EX SOUVENIR DES SPIRITUELLES CAUSERIES DU TEMPS JADIS
DAPHNIS ET GHLOÉ
Les amateurs de beaux livres apprendront avec plaisir que M. Hetzel, l'éditeur intelligent et hardi, vient de publier, à un petit nombre d'exemplaires, une magnifique édition de l'adorable pastorale de Longus , enrichie de quarante-trois compositions au trait, œuvre d'un artiste de talent auquel la mort n'a pas laissé le temps d'attendre la gloire, Léopold Burtlie. C'est un beau cadeau d'étrennes à offrir aux jeunes gens que leur expérience a conduits heureusement jusqu'à la dernière pag'e de la pastorale , ou aux Philétas des deux sexes qu'Amour visite encore pour les faire souvenir qu'il fut leur maître autrefois, ou leur apprendre les noms des nouveaux venus à la vie, en qui il met maintenant ses complaisances.
Ces dessins de Léopold Burtlie se disting-uent
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non seulement par la pureté et le bon goût, mais aussi par le mouvement et la souplesse. Les souvenirs classiques, comme il arrive trop souvent, n'ont pas caché aux yeux de l'artiste la réalité toujours vivante; l'archaïsme inévitable en tel sujet n'a pas fait oublier la nature. Léopold Burthe ne s'est pas mis l'imagination à la torture pour lutter avec ces peintures d'après lesquelles Longus prétend avoir écrit sa pastorale ; il semble s'être dit que cette pastorale, avant de tomber dans le domaine de l'art, avait appartenu à la nature; qu'il y avait eu un moment où l'on peut supposer qu'elle avait été vraie d'une vérité extérieure, matérielle, concrète, et faisant effort pour ressaisir cette réalité lointaine, il a cherché, autant que cela était possible, à rendre l'éternelle jeunesse de cette douce histoire plutôt que les formes du temps où elle se passa. Aussi son interprétation n'a-t-elle rien de servilo ni de glacé, et n'est-elle ni plus classique ni plus noble qu'il ne faut. Ses compositions font songer librement aux peintures décoratives de Pompeï et d'Herculanum sans contraindre l'imagination à retourner à ses souvenirs. Les jolis mouvements abondent, les expressions que j'appellerais volontiers modernes et récentes. Lorsque Chloé sourit en regardant Daphnis, et que celui-ci
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entoure de ses bras le corps do la jeune lille, il n'y a rien qui nous fasse penser que ces sourires et ces baisers sont vieux de deux mille ans ; ils pourraient dater d'iiier ou de ce matin. Le grand mérite de ces compositions, c'est donc qu'elles respectent les libres mouvements de la vie et qu'elles ne les emprisonnent dans les formes de l'art antique que juste autant (jue l'exigent le respect de l'histoire et la vérité du sujet. Aussi les meilleures sont- elles, à notre avis , celles qui ont pour thème une nuance de sentiment , car elles ont le charme d'une réalité à demi présente encore, tandis que les autres n'intéressent que comme imitations et souvenirs de l'art du passé. Les Vendanfjeurs, les Chasseurs méthijmniens^ et autres compositions de ce genre, nous touchent moins que celles où sont rendus les jeux des deux enfants.
Une toute petite critique : l'artiste peut interpréter librement les sentiments exprimés par le poète, mais il y a une certaine exactitude matérielle à laquelle il doit se conformer. Il peut inventer le visage d'un personnage ; mais si le poète a signalé une particularité importante, il doit la respecter. Léopold Burthe a péché une fois au moins par omission contre cette règle (|ui a son importance. Pourcjuoi,
flans deux des trois compositions consacrées à l'épisode du bouvier Dorcon , a-t-il fait de ce lourdaud sympathique, de ce rustre au cœur sensible et bien placé, un adolescent imberbe, tandis que dans la troisième il a respecté le signalement très circonstancié donné par le poète. Dorcon n'est pas un adolescent, c'est un jeune pavsan robuste de ving-t-cinq ans. Dorcon n'est pas et ne doit pas être présenté comme imberbe, car le jeune Daplmis lui fait précisément un reproche de sa barbe lorsqu'il le voit entrer en concurrence avec lui pour l'amour de Ghloé. Ce n'est qu'un détail, mais il n'est pas inutile de le signaler, ne fût-ce que pour rappeler aux artistes que, s'ils sont libres d'interpréter, il est des particularités matérielles auxquelles il ne leur est permis de rien changer sous peine de dénaturer les personnages qu'ils empruntent aux poètes.
J'ai profité de l'occasion qui m'était ofTerte pour relire ce chef-d'œuvre de naturel et de simplicité, dernier monument de l'art antique devenu nôtre par la toute-puissance du génie du traducteur. Heureux petit livre qui, par une fortune unique, a joui à la fois des faveurs dont les parents sont ég-alement prodigues envers leurs premiers et leurs derniers nés ! Il est éclairé et égayé par un double sourire, le sourire de la
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Grèce vieillissante et le sourire de la moderne France à son aui'orc. C'est le Benjamin de deux littératures; il est la dernière idylle grecque, il est la première et il est resté la plus belle des idylles françaises. Sa destinée ressemble tout à fait à celle de ses deux héros. Enfanté par un père dont on trouve difficilement les traces. né à une époque indécise, condamné à l'abandon f't à l'obscurité par la fatalité des décadences, il a connu comme Daphnis et Chloé l'adversité, une adversité tout innocente, et s'il est permis d'employer ce mot , tout heureuse. Mais de même que Daphnis et Chloé avaient dans leurs langes des chiffons brodés et des bijoux qui attestaient leur origine peu commune, ce petit livre portait des marques d'excellence littéraire et de naïve simplicité qui ne lui permettaient pas de disparaître ou d'être oublié. Un jour le bon évèque Amyot a ramassé au milieu des ronces byzantines ce dernier enfant authentique et légitime de la littérature antique, comme le pasteur Lamon ramassa Daphnis et le pasteur Dryas Chloé, et il l'a introduit dans la société chrétienne et française. Il y vivra à jamais.
Cette similitude de destinée n'est pas la seule ressemblance que ce joli livre ait avec les héros dont il raconte l'histoire. Les caractères de Daphnis et de Chloé sont la simplicité même, mais
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les circonstances de leur naissance et de leur histoire sont beaucoup plus compliquées que leurs caractères. Il en est de même de ce livre. Il présente l'image du naturel le plus parfait, mais ce naturel est enveloppé d'éléments parasites et artificiels qui l'enguirlandent sans le pénétrer et l'entamer. On dirait un tableau de maître d'une des grandes époques de l'art, encadré dans des arabesques d'un goût bizarre et quelquefois douteux. Le tableau et le cadre appartiennent donc à deux genres différents, qui ont pourtant entre eux une certaine affinité. Cette œuvre est curieuse en ce qu'elle nous présente non la fusion et le mélange, mais le rapprochement des deux genres poétiques les plus modestes et les plus familiers de l'antiquité : l'idylle, et cette comédie moyenne dont il ne nous reste plus que de courts fragments, mais dont nous pouvons encore nous faire une idée par les élégantes imitations de Térence.
Ce sont deux genres bien distincts, et cependant ils ont une originalité commune, car ils sont les seuls genres qui ne soient pas sortis directement de la grande source homérique, qui se soient inspirés de la réalité présente plutôt que des souvenirs héroïques, et qui aient reproduit la double image de la vie familière, domestique, intime des anciens. A l'idylle appartient
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le tableau de la vie rustique, à la comédie moyenne le tableau de la vie des cités. Ces deux genres, longtemps étrangers l'un à l'autre, quoique sortis d'un même instinct et poursuivant un même but par des voies différentes, à savoir : la peinture de la vie commune et familière, se rencontrent enfin et se rapproclient à la dernière heure de l'antiquité, tout à fait comme Dionysophane et Mégaclès se rapprochent de Daphnis et de Chloé au dénouement de la pastorale. C'est une de ces aventures et de ces rencontres étranges comme en ont les individus, les peuples et les littératures qui ont beaucoup vécu. L'idylle de Longus présente l'image la plus frappante de ce rapprochement Voici, d'une part, les personnages de Théocrite : le chevrier, la bergère, le bouvier, le pêcheur, les vendangeurs, et d'autre part voici tous les personnages cliers à la comédie moyenne : le riche citadin, le fils de famille, le parasite, le bouffon, le soldat, le corsaire. Daphnis et Chloé ne sont bergers que par adoption ; ils sont les enfants légitimes de la comédie moyenne qui, comme une mère dont le sens moral n'est pas des plus sûrs, les a abandonnés à la protection des dieux champêtres. C'est encore la comédie moyenne qui vient au dénouement réclamer les deux enfants et leur donner le nom de fils. Mais
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dans ce rapprochement, la nature l'emporte sur la civilisation et la pastorale sur la comédie moyenne
Y a-t-il dans l'œuvre de Longus une de ces pensées subtiles, une de ces intentions philosophiques comme les littératures vieillies en sont prodigues? A-t-il voulu faire l'apologie de la vie des champs aux dépens de la vie des cités? A-t-il voulu montrer que la nature a la puissance de nous purger de toute souillure dans son atmosphère de grande pureté? A-t-il voulu rappeler que notre origine n'est qu'affaire de hasard, que notre éducation ne développe jamais qu'un homme . artificiel au détriment de l'homme naturel, sur lequel il est enté et qu'il étouffe? Nous ne savons, mais l'œuvre peut se passer parfaitement de toutes ces hypothèses plus ou moins ingénieuses et alambiquées. Elle intéresse par elle-même, et n'a pas besoin du secours de cette exégèse. Le point important à faire remarquer, c'est ce rapprochement des deux genres, et l'infériorité très sensible et très marquée des personnages de l'un sur les personnages de l'autre.
Toutefois, sans recourir à une interprétation trop subtile, après avoir lu Daphnis et Cliloé, on ne peut s'empêcher de faire la réflexion que, chez ces deux enfants, la voix du sang parle moins haut que l'éducation de la nature.
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Daphnis et Cliloé, nés de parents citadins, restent les enfants de Dryas et de Lamon, non par reconnaissance ou par ressentiment, mais par instinct invincible et habitude chérie. Ils retrouvent leurs parents sans tressaillement de joie, les embrassent sans bonheur et s'en éloignent froidement, dès qu'ils les ont retrouvés, pour aller vivre auprès de ces bons paysans qui sont leurs pères véritables, au milieu de ces champs où la nature fit, par l'amour, l'éducation de leur âme et de leurs sens. Les philosophes de la démocratie se sont souvent plu à démontrer qu'il y a dans tout homme l'étoffe d'un gentilhomme. La pastorale de Longus démontre, de la façon la plus piquante, la proposition inverse, à savoir qu'il y a dans tout homme l'étoffe d'un paire et d'un paysan. Chacun de nous peut se dire, pendant cette lecture : Et moi aussi, si j'avais été pris à temps, j'aurais pu faire un excellent chevrier ou un bouvier habile. Voilà la raillerie souriante et fine que la nature nous chuchote à travers les pages de cette pastorale, par laquelle elle se plaît à nous rappeler que toutes ces circonstances de fortune , d'éducation ou d'intelligence dont nous sommes si fiers ne sont que des accidents heureux, et non pas, comme notre orgueil est trop souvent porté à le croire, des qualités inhé-
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rentes à notre être et inséparables de notre personne.
Daplmis et Chloé est généralement rangé dans la catégorie des romans grecs, et mérite ce titre par ce rapprochement des deux genres différents que nous avons signalé. Mais le romanesque n'est ici que secondaire, il n'est pas la substance du livre. Si l'on s'en tient à ce qui est vraiment le fond du livre, c'est-à-dire les amours des deux jeunes bergers, on se trouve en face d'une œuvre singulièrement saine, robuste, naturelle, et digne en tous points des plus belles époques littéraires. Le roman n'est qu'ingénieux et piquant; mais la pastorale vaut les meilleures œuvres de la littérature grecque. La décadence, qui est si marquée dans les parties romanesques de l'œuvre, et surtout dans le dénouement, a respecté la pastorale. L'auteur aurait eu l'intention de montrer que la nature ne connaît pas la vieillesse comme la civilisation, qu'il n'aurait pu mieux réussir. Cette peinture de la vie des champs pourrait appartenir au printemps de l'antiquité aussi bien qu'à son automne, n'étaient deux ou trois traits tout semblables aux rayons des soleils refroidis , trop doux pour l'apreté robuste des époques jeunes et saines, qui marquent un âge de déclin.
Mais la décadence ell('-mémi> s'v montre dans
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tout ce qu'elle a de grâce aimahle et do souriante sénilité. Nulle décrépitude, nulle trace d'inlirmilé répugnante, de corru[)lion, de licence grossière et obscène , comme en portent en général les œuvres des littératures vieillies, et spécialement les œuvres de ces derniers âg-es de l'antiquité. Le g-énie de la décadence apparaît sous les traits du vieux bonhomme Pliilétas, qui, comme une manière d'évangéliste païen, vient annoncer aux deux enfants la bonne nouvelle de leur amour et leur apprendre que le dieu toujours jeune a mis en eux toutes ses complaisances. Le bonhomme Pliilétas, c'est le paganisme vieillissant, qui s'attendrit et qui a ses visions prophétiques et ses hallucinations allégoriques. Tout ce personnage est comme reluisant de cette douce mysticité qui est propre aux âges de déclin. Je ne sais quelle onction à demi chrétienne enveloppe toutes ses paroles. Pliilétas transmet les messages de l'amour comme tel mystique chrétien, le pasteur Hermas par exemple, raconterait les visites et transmettrait les messages du bon pasteur des âmes. Cette intervention à demi religieuse de Pliilétas est, dans la pastorale, la marque la plus sensible de la décadence ; il ne saurait y en avoir de plus aimable.
Une autre marque de l'époque est la ma-
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nière dont le surnaturel se produit dans le récit. Gœthe, avec sa netteté habituelle, a remarqué que les seuls dieux qui figurassent dans ce récit étaient les dieux qui convenaient à des bergers : Pan et les nymphes. Le paganisme s'y présente en effet sous sa forme la plus rustique et la plus familière ; nulle trace des grandes divinités olympiennes, piotectrices des cités ; le seul dieu puissant qui apparaisse est l'Amour, en vertu de ce privilège qui le fait régner en tous lieux. La présence de ces dieux rustiques est fort naturelle, le sujet du livre étant donné; ce qui est particulier et tout à fait caractéristique, ce sont les moyens par lesquels s'opère leur intervention. Le temps n'est plus où, les dieux champêtres se rencontraient familièrement avec les pâtres; les bergers sentent encore partout leur présence, mais ils ne leur parlent plus face à face. Le surnaturel de Daplmis et Chloé est tout intérieur et moral. Les jeunes bergers suspendent des chapelets de fleurs aux autels de leurs dieux, mais ils ne les voient que par les yeux de l'imagination ou lorsque leurs paupières sont fermées. C'est dans un songe que l'Amour transmet son message à Philétas ; c'est pendant son sommeil que les nymphes apparaissent à Daplmis, et quant au dieu Pan, si les amants savent, à n'en pouvoir donlcr. <|U(' c'est à lui
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qu'ils doivent do pouvoir encore être l'un à l'autre, ils ne l'ont pas surpris agissant, et ils n'ont d'autre moyen de le remercier que le sacrifice rustique par lequel les bergers ont coutume de l'honorer. Les dieux rustiques restent invisibles et ne sont plus que des protecteurs. Nulle nymphe ne viendra disputer à Chloé l'amour de Daphnis, nul faune enlever Chloé à son amant. Les vrais faunes de la pastorale ont revêtu les formes humaines de Dorcon et de Lampis, et la seule nymphe rivale de Chloé est la très charnelle et très peu divine Lycœnion. Enfin un dernier trait de décadence se rencontre dans cet épisode de Lycœnion. Ce n'est [las tant cette aventure, d'occurrence journalière à toutes les époques, que la manière dont elle s'accomplit qui marque une époque vieillie. Le sentiment qui pousse Lycœnion à donner les premières leçons de l'amour à Daphnis est extrêmement compliqué dans sa sensualité. Il y a là un mélange de convoitise charnelle, de compassion amoureuse et de charité quasi maternelle qui n'appartient qu'aux époques alambiquées où le cœur humain est devenu trop savant en cuisine erotique. Ce n'est pas seulement la fleur de jeunesse de Daphnis qui a touché Lycœnion, comme en aurait été touchée une nymphe du bon temps, c'est aussi
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l'ignorance du berger. Je n'insiste pas davantage sur cet épisode, et je me contente d'y renvoyer le lecteur qui serait curieux de vérifier la justesse de mon observation.
La pastorale de Longus reste l'expression la plus vraie et la plus complète qui ait été donnée de l'amour adolescent. Il y a eu bien des peintures de cette forme première de l'amour, mais il n'en est aucune qui égale celle-là en vérité générale, en liardiesse naïve, en libre candeur. Dans les autres peintures, les amoureux sont, en quelque sorte, plus intéressants que l'amour. Ici, l'intérêt se porte sur le fait même de l'amour plutôt que sur les amoureux. On a souvent opposé Paul et Virginie à Daphnis et Chloé ; mais le contraste entre les deux idylles est plus profond encore que les critiques ne l'ont marqué. Ce qui est intéressant dans Paul et Virginie^ ce sont les deux amants. Paul et Virginie sont deux caractères; leur amour ne sert qu'à mettre en saillie leurs deux âmes et à nous en montrer la beauté. L'amour de Paul et de Virginie n'est qu'un cas particulier d'une loi générale, un mode exceptionnel de l'amour adoleslent plutôt que l'amour adolescent lui-même. Ce n'est pas ainsi que la nature agit en règle habituelle; elle ne fait d'ordinaire ni de tels frais de pudeur, ni une si grande dépense de noblesse
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et d'ardeur. L'amour de Paul et de Virginie n'est donc vrai que pour Paul et Virginie, tandis que l'amour de Daplmis et de Chloé reste l'expression exacte du manège constant de la nature dans les cœurs adolescents. Si les hommes ne devaient aimer qu'à la façon de Paul et de Virginie, la plupart mourraient sans connaître l'amour. Heureusement la bonne nature se contente à moins de frais. Voulez-vous savoir ce qu'est l'amour adolescent, non parmi les exceptions du genre humain, mais dans le genre humain lui-même? lisez l'idylle de Longus. C'est ainsi qu'éclôt la fleur de la puberté, c'est avec cette chaleur doucement croissante que s'allume la flamme de la tendresse, c'est par ces mêmes signes que se dénonce la passion chez tous les enfants des hommes. Les symptômes décrits et indiqués par Longus sont les symptômes ordinaires et communs qu'on peut vérifier par l'expérience la plus vulgaire. On a donc dans ce livre la loi de la iiature dans toute sa simplicité. Cela est exact et vrai comme une description d'histoire naturelle, comme une généralisation scientifique.
Les amants ont le même caractère que leur amour; les deux enfants ne sont nullement des héros de roman, des adolescents exceptionnels : ce sont les deux premiers venus d'entre les
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enfants des hommes. Paul et Virginie sont tellement deux individus, qu'il nous est difficile d'imag-iner qu'ils pussent porter d'autres noms, et leur amour, quoique né de l'habitude et d'une éducation commune, a tellement le caractère d'une attraction particulière, que nous no concevons pas qu'il eut pu se porter sur d'autres que sur eux-mêmes. Qui donc Virginie auraitelle pu aimer si elle n'avait pas connu Paul? A qui Paul aurait-il pu se dévouer s'il n'eût pas connu Virginie? Daphnis et Chloé n'ont pas une personnalité si marquée; leurs noms prononcés n'évoquent aux yeux de l'esprit que deux enfants sains et robustes, beaux d'une beauté générale, sans aucun signe particulier qui les caractérise. Ils représentent moins et ils représentent plus que Paul et Virginie, car chacun représente le sexe même auquel il appartient. Daphnis, c'est le jeune garçon; Chloé, c'est la jeune fille; ils n'ont pas d'autre individualité que cette individualité générale de l'espèce et du sexe.
Et cependant, quoiqu'ils soient dépourvus de ce que nous nommons individualité, comme la flamme de la vie brille en eux, et comme ils sont chaulTés de ses ardeurs ! On peut voir par cet exemple comment les Grecs comprenaient les types généraux et comme ils avaient soin de. respecter les lois physiques de la nature et
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les limites si nettes par lesquelles elle sépare les groupes divers de la grande famille humaine. ?sous, modernes, nous ne savons créer que des individualités, et lorsque nous voulons produire des types généraux, nous nous égarons par trop d'ambition. Le sentiment de Tinfîni qui est en nous nous fait perdre terre et nous enlève hors de la nature et de la vérité. Nos types généraux ne respectent pas les limites des réalités et deviennent facilement des généralités philosophiques, des abstractions, des synthèses. Nous énonçons des idées au lieu de résumer des groupes, ce qui est le but que doit atteindre tout type général. Pareils à Ixion qui désira la déesse et qui n'embrassa qu'un nuage, nous n'exprimons rien à force de vouloir trop exprimer. Donnez à un moderne le sujet de Daphiiù et Chloé, dites-lui d'exprimer d'une manière générale l'amour adolescent, et il y a fort àparier qu'il peindra deux individus qui n'exprimeront qu'eux-mêmes, ou qu'il créera deux allégories. Daphnis et C'.doé ne sont pas deux individus, mais ils ne sont pas deux allégories ; ils ne vivent que d'une vie générale, mais ils vivent d'une vie forte et réelle, de la vie de leurs sexes et de leurs âges respectifs. Les Grecs n'aiment que les types généraux, mais, avec l'instinct admirable de mesure et de proportion qui les
distingue, ils ne dépassent jamais certaines limites. Ils s'arrêtent toujours au moment où cette vie générale deviendrait vague et flottante et serait trop large pour être facilement résumée par une forme individuelle. Leurs généralisations n'embrassent jamais l'humanité tout entière, elles n'embrassent que les variétés du genre humain : des familles, des groupes, des âges, des espèces.
C'est un vain jeu d'esprit, à notre avis, que de présenter la pastorale de Longus comme une simple expression de l'amour païen, qui serait depuis longtemps dépassée par les expressions de l'amour chrétien. La pastorale de Longus n'est pas païenne dans le sens étroit et défavorable qui s'attache à ce mot; elle est humaine, éternelle comme la nature, d'une vérité immuable, rigoureuse comme le retour des saisons, comme la naissance et la mort. Sans doute Daplmis et Chloé sont deux païens, si l'on entend par là qu'ils ne connaissent pas ces ardeurs morales et ces désirs éloquents que le christianisme a éveillés chez les âmes capables de les ressentir. Daplmis et Chloé ne connaissent pas l'amour moral comme Paul et Virginie, cela est vrai; ils se contentent d'aimer en vertu de la douce fatalité de la nature ; mais c'est ainsi qu'aiment encore aujourd'hui la presque totalité
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des enfants qui s'éveillent à la vie. Si on disait à la plupart de ces enfants que l'amour qu'ils ressentent est l'amour païen, ils seraient sans doute aussi étonnés que M. Jourdain lorsqu'il apprend qu'il fait de la prose sans le savoir. L'erreur singulière de certaines personnes est de supposer que depuis le christianisme on n'aime plus à la façon de Daphnis et de Chloé, et de présenter l'amour des deux enfants comme une forme surannée et presque hors d'usage de cette éternelle passion. Mais le christianisme, parce qu'il a introduit dans l'amour un nouvel élément, n'a pas, j'imagine, supprimé pour cela la nature. Or, tant que la nature ne sera pas supprimée, l'amour de Daphnis et de Chloé restera vrai. Les hommes aiment encore, ils aimeront toujours à la manière de ces deux enfants. Les âmes d'élite connaissent et connaîtront un autre amour que celui-là, mais la masse du genre humain n'en connaîtra jamais d'autre et ne peut en connaître d'autre. La peinture de l'amour adolescent donnée par Longus restera donc éternellement exacte et n'a pas à craindre d'être dépassée ni de devenir jamais surannée. Il est d'ailleurs à remarquer que cette flamme morale allumée par le christianisme ne se rencontre jamais que par exception dans l'amour adolescent. Ce n'est jamais le premier amour
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qui est clirétien , c'est le dernier. Nous nous bornons à énoncer cette observation et à en abandonner le développement à la rêverie de nos lecteurs.
La pastorale de Longus est devenue nôtre, avons-nous dit, par la toute-puissance du génie du traducteur. La lang-ue riche, souple, abondante en expressions fortes et familières dont s'est servi le bon évêque Amyot a, on peut le dire, complètement transformé les deux héros de cette œuvre charmante. Ainsi vêtus de neuf, tout brillants de leurs parures françaises, ils ont perdu le peu qu'ils avaient de singularité exotique, sans rien perdre de leur originalité. Leur beauté nous touclic davantage, et l'éternelle vérité de leurs sentiments nous apparaît avec plus de lumière parce qu'ils sont plus près de nous. Rien plus ne nous choque en eux; nous oublions qu'ils sont étrang-ers et qu'ils ont vu le jour sous d'autres cieux que les nôtres, tant leurs habitudes nous sont connues, tant leur langage est pur de tout accent. Les autres personnages se sont en même temps rapprochés et insensiblement le paysage grec s'est comme fondu dans un paysage français. Que nous raconte Longus par la bouche d'Amyot, si ce n'est la vie intime, quotidienne de nos villages et de nos bourgades? Il n'y a rien Là qui nous soit
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étranger ot qui oblige notre imagination k voyager plus loin que les villages de la Provence ou du Languedoc. Les marques des temps et des lieux sont effacées ; c'est une terre française que nous foulons; c'est un printemps français qui éclaire ces scènes aussi familières à nos campagnes qu'elles le furent aux campagnes grecques.
Je cherche à exprimer d'un seul mot la transformation que le génie du traducteur a fait subir à cette belle histoire, et le secret par lequel il nous l'a rendue si familière. Il a tout simplement agi comme un homme qui, se rappelant que les objets d'art dont nous encombrons nos musées ont été d'abord des objets d'utilité pratique, des ustensiles de ménage, les rendrait à leur destination première. Il a donc substitué la poterie française à la poterie grecque désormais hors d'usage, et a versé la liqueur antique, non dans une amphore aux formes sèches et élégantes, mais dans un beau vase émaillé de la Renaissance. La traduction de Daphnis et Chloé par Amyot donne exactement le même sentiment de beauté familière et, si cette hardiesse d'expression nous est permise , de poétique bonhomie que nous donne la vue des belles faïences du xvi" siècle.
Décembre 1862.
M. Firmiii do la Jugie, membre de l'académie des jeux floraux de Toulouse, catholique fervent et lettré, vient de publier, d'après le texte hébreu, une traduction en vers des Psaumes. Nous avons à peine besoin de dire que cette œuvre est une œuvre consciencieuse, car le sujet même choisi par l'auteur nous est une garantie de conscience et de labeur probe et patient. On ne traduit pas les Psaumes pour faire acte de dilettantisme. C'est une tâche pénible, presque obscure, à laquelle il faut se dévouer pendant des années sans avoir à espérer au bout de tant de fatigues d'autre récompense que l'estime de quelques rares lecteurs, juges graves et difficiles, qui pèseront la valeur des équivalents employés pour rendre l'énergie des expressions de l'original et vérifieront sur le texte
même la lidélilé do votre interprétation. Une traduction des Psaumes est une œuvre presque impossible par les conditions contradictoires et inconciliables qu'elle impose à celui qui veut l'entreprendre. Pour bien faire, il faudrait que le poète s'élevât d'un vol indépendant et hardi jusqu'aux plus hautes sphères de la poésie, et en même temps qu'il se tînt avec une sorte de servilité pieuse tout près de son divin modèle, qu'il fut à la fois très Imaginatif et très fidèle. L'obligation d'exactitude qu'on réclame du traducteur des œuvres profanes est ici doublée et triplée par le caractère sacré du livre. L'imagination du poète est sans droits aucuns vis-à-vis de son texte. Lorsqu'il ,se rencontre un passag^e obscur susceptible d'interprétations diverses, il lui faut choisir parmi ces interprétations, non la plus commode, mais la plus probable. On voit combien de difficultés attendent le poète assez audacieux pour entreprendre une traduction des Psaumes. C'est peut-être pour cette raison qu'il n'y en a jamais eu de bonnes et que toutes celles qui ont été tentées, même par des poètes célèbres, depuis Marot jusqu'à Lefranc de Pompignan, en passant par Jean-Baptiste Rousseau, comptent parmi les œuvres les plus faibles de leurs auteurs.
M. de la Jueie est sorti à son honneur de
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celtt' lahoriousc entreprise : les juges compétents, ([ui composent en même temps presque à eux seuls l'unique public de telles œuvres, lui ont payé en louanges et en récompenses plus substantielles encore que les louanges sa constance et ses efforts. Une autorité en matière de langue et de littérature liébraïques, M. l'abbé Glaire, professeur d'éloquence sacrée à la Faculté de théologie, nous garantit l'exactitude de cette traduction. Quant à sa valeur littéraire, l'autorité suprême et en dernier ressort en matière de littérature, l'Académie française, Ta proclamée en la plaçant sur la liste des œuvres qu'elle a jugées dignes de ses faveurs annuelles. Ces jugements en disent plus que tous les éloges, et nous dispensent d'insister sur les mérites de ce travail ; cependant, s'il nous fallait y ajouter quelque chose, nous louerions surtout la parfaite clarté de cette traduction et le soin que l'auteiir a mis à varier ses rythmes selon la nature et le caractère des cantiques. Lorsque l'hymne s'élève comme un chant de triomphe (tu comme une pieuse fanfare d'allégresse, le traducteur emploie volontiers le vers de huit pieds comme plus rapide et plus ailé; lorsqu'il affecte une forme quasi didactique, qu'il se présente comme une sorte d'enseignement moral (dans les psaumes alphabétiques, par exemple),
le solennel alexandrin a paru préférable; la strophe composée de trois vers alexandrins et d'un petit vers de huit ou de six pieds convenait naturellement à ceux qui expriment des sentiments de désespoir et de tristesse; enfin les formes diverses du vers lyrique ont été entremêlées dans tous les cantiques où se rencontre ce mélange de tristesse, de colère et de joie qui fait le caractère de la plupart des Psaumes et qui demande, pour être rendu convenablement, des changements de ton soudains et comme une sorte de brusquerie dans la transition d'une de leurs parties à une autre. Quant à la clarté, elle est parfaite, et si l'on a parfois quelque peine à suivre l'enchaînement des pensées et des sentiments du psalmiste dans ce vieux texte de la Vulgate si plein d'obscurités, dont quelquesunes sublimes, on n'éprouve jamais de difficulté semblable avec le nouveau traducteur. Il nous est arrivé souvent, comme sans doute à la plupart de nos lecteurs, de ne pas bien saisir dans le texte de la Vulgate la transition d'un verset à un autre; lorsque dans cet embarras nous avons eu recours à cette traduction, nous avons retrouvé sans efforts la déduction logique des sentiments qui nous échappait.
M. de la Jugie a fait précéder sa traduction d'une préface étendue dans laquelle il engage
une polémiquo contre la critique moderne et les théolopions allemands. Nous n'irons point nous jeter dans de semblables (Querelles. 11 nous importe assez peu, au fond, de savoir à quelle date précise se ra}»].)orle tel ou tel des vieux cantiques hébreux, et si David est le principal auteur du Psautier. Ce qui nous importe, c'est le caractère moral de ces hymnes qui les a fait adopter par tous les peuples chrétiens comme prières, c'est leur àme, leur accent touchant et sublime de sincérité et de repentir. Toutefois, nous ne pouvons nous empêcher de faire quelques observations sur une longue note dont M. de la Jugie a fait suivre sa traduction du psaume V. Certains critiques ont fait aux Psaumes comme aux autres livres qui composent l'ensemble de la Bible un reproche des anathèmes qu'ils contiennent. La douleur du vieux psalmiste, disent-ils, est avant tout personnelle et presque égoïste; il implore pour lui-même et pour ses alliés la miséricorde divine, mais il appelle en même temps sur ses ennemis le châtiment et la réprobation. 11 ne demande pas seulement à être sauvé de leurs pièges, il demande qu'ils s'y prennent euxmêmes et qu'ils y périssent. Et avec quelle énergie implacable et parfois sauvage il adresse à Dieu cette requête! 31. de la Jugie répond
que les ennemis du psalmiste sont en même temps les ennemis de Dieu, et que la haine des méchants fut de tout temps une des vertus des justes. Le juste ne pardonne pas aux méchants, parce que le pardon équivaudrait à une offense envers la justice. C'est là une bien difficile et bien délicate question, et qui change singulièrement de caractère selon qu'on la considère au point de vue religieux ou au point de vue purement philosophique et humain.
La haine des méchants est un sentiment fort légitime, mais c'est surtout au citoyen, à l'homme social qu'il appartient de la nourrir en lui et de la manifester par ses actes et ses paroles. Les droits de .rhommc religieux à ce redoutable sentiment sont plus contestables. Ce qui excite l'étonnement des critiques, ce qui donne prise à la sagacité malveillante du scepticisme et de l'incrédulité, c'est l'embarras qu'on éprouve à concilier cet appel incessant et formidable à la justice divine avec l'inspiration sacrée du psalmiste. Disons donc tout simplement que cette sainte et implacable colère ne sert qu'à faire mieux ressortir la différence qui sépare l'ancienne loi religieuse de la nouvelle, quti nous faire mieux sentir l'excellence des doctrines chrétiennes. Les docteurs chrétiens, on le sait, ont pris les scènes et les personnages
de l'Ancien Testament comme figures des scènes et des personnages du Nouveau. Si David est l'image anticipée du Christ, nous ne pouvons que nous prosterner plus bas encore devant l'homme-Dieu, et sentir redoubler notre reconnaissance pour la loi de grâce et d'amour qu'il apporta dans le monde. Le vrai Christ, dont le psalmiste est, selon l'Eglise, le symbole prophétique, n'appelle plus la colère de Dieu sur ses ennemis, il appelle sur eux la miséricorde et le salut; il ne charge plus Dieu de ses vengeances, il le charge de sa clémence; ce ne sont pas les périls que lui font courir les méchants qui l'alarment, ce sont les périls qu'ils courent eux-mêmes en le persécutant et la mort éternelle qu'ils se préparent. C'est d'un sentiment chrétien que provient à son insu l'étônnement du sceptique. Jamais il n'aurait songé à s'étonner d'un sentiment aussi légitime en soi que la réprobation des méchants, si le Christ n'était pas venu dans le monde apporter la loi de pardon et de paix. Si l'on reste sur le terrain purement religieux, il faut, je le crois, se garder de trop insister pour plus d'une raison. Je surprendrai peut-être M. de la Jugie en lui disant, par exemple, que c'est ce même sentiment de réprobation biblique trop peu corrigé par le sentiment de la charité chrétienne qui inspira presque
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exclusivement les terribles puritains et qui leur donna cette physionomie sombre et violente que nous leur voyons dans l'histoire. A ceux qui s'étonnent et se scandalisent des anathèmes du psalmiste et qui essayent d'y trouver une justification de leur scepticisme, il faut répondre simplement que ces anathèmes étaient fort naturels puisque le Cln'ist n'était pas venu encore dans le monde, car si l'on dépouille l'homme du christianisme, on ne trouvera pas en lui do sentiment plus noble et meilleur que cette haine de l'injustice et des méchants.
Nous voudrions parler des Psaumes, et, en vérité, nous tremblons avant d'entreprendre cette tâche, non seulement parce que c'est un de ces livres dont il ne convient d'approcher qu'avec une respectueuse timidité, mais parce qu'il faut désespérer d'exprimer en quelques pages leur beauté morale et leur esprit. Ce recueil est devenu l'héritage de l'humanité. Des peuples entiers se sont servi de ces vieilles prières pour exprimer leur âme, en sorte qu'elles se sont pour ainsi dire grossies de toutes les douleurs et de toutes les joies de la terre. Nous ne pouvons plus les rapporter au temps où elles s'échappèrent pour la première fois vivantes et farouches de consciences alarmées et de cœurs débordants d'espérances ou déchirés par le dé-
sespoir. Nous ne pouvons plus replacer le torrent hébraïque dans son étroit encaissement de rochers sauvages et de cèdres verdoyants, car ce torrent est devenu le plus grand fleuve de la terre, un lleuve qui a porté des flottes de générations entières vers l'océan de l'éternité, et c'est vraiment ici le cas de dire avec le Psalmiste : « Qui donc fera rebrousser les fleuves vers leurs sources? » L'humanité nous cache l'ancienne nationalité hébraïque ; les peuples de la moderne Europe nous cachent Juda et Benjamin, l'Ég-lise universelle nous cache l'arche sainte et le temple de Jérusalem. Ces prières, filles de la vie immortelle, ont engendré comme l'homme et se sont multipliées comme un peuple , car elles se sont accrues et s'accroissent chaque jour de toute âme qui les a récitées et qui les récite. Exprimer la beauté morale des Psaumes n'est donc pas, quoi qu'on en veuille dire, aussi facile qu'exprimer la beauté de tout autre recueil de poésies, car c'est entreprendre d'expripier en quelque sorte la beauté propre à la nature morale de l'homme , et particulièrement à celle de toutes ces âmes fortes et grandes qui s'en sont servi pour prier, et qui les ont chaque fois recréées par la force de leurs désirs et de leurs espérances. Pensez donc que le Christ connaissait ces prières et qu'il les a
récitées; que les apôtres et les disciples autour de lui les ont récitées, et après eux tous les saints , tous les docteurs , tous les hommes pieux de toutes les communions chrétiennes, et que , par conséquent, se charger de porter un jugement sur les Psaumes , c'est en quelque sorte se charger implicitement de porter un jugement sur toutes les âmes qui en ont fait l'aliment de leur foi.
Nous venons d'effleurer en passant l'ohjection tout à fait sérieuse et, à notre avis, tout à fait irréfutable, parce qu'elle est purement morale, qu'on peut adresser à certaines écoles de critique contemporaine. « Vous traitez les Psaumes^ peut-on leur dire, comme vous traiteriez tout autre recueil de poésie. Par la comparaison des textes, par de patientes recherches historiques et ethnographiques, vous essayez de replacer ces vieux cantiques dans leur cadre primitif, de les entourer des circonstances de temps et de lieu au milieu desquelles ils prirent naissance, puis vous nous dites : que ces cantiques sont admirables, en eff"et, mais pour de tout autres raisons que celles pour lesquelles nous les avions admirés jusqu'à présent. Vous nous invitez à goûter leur nouvelle beauté, une beauté sauvage et abrupte, et à y rechercher avec vous les caractères des poésies naïves
et primitives. Il faut vous être reconnaissant de vos patientes recherches sur les origines de ces prières comme on serait reconnaissant envers le voyageur qui découvrirait les vraies sources du Nil; mais certainement si ce voyageur essayait de me prouver que le Nil doit être admiré précisément à celte source qu'il a découverte et non à l'endroit où le fleuve a son plein courant et ses plus larges rives, je saurais tempérer ma gratitude pour ses services par quelque résistance à ses prétentions. Ce premier bouillonnement de l'eau s'élançant du sein de la terre est beau sans doute, dirais-je, mais ce n'est pas là le Nil aux eaux grasses de limons fécondants, dont les flots ont porté tant de barques de triomphateurs et jeté sur ses rives tant de divinités difformes. Il en est un peu de vos nouvelles ambitions comme de l'ambition de ce voyageur imaginaire. Ce que vous nous invitez à admirer, c'est le Nil à sa source. L'œuvre que nous connaissions était beaucoup plus belle, à tout prendre, que celle que vous nous proposez. Nous connaissions une œuvre humaine, vous nous montrez une œuvre exclusivement hébraïque. C'est là ce que vous appelez restituer à l'œuvre son vrai caractère; dites plutôt son premier caractère, et votre prétention, ainsi restreinte, sera mieux justifiée. Ce ne sont pas les Psaumes que vous me mon-
trez, car je n'y retrouve plus tout ce qu'y a mis l'humanité depuis le jour où ces cantiques s'élancèrent du fond de l'âme de tel ou tel Hébreu inspiré sous la forme d'un cri de détresse ou d'un appel à la vengeance divine. Ils furent peut-être à l'origine tels que vous nous les présentez ; le temps a marché et ils ont pris un caractère plus universel et plus humain. Ce cantique fut d'abord l'expression de la détresse d'un chef de partisans traqué par ses ennemis et cherchant un refuge dans les montagnes; mais depuis lors il a grandi, il s'est transformé et il est devenu la plainte éternelle du juste persécuté. La captivité de Babylone est finie depuis des siècles; mais- la captivité du péché et du mal existe toujours, et les mêmes cantiques qui ne racontèrent d'abord que les douleurs des Hébreux exilés de leur patrie, racontent maintenant les douleurs de l'âme exilée du bien moral qu'elle ne peut oublier et qu'elle espère reconquérir par les larmes et la prière. »
Ces cantiques ont tellement perdu tout caractère individuel, qu'il semble en vérité qu'ils n'aient plus d'âge et qu'ils sortent des profondeurs de l'éternité. On me dit qu'ils sont de dates diverses, qu'ils sont contemporains de David, de Salomon ou de l'époque de la captivité; non, ils sont contemporains de l'éclosion
(le la conscience liumaine clnnl ils furent le langage passionné et vcridi(|ii(', et dont ils seront les interprèles auprès de Dieu jusqu'à la fin dos temps. Si ces cantiques sont des œuvres si strictement hébraïques, comment se fait-il que toutes les fois que la conscience veut se faire entendre clairement, elle emploie d'instinct la langue des Psaumes comme celle qui lui convient naturellement et qui peut rendre seule la vie qui lui est propre? Yoilà le point capital, tout le reste est affaire de curiosité, d'érudition, et importe au fond beaucoup moins que ne le croient les fidèles scrupuleux qui s'alarment des recherches de la critique moderne. Qu'importent, en effet, les dates de ces divers cantiques et les faits auxquels ils se rapportent, si le critique accorde qu'ils sont le langage naturel et par conséquent nécessaire de la conscience? Une chose est bien près d'être divine lorsqu'elle est nécessaire, et peut aisément être dite révélée lorsqu'elle se présente avec un caractère absolu. S'il y a une si étroite conformité entre la conscience humaine et ces vieux cantiques, ils sont vraiment d'origine divine.
Toute dispute sur la nature de l'inspiration du psalmiste est donc vaine et puérile, du moment qu'il est reconnu que ses cantiques sont la forme parfaite de la prière. Ce n'est pas seule-
ment par habitude et parce qu'ils lui ont été lég-uéspar la tradition chrétienne que la moderne humanité les répète encore; c'est parce qu'en réalité il est impossible de prier autrement. Si demain -l'humanité oubliait ce que c'est que la prière et qu'il lui fallut la recréer, on ne peut concevoir qu'elle rencontrât pour ce grand acte de l'âme une autre forme que celle àesPsaimies. On peut donc dire des Psaumes, par rapport à ridée générale de la prière, ce qu'on peut dire du christianisme par rapport à l'idée générale de religion. Ce qui fait le triomphe du christianisme c'est qu'il s'est identifié avec l'idée même de la religion, si bien que l'un est inséparable de l'autre, et n'en peut plus, être distingué. Le christianisme n'est pas seulement une forme de l'idée de religion, c'est la religion. Il en est ainsi des Psaumes; ils se sont identifiés avec l'idée même de la prière ; ils ne sont pas des prières, ils sont la prière elle-même.
Les Psaumes, c'est la prière. Considérons-les cependant d'un point de vue moins absolu, et voyons si leurs caractères particuliers ne confirmeront pas ce caractère général et transcendant que nous leur attribuons. Si l'on vous demandait de définir les caractères d'une belle prière, quelle réponse donneriez-vous? La question est difficile, et je no sais si elle a jamais été posée
dans les termes où nous la posons; en tout cas, on n'y trouvera pas de réponse dans les poétiques en renom. Pour nous, nous répondrions : Une belle prière, c'est celle que l'on sent d'instinct devoir être infailliblement entendue et exaucée. Or, je ne connais pas de prières qui imposent à l'esprit la conviction f^u'elles seront entendues et exaucées avec plus de puissance que les Psaumes. Il est impossible au lecteur le plus tiède de les aborder sans être frappé de la portée extraordinaire de leurs paroles. On sedit que, lancées vers le ciel par la force de véhémence d'un cœur sincère, elles atteindront infailliblement leur but et iront tomber aux pieds de Dieu avec la vitesse et la précision d'une flèche. Ces cris sont faits pour percer les nues, ces plaintes sont faites pour dévorer l'espace. Pour caractériser exactement les Psaumes, il faut avoir recours aux épithètes qui expriment leurs qualités avec un excès d'énerg-ie, et, pour ma part, je n'en connais que deux. Lorsque ces cris appellent la vengeance et la justice de Dieu, ils sont formidables ; lorsqu'ils implorent sa miséricorde et son secours, ils sont lamentaldes. Dans le premier cas, l'àme est allée vraiment jusqu'au bout d'elle-même; dans le second, elle est tombée jusqu'au fi»nd d'elle-même. Il n'y a rien au delà des dénonciations du Psalmiste contres les mé-
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chants ot les impics, il n'y a rien au delà des abîmes dans lesquels il nous montre les pécheurs et les malheureux tendant les mains vers le ciel en signe de détresse. Partout nous atteignons et nous touchons les limites de notre nature, partout nous mesurons la profondeur et l'élévation de notre âme. Si l'acte de la prière a par luimême des eiîets qu'il est impossible de calculer, sa puissance doit être encore doublée par la puissance inhérente aux Psaumes. Qui de nous ne tremblerait s'il savait que quelqu'une des imprécations du Psalmiste a été prononcée sur lui? Et d'autre part, y a-t-il prières plus capables d'inspirer h celui qui les récite la confiance et l'espoir? Celui-là peut se relever- avec assurance et marcher d'un pas tranquille, pourvu qu'il ait récité le psaume conforme à sa situation avec un cœur fervent. Si sa prière n'est pas entendue, quelle autre le serait? quelle autre aurait cette force de projection, cette rapidité de flamme? Les Psaumes sont des prières faites pour inspirer au croyant la même certitude qu'inspirent au soldat des armes dont il connaît la portée infaillible.
Mais notre définition n'est pour ainsi dire qu'une définition à posteriori; nous disons que les Psaumes sont beaux, parce qu'ils atteignent le résultat que doit se proposer toute prière, qui est de donner à celui qui la récite le sentiment
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qu'elle sera entendue et exaucée. Essayons d'en trouver une autre. Une belle prière est celle qui laisse clairement apercevoir qu'elle est composée des divers éléments qui composent l'acte même dont elle est l'expression. Or ces éléments sont au nombre de deux. L'acte de la prière se compose par moitié de conl^emplation et par moitié de passion. Pbilosopliiquement, littérairement, on peut dire que toute prière en laquelle ces deux éléments ne sont pas également mélangés est défectueuse et manque son but. Purement contemplative, ce n'est plus une prière, c'est une méditation, un soliloque religieux ; l'âme pense à Dieu, s'occupe de Dieu, elle ne s'adresse pas assez dii'ectement à lui, elle ne suppose pas sa présence invisible, sa toute-puissance toujours active. Trop exclusivement passionnée, la prière dégénère facilement en un acte d'égoïsme superstitieux et puéril. L'équilibre est si difficile à maintenir, qu'on trouve peu d'exemples de ce juste milieu nécessaire. Tantôt la- contemplation domine, tantôt la supplication. Les Psaumes sont peut-être l'exemple unique, et en tout cas ils sont l'exemple parfait de ce mélange de contemplation et de passion. Le Psalmiste contemple comme un saint et un mystique, il supplie comme un enfant de la chair ; il se tient assuré de son droit comme un juste.
il se repent et pleure comme un pécheur. De là un accent inimitable, où. sont fondues à la fois la grandeur et l'humilité, la confiance et l'inquiétude, et qui est l'accent vrai de la prière. Qui donc est-ce qui parle? Un roi, un lévite, ou le dernier et le plus misérable des hommes? On n'en sait rien, on ne le reconnaît pas. S'il y avait dans cet accent moins de larmes et de repentir, on dirait : c'est un saint ; s'il y avait moins d'assurance et de confiance invincible, on dirait •. c'est un pécheur. Il espère et il implore par les mêmes paroles ; il est assuré des promesses divines comme un saint qui n'a point failli, et en môme temps il est inquiet de ces promesses .comme un pénitent qui* se souvient de ses erreurs. Celui qui parle ainsi, quel qu'il soit, réalise bien la situation de l'homme sur la terre ; il est à la fois très loin et très près de Dieu, assez près pour être certain de sa puissance, assez loin pour être inquiet de sa miséricorde. Un troisième caractère des belles prières, c'est qu'elles soient applicables à tous les hommes sans exception, qu'elles soient conformes à toutes les conditions et à toutes les situations de la vie. Une prière doit être telle, que celui qui la récite puisse croire que c'est lui-même qui l'a créée ; il faut que cette prière parle son âme et non pas qu'elle l'interprète. Si pendant (jue vous priez,
VOUS pensez que vous empruntez votre prière, si vous découvrez que celle prière ne s'applique à votre situation que d'une manière indirecte, si vous vous sentez prêt à dire : « Je m'adresse à vous, mon Dieu, par l'organe de tel ou tel de vos serviteurs », cette prière, fùt-elle du plus grand saint, n'est pas bonne pour vous, car elle ne raconte pas votre histoire, ou elle ne la raconte qu'infidèlement et pour ainsi dire par allégorie. Vous transposez vos propres douleurs, vous prenez les désirs d'autrui comme symboles des vôtres. Une vraie prière n'est pas une allégorie de la situation de celui qui la prononce ; c'est une narration réelle de cette situation. Or les Psaumes sont les seules prières qui satisfassent entièrement à cette condition. Qui que vous soyez, le psalmisto raconte votre propre histoire, ou, pour parler avec plus d'énergie encore, vous racontez la propre histoire du psalmiste. Quel que soit votre état dans le monde, et, mieux encore, quels que soient votre caractère et votre nature (l'àme, le psalmiste ne fait qu'un avec vous. Vous savez que ce qu'il confesse vous est arrivé hier, vous menace aujourd'hui même, vous surprendra demain. Ses paroles sont un oracle plus sur que relui des sorts virgiliens. A quelque page que vous l'ouvriez, vous trouverez presque infailliblement que ses paroles se rapportent à votre
état présent, car vous êtes comme lui toujours a])attu et toujours triompliant, toujours perdu et toujours sauvé, toujours calomnié et toujours justifié, toujours confiant et toujours inquiet. Vous êtes vaincu au sein même de votre victoire, consolé au sein même de votre humiliation, relevé au sein même de votre défaite, rassuré au sein même de votre désespoir. C'est là l'histoire du psalmiste, et c'est là votre propre histoire à toute minute de la durée.
Le principal auteur des Psaumes fut, dit-on, un saint roi qui avait été berger ; il avait connu toutes les vicissitudes de la vie humaine, et il présentait dans sa personne comme un résumé de toute l'humanité. Petit pâtre, il avait admiré la beauté des cieux qui proclament la gloire de Dieu, il s'était plu à écouter les confidences que le jour fait à la nuit sur la g^randeur divine et les secrets célestes que les étoiles se murmurent l'une à l'autre. Encore tout enfant, armé de sa seule confiance, il avait triomphé des forts et des superbes. Favori et confident d'un roi, il avait pu contempler les ravages de l'orgueil dans une âme qui à perdu l'idée de Dieu : il avait joué auprès de Saiil le rôle de consolateur et avait lutté avec les armes de la musique et de la poésie contre les esprits des ténèbres et du mal. Aspirant au trône, il avait été persécuté, poursuivi, et il avait
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dû prendre Dieu à témoin de ses infortunes ; devenu roi, son cœur avait été déchiré par la révolte de son propre san,e', et il avait dû prendre Dieu à témoin de son bon droit. Absalon avait menacé sa vie, sa femme Micliol avait raillé son âme et lui avait fait connaître ces outrages do nos proches, plus cruels encore que leurs trahisons. Cependant le même homme qui avait vu les méchants à l'œuvre et qui avait crié vengeance contre l'impiété et l'injustice, fut un jour lui-même injuste et criminel; quand il fut tombé dans cet abîme, il vit toute l'horreur de sa situar tion, et il se prit en haine et en pitié. Alors il confessa à ciel ouvert ses erreurs et ses crimes, il sollicita son pardon comme le plus humble des mortels. Certes, c'est là une belle vie, car elle est un résumé de la vie de l'humanité. Le poète royal avait connu tous les sentiments, depuis les plus doux jusqu'aux plus amers, et depuis les plus innocents jusqu'aux plus coupables. Il n'avait donc qu'à ouvrir son âme pour exprimer celles de tous ses semblables ; les rois ses frères pouvaient s'y reconnaître, et le dernier criminel d'Israël pouvait se servir del paroles de son maître pour raconter ses fautes et son repentir. Cette expérience si variée et si complète détruisait en quelque sorte toutes les différences de condition, de rang- et de fortune, effa-
çait à la fois et ce qu'il avait été et ce qu'il était, le rendait l'égal des plus grands et l'égal des plus petits, l'assimilait aux superbes et l'assimilait aux humbles.
La vie de David est l'image vivante des Psaumes. Ils racontent l'histoire, non d'une âme royale, mais de toutes les âmes humaines. C'est un liommc qui parle, rien qu'un homme, et souvent un pauvre homme. Ses plaintes nous louchent démocratiquement pour ainsi dire, par la ressemblance qu'elles ont avec les nôtres. Il n'essaye pas de nous en imposer, de nous arracher notre admiration, de nous faire sentir que, s'il souffre, il souffre autrement que nous. Jamais nous ne ressentons cette secrète et singulière envie qui nous fait dire, devant les douleurs aristocratiques, que nous voudrions souffrir ainsi et qu'il est heureux de verser d'aussi belles et d'aussi nobles larmes, car ces idées de noblesse et de beauté ne se présentent jamais à notre esprit. L'égalité entre le psalmistc et nous-mêmes est aussi complète que possible. Il nous parle comme nous nous parlons à nous-mêmes dans le sdbret de notre conscience ; il ne dissimule rien, il étale humblement sa misère et son délaissement, il mendie la clémence et la protection divines. Il n'y a pas de livre qui proclame plus fortement l'égalité des âmes que les Psau-
i)ics, car elles se reconnaissent loiiles aux sentiments qu'ils expriment, pour filles d'un même père , de même que tous les habitants d'un même pays se reconnaissent pour concitoyens à la langue ([u'ils parlent.
Quoique la prière ne soit pas un genre littéraire classé dans les poétiques, je me suis cru le droit de chercher dans les Psaumes les raisons ]iour lesquelles ces vieux cantiques réalisent l'idéal même de la prière; mais je ne m'en connais pas d'autre, et je veux borner à ce point unique mes observations sur ce sujet consacré par la piété et la reconnaissance des hommes.
Juillet 1864
On demandait un jour à iord Byron lequel lui semblait le plus poétique de l'état de civilisation ou de l'état de barbarie, et le poète fit cette réponse qu'on n'aurait pas attendue du chantre enflammé de la vie libre et sans lois : (( Lequel, dit-il, en étendant la main vers les navires qui sillonnaient la Tamise, vous semble le plus beau, d'un vaisseau de guerre bien armé, monté par un équipage bien discipliné, et commandé par un officier brave et instruit, ou du canot grossièrenicnt creusé dans un tronc d'arbre sur lequel un sauvage nu se confie au hasard des flots? » Cette réponse nous est revenue souvent en mémoire pendant que nous relisions les belles études de M. Amédée Thierry sur la chute de l'empire romain et l'établissement des rovaumes
barbares. A celui qui lui poserait la question qui fut posée à lord Byron, l'historien n'aurait pour toute réponse qu'à présenter ses études, spécialement son Histoire d'Attila, et à dire : Jugez. Ses livres, en effe(, ne sont pas seulement de remarquables récits d'histoire, ils sont encore une des apologies les plus éloquentes et les plus concluantes que nous ayons lues en l'honneur de la civilisation. Si vous avez jamais cru trop ardemment aux paradoxes philosophiques sur l'excellence de l'état barbare, lisez comme remède V Histoire d' Attila, et spécialement la partie que l'historien a consacrée aux relations de l'empire byzantin avec les peuplades établies sur ses frontières et dans ses provinces, et vous serez à tout jamais guéri de votre superstition.
L'Histoire d'Attila et de ses successeurs est la plus vaste des études que M. Thierry ait consacrées à l'agonie de l'ancien monde , qui est en même temps la naissance du monde moderne. Ce livre pourrait s'appeler plus exactement peut-être l'histoire des Huns en Europe, car il raconte les destinées des trois empires fondés successivement par les nations de race humiique : l'empire d'Attila, l'empire des Avars et h( moderne royaume de Hongrie. Trois grandes figures barbares marquent chacune de ces trois
époques : Attila, Baïan et Arpad. Dans ces deux volumes, M. Tiiicrrv a, on peut le dire en toute assurance, épuisé tout ce que les documents qu'il a dû consulter lui fournissaient d'intéressant et do curieux : les anecdotes historiques, les détails biographiques, les épisodes familiers abondent, sans que la trame générale du récit y perde rien de sa solidité et de son unité. Ce livre compose une belle et instructive lecture et suggère une fouie de pensées qui, disons-nous, sont toutes à l'honneur du génie delà civilisation. Je ne crois pas qu'il y ait dans l'histoire de notre race d'époque qui donne une plus haute opinion de l'àme humaine et de la grandeur de la civilisation que cette époque lamentable et sanglante des invasions barbares et de la chute de l'empire romain. Il a été longtemps de mode cependant de parler de la lâcheté des Romains dégénérés, de leur pusillanimité en face de la barbarie; mais ces accusations, qui sont passées à l'état de lieu commun et qui se répètent encore chaque jour, sont de calomnieux propos de rhéteurs et de beaux esprits que réfute l'examen le plus superficiel et que dissipent comme de vaines fumées des études sévères et impartiales, comme celles de M. Amédée Thierry. Non seulement l'empire romain ne tomba pas sans gloire et sans honneur, mais on peut dire que les Romains
des derniers siècles se montrèrent presque toujours dignes de leurs ancêtres. S'ils succombèrent, ce ne fut point par lâcheté ni par faiblesse, et on ne peut pas plus leur reprocher leur ruine qu'on ne peut reprocher à un homme l'incendie qui a dévoré sa maison, ou l'orage qui a détruit ses moissons. A quelle époque de leur histoire les populations de l'empire avaient-elles connu une telle abondance de fléaux et, si nous pouvons nous exprimer ainsi, une telle fécondité de malheurs? Certes l'empire avait vu bien des mauvais jours et avait été soumis à des fatalités de bien des genres; la guerre civile l'avait souvent ravagé et appauvri, de mauvais princes l'avaient plus d'une fois déshonoré ou compromis, et comme si ce n'eût été assez des fléaux qu'engendrent les passions humaines, la nature avait semblé prendre plaisir à multiplier les bouleversements et les catastrophes. Mais qu'étaient ces dangers et ces malheurs qui, se présentant isolément et successivement, avaient pu facilement être écartés et réparés, en comparaison de ces dangers multiples auxquels l'empire fut contraint de faire face pendant plus d'un siècle et demi? Tant que les mouvements des barbares purent être calculés avec quelque précision, Rome leur résista avec succès; mais il vint une heure où ces mouvements échappèrent
à tous les calnils delà iinidcnrc et de la sag^ossc, cl prirent les formes les plus inutrévuos et les plus changeantes. C'était à la fois le travail souterrain de l'eau qui, s'infiltraut dans le sol par minces filets, creuse et mine les fondements des plus solides édifices, la force irrésistible d'un fleuve qui déborde, la furie d'un tourbillon qui passe en renversant tout sur son passage. En présence de telles calamités, ces Romains dégénérés, comme on les appelle par habitude, déployèrent des vertus admirables. Que de patience, que de résignation, que de grandeur d'àme, que de dévouement et d'esprit de sacrifice parmi tous ces représentants de la civilisalion : généraux, hommes d'État, personnages consulaires, évoques et simples prêtres! Jamais l'histoire n'eut à enregistrer une pareille liste d'actions glorieuses, de traits héroïques et de noms aussi vraiment dignes de la vénération de la postérité. Jamais la grandeur morale de l'âme humaine ne se révéla avec une telle puissance et ne s'aftirma avec une telle autorité. L'antique valeur romaine, chez ces hommes des derniers jours de l'empire, se joint par une union toujours sublime, souvent touchante, îi la vertu toute nouvelle de la sainteté. Si la vraie civilisation se reconnaît au développement de la nature morale de l'homme, on
peut dire que nulle population ne mérita mieux de porter le titre de civilisée, que cette population romaine des iv'' et v^ siècles. On a compté à d'autres époques de plus grandes intelligences et de plus beaux génies, mais ce qui étonne, c'est le nombre presque incroyable de grandes et nobles âmes, de serviteurs désiiitéressés du bien moral qui lionore ces siècles néfastes. Le monde n'avait pas encore vu une telle floraison de vertus; leurs parfums ont embaumé le berceau sanglant des nations modernes et l'ont purifié de l'horrible odeur de carnage et de rapine dont la barbarie l'avait souillé. Il est vrai qu'on peut faire honneur de ces vertus à l'influence du christianisme; mais qu'étaient donc ces chrétiens, sinon des Romains et des enfants de la civilisation, et comment s'y prendre pour séparer en eux. le Romain du chrétien de manière à pouvoir admirer le chrétien tout en méprisant le Romain?
Chacun des épisodes de M. Thierry met en pleine lumière quelques-unes de ces nobles ligures, aujourd'hui à demi voilées par l'ombre croissante du temps. Dans ce seul épisode de l'invasion d'Attila en Gaule et en Italie, comptez combien de flls dévoués la civilisation trouva pour sa défense, et dites combien il faudrait de vertus barbares pour faire la monnaie des vertus
ATTILA ' ol)
d'un seul de ces personnag-es : le patrice Aetius ; Avitiis, le sénateur arverne; Loup, l'évèquo de Troyes; Aignan, l'évèque d'Orléans; Geneviève, la petite bourgeoise visionnaire de Nanterre; saint Léon, le pape de Rome! Ces personnages, la plupart désarmés et sans défense, nous offrent mieux (ju'un grand spectacle, ils nous apprennent combien la civilisation est féconde et quelles ressources variées et presque inépuisables elle donne aux âmes qu'elle a pénétrées et qu'elle inspire. Les moyens dont ils disposent sont bien petits en apparence; mais ces moyens, c'est le grain de sable qui, placé adroitement et à propos, fait verser le cbar du triomphateur. La prudence, le conseil, la prière, la négociation, le choix de l'heure et du moment, l'occasion patiemment attendue et saisie avec prestesse, voilà leurs seules armes, et ces armes suffisent pour abattre l'orgueil barbare le plus formidable qui fut jamais et dissiper l'armée la plus menaçante qui eût encore effrayé l'empire. Saint Aignan sauva Orléans de la ruine; que fit-il pour cela? Rien autre chose qu'avertir Aëtius, prier Dieu, compter les heures et inspirer la patience à son troupeau. Geneviève sauva la grandeur future de Paris, alors à l'état embryonnaire, en détournant les habitants de cette bourgade de déserter leurs demeures; comment
arrive-t-elle à ce résultat? Elle cherche simplement avec l'aide de Dieu à se rendre compte de la marche probable d'Attila; elle examine tranquillement la situation de ses compatriotes avec le sang-froid d'une âme pieuse et morale qui, ne craignant pas la mort, évite les faux jugements et les précipitations de conduite qu'engendrent les terreurs paniques et l'aveugle amour de la vie. Tout sert à l'homme civilisé, parce qu'il sait tout utiliser à propos, même sans le secours de la ruse et de cette diplomatie captieuse que les historiens ont trop admirée chez les barbares. Pour vaincre Attila, Aétius avait besoin du secours des Yisigoths, et cependant, malgré toutes ses instances, il -n'avait pu décider leur roi Théodoric à rompre la neutralité. Enfin à force de rouler dans sa tête les diverses combinaisons qui pouvaient le conduire à son but, sa mémoire lui présenta le nom du sénateur Avitus, qui avait initié Théodoric aux belles-lettres latines et exerçait sur son esprit une influence toute-puissante. « Tu lui as jadis imposé la paix, impose-lui maintenant la guerre, » écrit Aétius à son frère en civilisation, et l'alliance de Théodoric, conclue par l'entremise d'Avitus, décida le succès de la bataille des Champs catalauniques. Mais rien ne démontre mieux l'excellence de la civilisation et la supériorité des ressources qu'elle
développe dans l'iiommo, que le personnage même d'Ai-lius, le vainqueur d'Attila. Les deux adversaires qui se trouvèrent en |)résence aux Clianips catalauniques sont d'un ordre bien dilîérent, et si on les jugeait d'après les seules lois de la nature, il n'est pas douteux que le barbare l'emportât sur le Romain. Attila est certainement un liomme de génie, car bien que les renseignements ipii nous sont parvenus sur lui soient fort incomplets, nous en savons assez pour surprendre en lui une ou deux conceptions vraiment grandes, et pour distinguer dans son caractère la plupart de ces qualités <jui font les dominateurs d'hommes, les conquérants et les grands politiques. Ainsi il eut l'idée, inconnue avant lui, de fonder l'empire de la barbarie, et il y réussit. Il fut non seulement l'empereur des Huns, mais le maître en qui l'Alain et le Ruge, le Gépide et le Gotli saluaient chacun pour son compte sa propre puissance et ses propres instincts de rapine et de combat. Attila fut exactement au v° siècle pour les populations barbares de toute provenance, hunniques, sarmates, germaniques, slaves, ce que fut plus tard le califat arabe pour les populations musulmanes d'origines diverses. En outre, Attila semble avoir eu une connaissance très approfondie de l'un des moyens de domination poli-
ti(|uo les plus puissants qui existent , c'est-àdire la terreur. Ce n'est pas seulement dans ses instincts de sauvage qu'il semble avoir trouvé ce npLoyen de domination : l'art et l'à-propos avec lesquels il l'emploie indiquent qu'il en dut la connaissance aux méditations de son intelligence. Il tue, ravage, menace, non par simple instinct de destruction, mais de manière à produire toujours la plus grande somme d'effroi possible à un moment donné. Il n'agirait pas mieux s'il avait lu le livre du Prince et s'il connaissait cette matliématique transcendante de la terreur dont Macliiavel a donné la tliéorie et expliqué les moyens d'application.
Bien différent est son adversaire. Aetius est par origine un barbare comme Attila, c'est un Gotli formé par la civilisation romaine; seulement la civilisation s'est fait cliez lui la part si grande qu'elle a complètement effacé l'origine, et qu'il peut être pris comme le parfait représentant de Rome à ces dernières heures de l'empire. Est-ce un homme de génie? Rien dans sa vie , ni dans son caractère n'autorise une telle supposition. La nature ne lui a presque rien donné, tout ce qu'il tt, il le doit à la société qui en a fait son défenseur. Mais si vous voulez connaître un des secrets de la puissance si durable des aristocraties et des races de vieille
civilisation, je vous recommande ce personnage d'Actius . 11 vous ajiprendra comment, sans génie, on peut venir à bout de l'adversaire le plus formidable. Toute la tactique d'Actius consiste en trois clioses : ne rien exposer, choisir son terrain et attendre patiemment jusqu'à ce qu'il ait trouvé dans cet adversaire, qui paraît invincible, un point vulnérable. Il ne cherche pas à lutter de génie ni même de vaillance avec son adversaire, à l'étonner par des coups imprévus; il n'a pas recours à des combinaisons merveilleuses. J\on; il surveille, il épie, il suit pas à pas avec une vigilance qui ne se dément jamais un instant la marche du dévastateur. Il laisse à l'armée ennemie le temps d'amortir sa première ardeur de pillage et de massacre, et, durant ses lentes et prudentes étapes, il a soin de grossir son armée de toutes les peuplades et de toutes les tribus qu'il rencontre sur sa route. Le moment venu, il choisit sa position et engage le combat. La même prudence qui l'a guidé avant le combat, le guide après la victoire. Pas d'ardeur inutile, pas de fanfaronnade de triomphateur; il n'essaye pas de poursuivre et de compléter sa victoire, d'écrasé." pour une vaine satisfaction d'orgueil l'armée qu'il a battue. Il frappe un seul coup, mais net, tranchant, décisif; un coup qiii le dispense d'en frapper
un second. Attila blessé se relève et passe en Italie. En apparence rien n'est changé dans sa situation : il met le siège devant Aquilée et i] emporte la ville d'assaut; il marche sur Rome et va faire son entrée dans la ville éternelle. En réalité il a été blessé à mort. Il a perdu confiance en lui-même et son armée a perdu confiance en son chef. C'en est fait de lui parce qu'il n'est plus l'invincible. Yoilà la supériorité de l'homme civilisé, môme avec des facultés modestes, sur le barbare, même doué de génie, et voilà aussi la supériorité des aristocraties anciennement constituées sur les nouveaux venus à la vie et à la puissance. Aètius serait la représentation la plus, exacte de cette double supériorité, si Thistoire ne nous présentait, à une distance de quatorze siècles, la ressemblance frappante de ce personnage prudent, patient et résolu, dans un autre personnage qui a été notre contemporain et que nous laisserons au lecteur le soin de nommer.
Si on a calomnié les Romains de l'empire d'Occident, les Romains de l'empire d'Orient n'ont pas été jugés avec plus d'impartialité. Que n'a-t-on pas dit sur cet empire byzantin occupé de querelles frivoles, de vaines subtilités, livré à de viles intrigues de palais et à des passions puériles de cirque et d'amphithéâtre ! Le
mot de byzantin est devonii synonyme de tout ce qu'il y a de pervers, de lâche, et à la fois de sénile et d'enfantin dans le monde. J'en suis fâché pour ses détracteurs, mais l'empire grec, en dépit de ses querelles théologiques et souvent même en raison de ses querelles théologiques, fait encore une très grande figure dans les récits de M. Aniédée Thierry. Sa contenance en face de la barbarie est singulièrement noble, digne et ferme, et certes on rencontrerait difficilement dans les annales des autres peuples une succession de souverains aussi remarquables que celle que nous déroule M. Thierry : Léon, le premier Justin, Justinien, Tibère, Maurice, Héraclius. Sans doute, il se rencontre dans l'empire byzantin des souverains indignes ou malfaisants, un rêveur malencontreux comme Anastase le Silentiaire , un soldat présomptueux et vain comme Justin II, un grossier usurpateur comme Phocas; mais juger de l'empire par de tels souverains, n'est-ce pas aussi insensé que juger de la monarchie française par un Charles VI ou un Henri III, et du pontificat romain par un Balthazar Cossa ou un Roderic Borgia? A qui donc peut-on faire croire que ces Byzantins, qui soutinrent pendant plus de mille années l'honneur du nom romain , qui réussirent à conserver vivante au milieu du monde nouveau la puis-
sance de rancien monde qui n'était plus en Occident qu'un souvenir funèbre dix fois séculaire > aient été seulement une population de lâches et de vains ergoteurs?
Ce qu'il faut admirer, au contraire, c'est le courage et la persévérance des Romains d'Orient, Jamais il n'y eut lutte plus lassante que celle que l'empire dut soutenir pendant mille ans contre les barbares de toute provenance qui l'assaillaient sans relâche. Et quels barbares, grands dieux! Les hordes qui envahirent l'empire d'Occident étaient des troupeaux de bêtes fauves timides, en comparaison des hordes qui attaquèrent l'empire d'Orient . Les barbares d'Occident, à l'exceptioû des féroces Vandales et des Huns qui n'apparurent qu'un instant, montrèrent une remarquable aptitude à la civilisation que les évoques d'Italie, de Gaule et d'Espag'ne surent très vite surprendre et exploiter à la fois au profit des populations conquises et au profit des conquérants. Les hordes germaniques composent la portion saine, morale, humaine de la barbarie. Ces fauves Germains sentirent une sorte de honte virile d'eux-mêmes en face de la civilisation romaine, et les récits des historiens et des chroniqueurs nous permettent encore d'apercevoir sur leurs visages la mâle rougeur, signe des âmes candides, qui leur monta au front
cl qui les décore d'une soiie d'auréole d'iiumanilé et même de bonté. Mais Byzance eut affaire à la pire portion de la barbarie. Ce n'est plus le Goth, le Burgonde et le Frank, c'est le Hun aux instincts pillards et dévastateurs, qui détruit pour le plaisir de détriiire; c'est le Bulgare, lléau des deux sexes, qui porte avec lui des vices infâmes et des instincts perfides, inconnus aux cliastes et loyales populations de la Germanie; c'est l'Ante et le Slovène qui s'abattent sur les provinces comme des nuages de sauterelles humaines ; c'est le Slave, ingénieux bourreau, inventeur de ce supplice du pal, réservé dans les contrées d'Orient à une si horrible popularité; c'est l'Avar effronté et menteur, qui se fabrique une fausse origine et présente le spectacle unique dans l'histoire d'une population tout entière composée de faussaires. Ceux-là sont barbares avec Stitisfaction pour ainsi dire, barbares avec frénésie et avec délire, rebelles à toute civilisation, endurcis dans le brigandage et l'amour de la destruction. Cependant Byzance les a contenus pendant plus de mille ans ; elle a fait mieux, elle a résolu le problème de les fixer et de l^s civiliser, ainsi qu'en témoigne la fondation des royaumes de Bulgarie, de Servie, de Croatie. Mais aussi que d'efforts et de luttes! Non, la décadence n'était pas aussi marquée qu'une tradition
légèrement calomnieuse veut nous le faire croire, dans l'empire qui élevait les forteresses et les gigantesques travaux de défense d'iVnastase et de Justinien, qui maintenait les droits du nom romain et de l'antique civilisation en Italie avec Narsès, qui organisait avec Bélisaire la défense de Constantinople contre les bordes de Zabergan, qui détruisait l'empire de Cbosroës avec Héraclius, et repoussait la formidable attaque des forces combinées des Perses et des Avars sur les rives du Bospbore. Si les populations qui ont accompli ces faits glorieux sont des populations lâcbes, je demande ce que sont alors les populations courageuses.
Cependant il vint un j'our où il fallut succomber; et c'est là-dessus que les rbéteurstriompbent. Byzance a succombé! Oui, succombé après mille années de l'existence la plus laborieuse qu'ait eue jamais un grand empire, après des combats incessants, après des batailles rangées, des sièges, des assauts en nombre infini! succombé comme succombe tout ce qui est mortel lorsque les dernières forces sont épuisées ! Ce qu'il y eut de particulièrement cruel dans Fbistoire de l'empire d'Orient, c'est que ses populations semblent toujours avoir eu le sentiment que ces luttes seraient inutiles, et que tant d'efforts n'aboutiraient qu à la défaite. Elles ne furent soutenues
dans cotte résistance f^ieantesqiie , mais stérile après tout, que par le mépris do la barbarie et une sorte de foi invincible au génie de leur civilisation. Défiantes de ces forces humaines dont elles ont calculé la résistance et dont elles prévoient le terme, elles ne comptent que sur les secours invisibles des forces surnaturelles. De là en partie celte ferveur religieuse byzantine, si pure, si mystique, si spiritualiste, si dégagée de toute influence terrestre. Ce n'est pas des ministres de la religion, de Févêque, du prêtre, comme en Occident, que les populations attendent protection, mais du ciel même. Elles comptent sur l'assistance des anges, sur la faveur de la Vierge toute sainte, sur la justice de son fils, le douloureux Crucifié. Voilà pourquoi l'image do la Panagia, promenée dansByzance, excite de fols transports de ferveur; cette image, c'est le talisman de l'empire, son égide, le signe de l'unique protection en laquelle il espère.
Les destinées lamentables et cependant glorieuses de l'empire d'Orient ont trouvé leur représentation sensible, et si je puis dire leur incarnation, dans le personnage héroïque et pieux de l'empereur Héraclius. Héraclius est un abrégé, un résumé vivant, une sorte de microcosme lumineux on qui se laissent voir avec clarté les grandeurs et les fatalités de la civili-
sation byzantine. Il n'y a guère dans l'histoire du monde de figure plus noble et plus touchante que celle-là. Héraclius est un chevalier avant la chevalerie et chez un peuple à qui la chevalerie fut toujours inconnue; un croisé avant les croisades, un cœur de la vieille Rome et une âme des temps nouveaux. Il porte en lui toutes les délicatesses des vieilles civilisations et toute la ferveur des nouvelles croyances, Héraclius délivra le saint sépulcre avant Godefroy de Bouillon; il détruisit l'empire des Perses avant que les x\.rabes on prissent possession, et vengea ainsi les vieilles injures de Rome : il amputa l'empire formidable des Avars avant que Charlemag-ne lui donnât le coup de mort; il fixa à jamais la barbarie errante et toujours en fermentation par la création des royaumes de Bulg-arie, de Servie et de Croatie. Cependant tant d'actions glorieuses restèrent sans récompense; avant même qu'il fût mort, son œuvre était à demi anéantie. La fatalité se présentait de nouveau sous la forme imprévue de la conquête arabe. La Perse vaincue par ses armes devenait la proie de Khaled et de Saïd; le saint sépulcre délivré était de nouveau captif des infidèles ; la Syrie et l'Ég'ypte échappaient pour jamais h la vieille civilisation. L'empereur eut le sentiment douloureux de l'inutilité de ses efforts et il tomba dans une mélancolie
]M'ofoiide. 11 venait do voir apparaître ce signe (lu croissant devant lequel devait succom])er la (loiilourensc fortune de Byzance. Ses revers et sa lin étaient le symbole anticipé des revers et de la lin de Tempire grec.
Au milieu du chaos ténébreux des invasions, tout semblable à ce crépuscule des dieux dont nous entretiennent les poésies mythiques des Scandinaves, quatre grandes figures barbares se détachent et attirent à elles l'attention du contemplateur : Alaric, Clovis, Théodoric, Attila. Ils résument à eux quatre tout ce que la barbarie eut de grand et de détestable à la fois et ils sont à peu près les seuls aujourd'hui qui aient pour nous une importance véritable. Quelque chose de leur œuvre personnelle a survécu, et leur passage sur la terre a eu des résultats qui, au travers de mille transformations, sont arrivés jusqu'à nous et sont entrés pour leur petite part dans l'existence historique des nations modernes. S'ils n'eussent pas été, ou s'ils eussent été autrement qu'ils furent, l'histoire du monde eût été légèrement modifiée. Sans doute les grandes lignes histo-
riqucs auraient été les mêmes, mais elles ne se seraient pas déroulées tout à fait de la même manière. Us méritent donc d'être distingués particulièrement de tous les autres chefs de la masse barbare qui détruisit l'ordre civilisé établi par la domination romaine.
Alaric est le plus simple et le plus facile à saisir. M. Amédée Thierry l'a placé sous son vrai jour et reconstitué avec sa véritable physionomie. Il reste le type le plus remarquable de ces chefs de bandes germaniques, ambitieux des honneurs que la civilisation pouvait mettre à leur disposition, et dont le concours devait amener infailliblement la ruine de l'empire après l'avoir retardée si longtemps. C'est un barbare sans passion qui n'a pas d'autre but que celui des hordes germaniques dont il dispose. Il veut vivre aux dépens de Rome et non l'asservir. Il désire des honneurs, comme ses soldats et ses sujets désirent des terres. Qu'on le fasse chef des armées romaines, il servira avec loyauté la civilisation qui l'aura choisi pour la défendre ; qu'on le repousse, il se souviendra qu'il est barbare et par conséquent ennemi naturel de Rome. Sa conduite est en abrégé le parfait modèle de la conduite de tous les chefs germaniques jusqu'à la grande invasion d'Attila et tant qu'il y eut une ombre d'empire. Cependant une gloire
sinistre reste justement attachée à son nom, car c'est lui qui donna le premier démenti véritable aux prophéties du Capitole, et qui ébranla la foi invincible que, malgré tous les malheurs qui les avaient accablés, les Romains conservaient encore à la durée de leur civilisation. Son apparition fut le point de départ de l'accélération de la ruine.
Clovis est le plus politique et celui qui a fondé l'œuvre la plus durable. Son caractère singulier excite à la fois l'admiration et l'horreur. Il présente un spectacle unique parmi les barbares. D'autres chefs germaniques montrèrent la même aptitude à la civilisation ; mais leur nature se déforme et gauchit sous leur effort pour atteindre à cette espèce d'idéal qui les attire. Ils perdent leur originalité de barbares sans arriver à une transformation satisfaisante , et présentent le spectacle pénible, risible ou même repoussant de l'être qui hésite entre deux formes et deux conditions. Ce ne sont plus des barbares et ce ne sont pas encore des civilisés. Mais Clovis réalisa le prodige de posséder un sentiment plus vrai et plus pratique de la civilisation qu'aucun de ses frères germaniques, sans abdiquer sa nature de barbare et sans renoncer en rien à ses mœurs et à ses habitudes sauvages. Ses détestables qualités, sa duplicité, sa déloyauté, sa férocité natu-
rello, son éi^oïsmo remarqiiablo Tout morvcil- Icusoment aido à mainloiiir cet rqiiilibrc que des qualités plus noblos auraient infailliblement détruit. Il a riionneur et la gloire d'avoir posé la première pierre de cette monarcliie chrétienne qui a subsisté quatorze siècles au travers de vingt transformations, dont on retrouve l'esprit jusque dans les essais d'institutions qui ont voulu lui être hostiles, et qu'on croyait pouvoir appeler, il y a quelques années encore, la forme impérissable du gouvernement politique dans la nati(ni française. La première pierre de ce grand édifice appartient bien réellement à ce barbare et elle n'appartient à aucun autre. Son œuvre subsiste donc encore, non comme celle des autres barbares par ses conséquences et ses résultats, mais en substance et en fait.
Théodoric est le plus noble, le plus élevé, le plus s}Tnpatliique. Placé plus près qu'aucun autre de ses frères du foyer de cette civilisation toujours persistante malgré sa défaite, la transformation du barbare en civilisé est chez lui presque complète. Son œuvre, moins solide que celle de Clovis, n'a point disparu cependant; elle s'est continuée à travers les siècles sous des formes presque idéales, tantôt comme un désir et un vœu, tantôt comme un regret, tantôt comme une menace. C'est son établissement
gothique qui donna pour la première fois à l'Italie l'idée de se consoler de n'être plus la maîtresse du monde en devenant un royaume à la manière barbare. Cette idée accueillie avec tristesse et répugnance par les Italiens, même au sein du plus complet malheur, regardée comme une déchéance et une diminution, ne sera cependant jamais plus abandonnée. Les Italiens continueront aussi longtemps qu'ils le pourront leur rêve de domination universelle; mais, dans leurs moments d'abaissement ou de douloureux réveil, ils en reviendront toujours à désirer et à regretter ce royaume qui leur assurait au moins une patrie. Cette idée, qui a son point de départ dans la cour barbare de Théodoric, aboutit, à travers des vicissitudes sans nombre, à la tentative laborieuse, pénible et glorieuse que nous voyons aujourd'hui se poursuivre en Italie.
Mais la comète qui par son éclat flamboyant éclipse tous ces astres sanglants de la barbarie, c'est Attila. En lui on peut étudier ce qu'est un homme de génie sous la forme la plus détestable que le génie puisse revêtir. Voilà le vrai et peutêtre le seul ennemi de Rome et de la civilisation parmi tous les barbares. Les autres sont, à tout prendre, de pauvres barbares qui ne désirent pas autre chose que faire leur chemin dans ce monde.
des solliciteurs armés qui demandent de Tavancement à la civilisation. Qu'on les fasse patrices et généraux, et ils s'affaisseront comme des bêtes fauves repues. L'ambition d'Attila n'est pas aussi vulgaire ; ce qu'il lui faut, ce n'est pas, comme aux autres barbares, une participation aux charges de l'empire, c'est l'empire même.
Dès la première heure de son pouvoir, après la mort de son oncle Roua, on sont qu'on est en présence d'un homme de génie. Une ambassade romaine avait été envoyée au roi défunt, elle arriva trop tard et ce fut Attila qui la reçut près de la ville de Margus sur les rives du Danube. Quel ton de maitre! Quel langage net et résolu! Jamais Rome n'avait encore reçu de tels affronts. « Les Huns arrivèrent à cheval, dit notre historien, et, comme ils ne voulurent point mettre pied à terre, il fallut que les ambassadeurs romains, sous peine de faillir à leur dignité, restassent également sur leurs chevaux. Ils entendirent là un langage qui ne laissa pas de les inquiéter un peu pour l'avenir. La rupture immédiate de l'alliance avec les tribus danubiennes, l'extradition de tous les Huns, grands ou petits, qui portaient les armes ou s'étaient réfugiés dans l'empire d'Orient, la réintégration des prisonniers romains évadés sans rançon ou le payement de huit pièces d'or pour chacun
d'eux , rengag-cmenl formol de ne secourir aucun peuple barbare en hostilité avec les Huns, enfin Faugmentalion du tribut qui de 330 livres d'or serait porté à 700, telles furent les clauses du contrat proposé ou plutôt exigé par Attila. Aux objections des envoyés, à leurs moindres demandes d'explications, le roi liun n'avait qu'une réponse : la guerre. » Les Romains étaient habitués à trouver dans les barbares des plaideurs retors et souples toujours prêts à soulever des difficultés pour obtenir quelques concessions, et à menacer de procès pour amener un compromis favorable à leurs intérêts ; mais cette fois ils se trouvaient en face d'un créancier inexorable qui réclame une dette qu'on ne pourra payer et qui le constituera maître du débiteur. Attila soulève des difficultés non plus dans l'espoir modeste (l'amener un compromis, mais dans l'espoir diabolique qu'elles ne trouveront pas de solution. Il exige le plus qu'il peut pour qu'on lui fournisse un prétexte pour tout prendre.
Ce qu'il y a de remarquable ^ans la politique d'Attila, c'est qu'elle est à tout considérer aussi franche qu'elle est impérieuse. Comme tous les grands caractères, Attila a song'enre de sincérité qui lui appartient personnellement. Il est captieux et retors, il n'est pas fourbe. Il cherche des prétextes de querelle pour embarrasser son ad-
vorsaiie, il ne clierclio pas à surprendre sa bonne foi. Ses ruses, et il en est plein, sont toujours calculées de manière à ne faire subir à son orgueil aucune injure. Il ne commet jamais aucun de ces mensonges qui Immilient devant lui-même celui qui en est coupable et qui constituent la véritable duplicité. Pour saisir le caractère de cette espèce de sincérité qu'on trouve toujours unie à la grandeur vraie, de quelque nature qu'elle soit d'ailleurs, on n'a qu'à comparer ce personnage d'Attila avec le personnage de Baïan, le fondateur de l'empire des Avars. Yoilà un type de barbare faux et fourbe, ce Baïan! il faut le voir dans ses relations avec les empereurs d'Orient. Il joue indifféremment tous les rôles qu'il estime nécessaires à ses intérêts. Attila n'en joue qu'un seul, celui que la nature lui a donné à jouer. Celui-Là est tout d'une pièce, grandiose, implacable, sinistre, mais humain après tout par la franchise de la conduite, l'unité du caractère et la grandeur de la conception.
Le Grec Priscus a écrit sans s'en douter l'apologie d'Attila dans cette mémorable relation de l'ambassade qui fut envoyée au roi barbare au moment même où la cour d'Orient tramait son assassinat par l'entremise de l'eunuque Chrysapliius et du traître Vigilas. Il est impossible de ne pas être frappé d'admiration devant la dignité
de conduite d'Attila, ou pour mieux nous exprimer, devant sa tenue vraiment royale en face des envoyés de l'empire. La civilisation est véritablement humiliée par la noblesse de ce barbare ; c'est elle qui flatte, qui trompe, qui ment, c'est elle qui représente la déloyauté et la fourberie. Attila apparaît devant les ambassadeurs romains, à la fois comme un juge devant un criminel et comme un maître devant un inférieur. Quelle indignation justement contenue il y a dans les paroles par lesquelles il répond au salut de ces Romains qu'il sait tramer sa mort ! (( Qu'il arrive aux Romains tout ce qu'ils me souhaitent ! » Et, plus tard, lorsqu'il a mis à nu tout le complot et qu'il' l'a placé sous les yeux des envoyés, comme il sait exprimer noblement la supériorité que les Romains lui ont faite par leur lâcheté. Il connaît, ce barbare, ce grand secret moral qu'on peut formuler ainsi : le crime dévoilé constitue celui qui s'en est rendu coupable l'inférieur de l'homme contre lequel il a été tramé. « Attila, fils de Moundzoukh, et Théodose, sont tous deux fds de nobles pères; Attila est resté digne du sien, mais Théodose s'est dégradé, car, en payant tribut à Attila, il s'est déclaré son esclave. Or, voici que cet esclave méchant et pervers dresse un piège secret à son maître; il no fait donc pas une chose juste, et
Attila ne cessera point do proclamer hautement son iniquité qu'il ne lui ait livré l'eunuque Chrysaphius pour être puni suivant ses mérites. »
Toute la conduite d'Attila est calculée de manière à It' faire apparaître comme le souverain véritable des deux empereurs qui ne sont plus que ses tributaires et ses vassaux. Il fait en sorte que ce soit lui qui exige et eux qui supplient, lui qui refuse et eux qui proposent, lui qui ordonne et eux qui protestent et réclament. Il y a dans l'histoire peu de paroles plus impérieuses, plus menaçantes et d'un effet plus saisissant que celles par lesquelles il envoya déclarer la guerre aux deux empereurs Théodose et Yalcntinien : « Attila, mon maître et le tien, t'ordonne de lui préparer un palais, caril va venir. » Quand il entra à Milan, ses regards s'arrêtèrent avec indignation sur une peinture murale qui représentait des Scythes prosternés aux pieds des empereurs. Attila ordonna d'effacer cette peinture et de la remplacer par une autre où il était représenté assis sur un trône, ayant en face de lui les deux empereurs, le dos chargé de sacs pleins d'or qu'ils répandaient à ses pieds. Ce fait est l'emblème et comme le résumé de sa conduite vis-à-vis de Rome et de sa politique de dominateur.
iS'ous avons déjà fait remarquer dans le pré-
cèdent chapitre qu'il semblait avoir eu une connaissance réfléchie des ressources de ce grand moyen politique qui s'appelle la terreur. Ce trait seul suffirait pour lui mériter le titre d'homme de génie, mais il avait une autre qualité qui ne fait jamais défaut aux vrais chefs d'Etat, c'està-dire l'art de dérouter tous les calculs et toutes les prévisions par la rapidité avec laquelle il inventait ses moyens d'action, ses prétextes de querelles, ses expédients de politique. Il saisit avec une promptitude et un à-propos sans égal les premiers incidents venus de quelque nature qu'ils soient et il leur donne toute l'importance qu'il a besoin qu'ils aient à un moment donné. Rien n'est amusant sous'ce rapport comme l'insistance violente avec laquelle, ayant besoin d'un motif de querelle, il se mit à réclamer la princesse Honoria, qui lui avait été fiancée plusieurs années auparavant, et qu'il oublia parfaitement, jusqu'au jour où il lui fut utile de se la rappeler. Après la défaite des Champs Catalauniques, il mit le siège devant Aquilée. La ville résistait à tous ses efforts, et déjà son armée mécontente allait l'obliger à se retirer honteusement, lorsqu'un jour il aperçut des cigognes s'envolant d'une tour en ruines et portant leurs petits sur leur dos. Il avait trouvé l'incident qui devait le sauver de la défaite et lui livrer la ville. « Regar-
dez, (Hl-il, CCS oiseaux blancs; ils sentent ce ([tii doit arriver : habitants d'Aquilée, ils abandonnent une ville qui vajDorir; ils désertent dans la prévoyance du péril des tours condamnées à tomber. Et ne croyez pas que ce présage soit vain ou incertain; la terreur d'un danger imminent change les habitudes des êtres qui ont le pressentiment du danger. » Cette invention soudaine et cet esprit d'à-propos, qui ressemble tant à l'invention, comptent parmi les qualités qui font les capitaines invincibles et les politiques infaillibles, et Attila les possédait l'une et l'autre. Il eut une conception vraiment grande et d'un caractère tout à fait diabolique : l'idée d'un empire de la barbarie se substituant à l'empire de la civilisation. Je dis que c'est une idée diabolique, parce qu'on n'aperçoit chez Attila aucun penchant, aucun goût , aucune estime pour la civilisation. Sa pensée consiste simplement à constituer un gouvernement à ce qui , de sa nature, est hostile à tout gouvernement, c'est-àdire à l'anarchie ; car la barbarie, et surtout la barbarie telle que l'avaient faite les vicissitudes de l'histoire depuis trois siècles, n'était pas autre chose qu'une anarchie guerrière. L'anarchie peut causer de grands maux, mais elle n'est pas redoutable de sa nature, parce qu'elle se dévore elle-même, et qu'incapable de se créer un gou-
vernement, elle l'est par conséquent d'agir avec suite et précision. Mais si, par hasard, il se rencontre un homme d'un génie malfaisant qui se rende maître de cette force de manière à la diriger sans lui faire rien perdre de son énergie, et à la discipliner sans la diminuer, alors l'anarchie devient la puissance formidable entre toutes, la puissance devant laquelle aucune autre ne peut tenir. Attila fut ce génie malfaisant.
Les Romains comprirent par une sorte d'instinct que telle devait être la nature de la pensée d'Attila ; de là l'effroi qu'ils ressentirent en face de ses hordes, effroi qu'ils n'avaient jamais éprouvé auparavant dans leurs luttes contre cette barbarie dont ils connaissaient la faiblesse intrinsèque. Les légendes latines sur Attila sont ici de véritables documents historiques, car si les faits qu'elles racontent sont faux, imaginaires, controuvés, elles traduisent en revanche avec une exactitude merveilleuse le sentiment qui s'empara des populations civilisées de l'empire devant les armées du roi hun. Ces pieux légendaires, enfants du clergé pour la plupart, à la lumière du bien moral dont ils étaient éclairés, virent mieux que les faits réels, car ils saisirent par derrière ces faits la conception sauvage qu'ils cachaient et ils l'exprimèrent dans le langage mystique propre à l'Église, lequel se trouva en .
accord admirable cotte fois avec le sujet (ju'il devait revêtir. Attila fut bien réellement tel qu'ils le virent : une sorte de cavalier de l'Apocalypse, marchant escorté des ministres de la destruction, la guerre, la famine et la peste ; un enfant du diable et de la mort aspirant à établir sur la terre une domination infernale et n'aboutissant qu'à être un ministre des colères divines, un fléau de Dieu qui fait sortir le grain humain de la moisson terrestre.
C'est donc ajuste titre et avec une admirable intelligence de l'esprit de son sujet que M. Amédée Thierry a joint à la partie historique de son récit toute une partie légendaire. Les légendes, dis-je, sont plus vraies ici que l'histoire, en ce sens qu'elles donnent mieux que l'histoire le sentiment des faits, qu'elles expriment mieux le caractère et le génie propres à Attila. Les lég-endes germaniques et magyares ont un caractère bien différent de nos légendes latines, mais l'admiration n'a pas inspiré les imaginations barbares avec moins de clairvoyance que l'effroi n'avait inspiré les imaginations des civilisés. Les unes elles autres s'accordent également à saluer Attila du même titre de roi et de maître, à le reconnaître comme l'auteur de cette conception (|ue nous avons nommée l'empire de la barbarie. Attila n'a point laissé chez les nations de race
himnique et de race germanique le renom sinistre qu'il a laissé parmi les nations de race latine. Il n'est plus un démon sous forme humaine, un fléau de Dieu. Il leur apparaît, au contraire, comme le fondateur véritable de leur grandeur, comme le bienfaiteur de leur race, comme la gloire de leur nom. La Hongrie aima à dater son existence de l'empire d'Attila et à se bercer de la pensée qu'elle possédait la véritable épée du conquérant. Les Germains conservèrent de lui un souvenir affectueux et profond et se plurent à le doter de toutes les vertus de leur race. Le sauvage Attila, dans le poème des ^iebelungen^ se présente comme un roi débonnaire, chevaleresque, hospitalier, ami de ses peuples. La légende ment-elle ? L'imagination populaire s'estelle trompée sur le compte d'Attila, et n'y a-t-il rien que des fables dans ses récits poétiques? Est-ce que l'instinct des peuples se trompe jamais sur les hommes et les événements qui ont été utiles ou nuisibles à leur grandeur? Non, ce souvenir obstiné n'est pas autre chose que le sentiment de reconnaissance des races barbares pour le maître qui les avait rendues edoutables et qui avait voulu fonder leur empire sur les ruines de la civilisation. Quel respect et quelle admiration le conquérant n'avait-il pas dû leur inspirer? Qu'étaient-ils par eux-mêmes, en effet.
avanl qu'il apparût? Rioii que do pauvres bêtes fauves errant à l'aventure, vivant de pillage et de maraude, n'inspirant d'autres sentiments que l'effroi et la répulsion qu'inspirent les bandits, sans boussole et sans vrai guide dans la vie, existant au jour le jour, et ne triomphant une heure que pour être abattus et domptés à l'heure suivante . Leur plus heureuse fortune était de devenir soldats mercenaires et de vivre comme esclaves armés de cet empire qui les subissait en les méprisant. Mais un jour le maître avait paru qui devait les tirer de cette abjection et les rendre dignes d'un autre sentiment que le mépris. Il avait uni en un seul faisceau ces forces éparses qui s'ignoraient et s'employaient à leur mutuelle destruction. Il avait donné un but commun à ces peuplades qui n'en avaient aucun; il leur avait insufflé une âme, l'âme même qui convenait à leur nature, et les avait lancées à la conquête du monde. Voilà pourquoi toutes ces populations barbares gardèrent le souvenir du conquérant avec une sorte de religion. Personne n'avait représenté la barbarie avec autant de génie et ^universalité, s'il est permis de parler ainsi. Attila, ce n'est pas un chef de tribu, un chef de hordes ou de bandes, c'est le représentant de la barbarie tout entière. Il n'a d'autres intérêts que ceux de la barbarie universelle. Il ignore
les ambitions des tribus, les mesquines passions des peuplades, les rivalités des hordes; sa politique s'étend aux intérêts de tous sans exception. Il y aurait beaucoup à dire encore sur Attila; pour être tout à fait complet, il faudrait le comparer aux grands princes mongols Geng'is-Klian et Tamerlan. Il est le premier en date de ces effroyables conquérants, et il est resté le plus familier à l'imagination européenne, grâce à la terreur qu'il jeta parmi les populations occidentales. C'est la même âme sinistre, le même caractère implacable, le même génie politique, et, fait curieux, bien propre à faire rêver, le même sing-ulier esprit de justice. Mais ici c'est un sujet tout nouveau qui se présente, et que nous devons nous borner à indiquer. Seulement si quelques-uns de nos lecteurs s'étonnaient de nous entendre prononcer à propos de ces terribles massacreurs d'hommes, le nom sacré de la justice, nous ne pouvons que les engager à lire un certain livre intitulé : Institutes de Tamerlan traduit par notre orientaliste Langiès, et nous leur donnons l'assurance que si leur étonnement persiste encore, comme cela est probable, après cette lecture, il sera cependant de nature quoique peu différente de celui que ces lignes éveilleront certainement chez beaucoup.
Mai-Juin 1863.