CHAPITRE VIII
Le jeune homme doit se préoccuper, en premier lieu, de la culture et du développement de ses facultés morales, parce que ce sont celles qui importent le plus à la formation de son individualité, parce que ce sont celles aussi dont notre enseignement public se soucie le moins.
Au second plan peut-être, mais parallèlement à la culture morale, viendra la culture intellectuelle, qu'il ne saurait négliger sans grand dommage pour luimême et pour la société. Ce serait omettre de tirer, d'un élément de force que la nature a mis en lui, tout le parti et tout le profit possibles. Ce serait manquer à l'un des devoirs essentiels de l'homme envers soi, qui consiste à se développer, intellectuellement comme moralement, à se perfectionner, à s'élever.
L'enseignement reçu dans l'enfance et dans l'adolescence, si exclusivement qu'il ait été consacré au développement de l'intelligence et à l'acquisition de connaissances positives, n'a pas tout faitj il s'en faut de beaucoup. Il a donné, en général, avec un premier développement intellectuel, les rudiments
de la science et de la littérature, les règles et les méthodes pour apprendre.
C'est un instrument, forgé bien ou mal, utilisable en tout cas, et qui vaut seulement par l'emploi qu'on en sait faire. Ne pas s'en servir, l'abandonner à la rouille et à la lente destruction, c'est gaspiller un bien chèrement payéj c'est rayer de sa vie, comme dépensées en pure perte, plusieurs années de jeunesse.
Il n'est donc pas permis d'arrêter à la fréquentation de l'école le développement de l'intelligence et la formation du savoir.
Au moment où notre volonté a pris conscience d'elle-même, où nous pouvons apprendre sans autre maître que notre raison , le travail devient fructueux comme il ne le fut jamais. Les connaissances ainsi acquises sont celles que nous possédons vraiment. Nous pénétrons ce que nous n'avions fait qu'effleurer 5 nous comprenons ce que nous nous étions contentés d'apprendre. Où nous n'avions vu que des mots, nous découvrons des pensées 5 quand nous étions restés à la forme, nous allons au fond.
Ce travail désintéressé, cette culture de soi peuvent être poursuivis dans quelque situation que se trouve le jeune homme, ses études secondaires terminées.
Presque toujours, il se prépare à l'exercice d'une profession, s'il ne commence aussitôt à en exercer
une. Celui qui consacre plusieurs années encore à des études supérieures, sans un but professionnel, est une rare exception.
Pour la quasi -unanimité des jeunes gens, ce sont les connaissances se rattachant directement à la carrière dont ils ont fait choix qu'ils recherchent dans les écoles spéciales, dans les facultés de droit et de médecine i c'est un apprentissage pratique qu'ils font dans une usine , une maison de commerce ou de banque, une exploitation agricole. Ici ou là, ils apprennent un métier 5 et, s'ils ont les qualités morales qui font l'homme de caractère, ils doivent donner à ce travail toute leur attention, tout leur courage. L'excès en ce sens n'est pas à craindre.
Mais, si absorbés qu'ils soient par la besogne nécessaire, ils peuvent encore donner du temps à la culture générale de leur esprit. L'éducation professionnelle qu'ils poursuivent en bénéficiera.
C'est l'homme tout entier, d'ailleurs, qui gagne à un développement de ses facultés intellectuelles, lequel se traduit nécessairement par l'élévation de la pensée, l'accroissement des connaissances, la sûreté et la fermeté du jugement.
Faut-il dire commentée développement s'obtient.?*
II paraît au moins inutile de donner des indications
précises, car cent chemins divers permettent d'arriver
au but. Les préférences et les goûts personnels se
donnent ici libre carrière. Les études d'un ordre élevé, de quelque genre qu'elles soient, conduisent au perfectionnement que Ton recherche.
Toutes comprendront d'ailleurs un fonds commun de travail, ou plus exactement de distraction. et de repos intellectuels, qui ne saurait être négligé. Je -parle de la pratique familière des chefs-d'œuvre du génie humain dont les études classiques ont donné au moins un aperçu.
Il y a ainsi une centaine de volumes de tous les âges et de tous les pays de la terre qu'il faut connaître, pénétrer, fréquenter jusqu'à en faire des amis intimes. On doit, à travers le temps et à travers l'espace, aller de Confucius à Kant, d'Homère à Victor Hugo, d'Eschyle à Shakespeare et à Corneille, du Rig-Véda à la Bible.
C'est le vaste champ à moissonner sans cesse, pour nourrir l'intelligence, la raison, le sentiment.
Soyez justes, pour les œuvres des contemporains qui en valent la peine 5 mais revenez souvent aux maîtres de la pensée et de la forme. Revenez à la pléiade brillante de notre grand siècle littéraire, à Molière, à La Fontaine, à Corneille, à Racine.
Lisez Homère, lisez Virgile 5 lisez Hugo et Lamartine, Chénier, tant d'autres poètes dont les vers mériteraient d'être goûtés, qu'on méconnaît ou qu'on oublie. La poésie est chose saine et douce 5 à s'y
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complaire, la sensibilité et rintelligence trouvent également leur compte.
. L'histoire comporte le plus précieux des enseignements 5 la lecture en est attachante comme aucune autre. Aucun drame, aucun roman n'en a les émouvantes péripéties. La réalité qu'elle fait connaître est supérieure à toutes les fictions. Que de vies tourmentées, que de morts tragiques en un chapitre d'histoire! Que d'incidents, d'intrigues, d'événements dramatiques ou burlesques, dans les volumes de Mémoires que chaque jour voit naître ! On s'y forme sans effort à la psychologie et à la politique si l'on n'y prend pas toujours des leçons de morale.
Cela vaut mieux, en tout cas, que les récits des scandales variés dont l'imagination des romanciers de second ordre inonde la librairie contemporaine. Il faut écarter quelque dizaine de livres de ce genre pour trouver un roman digne d'être lu. Mais au commerce de celui-ci on peut avoir plaisir et profit. Sous le couvert attrayant d'un conte vivant et animé, il est possible de faire passer d'utiles et salutaires leçons. Autrement présentées, elles eussent rebuté par leur sécheresse. Tel roman de Flaubert, de Daudet, de Loti, de René Bazin, d'autres encore, renferme des enseignements qu'un livre de morale, de philosophie, et même de géographie donnerait de façon moins frappante et surtout moins agréable.
La Fontaine en a fait la remarque, et a donne ainsi une justification de la fable :
Une morale nue apporte de Tennui ; Le conte fait passer le précepte avec lui.
Lire est bon en soi, à quelque genre de lectures qu'on se livre, et en écartant bien entendu les publications malsaines et malpropres qu'un peu de raison et de délicatesse fait rigoureusement proscrire. Tout livre, s'il ne vaut pas par lui-même, a au moins le mérite de faire penser, et c'est bien quelque chose. Cela nous élève au-dessus de certaines mesquineries, de certaines contrariétés de l'existence qui souvent nous assaillent et dans lesquelles il n'est pas bon de se complaire.
Montesquieu, en constatant que le travail avait été pour lui le souverain remède contre les dégoûts de la vie, déclare qu'il n'a jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé.
Il est un genre d'études tout aussi apaisant, non moins capable d'élever Tâme au-dessus des petitesses courantes j c'est l'étude de l'art, des chefs-d'œuvre que les siècles nous ont légués, des œuvres que chaque jour voit naître.
L'éducation du jeune homme élevé dans nos collèges est, sur ce point, tout entière à faire. L'enseignement qu'il a reçu a été muet, ou à peu près, en
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ce qui concerne l'art. Il lui faut apprendre la beauté et former son goût.
Il n'est pas de besogne plus attrayante : on y a une continuelle fête de l'esprit et des yeux.
L'école de l'art est ouverte à tous j elle se compose des musées, des monuments dont nos ancêtres ont couvert le sol de la France, des reproductions d'objets et d'édifices trop éloignés de nous pour qu'il soit toujours possible de les visiter. Les procédés employés à reproduire sont aujourd'hui très suffisants et permettent à bon compte de compléter une éducation que la vue directe des belles œuvres placées à notre portée a permis de pousser assez loin.
Aimer le beau dans l'art, comme il faut savoir l'aimer dans la nature 5 être capable de le reconnaître, de l'admirer dans les productions de la peinture, de la sculpture, de la gravure et de l'architecture j devenir un homme au goût sûr et affiné, c'est se procurer des jouissances d'un ordre tout à fait supérieur 5 c'est rendre plus aisé par ailleurs son perfectionnement moral et intellectuel.
L'amour du beau tient par des liens cachés à l'amour de ce qui est bien et de ce qui est grand.
Le nom d'Athènes traverse les âges dans une impérissable gloire, parce que la cité de Périclès a su unir, en un même siècle, la grandeur politique et militaire, la sagesse philosophique et la suprême beauté.
Les citoyens d'Athènes discutaient du beau sur la place publique. Notre goût n'est pas encore formé à ce points il s'en faut de beaucoup. Si l'éducation artistique des citoyens français était meilleure qu'elle ne l'est actuellement, on ne laisserait pas élever des monuments de tous genres dont la beauté des villes de France, et de Paris en particulier, a vraiment trop à souffrir.
Inviter la jeunesse à s'occuper de l'art, c'est peutêtre conjurer une crise de laideur dont le pays du bon goût semble menacé.
L'art est un enfant de cette faculté créatrice qu'on appelle l'imagination.
C'est elle encore qui est mère de la poésie, de l'illusion et du rêve.
L'homme qui n'est ni un artiste, ni un poète, ni un rêveur, n'en a pas moins une imagination parfois fort vive. Une raison droite et une ferme volonté n'étouffent pas l'imagination. Elles la règlent et la rendent bienfaisante.
Une imagination mal réglée est une cause de trouble. Les malades imaginaires se rencontrent ailleurs que dans la comédie 5 ils sont trop nombreux pour qu'il soit utile d'insister sur les dangers d'une imagination qui n'est pas gouvernée et qui gouverne l'homme. Quand elle est tout à fait déréglée, la démence arrive.
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Le travail et Taaivité préviennent les désordres de l'imagination. Celle-ci, lorsqu'elle est modérée, limitée par la raison, produit en nous des effets salutaires. Elle procure d'heureuses distraaions.
Le physicien Lichtenberg raconte que souvent il s'abandonnait, pendant des heures entières, à des rêves, à toutes sortes de fantaisies de son imagination. ((Sans ce traitement, dit-il, (jue je suivais ordinairement dans la saison des eaux, je n'aurais jamais atteint l'âge où je suis parvenu ».
Combien de nous ne font-ils pas de même ?
Ne vous arrive- 1- il pas journellement, dans les promenades ou les courses, lorsqu'aucun travail n'est possible, de vous distraire, de prendre une sorte de recréation intellectuelle par un travail de l'imagination.? N'opérez-vous pas ainsi, à l'occasion, des transformations du monde, dent les péripéties séculaires se déroulent en quelques instants.?* N'imaginez -vous pas, un autre jour, la construction de quelque palais, de quelque maison suivant une conception d'art nouvelle, ou un plan original.?* Ne vous arrive-t-il pas de rêver d'une œuvre d'idéale beauté que l'imagination fait paraître à vos yeux.?*
Tous ces enfantements imaginaires n'ont rien que de normal, que d'agréable aussi, et peut-être de fécond pour les œuvres réelles et positives que l'on peut produire dans la suite.
Ne comprimez donc pas votre imagination 5 excitez-la au besoin si elle est indolente, mais sans lui permettre de prendre le moindre empire et en laissant la raison toujours maîtresse de la contenir et de la régler.