AVERTISSEMENT
Dès raiméc 186(î , je signalais, dans un ossai bibliographique intitulé : De la fou'lation de la Société c/fs bibliophiles de Giiyenne (li, rintôrôt que présente le manuscrit de Pierre de Bessot , surtout en ce qui regarde la seconde révolte des Croquants et les troubles de la Fronde, et j'ajoutais : « Si quelque Périgourdin ne me devance, je transcrirai, plus tard, ces mémoires qui m'ont paru devoir être tirés de l'oubli dans lequel ils sont ensevelis. >> Après une attente de plus d'un quart de siècle, ne voyant pas venir le précurseur qu'au milieu des travaux les plus absorbants j'appelais de tous mes vœux, entraîné d'ailleurs, depuis quelque temps, comme par un irrésistible courant, vers les livres de raison, je me suis décidé à mettre au jour les récits de Pierre de Bessot.
Ces récils tiennent à la fois de l'autobiographie et de la chronique. Tantôt c'est un journal intime, un mémorial du loyer ; tantôt c'est une relation des événements du Périgord et des provinces voisines, parfois des événements parisiens et même des événements étrangers.
Une rapide analyse montrera ce que contiennent, d'une part, le registre domestique proprement dit, d'autre part, la chronique considérée successivement dans ses rapports avec l'histoire du Périgord et avec l'histoire de France.
(1) Auoh, gi-aïul iii-S", fi.:*.4.
Livre de raison. - Pierre de Bessot inscrit la venue à Périgueux de son père (i) qui y prend droit de cité (1609), le mariage du nouveau citoyen avec Anne de Charon (1610), la naissance et le baptême du futur chroniqueur (1611), le baptême de son frère « Jacques de Bessot » (1616), l'achat; par son père d'un office de contrôleur en l'élection de Périgueux (1619), la naissance de sa sœur Anne entraînant, le même jour, la mort de sa mère (1628), son séjour d'un an à Cahors en qualité d'étudiant en droit (1029), la soutenance de ses thèses de philosophie dédiées à la cour présidiale de Périgueux (1630), le second mariage de son père avec Françoise Mourcin (1631), le séjour du narrateur à Bordeaux où il devient avocat au parlement (1633), sa première plaidoirie à Périgueux, ce qui lui fait dire avec une patriotique lierté qu'il « donne au pays » les prémices de ses travaux (,163'0, son séjour d'un an à Paris (1635), l'élection de son père comme premier consul de Périgueux (1637), son mariage (à lui, Pierre) avec Isabeau de Palisse (1638), la naissance de sa fille Judith Isabeau (1640j, suivie de six autres naissances (en 1641, 1642, 1644, 1647, 1648, 1650 (2), son enrôlement dans la compagnie des Pénitents bleus (16i0), le décès de son beou-père (même année), le mariage de sa sœur avec Pierre Chancel, sieur de Barbadaud (1642;, l'acquisition par son père du domaine de Massoubre (1643), le pèlerinage du narrateur à Notre-Dame de Garaison (1646), son installation comme successeur de son père en l'oifice de contrôleur (1651).
Chronique périgourdine. — Famine en 1613 et mauvaises années jusqu'en 1630, peste dans Périgueux (1630), commencement des troubles causés par les tailles, grande sédition à Périgueux (1635), nomination; comme maire de cette
(t) Sur le p^re du chroniqueur, voir plus loin, au bas de la page 8, une note spéciale, et aussi la généalogie de la famille de Dessot imprimée à la fin.
(2) L'heureux père, non content de mentionner toutes ces marques de sa fécondité en diverses pages de son livre de raison, en a donné, à la fin du manuscrit, une liste récapitulative sous ce titre : Extraict rie la natalico de mes onfiws.
ville, du sieiu- de Foiipitou , cousin du uarnUeni- ili;;^!')), insurrection (\es Croquants {iQ21 et années suivantes jusqu'en 1640). feu de joie à Périfjueux pour fêter la naissance de Louis XIV (10:^8), le sieur de la Ciiapellc maire do celte ville pour la troisième fois il639), inondations et disette de vin iiG40, le marquis de Bourdeille est nommé gouverneur du Périgord (1641 , établissement du couvent de la Visitalion et installation de la confrérie du saint scapulaire à Férigueux ('1641), entrée en cette ville du nouveau sénéchal (Bourdeille) et, à cette occasion, audience solennelle, pompeuses harangues, tournoi d'éloquence <'lBi2 , établissement des Ursulines à Périgueux , ravages de la grêle , mort de M'"" de Bourdeille (même année 164;2), mort du maréchal de La Force il64i!, rétablissement à Périgueux de la confrérie du très saint sacrement de l'autel (1645), mort de François de la Béraudière , évêque de Périgueux (1646,, élection des consuls de cette ville (16i7), naufrage des pèlerins de Cadouin (1648), construction du portail de la chapelle des Pénitents bleus (1648), réunion des trois ordres à Périgueux (1649), arrivée en cette ville du nouvel évêque du diocèse, NP'' Philibert de Brandon , et réconciliation des deux chapitres par les soins du prélat ('1649), inondations (même année), synode de Périgueux iklemj, démolition en cette ville de la halle du Gouderc , exécution d'un juge criminel de Bergerac, passage à Périgueux du duc dePigneranda, ambassadeur d'Espagne, et du maréchal de la Meilleraye, établissement en cette ville de la confrérie de N.-D. des Agonisants (tout cela en 1650), Te Deum chanté dans la cathédrale de Saint-Front pour la défaite de Turenne à Rethel par le maréchal du Plessis (1651 1, venue du prince de Condé à Périgueux, inondations à deux reprises, Sauvebeuf s'empare de Château-l'Évêque, attaque de Ghancelade par ce capitaine, députation secrète de la ville de Périgueux vers le grand Condé (tous ces événements sont de 1651 1, nouveau séjour de Condé à Périgueux, combat entre le colonel Baltazar et Sauvebeuf, d'Harcourt au château de Bourdeille, siège du château de Lardimalie, prise de Saint-Astier et de Grignols il652i.
Hisloire de France, — Sacre de Louis XIII (IGIO), soumission de La Rochelle (1628), remplacement du duc d'Épernou par le prince deCondé dans le gouvernement de la Guyenne (1638), naissance de Louis XIV (même année), prise de Salse (1639), prise d'Arras (1640), mariage du duc d'Enghieu (1641), le comte de Soissons traitant, à Sedan, avec l'ennemi et tué au combat de laMarfée (idein), mort du duc d'Epernon au château de Loches, atïaire de Cinq-Mars, le duc de Bouillon prisonnier à Casai, mariage du duc de Longueville avec Mademoiselle de Bourbon, mort de Marie de Médicis à Cologne (1), prise de Perpignan et mort de Richelieu (1642), maladie de Louis XIII, régence d'Anne d'Autriche, mort de Louis XIII (avec éloge démesuré de ce roi), gouvernement de la Guyenne donné au second duc d'Epernon, prise de Thionville sur les Espagnols, bataille de Ro^roy (1643), Henriette, reine d'Angleterre, se réfugie en France (1644), siège de Candie (1645), prise de Dunkerque (1646;, mort du prince de Gondé, siège de Lérida, succès du comte d'Harcourt en Catalogne (1646), suppression momentanée des appointements des fonctionnaires et réduction des tailles (1648), troubles à Paris (1649), à Bordeaux (idem), paix de Paris (idem), paix de Bordeaux (1650), arrestation des princes, disgrâce du chancelier Séguier, intrigues du duc de Bouillon et du duc de La Rochefoucauld, la princesse de Condé à Bordeaux, prise du Catelet et résistance de la ville de Guise, voyage de Louis XIV à Poitiers, à Bordeaux, paix signée à Bourg, prise de Rethel et défaite de Turenne ^1650), lutte du duc d'Epernon et du parlement de Bordeaux, Condé à Saint-Maur, à Agen, à Villeneuve-sur-Lot, siège de Cognac, proclamation de la majorité lu roi (1651), combat de Mira-
(1) Signalons, à ccUe occnsion, la Iranscrintion dans le livre journal de vers latins relalifs à Texil el à la misère de l'ancienne reine de France. Indiquons encore, au sujet de la mort de Richelieu, deux petites pièces satiriques composées contre le grand homme d'Etat. Plus loin, le narrateur a reproduit un malicieux quatrain contre Urbain VIII et un enthousiaste sonnet sur le conseiller Broussel, Thommc alors b plus populaire de tout Paris et que l'on peu) sirnommer le La Fnyctli^ do !a Froiuli'.
doux en Gascogne (1652), combat du faubourg Saint-Antoine (uiême année) (1).
Tant d'événements (encore la triple énumération est-elle incomplète !) réclamaient une annotation considérable. Mon heureuse étoile m'a fait trouver deux collaborateurs qui, avec autant de bonne grâce que de compétence, m'ont tellement suppléé dans mon rôle d'éditeur, qu'ils l'ont réduit à n'être plus qu'une sinécure. Modestes autant que savants, mes chers confrères ont insisté pour que mon nom précédât le leur. Je me suis incliné par obéissance devant leur généreux parti-pris; mais je suis bien aise de déclarer ici, en employant une métaphore gastronomique qui ne manquera pas d'à-propos, puisque nous sommes en Périgord, la terre classique du gibier et de ses meilleurs assaisonnements, que, si j'ai fourni le lièvre, c'est-à-dire la copie du manuscrit, mes collaborateurs ont fourni le civet, c'est-à-dire le plus savoureux des commentaires. Qu'il soit permis à leur doyen de les remercier publiquement d'avoir [iris pour eux presque toute la peine et d'avoir voulu lui laisser presque tout l'honneur ! (2).
(1) Quelques-uns des événements relatés par P. de Bessol se rattachent à l'hisloire étrangère, tels que la révolution du Portugal et la révolte, de la Catalogne (1641), la mort du pape Urbain VIII (lG4'j), la révolte du royaume de Naples (1647), l'expédition du duc de Guise en ce royaume (1648), la décapitation du roi d'Angleterre, Charles I"" (1650), etc.
(:2) Aux lecteurs qui se plaindraient d'une certaine prodigalité dans les noies, je répondrais que la sagesse de nos pères nous apprend que ce qui abonde ne vicie pas. Je répondrais encore que la fécondité dans l'annolalion est une vieille tradition française à laquelle nous devons rester à jamais iidèjes, comme nous le conseillait récemment, en invoquant l'exemple et les paroles de Uayle, l'iiuleur d'un livre très remar(iuable, M. Alfred Rébelliau (Bos.S'HC< liislorien i/ii pr'ilcstuntisnjc , IS'JI, p. XIIIi : u bien que pour l'instant du moins, dil-il, l'érudition, et en particulier l'érudition allemande, paraic-se incliner vers une grande sobriété d'annotation... » J'ajouterais enlin que, sur nos 4(X) notes environ, si plusieurs sont de simples notes de rappel, la plupart des autres sont nouvelles, en quelque sorte, soit qu'elles recliîienl une erreur, soit qu'elles complètent un renseignement déjà donne. Parmi ces autres, on distinguera surtout celles qui en si grand nombre ont été tirées de docuinen's qui n'aviiient pas encore été mis à contribution.
Tous ensemble maintenant nous avons à payer diverses dettes de reconnaissance, d'abord envers M. Louis de Bessot deLamothe, secrétaire générai honoraire de la Société départementale d'agriculture, sciences et arts de laDordogne, lauréat de la Société nationale d'encouragement au bien, qui a daigné nous autoriser à publier le manuscrit de son quintisaïeul et qui nous a fourni d'utiles renseignements sur sa famille; envers son frère, l'érudit ancien archiviste du Gard ; nommons ensuite M. Michel Hardy, président de la Société historique et archéologique du Périgord, et M. l'archiviste Ferdinand Villepelet. secrétaire général de la même Société, qui sur plusieurs points ont singulièrement facilité la tâche des annotateurs ; enlin, nos autres confrères en archéologie, M. Dast de Boisville, qui connaît si bien les familles parlementaires de Bordeaux ; M. l'abbé Goustat, qui a analysé les registres paroissiaux de Gadouin; M. F. de Bellussière, le marquis du Mas-Paysac, M. Gailliac, l'obligeant bibliothécaire de Périgueux, le vicomte de Gérard, M. Charrier, et bien d'autres encore, qui, à côté de Vélat-major de la Société, nous ont donné une assistance très efficace et très méritoire.
Nous espérons que bon accueil sera fait, dans la province natale du chroniqueur et même au-delà des frontières de cette province, à un texte que nous avons reproduit avec une scrupuleuse fidélité [i) et que nous avons éclairé avec
(1) Comme le mauuscril de !a Bibliothèque iialiouale {Fonds l'ranrais 14,'j^'J, in-4° de U2 pages) (') csl autographe, nous avons cru devoir conserver, sinon son impossible ponctuation, du moins son accentuation. Nous avons aussi suivi l'ordre dans lequel se succèdenl les divers paragraphes, quoique cet ordre ue soit pas toujours régulier au point de vue chronologique. Nous avons pense que si l'on est parfois autorisé à corriger une copie, on doit respectueusement s'abstenir de toucher à la rédaction et même à l'orthographe d'un original.
Afin d'éviter des répétitions inutiles dans l'indication des sources pour les notes qui soni en bas de pages, nous avons adopté les abré-viations suivantes: A. D. I. — Archives départementales de la Dordogne : série C. Insimiatious ■ de la sénéchaussée de Périgueux, non classées ni inventoriées.
(*) It est \nt\tu\é Journal de Lamollie-Bessnt, mois ces mots sont de l'écriture de l'nbbé de l.espine, et nous avions li'autont moins de niisori de les oonservor foiiiinc lilic cpie !■ s Besso H' ■<p i|»(ili(jaient pns niors encore de nieiirn lie l.nmnl lie.
tout le soin imaginable (je parle ici au nom de mes lieutenants, qui, j'aime à le répéter, ont été aussi vaillants que j'ai été inactifj. Sans doute les récits de notre auteur n'ont pas tous l'attrait de la nouveauté, et le prestige du style leur manque absolument. Mais si Pierre de Bessot n'est pas le \)lus intéressant des narrateurs et le plus habile des écrivains, s'il n'a rien de l'admirable talent de ses compatriotes Montaigne et Fénelon, rien même de la spirituelle verve d'un autre de ses compatriotes, Pierre de Bourdeille, abbé de Brantôme, il se relève devant nous par l'excellence de ses sentiments : il nous apparaît, en tout son livre-journal, bon chrétien, bon citoyen, serviteur constant du devoir dans la vie publique comme dans la vie privée, en un mot parfait lionnéte homme. La beauté littéraire est ainsi remplacée par la beauté morale. Une saine impression se dégage de cette simplicité, de cette sincérité , de cette probité : tout cela fait du bien à l'âme. On peut comparer la lecture du mémorial de ce brave père de famille à une promenade d'été dans les bois, au milieu des apaisantes fraîcheurs du matin et des fortiliantes senteurs de la menthe et du serpolet. Tant il est vrai que, comme l'a dit éloquemment un philosophe qui n'a pas toujours été aussi bien inspiré , les deu.x plus nobles spectacles que nous puissions admirer, c'est la pureté d'une droite conscience et la splendeur d'un ciel étoile.
Ph. Tamizey de Laruooue.
A. M. P. — Archives niunicii)ales de Péi-igueiix : série GG, regisires des
anciennes paroisses de la ville.
C. C. — Histoire de Périgiicux par Joseph Chevalier de Cablanc, Iroisirnu^
volume : manuscrit inédit à la I5ibliolhè<ine municipale de Périgueux.
F. P. — Fonds Périgord, ou Cdllcclion Lespinc : déiiarlrmeiil des Manusci'ils
à la Mibliothc(|uc nationale.
Bib. nat. — liihlioliièiiue nationale, à Paris. Arch. dép. — .\rchives départementales.
Moréri. - Grand diclioiinairc historiijue par Louis .Moruri. -Edition de IT.VO.