DE L'EUCHARISTIE
(Manuscrit anonyme F F, 940, Biblioth. nat.) (Quinzième siècle )
E premier bien que le Saint-
2 Sacrement fait, c'est qu'il guérit l’âme qui est malade
de péché car celui qui est malade doit aller au médecin. Vous voyez, quand un homme est malade, que la médecine lui donne santé du corps. Aussi reçoit-on la santé de l’âme, quand on reçoit le sacrement de l'autel. Et on doit dire à notre beau Sire Dieu : Vous êtes médecin et médecine; Sire, je suis
malade ; je viens à vous pour être guérie. Sauvez-moi donc, Sire, car vous êtes ma louange, mon espérance et mon confort.
Le second bienque le sacrement fait, c'est qu’il essuie dans l’âme le péché et Ja peine. Le péché, quand il est fait, fait une tache en l’âme. Il y a faute etily a peine, après; ce sont ces deux choses qu’efface en l’âme le sacrement.
Il essuie les péchés véniels et allège la pénitence des péchés mortels dont on s’est confessé.
Le troisième bien que le sacrement fait, c'est qu'ilfait refleurir ce qui était perdu. Il advient qu'une âme reste en grâce longtemps et fait moult bonnes œuvres et acquiert moult bonnes vertus, après il advient qu’elle tombe en
péché mortel; d’où sont perdus tous les biens qu’elle avait À salut; car si elle mourait en péché mortel elle serait perdue et ses anciens mérites seraient anéantis. Mais quand notre Sire appelle une âme par sa sainte grâce et lui donne vraie repentance, alors notre Sire restaure en elle tous les biens qu’elle avait perdus; il ne pardonne pas seulementles péchés qui sont faits, mais il donne force contre ceux qui sont à venir, et contre les tentations de l'ennemi, lequel est si fort que nul ne pourrait se tenir là contre si n'étaient la vertu et la force du sacrement que l’on prend et les messes que l’on chante et que l’on ouït chaque jour.
Le quatrième bien que le sacrement fait, c’est qu’il purifie le cœur. Car il advient souvent que le cœur tombe en obscurité de péché et d'ignorance ou en paresse ou en pesanteur de cou-
rage. Car le corps qui est corruption appesantit l'âme, et l'habitation terrienne domine le sens. Maïs quand l’on vient au sacrement, notre Sire apporte une si grande clarté de connaissance qu’il Ôte toute obscurité de péché d'ignorance. Alors le cœur qui avant étaiten ténèbres est purgé par la vertu du Saint-Sacrement. Et quand l’âme reçoit Notre-Seigneur elle doit lui dire :
Sire, je suis obscurcie par les ténèbres de mes péchés; mais je viens à vous pour que votre lumière purge mon cœur par la clarté de votre grâce.
, Le cinquième bien que le sacrement fait, c’est qu'il garnit l’âme comme le riche homme approvisionne son châtel quand il craint le siège de ses ennemis.
De pain on doit garnir le châtel de l’âme, c’est-à-dire du corps de Notre- Seigneur qui est pain de vie et du ciel descendit. Nous devons aussi notre
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châtel, c'est-à-dire notre âme garnir de vin, c’est-à-dire du calice. En effetnous devons croire fermement que là où est la chair, là est le sang et que là où est le sang là est la chair; et en chacun des deux on prend le Sacrement entièrement, carilne peut être partagé. De ce pain et de ce vin nous devons garnir notre châtel contre nos ennemis. Et quand on prend le Sacrement on doit dire à Notre-Seigneur : Sire, jetiens ce châtel de vous et je n’ai pas de quoi le garnir. Et j’ai moult d’ennemis qui le veulent prendre, Sire, je viens à vous pour que vous l’approvisionniezde vous!
Le sixième bien que le sacrement fait c’est qu’il fortifie; car il advient qu'une âme a repentance mais elle la perd. Le sacrement a si grande force qu'il confirme cette repentance, il donne à l’âme si grande force qu'il la
soutient à salut : et aussi advient-il
des bons propos et des bonnes volontés qu’ils sont confirmés par la force du sacrement. Aussi le devons-nous prendre et prier pour qu’il nous confirme en des biens qui ont été commencés par lui. |
Le septième bien que le sacrement fait c’estqu'il mue l’âme en lui-même, elle est soutenue et renforcée; tandis qu’elle défaille si elle ne l’a. Aussi le doit-on prendre.
Le huitième est que le sacrement de l'autel donne vie ; car c’est la viande de l’âme par quoi elle est nourrie; et l’on doit dire à Notre-Seigneur : Sire, vous êtes la vie de l’âme tandis queje meurs par mes péchés et mes négligences. Beau Sire, venez et visitez l’Âme qui ne peut vivre sans vous!
Le neuvième bien que le sacrement fait c’est qu’il donne envolée du cœur ; que le cœur est plus léger, plus disposé à tous les biens, et dont l’âme doit dire : Mon âme bénit Notre-Seigneur!
Le dixième bien que le sacrement fait c’est qu’il donne part à l’âme dans la compagnie du Saint-Esprit, et dans tous les biens qui sont faits en ciel et en terre et aussi l’appelle-t-on communion parce qu’il y a communication de tous les biens. Vous savez bien que quand deux gens mangent à la même écuelle et boivent au même hanap, ils s’entredonnent foi et loyauté, et s'ils les brisent, onles tient comme déloyaux. Mais, bien qu’ils mangent ensemble, l’un pourtant ne mange pas ce
que l’autre mange; l’un mange une partie de la viande et l’autre une autre partie ; etil enest ainsi du boire. Tandis que quand nous mangeons à la table que Notre-Seigneur c’estle même corps quel’un prend et queprend l'autre aussi. Donc doit-il y avoir entre nous grand amour et grande concorde. Si elle n’y est, c’est grand douleur ! Après que l'on a mangé en taverne avec compagnons, ilconvientsonécot payer.
Mais quand on mange à la table de Notre-Seigneur, notre Sire paie l’écot.
Il fait donc bon l’accompagner, car on n'y peut rien perdre.
Le onzième bien que le sacrement fait, c’est qu’il donne délices. Cœur ne pourrait penser ni bouche goûter les délices de ceux qui les prennent dignement; car y sont restaurés les deux biens que nous perdimes par Adam
notre premier père. Savoir amour et connaissance, car avant qu Adam ne péchât il avait si grand amour que son amour pour soncréateur dépassait tous les amours de plusieurs mères s'ils eussent pu se trouver ensemble en un seul cœur. Et il avait si grande connaissance qu'il connaissait plusieurs choses qui étaient à venir jusqu’à la fin du monde. Il a perdu ces deux choses par le péché. Toutes les fois que nous recevons le Sacrement nous devons demander ces deux choses à Notre- Seigneur.
Le douzième bien que le sacrement fait c'est qu’il donne vie éternelle.
Nous le prenons parce qu’il nous doit conduire et mettre en possession de cette vie qui nous est promise en la fin.