LA POÉSIE
Vous connaissez cette mystification malicieuse que dans les vieux romans de chevalerie les spirituelles fées et leurs compères les enchanteurs s'amusent à faire subir à leurs victimes et (quelquefois à leurs favoris? Un chevalier sort d'un château où il redoute quelque piège, ou dont il craint les délices. Il ne veut pas laisser sa vaillance se rouiller plus long-temps dans l'oisiveté : le génie de l'aventurier qui est en lui se réveille; il se rappelle son titre de chevalier errant, les devoirs auxquels ce titre l'oblige, et il part, il va chercher les rencontres imprévues des grandes routes, les bonnes fortunes du hasard, voir d'autres terres et d'autres visages, et courir de nouveaux périls. Un jardin, coupé d'allées dans tous les sens, entoure le château :
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le chevalier choisit une de ces allées au hasard et s'éloigne ; mais, après avoir erré longtemps à travers un méandre d'arbustes et de fleurs, il se trouve de nouveau en face de la demeure qu'il vient de quitter. Il choisit une seconde avenue, puis une troisième, et la mystification malicieuse se répète autant de fois qu'il fait effort pour s'enfuir. Cette mystification est l'emblème d'un fait que chacun de nous peut retrouver dans son expérience : point n'est besoin d'être chevalier errant pour l'avoir subie ; la nature et le génie de la race même à laquelle nous appartenons nous l'ont infligée mille fois. Demandez au voyageur avide d'inconnu et de nouveauté si sa curiosité n'a pas été souvent punie de la sorte. Il voulait voir d'autres paysages, d'autres fleuves, d'autres cieux, et il est parti pour visiter l'Ecosse, l'Italie ou l'Allemagne ; il arrive au terme de son voyage, et il se rencontre face à face avec les paysages bien connus de sa Provence, de son Auvergne ou de sa Lorraine natives. Etait-ce vraiment bien la peine de courir si loin pour se retrouver dans son propre pays, pour revoir la môme montagne avec le même torrent, ou la même plaine majestueuse et sèche avec le même soleil aveuglant? Peu s'en faut alors que nous n'accusions la nature d'infécondité : nous lui accordons dans ces moments-là
peu d'imagination, nous trouvons qu'elle se répèle et copie ses propres œuvres. Cependant la mvslification est peu cruelle, et le premier moment de désappointement et de dépit passé, nous sommes au contraire heureux de reconnaître que la nature est partout semblable à ellemême, que nous n'étions pas les déshérités et les indigents que nous croyions être lorsque nous avons quitté nos foyers pour aller chercher des lieux où nous pensions qu'elle avait été plus prodigue de ses bienfaits. Les mêmes spectacles que nous désirions, les mêmes beautés que noUs convoitions, elle en avait entouré notre demeure et décoré notre enclos; ces bieïis étaient là, à portée de notre œil et de notre main. Le dépit se change en reconnaissance, et nous ne regrettons plus d'être allés chercher si loin la preuve que la bonne mère savait répartir également son opulence sans établir de privilèg^es et sans blesser la justice, et qu'elle avait en tous lieux même visage débonnaire pour tous ses enfants. La même mystification se produit souvent dans la vie intellectuelle, lorsque, fatigué des chefs-d'œuvre connus et des littératures qui lui sont familières, notre esprit demande à courir \o9. aventures à travers les œuvres des littératures lointaines. L'humanité que lui peignent les œuvres littéraires qui appartiennent à son pays
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et à sa civilisation n'a plus rien, semble-t-il, à lui apprendre ; les peintures de ses mœurs et de ses sentiments n'ont plus pour lui aucune saveur, et il cherche ardemment une autre humanité qui lui révèle des sentiments inconnus, qui donne un démenti à son expérience et à son éducation, qui lui fasse voir le monde sous une autre lumière que celle à laquelle ses yeux sont habitués. Combien de fois sa vaine curiosité n'est-elle pas trompée! Combien de fois ses recherches aventureuses n'ont-elles d'autre résultat que de le replacer en face de ces mêmes œuvres qu'il avait voulu déserter! La même vieille sagesse connue lui parle à travers ces œuvres exotiques ; tout ce qu'il y a gagné souvent, c'est d'entendre cette sag-esse s'exprimer avec un ton d'oracle, au lieu de l'entendre s'exprimer avec la bonhomie et la familiarité qui lui sont habituelles. Ce conte qu'il est allé chercher si loin, c'est le même conte qui avait enchanté son enfance autrefois, et qu'il n'avait pas voulu relire ; ce poème redit la même histoire que le roman qu'il sait par cœur ; ce drame expose la même aventure touchante depuis si longtemps populaire dans son pays. Comme le voyag-eur qui n'a pu, malg-ré son désir, s'éloi^ g-ner de la terre natale, le dilettante curieux et blasé n'a pu s'affranchir de son propre cœur. Il
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s'aper(;oit que l'humanité, comme la nature, est partout semblable à elle-même, puisqu'à l'extrémité du monde il rencontre les mêmes sentiments qu'il voulait fuir.
Jamais nous n'avons éprouvé cette mystilication instructive et saine à l'esprit d'une manière aussi complète que lorsque ce désir d'échapper à nous-mêmes, de fuir notre civilisation, ou bien le hasard de nos lectures nous a poussé du côté de la Chine et mis en rapport avec les échantillons de la littérature chinoise. Dans les autres pays d'Orient, il y a plus de ressources pour s'oublier soi-même, et l'illusion que l'on cherche est au moins de plus longue durée. Il faut uû long temps et une attention assez marquée pour reconnaître les similitudes de génie qui unissent les diverses nations orientales aux diverses nations européennes, pour retrouver la France en Perse par exemple, ou l'Italie et l'Espagne chez les Arabes, ou l'Allemagne dans l'Inde. D'ailleurs, ces similitudes sont peu étroites, et c'est en toute vérité qu'on peut dire que l'on a visité Une autre humanité. Nous nous sentons vraiment étrangers, nous, lecteurs européens, parmi les Hindous, les Persans ou les Arabes. C'est bien toujours la même sagesse et le même génie humain que nous rencontrons, mais enveloppés dans des formes si nouvelles, si bizarres, si
étonnantes, que nous ne pouvons les reconnaître. Qu'y a-t-il de commun entre notre sagesse européenne si pratique, si délicate, qui se complaît tant dans les nuances et dans les détails, et qui mérite si justement, — ■ à titre de blâme ou d'éloge, — le nom d'analytique, et cette sagesse arabe , mélange heureux d'expérience morale et de sensation physique, dont les sentences se déploient comme des oasis et dont les enseignements se peignent dans l'esprit comme les paysages du désert se peignent dans l'œil du voyageur? Nous ne sommes guère habitués non plus à voir les vérités de l'ordre moral et les sentiments humains revêtir les formes ingénieuses, alambiquée-s et bizarres dont les revêt la Perse. Cette subtilité scintillante comme les lumières du diamant, ces métaphores reluisantes comme des métaux précieux, ces expressions de sentiments délicatement ciselées comme des colliers ou tordues comme des bracelets, ces antithèses raffinées et pointues, ce langage des pierres précieuses et des perles auquel se plaît le génie do la Perse et qu'il ajoute avec une recherche savante à ce langage des fleurs qui est familier à tout l'Orient, tout cela nous plaît et nous amuse comme une visite dans une boutique de joaillier des Mille et une N(fils, et nous transporte pour un moment sous un ciel
enchanté. Mais rien ne vaut, pour nous cloigiior de nous-mêmes, les œuvres du génie indien : tout nous est bien étranger dans les spectacles qu'elles nous présentent, la nature, rhumanité et les (lieux. Notre nature modeste et parée, si soignée , si cultivée , où chaque Heur a son charme, où chaque arbre a sa valeur, où chaque bète a son terrier et se meut à l'aise comme l'homme dans la civilisation et presque au même titre, à titre d'individu libre et possesseur du privilège d'aller et de venir, notre nature occidentale en un mot fait une mince figure à côté de cette nature fourmillante et comme atteinte d'une pléthore de fécondité, qui se soulage sans pouvoir s'épuiser par un enfantement incessant (le monstres, — nature épaisse de vie, où toutes les formes de l'existence se pressent, s'enchevêtrent et s'étouffent comme une foule humaine entassée dans un espace trop étroit. Et ce jet de vie intellectuelle, si puissant qu'il ne peut s'épanouir qu'en conceptions monstrueuses, comme il efface vite le souvenir de nos sages et raisonnables doctrines ! comme il étonne et terrifie notre conscience ! comme il attriste et abat notre cœur! iXous éprouvons vraiment pour la première fois un sentiment d'une force extraordinaire; il semble que tout l'univers pèse sur notre être à nous, clnHif individu, et qu'à ce
poids si lourd vient s'ajouter encore le poids do l'indifférence des dieux. C'est là, en vérité, un sentiment nouveau pour le lecteur européen, et que n'ont pu lui faire connaître les doctrines sages et sensées, les pieuses et maternelles formes de religion dans lesquelles il a été élevé. Pour l'éprouver, il vaut vraiment la peine, ne fût-ce qu'une fois, d'ouvrir quelque épisode des grands poèmes indiens, le Bhagavât-Gita par exemple. Quiconque ne l'a point fait ne sait pas à quel degré d'intensité peut être portée la sensation de l'accablement et ne connaît pas dans tout ce qu'il a de profond, d'implacable et de triste, cet isolement de l'individu humain au milieu d'un univers ac-tif et tumultueux, plein d'yeux, d'oreilles et de voix, et cependant muet, aveugle et sourd pour ses souffrances et ses plaintes.
Mais avec la Chine il ne faut compter sur aucune de ces ressources que fournissent en abondance à votre curiosité avide de nouveauté la sagesse fleurie des Arabes, la joaillerie persane et la végétation prodigieuse des conceptions hindoues. Il semblerait néanmoins à première vue que, de tous ces pays lointains, la Chine est celui qui dût vous présenter les anomalies les plus excentriques et les plus amusaijtes bizarreries. Peut-être vous ètes-vous
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embarqué avec confiance sur la foi de quelques paravents, de quehjues éventails ou de quelques tasses de porcelaine linemeiit peints et décorés, do quelques coffrets ingénieusement fouillés et travaillés, de quelques petits bronzes savamment sculptés. Vous rêvez monstres et dragons, histoire naturelle fabuleuse, magots et poussahs transformés en mandarins; vous aimez à prêter à la population de l'empire du Milieu une manière de penser et de sentir qui soit en rapport avec l'apparence bizarre de ces fantoches peints, sculptés ou brodés, dont la contemplation éveille si gaiement votre imag-ination et ressuscite en vous, pour un instant, à quelque âge que vous soyez parvenu, ce rire innocent et ce naïf sentiment du bouffon que vous avez perdus avec la première enfance. Que peuvent bien sentir et penser des êtres humains faits comme ces mag-ots et arrondis comme ces poussahs? Quel charivari désopilant ce doit être que la musique de leurs passions ! Sans doute, le monde doit se réfléchir dans leur cerveau en images extravagantes, et leur cœur doit contenir des fibres qui n'existent pas dans le nôtre. Hélas! vous êtes la dupe des illusions qu'ont fait naître en vous les plus habiles artisans et les plus ingénieux décorateurs qui soient au monde. Cette humanité et cette nature drolatiques n'existent qu'en appa-
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Il y a bien, il est vrai, quelques singularités bouffonnes dans les mœurs et les habitudes de ce vieux peuple; mais là encore il faudrait prendre garde d'être la dupe des apparences, A les reg-arder de près, ces singularités s'expliquent fort naturellement, et nous n'aurions point besoin de beaucoup chercher pour en trouver de semblables dans l'histoire de nos sociétés. La fête des lanternes et le culte du dieu de la porcelaine ne sont pas beaucoup plus étranges que certaines fêtes et certains dieux lares du paganisme agonisant, et le point d'honneur que mettent les Chinois à se préparer une belle sépulture a certainement son analogue parmi nous. Le Chinois travaille et économise pour se fabriquer un beau cercueil; à première vue, cette préoccupation semble absurde et prête à rire. Cependant, puisque nous-mêmes nous tenons pour le dernier degré de la misère qu'un homme
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mouro sans laisser de quoi se faire enterrer, pourquoi nous étonnerions-nous que le Chinois tienne à s'épargner cette espèce d'opprobre et de honte? D'ailleurs, après y avoir bien réfléchi, il me semble que toutes ces singularités sont autant de preuves de la nature éminemment ' positive et raisonnable du peuple chinois. Le plus judicieux des poètes de notre Europe, Goethe, a mis en scène, dans un de ses livres, une société de g-ens spirituels « qui, ayant compris que la somme de notre existence, divisée par la raison, ne pouvait jamais se réduire exactement et qu'il restait toujours une fi'action bizarre, tâchaient de se débarrasser de propos délibéré et à époques fixes de cette fraction gênante et quelquefois dangereuse, lorsqu'on la répartit sur la masse. » Pourquoi ces fêtes et ces singularités de mœurs ne seraient-elles pas autant d'applications ingénieuses de cette profonde pensée de Goethe? Les Chinois se débarrassent à jour fixe de la fraction bizarre de leur existence, et le reste du temps ils la ménagent avec prudence ou la déposent dans quelque détail insignifiant de leurs habitudes pour qu'elle ne gêne pas leur raison. Ils domptent et matent cette folie qui est dans l'àme humaine, comme on apaise un enfant par le bruit des clochettes et des grelots : ils se délivrent de cet hôte im-
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portun en l'exilant dans quelque pavillon bizarre ou dans quelque fine prison de porcelaine.
Puisque le goût des artistes chinois n'est qu'une preuve de leur bonne entente des métiers d'ornemaniste et de décorateur, et puisque les singularités des mœurs de la Chine ne sont, quand on y regarde d'un peu près, que les marques d'un génie ingénieusement sagace, raisonnable, prudent, voyons si la malsaine avidité d'émotions nouvelles que nous avons décrite trou vera mieux son compte avec sa littérature? a ns doute notre curiosité sera satisfaite, mais d'une manière tout à fait contraire à ce qu'elle cherchait, car il lui faudra reconnaître et saluer au fond de cet extrême Orient cette même âme humaine qui lui était déjà familière. Contrairement aux autres littératures asiatiques, qui frappent par l'étrangeté de leurs formes et qui établissent, à n'en pouvoir douter, les preuves que riiumanité est séparée en familles douées d'instincts divers et opposés, la littérature chinoise n'a, pour ainsi dire, aucun caractère oriental. Toutes les fois que, par la grâce et avec l'aide de nos sinologues passés et présents, M. Abel Rémusat, M. Stanislas Julien, M. Bazin, M. Théodore Pavie, j'ai voulu faire connaissance avec la littérature chinoise, je n'ai jamais manqué d'être frappé du caractère européen qui
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la distinguo, tant pour la substance des pensées que pour la forme dont le talent des auteurs a revêtu cette substance. S'il n'y avait de commun entre ces œuvres et les nôtres que la matière morale première, on pourrait à la rigueur ne pas trop s'étonner; mais la façon dont cette matière est mise en ordre et modelée est, à quelques nuances près, la façon de nos écrivains et de nos poètes. C'est plus qu'une ressemblance, c'est presque une similitude, si bien qu'on pourrait [)ren(lr(' cette littérature pour un prolongement de notre littérature occidentale, et se donner facilement l'illusion de croire que les frontières de l'empire du Milieu sont aussi les nôtres. Même lorsqu'il s'élève le plus haut ou qu'il descend le plus bas, le génie des Chinois ne montre aucune des qualités et aucun des défauts qui sont particuliers aux autres peuples asiatiques. Leurs œuvres manifestent au plus haut point ce que nous appellerions l'esprit moral, mais ne révèlent aucune vraie tendance à la contemplation métaphysique; elles donnent les preuves de remarquables facultés d'analyse et de dialectique; elles sont absolument dépourvues d'esprit prophétique et de puissance intuitive. Les Chinois pensent prudemment, sagement, modérément sur toutes choses; en tout sujet, ils adoptent l'opinion moyenne , si bien qu'on
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pourrait qualifier et délinir leur manière de penser par le titre même d'un de leurs livres sacrés, V Invariabilité dans le milieu. Nulle hvperbole orientale, nulle ébriété poétique, nulle effusion lyrique ; ils ont quelquefois du mauvais goût par subtilité, jamais par empliase. Les rares détails insolites, capables d'arrêter un lecteur européen, que Ton rencontre dans leurs œuvres sont généralement des détails insignifiants qui tiennent à des particularités de costume, d'architecture, de rites, mais qui n'affectent aucunement la substance de leurs pensées et qui ne répandent sur elles aucune obscurité. Prenez leurs sages, vous ne vous sentirez uniment dépaysés en leur, compagnie. Tous nos moralistes anciens et modernes vous ont donné les mêmes enseignements et presque sous les mêmes formes. Un air vénérable d'antiquité et cette majesté qui couronne comme d'un nimbe sacré les créations du génie humain, lorsque les siècles ont passé sur elles, sont les seuls caractères qui vous empêcheront de confondre ces vieux sages de la Chine avec les sages de votre pays et de votre civilisation. Ce ne sont pas des inspirés et des prophètes, ils ne parlent pas d'un ton d'oracle et n'aiment pas à s'égarer dans des spéculations sublimes; les sujets habituels de leurs entretiens sont la morale, la vertu, la
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justice, ]rs |iriiici|)('s (jui scrNciil de fondement aux mu'iirs dos nations, les règles de eonduito qui conviennent aux princes amis de leurs peuples. Ce sont les moins contemplateurs et les moins utopistes d'entre les sages. Un (]onfucius, un Meng-tseu, vous parleront des dieux et de la justice comme Socrat^, de la prudence comme Franklin, de la tolérance et de la bienveillance sociale comme Montaigne, de la vertu comme Rousseau; voilà leurs plus larg-es horizons. Le plus hardi et le plus élevé de tous, celui qui appartient de plus près à la grande race des hommes divins et des fondateurs de relig-ions, Lao-ts€u, ne dépasse pas l'horizon des grands stoïciens, et ses préceptes pour obtenir la tranquillité d'âme et s'élever à l'intelligence de la raison suprême, au contraire des dogmes du bouddhisme, qui révoltent notre raison européenne, si familiarisée qu'elle soit avec les doctrines de l'immolation volontaire, ne nous étonnent et ne nous scandalisent pas plus que ne nous étonne et ne nous scandalise l'ataraxie stoïcienne.
Mais c'est dans leur littérature d'imagination que cette ressemblance avec l'Europe fi'appe le plus fortement. Ouvrez leurs romans : Yu-kiaolî ou les Deux Cousines, traduit par M. Abel Rémusat; les Deux jeunes Filles lettrées, tra-
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duit par M. Stanislas Julien : — il vous semblera que le monde qu'ils vous présentent vous est familier depuis long-temps , et que vous le connaissez par les récits de Le Sag-e et de Fielding. Vous n'aurez aucune peine à vous acclimater parmi ces mandarins, ces lettrés, ces poètes et ces fonctionnaires chinois, car vous les avez vus déjà dans Gil Blas et dans Toni Jones. Ces romans nous présentent l'image d'une société démocratique comme nos modernes sociétés européennes, livrée aux mêmes intrig-ues, aux mêmes manëg-es et aux mêmes influences; ils nous montrent l'homme social, libre de tout lien apparent, enchaîné par mille liens invisibles, et nous font compter les innombrables accidents infimes qui entravent sa marche et le font trébucher. L'histoire qu'ils content est l'histoire, bien connue dans les sociétés démocratiques, des luttes de l'individu, non plus contre des castes inexorables comme le destin, mais contre des ruses, des mauvais vouloirs ou des vanités qui chang-ent et se déplacent continuellement. Pas de contrastes dramatiques, d'antithèses tragiques. Les acteurs sont tous de même condition sociale, et sauf les grandes inégalités inévitables de la pauvreté et de la richesse, de la science et de l'ig-noranee, et les inégalités purement nominales du grade et du rang hié-
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rarchiques, ils ne se distinguent les uns des autres que par leur mérite, leur vertu ou leur sottise. Pas de passions éloquentes, mais souvent des sentiments extrêmement lins et délicats qui se jouent sur un fond de sensualité positive, d'expérience pratique et de sagacité désabusée. Peu ou point d'invention et de fantaisie^ l'imagination chinoise n'a pas d'ailes, — mais une science d'observation exacte, crue, quelquefois cynique, toujours solide et sensée. Leur théâtre, dont un sinologue érudit, M. Bazin, a traduit plusieurs pièces, présente les mômes caractères que leurs romans; il se distingue moins par la poésie des inventions et la science de l'optique et de la perspective dramatiques que par l'observation circonstanciée et l'analyse minutieuse des personnages mis en scène. Il ne faut pas demander si un tel peuple excelle dans l'apologue et dans les proverbes. Les apologues des Chinois ont toutes les qualités du genre, l'anecdote piquante, concise, brièvement racontée, allant droit à son but, et dégageant sans effort la moralité qui lui sert de conclusion, le souci d'instruire et de laisser une leçon certaine dans l'esprit de l'auditeur et du lecteur, le mélange obligé d'ironie et de candeur, de scepticisme et de feinte crédulité. La sagesse orientale affectionne volontiers la forme de la sentence et du
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proverbe : les Arabes, les Persans et les Hindous ont créé des modèles en ce genre ; mais les proverbes chinois, moins pittoresques et moins poétiques généralement que ceux des autres nations orientales, se distinguent par une science mondaine, une connaissance des petits ressorts de l'àme, des voies et moyens des passions, de la tactique sociale en un mot, qui ferait honneur aux moralistes les plus expérimentés des sociétés européennes. Ce n'est plus seulement la sagesse religieuse et morale qui s'exprime par les proverbes chinois; c'est, comme dans la plupart des nôtres, la sagesse pratique et terre à terre. Un recueil bien choisi de proverbes chinois serait, pour les rapports de l'individu avec ses semblables, ce que l'almanach du Bonhomme Richard est pour les rapports de l'individu avec lui-même : un manuel admirable de savoirfaire mondain et de prudence sociale. Les proverbes des autres nations orientales sont des résumés synthétiques de la sagesse, et posent toujours des conclusions générales; les proverbes chinois se plaisent, au contraire, dans le particulier, dans le détail, dans les applications minutieuses des principes généraux.
Cependant on pourrait ne pas trop s'étonner de rencontrer dans certains genres littéraires quelques traits de ressemblance entre le génie
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chinois et le génie européen. Le théâtre a pour but l'observation directe et positive de la vie; le roman, l'analyse des réalités prosaïques ; l'apologue et le proverbe, la vulgarisation des lieux communs de la morale et de l'expérience. Ces genres n'expriment, à tout prendre, que la partie la plus matérielle, la plus prosaïque, la plus extérieure de la vie, et les réalités prosaïques de l'existence se ressemblent beaucoup en tout pays. Adressons-nous donc aux genres qui, dans toutes les littératures, expriment la vie poétique, intérieure, subjective de l'âme, la poésie lyrique par exemple. Voici justement que s'offre à nous une traduction des principaux poètes lyriques d'une des époques les plus littéraires de cette nation de lettrés. S'il y a dans le caractère et le génie chinois quelque originalité cachée, cette originalité se trahira certainement dans les expressions des sentiments intimes, des tourments et des douleurs de l'àme. L'originalité se trahit en effet, mais la ressemblance du génie chinois avec le génie européen ne s'évanouit pas pour cela; au contraire elle s'accuse et se confirme encore davantage. Ces poésies chinoises sont ravissantes; mais si le traducteur, M. le marquis d'IIervey Saint-Denys, avait voulu se permettre une de ce mystifications littéraires que se permettent quel-
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quefois les gens d'espril, il aurait pu se passer facilement ce plaisir. Il n'aurait eu qu'à effacer les noms propres chinois, à faire subir quelques modifications fort légères au texte de ces chants, et à les présenter comme un recueil de poésies traduites des différents idiomes de l'Europe. Il aurait certainement embarrassé beaucoup de lettrés, même des plus sagaces. Nous les voyons d'ici s'écrier en lisant une des petites pièces de Li-taï-pe, celle du Clair de Lune par exemple : « Comme voilà un lied allemand! Tout Heine est dans cette petite pièce! » hn. Pluie du Printemps^ du poète Thou-fou, pourrait être impunément donnée comme une inspiration d'un compatriote de Robert Burns ou d'un poète de l'Allemag-ne, Hébel, par exemple. La Chanson des Têtes blanches serait présentée comme une chanson populaire de l'Irlande, qu'aucun lettré ne songerait à réclamer. Bien mieux, il se trouverait des commentateurs qui, sans trop d'ingéniosité, y reconnaîtraient les principaux caractères des chansons irlandaises et celtiques, la vivacité du sentiment arrivant à la monotoni(î par son excès même, le retour des mêmes motifs poétiques, semblable à une plainte qui coupe à intervalles inégaux un récit douloureux, l'indifférence du poète pour les transitions et la logique extérieure de l'encliaînement des pensées et
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dos s(Milimi'nls. Enliu ou a déjà remarqué avant nous (jue beaucoup de ces poètes avaient uik! resseinhlance frappante avec Horace.
Ce serait à croire vraiment (jue le traducteur a voulu nous en imposer, et on aurait presque envie de lui dire : Ces poètes sont chinois, m'assurez-vous? Mais non, ce sont des Européens travestis, je sais leurs noms et je connais leurs personnes; c'est Horace, c'est Robert Burns, c'est Henri Heine, c'est Béranger, c'est toute cette race de poètes que l'on appelle en tout pays les petits lyriques à cause de la modestie et de la familiarité de leurs inspirations, et qui, malgré cette appellation, sont rang-és parmi les grands poètes à cause de l'expression parfaite qu'ils ont su donner à leurs pensées fugitives. Le choix des thèmes poétiques est le même, la sobriété du développement est la même, la finesse des perceptions est la même. Qu'ai-je à faire de leurs noms monosyllabiques? Je sais que Li-taï-pe s'appelle Horace, et que Thou-fou s'appelle à votre choix, Robert Burns ou Bérang-er. Ce sont, vous dis-je, des Européens travestis qui n'ont pas l'adresse de soutenir le rôle dont ils se sont chargés; puisqu'ils voulaient se déguiser en Orientaux, que no s'étudiaient-ils à en iini(<'r h' langage etl'accent? Mais (juoi! h'ur ]»liraséologie n'a rien d'imagé
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et de métaphorique, leurs sentiments n'ont rien d'excessif : ils semblent même n'avoir pas connu une autre nature que celle qui m'est familière. Leur flore et leur faune sont la flore et la faune européennes; pas le moindre bout de paysage oriental. Leurs arbres sont ceux do nos campagnes, et leurs bêtes sont celles de nos sillons et de nos haies. L'abricotier, le poirier, le pêcher, le saule, le nénuphar, le mûrier, voilà toutes leurs richesses végétales. L'hirondelle, le canard, le corbeau, la perdrix, le faisan, voilà les seuls représentants du règne animal qu'ils nous montrent. Le singe, il est vrai, fait exception. Une ou deux fois on l'entend gémir mélancoliquement sur les tombeaux au déclin du jour, ou saluer par ses cris le lever de l'aurore dans les bois qui ornent la montagne, au-dessus de laquelle se dresse un monastère bouddhiste; mais cette unique exception est bien insuffisante pour me faire croire que je suis réellement à l'autre bout du monde.
M. d'Hervey Saint-Denys répond à nos objections que les poètes qu'il a si amoureusement traduits sont bien vraiment chinois, ainsi que nous pourrons nous en convaincre en lisant la préface où il a exposé l'état social et littéraire de la Chine à l'époque où ils vécurent, et les notices rapides et substantielles où il a résumé
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tout ce qu'il nous est utile de savoir de la vie de chacun d'eux. Si l'on a égard à la longévité étonnante de cette vieille civilisation chinoise, on peut dire que ces poètes sont relativement nos contemporains. Ils llorissaient sous la dynastie des Thang", entre le vu" et le x= siècles de notre ère, époque qui nous parait bien lointaine, à nous, dont les annales n'ont, à tout prendre, qu'une durée de quinze siècles, mais qui doit sembler aux Chinois une date toute récente. Cette dynastie des Thang- paraît avoir été pour la société chinoise à peu près ce que les Flaviens et les Antonins furent pour la société romaine, et pour la littérature et les lettrés de la Chine ce que le règne d'Aug-uste fut pour la littérature et les lettrés de Rome. En ullV't, le tableau que nous présente M. d'Hervey Saint-Denys de l'état social et littéraire de la Chine sous cette dynastie participe des caractères de ces deux époques. La Chine, sous le règne des Thang-, est forte et prospère, comme l'empire romain sous le règne des Antonins. Elle est gouvernée avec équité, prudence et fermeté; elle vient d'échapper à de long-ues dissensions civiles, à de longs malheurs publics, au joug détesté de dynasties oppressives. Elle jouit, comme l'empire sous les Antonins, d'une paix âpre et fière, qu'on pourrait appeler une
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paix belliqueuse, de cette paix armée qui n'excluait pas de perpétuelles expéditions, et qui mériterait le nom d'état de guerre, si l'on ne devait réserver expressément ce nom pour les époques où le sentiment de la sécurité est ébranlé dans Fâme des citoyens, et où les sociétés tremblent pour leur indépendance. A chaque instant, dans les vers de ces poètes, on voit passer les troupes impériales qui sont envoyées contre les barbares du nord, ou qui vont veiller à la sécurité des frontières et contenir des peuplades tartares toujours frémissantes. Les lettres, longtemps avilies, revivent, et les lettrés, longtemps persécutés sous les derniers princes d'une dynastie précédente, celle des Han, relèvent la tête et prospèrent. Un individu dont l'existence se prolongerait indéfiniment finirait par traverser toutes les conditions de l'humanité et par connaître toutes les combinaisons possibles des événements. Il en est ainsi de ces sociétés qui vivent trop] longtemps; des périodes de demi-barbarie succèdent à des périodes de civilisation brillante, et l'on voit des époques de ténèbres qui 'sont comme encadrées entre deux époques de lumières. Chacune des passions, bonnes ou mauvaises, qui gouvernent le cœur de l'homme, arrive à régner à son tour; l'ignorance veut avoir son jour
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comme la science, la cruauté veut avoir son jour comme riiumanité, et elles l'obtiennent. Les Italiens et les Grecs sont parmi nous les seuls exemples de ces variations de fortunes que connaissent les vieilles civilisations, auxquelles les peuples modernes ont échappé grâce à leur récente origine, mais qu'ils connaîtront à leur tour, ainsi que peut en témoigner déjà l'histoire du plus ancien d'entre eux, c'est-à-dire des Français. La Chine, à l'époque des Thang, venait de traverser une de ces périodes qui sont l'humiliation des sociétés civilisées. Imaginez un phénomène comparable à ce que furent dans la société byzantine les règnes de Léon l'Isaurien et des autres empereurs iconoclastes : les lettrés persécutés et traqués, les mandarins mis à mort en masse, et les proscrits de la science obligés de chercher un appui contre la violence dans la formation de sociétés secrètes. Cette période des Thang fut donc une période de délivrance et de résurrection sociale, et l'éclat littéraire dont elle brilla fut comme cette explosion de chants dont les oiseaux saluent la nature après l'orage.
Explosion musicale, attendrie et douce, comme il convient à des âmes civilisées éprouvées par le malheur et qui savent trop le néant de la vie, plutôt qu'ardente, joyeuse et forte comme
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celles des peuples jeunes et qui ont le bonheur d'être encore un peu barbares! Ces âmes de poètes ont gardé après Forage toutes les angoisses de l'orage et n'ont plus de force pour la joie et les grandes passions. Je recommande la lecture attentive de ces poésies à ceux qui voudraient se rendre compte du genre de tristesse que la civilisation finit par apporter avec elle, et de la nature de ce courage chinois devant la mort, qui fait l'objet de notre étonnement. Cette tristesse et ce courage viennent de la même source : la connaissance du néant des choses humaines et de rinsignifiance de la vie. Ces poètes savent trop combien tout est fugitif et vain pour s'attacher fortement à quelque grande ambition et nourrir quelque robuste espérance. La longue histoire de leurs ancêtres leur apprend trop que le seul sentiment qui ne nous trompe pas est celui de l'indifférence. Ils savent, par une longue chaîne de traditions, que le malheur est la seule réalité véritable et permanente, et que les événements les plus heureux ont des retours menaçants. La délivrance après l'oppression n'est jamais complète ni sûre, le bonheur ne durera pas, l'éclat de la lumière pâlira, la paix nourrira secrètement la guerre. « A quoi bon? » et f( qu'est-ce que cela fait? » voilà leur devise à tous et le fond de leur philosophie pratique.
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Lonr âme, iiicurablemciit désabusée parla civilisation, s'abandonne doucement au hasard et se laisse porter avec indifférence sur le courant des événements. Ces poètes voguent à demi sommeillants dans leurs petites jonques poétiques finement sculptées et gracieusement peintes ; ils se couchent nonchalamment sous les péristyles des palais dont ils sont les hôtes sans confiance et les courtisans incrédules, pour rêver, les yeux clos, au néant des grandeurs et à l'excellence de reau-de-\'ie de riz, ou bien ils vont s'asseoir auprès d'un bonze bouddhiste dans une cellule monastique, et laissent leur regard flotter vaguement dans la lumière tandis que leur esprit se perd dans la méditation de la raison suprême. Les images des choses passent et voltigent devant les yeux de leur imagination engourdie par cette torpeur de l'indifférence ; les stores des fenêtres se soulèvent, et quelque visage déjeune fille apparaît, le bruit des pierres sonores leur apporte quelques pensées de plaisir ou remue en eux quelques sentiments de piété, les souffles du vent soulèvent et font chatoyer les étoffes soyeuses, et leurs âmes se laissent un moment charmer par ces mille riens. Les épicuriens comme Li-taï-pe acceptent ces riens avec un certain cynisme gracieux et disent : « C'est autant de pris sur le morne néant de la vie. » D'autres,
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plus pieux, les acceptent avec une reconnaissance humble et attendrie. Ces poètes ne cherchent pas, ne désirent pas, ne haïssent jamais, aiment peu : le désintéressement qui naît de la fatigue morale est le seul sentiment qu'ils semblent connaître; mais, chose curieuse, et qui montre bien les ressources infinies dont dispose l'âme humaine, ce détachement absolu, qui semblerait devoir éteindre toutes les facultés de l'esprit, y développe au contraire la finesse et la subtilité. Comme ces poètes ne désirent rien, ils jouissent des plus petites choses, et comme ils ne sont pas distraits ni absorbés par les fortes passions de la vie, ils ont plus de liberté pour saisir et goûter les huhibles bonheurs que le hasard leur apporte. Dans cette torpeur du cœur, chaque fibre qui remue cause une sensation délicieuse ou mélancolique qui est bientôt connue, appréciée et recherchée à l'égal de ces grandes passions auxquelles les peuples moins désabusés accordent seulement de limportance; il n'y a plus de réalités modestes, toutes ont un prix pour celui qui n'en convoitait aucune.
On a beaucoup discuté sur les causes et les origines de cette mélancolie qui s'empare des sociétés à certaines époques ; ces aimables poètes chinois nous apportent leur réponse et nous apprennent qu'une de ces origines est la fatigue
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morale que finit par engendrer une longue civilisation. L'îlme s'use à force de lutter et de se résigner, et le cœur se lasse à force de désirer et de désespérer. Les sentiments robustes sont le partage des peuples barbares et des sociétés encore jeunes qui n'ont pas eu le temps de désapprendre la confiance, et qui ne se doutent pas que l'àme humaine peut tomber dans un état si misérable qu'elle arrive à regretter d'avoir échangé les violentes émotions du désespoir contre la froide paix de l'indifférence ; mais les vieux civilisés n'ont plus rien de cette heureuse et féconde ignorance, et ce sont leurs sentiments que ces poètes chinois nous exposent avec une délicatesse singulière. Un sourire pâle, affable et poli, règ-ne éternellement sur leurs visages attristés, la lumière de la bienveillance brille dans leurs reg-ards, et toutes leurs paroles sont empreintes d'un esprit d'humanité subtil autant que pur; mais cette douceur n'est que lassitude, et l'incrédulité habite au fond de leur cœur. Je ne connais pas de sentiment plus douloureux, plus navrant que cette douceur mélancolique. La vraie mélancolie, ce n'est pas celle que laissent le désespoir et la colère, c'est la mélancolie résignée, et c'est la mélancolie de ces poètes; la vie la plus douloureuse n'est pas celle de l'homme accablé par le malheur et
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luttant contre le malheur, c'est celle de l'homme qui n'a plus que des souvenh'S, et cette vie est encore celle de ces poètes.
L'instabilité des choses, telle est la grande leçon morale qu'ils nous donnent. La leçon n'est pas nouvelle , car tous les sages nous l'ont donnée ; ce qui est vraiment nouveau, c'est le ton de politesse souriante et de courtoisie désabusée avec lesquelles elle nous est offerte. Ces poètes ont vu tant d'événements , leurs pères ont vu passer tant de royaumes , s'élever et tomber tant de dynasties ! Les espaces du passé sont pour eux plus illimités que les espaces de l'avenir. Leur imagination peut reculer hardiment en arrière sans crainte d'être arrêtée dans son voyag-e rétrospectif. Et que trouvc-t-elle? Des.ruines succédant à des ruines, des tombeaux succédant à des tombeaux, et cela indéfiniment, aussi loin qu'elle peut voyager sans s'évanouir de fatigue. Leur long passé leur fait une sorte d'infini, si bien que c'est à reculons qu'ils peuvent, s'ils le veulent, aller vers l'éternité. Écoutons quelques accents de cette mélancolie résignée qu'inflige à leur âme le poids de tant de souvenirs. Li-taï-pe salue la ville de Nankin :
« Toi qui vis tour à tour grandir et périr six royaumes, — je veux, en buvant trois tasses, t'ofîrir
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aujourd'hui quelques vers. — Tes jardins sont moins grands que ceux du pays de Tsin, — mais tes collines sont belles comme celles de Lo-yang au sol montagneux.
« Ici l'ut la demeure antique du roi de Ou : l'herbe fleurit sur ses ruines; . — là ce profond palais des Tsin, somptueux jadis et redouté. — Tout cela est à jamais fini, tout s'écoule à la fois, les événements et les hommes, comme les flots incessants du Yang-tseukiang qui vont se perdre dans la mer. »
Cette petite pièce, qui ouvre le volume, en est comme la préface naturelle et en résume l'esprit. Ce sentiment de tristesse et de mort se glisse à l'insu de ces poètes dans tous leurs chants; tout l'éveille en eux : le souvenir d'un sage antique, la vue d'une fleur flétrie, le regret d'un beau jour, la pensée d'un ami absent, la douleur d'un départ ou d'une séparation , un songe qui a fait reparaître le visage d'un mort chéri. Ils retrouvent ce sentiment au milieu d'un parterre en fleur, en face des coupes remplies, à la table des grands et des rois, et il leur arrache des accents d'un dédain superbe ou d'une amertume ineffable, Ils veulent faire entendre un chant joyeux, mais, comme Li-ta'i-pe, ils redisent toujours la Chanson du Chagrin :
« Le maître de céans a du vin, mais ne le versez pas encore . — Attendez que je vous aie chanté la
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Chanson du Chagrin. — Quand le chagrin vient, si je cessais de chanter ou de rire, — personne ne connaîtrait dans ce monde les sentiments de mon cœur, — Bien que le ciel ne périsse pas, bien que la terre soit de longue durée, — combien pourra durer pour nous la possession de l'or et du jade? — Cent ans au plus. Voilà le terme de la plus longue espérance. — Vivre et mourir une fois, voilà ce dont tout homme est assuré. — Ecoutez là-bas, sous les rayons de la lune, écoutez le singe accroupi qui pleure tout seul sur les tombeaux. — Et maintenant remplissez ma tasse; il est temps de la vider d'un seul trait! »
Jo prends çà et là quelques accords qui puissent donner la note dominante de ces poésies, avant d'en marquer le.s nuances ou les différences.
EN FACE DU VIN (Li-taï-pe).
« Ces personnages (des sages nommés par le
poète) obtinrent l'immortalité dans l'âge antique. — Ils ont pris leur essor, soit! mais enfin où sont-ils? — La vie est comme un éclair fugitif : — son éclat dure à peine le temps d'être aperçu. — Si le ciel et la terre sont immuables, — que le changement est rapide sur le visage de chacun de nous! — 0 vous qui êtes en face du vin et qui hésitez à boire, — pour prendre le plaisir, dites-moi, je vous prie, qui vous attendez! »
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CHANSON A BOIRE (Li-taï-pe).
« Seigneur, ne voyez-vous point les eaux du Fleuve Jaune? — Elles descendent du ciel et coulent vers la mer pour ne plus revenir. — Seigneur, ne regardezvous point dans les miroirs qui ornent votre noble demeure, — et ne gémissez-vous pas en apercevant vos cheveux blancs? — Ils étaient ce matin comme des fils de soie noire, — et ce soir les voilà déjà mêlés de neige. — L'homme qui sait comprendre la vie doit se réjouir chaque fois qu'il le peut, — en ayant soin que jamais sa tasse ne reste vide en face de la lune. — Le ciel ne m'a rien donné sans vouloir que j'en fasse usage. — Mille pièces d'or que Ton disperse pourront de nouveau se réunir. — Que l'on cuise donc un mouton, que l'on découpe un bœuf, et qu'on soit en joie! — Il faut qu'ensemble aujourd'hui nous buvions d'une seule fois trois cents tasses. — Les clochettes et les tambours, la recherche dans les mets ne sont pas choses nécessaires. — Ne désirons qu'une longue ivresse, mais si longue qu'on n'en puisse sortir. — Les sages et les savants de l'antiquité n'ont eu que le silence et l'oubli pour partage. — Il n'est vraiment que les buveurs dont le nom passe à la postérité. »
A UN AMI QUI TAUTAIT POUR UN LONG VOYAGE (Li-taï-pe).
« Le jour d'hier, qui m'abandonne, je ne saurais le retenir; — le jour d'aujourd'hui, qui trouble mon cœur, je ne saurais en écarter l'amertume. — Les oiseau.x de passage arrivent déjà par vols nombreux
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que nous ramène le vent d'automne. — Je vais monter au belvédère et remplir ma tasse en regardant au loin.
« C'est en vain qu'armé d'une épée, on chercherait à trancher le fil de l'eau; — c'est en vain qu'en remplissant ma tasse, j'essaierais de noyer mon chagrin. — L'homme dans cette vie, quand les choses ne sont pas en harmonie avec ses désirs, ne peut que se jeter dans une barque, les cheveux au vent, et s'abandonner au caprice des flots. »
LE PAVILLON DU ROI DE TENG (Ouang-po).
« Le roi de Teng avait, près des îles du grand fleuve, un pavillon élevé. — A la ceinture du roi dansaient de belles pièces de jade, et des clochettes d'or chantaient autour de son char. — Le jade a cessé de chanter, les clochettes ne se font plus entendre. — Le palais n'est plus visité le matin que par les vapeurs du rivage, et le soir que par la pluie qui ronge les stores en lambeaux. — Des nuages paresseux se promènent en se mirant dans les eaux limpides. — Tout marche, rien n'est immuable; les astres eux-mêmes ont un cours. — Combien d'automnes a-t-il passé sur ce palais? Le jeune roi qui l'habitait jadis, où donc est-il? — Il a contemplé comme nous ce grand fleuve, qui roule toujours ses flots muets et profonds. »
TRISTESSE (Kao-chi).
« 11 fut jadis un roi de Liang, roi puissant et magnifique. — Son pal"is était ouvert à tous les hôtes;
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de grands poètes florissaient à sa cour. — Depuis ce temps, mille années et plus se sont écoulées, — et cette tour en ruine est aujourd'hui le seul vestige de tant de grandeurs. — Il y règne un silence accablant; les grandes herbes envahissent le sol ; — un souffle de tristesse s'en élève et se répand à mille /^ '. »
Telle est la note dominante ; mais ce sentiment de mélancolie revêt des formes très diverses et s'exprime par les nuances les plus opposées. Li-taï-pe, par exemple, l'exprime en franc épicurien et en voluptueux indifférent. On a rappelé le nom d'Horace à propos de ces poètes : ce rapport, à vrai dire, n'est que lointain pour la plupart d'entre eux ; mais il en est un qui présente avec le lyrique latin une ressemblance aussi exacte et aussi frappante que possible, et celui-là s'appelle Li-taï-pe. Li-taï-pe est, comme Horace, un buveur, un mondain, un courtisan et iin voluptueux; la seule différence qui le sépare de l'ami de Mécène, c'est une certaine nuance d'irritation et d'amertume et une certaine allure tapageuse qui sont inconnues à l'auteur des Odes. Sa voix s'élève sous l'empire de l'ivresse sans qu'il songe à lui commander, et quand sa raison s'égare, il ne se cache pas discrètement, comme le poète latin dans sa petite