n'est pas tout ce qui contraint et ce qui punit dans notre société. L'action du gouvernement, des administrations, des particuliers, peut exercer une oppression qui n'est pas dans la loi.
De quelque manière qu'on tente de gêner une personne dans les actes qu'elle veut accomplir en rapport avec ses croyances, on commet une mau-
vaisc action. Elle est pire encore si l'on s'efforce de lui nuire.
La foi sincère j quelle qu'elle soit et sous quelque forme qu'elle se manifeste, est éminemment respectable. Mais il ne faut pas qu'elle veuille s'imposer. Que ce soit la croyance aux dogmes d'une religion connue ou la croyance personnelle de l'homme, nous devons nous incliner devant elle, mais nous n'avons pas à subir ses lois.
Respectons la croyance d'autrui, mais exigeons qu'on respecte la nôtre. Tel est notre devoir, et tel est notre droit.
Je résumerai d'un mot la recommandation à faire à mon jeune lecteur :
— Sois tolérant.
Garde fermement ta foi ou ta conviction, mais admets qu'on ait une foi ou une conviction différente. Ne fais rien, ne dis rien qui puisse blesser la croyance d'un autre homme. C'est chose intime de la conscience humaine, si délicate qu'on la froisse en TefSeurant.
La tolérance est un devoir.
La fraternité, la bienveillance qu'on doit aux hommes ne sont pas seules à l'imposer. Est-ce que la raison, le bon sens même n'en font pas une loi?
Qu'on regarde autour de soi, l'on verra les gens
lOO L'HOMME.
qu'on aime et qu'on estime le mieux, les intelligences les plus belles, les caractères les plus droits partagés entre des croyances diverses, pratiquant des religions différentes.
Cherchez parmi les plus puissants cerveaux du dernier siècle. Que trouvez-vous.'*
Au milieu de tant d'autres, on peut citer Laplace qui était un incrédule, tandis que Pasteur était un croyant, un fervent catholique. Et Victor Hugo, qui n'acceptait les dogmes d'aucune religion, fait cette profession de foi spiritualiste , cet appel à Dieu devant le tombeau de ses fils :
«Dans notre crépuscule, nous qui sommes le relatif, nous nous heurtons à tâtons à vous qui êtes l'absolu, et ce n'est pas sans meurtrissure que nous
faisons la rencontre obscure de vos lois Vous
êtes nécessairement juste, puisque vous êtes 5 et que ni le mal ni la mort n'existent. Vous ne pouvez pas être autre chose que la bonté au haut de la vie et la clarté au fond du ciel. Nous ne pouvons pas plus
vous nier que nous ne pouvons nier l'infini
L'homme ne peut que bégayer à jamais un essai de vous comprendre.»
Aux problèmes multiples de la vie et de la destinée humaines, les religions et les philosophies apportent leurs solutions. Choisissons entre elles, et laissons à chacun le soin de choisir de même.
LA LIBERTE ET LA TOLERANCE. loi
Qui donc serait assez sûr d'avoir la vérité en partage pour vouloir l'imposer aux autres hommes? De quel droit le tenterait-il ?
La tolérance à l'égard d'une opinion que l'on croit fausse est encore un hommage rendu à la vérité.