‹ Livres et âmes des pays d'OrientChapitre 8 sur 9 · GENTILHOMME MUSULMAN DE L'INDE · texte numérisé non relu

GENTILHOMME MUSULMAN DE L'INDE

Celle aul»biogTapliie,écrile en langue anglaise par un musulman de l'Inde du nom de Lulfullah qui a élé longtemps au service de la compagnie, el édilée par un orienlaliste anglais hien connu, M. Easlwick, n'a élé certainement ni composée ni publiée en vue de circonstances quelconques. Si l'insurrection des cipayes prêle à ce livre un intérêt de plus, il n'avait pas besoin de cet événement pour être amusant et instructif. On l'aurait trouvé curieux en tout temps, et j'ajouterai même qu'il est jusqu'à un certain point désavantageux pour le gentilhomme maliométan que son autobiographie ait paru pendant la révolte : c'était plutôt un livre fait pour être lu jtcndanl que la (b)minalion anglaise régnait paisiblement sur l'Iudc Eu cfTel, le charme.

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l'altrail do ce livre osl siirloiiL moral. Il no conliont aucune révélation politique, il ne jette aucun joui' sur les haines qui séparent dans rinde les races gouvernantes des races gouvernées. Si le gentilhomme musulman en sait plus long' qu'il n'en dit sur les sentiments véritables de ses coreligionnaires, il a bien gardé son secret, et possède certainement cette discrétion orientale qui est si voisine do la duplicité et de l'hypocrisie. Les chrétiens non seulement n'y sont pas maudits, mais sont appréciés à plusieurs reprises avec impartialité et tolérance. Si l'auteur n'a aucun parti pris contre l'i^nglotorro et le christianisme, il en a moins encore, ainsi (ju'on peut le supposer,' contre ses coreligionnaires et les diverses races orientales qui habitent le territoire de l'Inde. En écrivant ses mémoires, il semble n'avoir eu d'autre but que de raconter les aventures de sa longue vie de voyages, et il les raconte avec sobriété, agrément et candeur, sans la moindre emphase asiatique. Aucun artifice d'artiste ne vient, d'ailleurs, nous mettre en garde contre la véracité du narrateur; les incidents et les spectacles, de quelque naturo qu'ils soient, qui se présentent à lui ont à ses yeux la même valeur. Il n'oublie pas une des étapes do son itinéraire et se g-ardc! bien, dès" qu'il mot le pied dans une ville nouvolU', do

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passer sous silence raiinée de sa fondation et riiistoire des familles qui l'ont gouvernée. On dirait, en Aérité, une manière de Pierre de l'Estoile ou d'avocat Barbier musulman racontant naïvement tout ce qu'il a vu et entendu, sans choix et sans ordre. Il jouit, en outre, d'une parfaite impassibilité d'esprit. Ouoiqu'ilsoit iuimain, l'habitude semble avoir un peu émoussé sa sensibilité, et 11 raconte sans beaucoup d'émotion les traits de mœurs barbares et les actes de superstition sauvage qu'il a rencontrés sur sa route. Nous pouvons donc nous fier à lui et accepter sa compagnie. Voyons, dans le tableau qu'il nous présente , cet Orient si vanté des artistes et des poètes, et pour lequel tant de gens, en haine de l'Angleterre, se sentent périodiquement germer au cœur des tendresses si grandes.

LutfuUali peut être pris comme un échantillon de choix des classes élevées et éclairées de l'Orient. 11 est de famille noble et sacerdotale, et il n'a pas manqué, en tête do ses mémoires, de dresser l'arbre généalogique de ses ancêtres depuis Adam, le père commun des hommes, jusqu'à lui-même, Clieik Lutfullah, dernier rejeton d'une race aussi illustre;. Le gentilhomme maliométan n'avait pas besoin de remonter si haut pour nous convaincre de

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l'antiquité de sa race, car le véritable fondateur de sa famille, Sliah-Kamaluddin, appartient au xv"^ siècle. Beaucoup d'illustres i^entilsliommes européens ne peuvent pas se vanter d'une plus antique origine, et, parmi cette aristocratie anglaise qui paraît si imposante à Lutfullali, bien peu de familles de pairs pourraient remonter plus loin que les premiers Tudors. Ce Sbali-Kamaluddin vécut dans la province de Malwa entre 1434 et 1470, et mourut avec la réputation d'un saint. En récompense des sages conseils qu'il n'avait cessé de lui donner pendant cette période de plus de trente années, le prince qui gouvernait alors le Malwa lui fit ériger un tombeau splendidc et attaclia à ce monument certaines propriétés dont le revenu fut affecté aux réparations de divers édilices religieux et aux besoins de la postérité du saint. Les ancêtres de Lutfullali jouirent pendant trois siècles de cette fortune, qui fut confisquée presque tout entière en 1706 par les conquérants mahrattes, et cette famille, jusqu'alors si riche, tomba dans une quasi-pauvreté. Ses membres, en bons musulmans, courbèrent la tête sous le coup qui les frappait, continuèrent pieusement l'exercice de leur profession sacerdotale, et gardèrent si peu rancune au tout-puissant Allah, qu(î le pi're de notre héros lui donna à sa naissance le nom de

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LiilfiiUali, (jui répond à iiolro nom de Théodore, c'osl dire qn'il signilic présent de Dieu.

Lui-même, Lntfullah, élevé dans les ordres, a exereé à plusieurs reprises des fondions sacerdotales. Il est pieux et gémit sur la décadence du mahomélisme et le peu de ferveur que témoiiiuenl les nouvelles générations. Sa piété est sincère, assez éclairée, nullement dévotieuse, et ses plaintes ne sont ni d'un fanatique, ni d'un charlatan. Quand il déplore la décadence du mahomélisme, ce n'est pas sur la perte des superstitions qu'il s'afflige , mais sur la perte des pratiques religieuses favorables à la moralité et à la pureté de l'àme. Il s'indigne de voir préférer aux coutumes introduites par la loi du Koran des coutumes qui s'éloignent du mahomélisme. Ainsi il fut soumis à l'opération de la circoncision, coutume plus mosaïque que mahomélane, et il fait à ce sujet sur l'état présent du mahomélisme des réflexions assez curieuses pour mériter d'être rapportées :

« Ici j'exprimerai ma surprise de voir les musulmans adhérer si slrictement à cette opération cruelle et quelquefois fatale, quoique le sacré Koran se taise entièrement à ce sujet. Le sens commun devrait suffire pour apprendre à nos coreligionnaires qu'on ne doit priver aucun ffls d'Adam de ce qui lui a été accordé par la nature : Hxc vuiinhrana data est pro

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prxservatlone sensationis peculiaris et procrcationis. Et néanmoins, malgré cette observance scrupuleuse d'un rite qui ne nous a pas été imposé, un grand nombre de croyants à notre époque négligent bien des pratiques qui nous ont été strictement recommandées par le Koran : ainsi la prière cinq fois par jour, les trente jours de jeûne annuel, le don des aumônes jusqu'à la quarantième partie de son revenu, et le pèlerinage à la Mecque une fois dans la vie, si cela est possible au croyant. Le Koran défend aux vrais croyants de faire usage des liqueurs enivrantes, et de recevoir ou de payer intérêt pour l'argent prêté. Je suis affligé d'avouer que ces devoirs religieux, ainsi que bien d'autres, sont peu pratiqués par les musulmans à l'époque oi^i nous vivons. Les prières et les jeûnes ne sont observés que par très peu de personnes, même parmi les plus religieuses, et il n'y a pas plus d'un riche sur mille qui fasse les aumônes prescrites. Le pèlerinage est accompli par très peu de personnes riches ou importantes; il est laissé en général aux pauvres diables qui sont inutiles au monde comme à eux-mêmes. Ceux qui s'abstiennent de drogues ou de liqueurs enivrantes sont à peu près dans la proportion de un sur cinq mille, et je puis dire avec assurance qu'il n'y a absolument aucun musulman qui s'abstienne du crime de transaction usuraire. Le secret mystérieux de la naissance et de la mort des religions est connu seulement de l'Etre suprême et omniscient; ses actes doivent être tenus pour très sages, et ils sont insondables pour les plus grands philosophes. Je me tairai donc sur ce sujet, laissant les choses suivre leur cours, comme il plaira à sa toute-puissante volonté, en me contentant

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de gouverner ma vie selon la loi de son bienheureux propliMe. Un mortel comme moi ne doit pas dévier du sentier qui a été suivi par cent vingt millions d'hommes depuis plus de douze siècles et demi. Comme le poète anglais l'observe fort bien, « ta personne n'est que poussière, ta stature n'est que d'un empan, ta vie n'est qu'une minute, homme, folle créature! »

(les paroles font certes honneur ù rùme de LiitfuUah, ot cependant je ne les ai pas citées seulement pour lo.s recommander à l'admiration du lecteur. Lutfullah, qui s'offre à nous comme le représentant de ce que les races orientales ont de meilleur, comme le type de l'honnête homme musulman en un mot, est malgré tout une créature d'un ordre moral inférieur. Cet honnête homme est d'une indigence morale extrême. Il ne voit que des détails, ne les voit qu'une minute, et ne peut mettre d'accord deux idées. Les deux vices ou, si l'on aime mieux, les deux privations morales qui ont empêché la civilisation orientale de se développer, qui l'ont pétrifiée et frappée de stérilité, — l'absence d'expansion et l'absence d'assimilation, — se découvrent dans chacune de ses paroles. Avez-vous rcmiarqué dans le passage que nous avons cité sur l'état du mahomélisme ce que nous appelons l'indig-ence morale sous l'humilité pieuse avec laquelle Lulfiillah

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so soiimoL aux dcssoiiis do la Providence? La religion musulmane, qui est chère à LutfuUali, tombe en poussière; mais qu'y peut-il faire? Pauvre individu, misérable intelligence, peut-il sonder les secrets de la destinée? Que la destruction ait donc son cours ; cela excitera la tristesse, mais non pas l'indignation de LutfuUali. Quant à lui, il suivra docilement les sentiers où ont marché avant lui des millions d'hommes, tout simplement parce qu'ils y ont marché. Il ne lui vient pas à l'esprit de se dire que si sa mosquée est détruite, il logera parmi les ruines, et qu'il doit en conséquence la défendre. Ne rien faire et laisser faire, telle est sa devise morale invariable. Il a eu sous les yeux un spectacle imposant et propre à faire réfléchir. Il a vu les hommes blonds, les Faringis, établis dans son pays et gouvernant d'inertes multitudes au moyen d'une poignée de soldats. Toutes les réflexions que lui inspire ce spectacle, c'est que probablement le Tout-Puissant n'a point permis sans motifs aux habitants de cette île microscopique de gouverner le vaste empire de l'Inde; mais quels sont ces motifs? LutfuUali ne songe pas à se le demander; il accepte la domination anglaise sans surprise ni indignation. Quoiqu'il parle sans cesse de sa chère patrie, il ne s'émeut ])as plus de la voir aux maius dt;

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rélrangcr (ju'il ne s'csl rmu do voir sa chère rdigiou lomlx-r en ruiuos. Cet liommo a iino religion cl une patrio; il voit riiiio cl l'aiili-c lui échapper sans Irislosse, sans colère, sans un mot qui trahisse ha passion ou seuh'menl un vif altaciicnu'ut.

LutfuHali est un h'ilrc ; il a ]3assé sa vie à réfléchir : v\\ hien! chez hii l'activité de l'esprit est nulle. L'àuie ne se meut pas, 'et se montre incapable d'une contemplation large et soutenue. L'étonnement que hii cause un spectacle imprévu n'éveille même pas sa curiosité et le désir de pénétrer plus avant dans le mystère des clioses. On se demande quelle secousse il faudrait imprimer à une telle âme pour la mettre en mouvement et la rendre sonore. Ce n'est pas qu'il ne soit ambitieux de savoir : il a même des velléités de libre-pensée, et il se laisse volontiers aller à sa rêverie ; mais le plus léger incident arrête ce commencement de dilatation spirituelle, et il s'opère alors en lui un mouvement de contraction semblable à celui de la tortue repliant sa tète dans sa carapace à l'aspect du plus inoffensif objet. Un jour, sur le bord de la mer, il se prit à méditer sur l'infini, et, de déduction en déduction, il en vint à réfléchir sur les dogmes d'une secte brahmanique qui lient la matière pour éternelle et existant par elle-même; « mais,

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dit-il, avant d'être arrivé à la conclusion flo ce raisonnement impie, je fus rappelé à moi vivement par une douleur cruelle. Un chien s'était doucement approché de moi, m'avait mordu violemment au mollet, et, après m'avoir puni pour mon crime, s'était enfui comme un boulet de canon. » Cependant, malgré cette timidité d'esprit que nous surprenons ici en flagrant délit, Lutfullah se considère presque comme un librepenseur, et s'effraie de ses audaces philosophiques. Très jeune, il fut arraché à une mort imminente par les soins d'un pieux brahmane, qui confessa avoir obéi en cette circonstance aux bonnes inspirations que son dieu Mahadeva lui avait soufflées. Ce dieu IVfahadeva était une idole de pierre. « Cet accident, dit Lutfullah, éveilla des doutes dans mon jeune esprit. Si les Hindous adorent des pierres, nous , nous adorons des ossements et de la poussière. Croire à l'un ou à l'autre culte ou les rejeter tous deux est un dilemme fort embarrassant. » Toutefois il recule bien vite, et revient soumis à la loi du Koran, Sa doctrine philosophique consiste dans un théisme assez prononcé , mais qui découle , comme une conséquence naturelle, du mahométisme et de la croyance à la fatalité. Il a si peu d'habit udo des déductions métaphysiques, qu'il ne s\a])er('oit guèi'e qu'il n'a })oinl fait un pas

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Iiois (lu ma]iom(''tismo, lorsijii'il croit en ètro sdi'ti. Que son âme soit en pjiix, et qu'il n'en croie pas ses amis, qui, dit-il, l'ont souvent accusé d'être incrédule : s'il n'a j)as toujours vécu dans la mosquée, il n'en a jamais dépassé l'ombre.

Si iirand que soit ce défaut d'expansion, il est encore surpassé par l'absence d'assimilation. Lutfullab a vécu les trois quarts de sa vie avec des cbréliens et des Anglais; il n'a réussi à s'assimiler aucune idée chrétienne ou européenne. Il juge les symboles chrétiens comme pourrait le faire un païen, habitué à tout matérialiser et à prendre tout à la lettre. Il s'imagine que les chrétiens donnent à Dieu une mère ou une femme ; il ne sait pas au juste quelle est l'importance de la personne de Jésus dans la religion chrétienne, et il prête son ignorance et ses incertitudes de pensée aux diverses églises. « D'un autre côté, dit-il, lorsque je pensais au christianisme, les chrétiens me semblaient aussi être tombés dans des opinions erronées touchant le prophète Jésus- Christ (que béni soit son nom!) : quelques-uns en font leur Dieu, d'autres le iils de Dieu, et quelques autres une des trois personnes de leur Trinité. » Même incertitude sur des sujets moins élevés et plus faciles à saisir. La compagnie des Indes lui apparaît sous une forme presque

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c'tîrayanlo, oL quoiqu'il eu ail vu los cliofs de ses yeux à Londres même, il ne parle qu'avec une sorte de terreur « de ces quarante personnes puissantes qui tiennent dans leurs mains les destinées de son pays ». Un degré d'ignorance de plus, et Lutfullah ne serait pas loin de voir en elle, comme les Hindous, un être diabolique, une divinité inaccessible, ou une redoutable sorcière. Son instruction semble lui être extérieure; il a mal étudié, d'ailleurs, sans métliode et sans direction. Il a étudié, par exemple, l'anatomie dans les livres. A Londres, il assiste à une séance d'anatomie, et il est obligé de confesser (( qu'il en a plus appris en une heure qu'il n'en aurait appris avec ses livres dans une année de dur travail ». Aucune des notions scientifiques qu'il a recueillies dans ses lectures n'a été vérifiée par une expérience personnelle ; aussi est-il embarrassé pour se rendre compte du moindre phénomène, et retombe-t-il immédiatement dans les superstitions de l'ig-norance. A Londres, il va visiter le Diorama. « A notre arrivée dans ce lieu d'incantations magiques, nous fûmes conduits par le gardien dans une chambre aussi noire que le cœur d'un infidèle, » Ce n'est pas sans appréhension qu'il consent à s'asseoir sur les sièges que lui présente avec bienveillance son- introducteur. « Je dis avec bienveillance,

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car nous nous étions mis à sa discrétion, ot il aurait pu nous maltraiter avec impunité dans ce noir cachot, sil l'avait voulu. » Quel déplaisant état de civilisation, quel singulier état permanent de l'âme, quelles habitudes craintives et déliantes se révèlent dans ce tout petit fait 1 Mais les fantasmagories du Dioraraa l'elïraient encore bien plus que les ténèbres; il s'explique en partie seulement le phénomène, et il ne respire à l'aise que lorsqu'il est sorti, s'estimant heureux d'en être quitte pour la peur. « Enfin, à notre très grande satisfaction, nous fûmes tirés par le gardien de ce lieu de fausse mag-ie... A demi satisfaits, à demi inquiets, nous retournâmes à notre domicile. Quelques-uns de nos compagnons croyaient que la maison était sous la puissance des mauvais esprits. » Dans ce vovage à Londres, ce pauvre Lutfullah est encore le plus courageux de ses compag^nons. C'est lui qui représente parmi eux la civilisation et le progrès. Voyez avec quelle bravoure il se hasarde à descendre dans l'eau sous la cloche à plongeur! Il a fait appel ce jour-là à toute son énergie. « Le 10, j'accompagnai mon chef à l'Institut polytechnique, Régent street. Parmi plusieurs autres choses, la cloche à plongeur nous amusa beaucoup. J'entrepris de descendre dans l'eau au moyen de cet appareil extraordi-

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nairo. Mon chef et mes compag-nons, non seulement n'osèrent s'aventurer à descendre, mais me dissuadèrent vivement d'entreprendre cette aventure, en me représentant que c'était un acte de grande imprudence que d'exposer sa vie pour un amusement inutile. Faisant la sourde oreille à leurs remontrances, je me rendis sur le bord de l'eau, et, après avoir dit mes prières au nom du tout puissant et tout miséricordieux Allah, j'entrai dans la cloche avec quatre Anglais... En atteignant le fond, nous vîmes les cailloux et le gravier, et enfin nous sortîmes de ce gouffre dangereux pour revenir à l'air libre du ciel. »

Nous connaissons maintenant Lutfullah ; nous savons dans quelle mesure ce type de l'homme éclairé d'Orient peut sentir et penser. Laissonsle raconter ses aventures, en y mêlant le moins possible nos impressions personnelles; suivons l'exemple qu'il nous a donné. Il n'a pas l'esprit critique et analytique, il raconte sans chercher à se rendre compte de ce qu'il a vu, il n'a jamais essayé de tirer le résultat de son expérience personnelle; mais ce résultat apparaîtra de lui-même aussitôt qu'il aura terminé son récit.

Issu d'une famille noble et pauvre, Lutfullah a eu de bonne heure h faire son chemin et à gagner

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par hii-iiirme son oxisLeiico. Il a uicm'! Ia\it' criiii (lil Blas oriental. On a remarqué avec raison que la seconde partie de GilBlas, celle où le héros est déjà riche et puissant, est moins curieuse que la première, où le héros traverse les limbes de la misère et de l'obscurité. La seconde partie des Confessions , où Rousseau raconte sa vie d'homme célèbre, est moins intéressante aussi, de l'avis de tous, que la première, et semble plus vide, quoiqu'eHe soit plus remplie en réalité. Les confessions de Lulfullah présentent le même caractère. En Orient comme en Occident, c'est, paraît-il, le privilège de la jeunesse d'inspirer plus d'intérêt avec ses misères et son inexpérience que l'âg-c mûr avec sa prudence et ses richesses. C'est la jeunesse qui est remplie, c'est l'âge mùr qui est vide, et la situation, le milieu social , le caractère , n'y font rien. Ce qui est arrivé au gai Gil Blas, au mélancolique Rousseau, et à tant d'autres d'humeurs diverses, est donc arrivé à l'honnête et grave LutfuUah. Il a beau être seul, pauvre, abandonné : tant qu'il est jeune, les aventures viennent se présenter d'elles-mêmes sans qu'il les ait cherchées. De grotesques caricatures de vieux cheiks musulmans grimacent dans ses souvenirs d'enfance. Les thiKjs l'attendent ;iii bord (k'S grandes roules pour l'initier complaisamment à leur

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sinistre métier. Les brahmanes se trouvent lout exprès au bord des fleuves pour l'arracher à la mort. Il s'enrôle pour aller à la guerre , et l'armée dont il croit faire partie se compose d'une bande de voleurs afghans. Plus tard , lorsque sa jeunesse est passée, lorsqu'il est au service de l'Angleterre ou qu'il enseigne aux officiers anglais les langues persane et hindoustani, tout change comme par enchantement. 11 va de ville en ville sans rencontrer la plus petite aventure, et pourtant il est alors, dans une certaine mesure , riche et puissant ; ses relations sont innombrables et se renouvellent avec chaque voyage nouveau. Lutfullah n'a pas échappé à cette loi mystérieuse qui veut, à ce qu'il semble, que notre vie perde en attrait ce qu'elle gagne en expérience.

Il perdit son père de bonne heure, et sa- mère se trouva veuve, jeune encore, sans autre ressource qu'une pension de 200 roupies (20 livres sterling), débris de l'énorme revenu qui avait été jadis légué à ses ancêtres par la munificence d'un prince musulman. La jeune femme s'en alla vivre, avec son enfant, dans la maison habitée par sa mère et son frère. C'était une famille de pieux musulmans, hospitaliers et charitables, qui rappelle d'assez loin, mais qui rappelle cependant, — tant sous toutes les lati-

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liidt'S (les (•((lulilious cl des lial)ilii(l('S i(l('iili(|ues prodiiist'iil les mômes résultais moraux, — hvs vieilles familles bourgeoises des pays catholiques, et spécialement du midi de la France. Il est réellement curieux de contempler sous une forme orientale les rnèmes spectacles intimes, les mêmes péripéties paisibles, les mêmes doux sentiments que beaucoup d'entre nous, venus encore à temps dans ce monde de progrès saintsimonien. ont pu contempler dans leur enfance. La fortune de la famille était mince, et le fover étroit; mais on sut l'élargir pour y faire une place à la veuve et à l'orphelin. Le petit Lutfullah fut élevé avec les enfants de son oncle, et si l'un des enfants fut plus gâté et extérieurement plus entouré de tendresse que les autres, ce fut lui. La famille, respectée des voisins pour son antique origine sacerdotale, leur rendait ce respect en services et en bienfaits. La ville où elle résidait (Dharanagar, dans la province de Mahva) fut quelque temps en butte aux attaques des bandits, et les habitants étaient exposés journellement à être pillés et torturés; pour se mettre à l'abri d'une de ces deux extrémités au moins, les voisins conlièrent leurs richesses et leurs bijoux à cette maison hospitalière, dont les bandits eux-mêmes étaient tenus éloig"nés par le respect religieux. Lu des hôtes habituels

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de nos vieilles familles catholiques, le famélique abbé italien, payant en déclinaisons et en conjugaisons le prix d'une hospitalité gratuite, ou le vieux curé, maussade et bon, déjà placé sur la limite de la seconde enfance, qui s'endort tous les soirs au coin du feu après avoir dit ses grâces, ne manque pas non plus au coin de ce foyer musulman. Cett(î intéressante et débonnaire variété (de plus en plus rare aujourd'hui) de l'espèce humaine est représentée dans le récit de LutfuUah par un vieux prêtre musulman , Cheik-NasruUali . Depuis long-ues années, il vivait dans la maison aux frais de ses hôtes, et quoiqu'il fût -un ennui permanent et une lourde charge, il était traité avec bonté et déférence par le maître hospitalier. La fig-ure de ce vieux radoteur, autrefois homme d'esprit et de savoir, maintenant tombé en enfance, est vivement peinte par LutfuUah, « Je me le rappelle fort bien : il était grand, d'une bonne et solide charpente, le front bas; il louchait beaucoup, et remuait constamment la tôte comme s'il consentait à tout ce qu'on lui proposait. Il était complètement édenté, mais sa longue barbe flottante lui rendait le service de cacher toutes ses difformités. 11 aimait tant à parler qu'il bavardait sans cesse, à tort et à travers, sans rime ni raison, (ju'on l'écoutàt ou non. »

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Il n'avait pas Tair d'ailleurs de soupçonner qu'il fût une gène ou un embarras ; il était très despotique, et avait pris en grippe le petit Lutfullah, qui lui fit payer ses mauvais trailemeiils par une plaisanterie plus mauvaise encore.

« Un vendredi (jour du sabbat musulman), ayant congé de l'école, comme il est d'usage dans les écoles mahométanes, j'allai au marché et j'achetai un peu de poudre avec mon argent de réserve. Ce même jour, après la prière de midi, le vieillard alla dormir pour faire sa digestion dans un pavillon de la vérandah. 11 avait une physionomie réellement comique avec sa bouche grande ouverte, ses yeux à demi fermés et sa longue barbe blanche, qui tombait sur sa poitrine, semblable à une botte de foin. J'entrai doucement, je m'approchai de lui et je répandis la poudre sur sa barbe, puis je sortis, et, après avoir attaché une allumette enflammée à une longue verge, je communiquai la flamme à la poudre. Toute labarbe s'illumina soudainement, et le vieillard se réveilla en sursaut, se frottant la figure et criant en signe de détresse le symbole tle sa croyance : « Laillah! illilah! il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu! » Puis il se leva , et moi étant sorti sans qu'il m'eût aperçu, je regardai par le trou de la serrure avec satisfaction et ébahissement. Le vieillard courait çà et là avec son bâton, prêt à frapper le diable luimême, s'il l'avait rencontré. Sa figure et ses mains étaient écorchées, ce qui, avec sa laideur naturelle et sa barbe brûlée, faisait de lui quelque chose de

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hideux. Ses cris attirèrent bientôt mon oncle, qui, en voyant son ami privé de sa barbe et les mains et la figure brûlées, s'écria : « Qu'y a-t-il donc, Cheik- Nashrullah? — Qu'y a-t-il? répondit le vieillard; le diable lui-même. Je suis perdu pour toujours! Dieu m'a puni pour mes péchés; mon honneur est parti avec ma barbe. Oh! ma barbe! ma barbe! » A force d'écouter ses singulières lamentations et de regarder sa figure, mon oncle ne put s'empêcher de sourire, ce dont le vieillard le réprimanda durement en disant : « N'avez-vous pas de honte de rire du malheur de votre frère? » Mon oncle lui demanda pardon, et le pria de lui apprendre comment cela était arrivé. « C'est ce chien, cette brute, cet infidèle, cet aimable neveu, que vous vous plaisez à appeler un garçon d'avenir, c'est lui, j'en suis sûr, qui a fait le coup. Cette verge que voilà est une preuve assez matérielle de son crime pour le faire décapiter. » En entendant ces paroles, je fus pris de peur, j'allai doucement me mettre au lit, et je fis semblant de dormir profondément. Pendant ce temps, mon bon oncle versa deux ou trois fioles d'encre sur la figure du vieillard et sur ses mains (ce qui est le remède employé ordinairement dans notre pays contre les brûlures), et le fit coucher en lui disant que nous étions tous impuissants contre les décrets de la fatalité, à laquelle nous devons tous nous soumettre, et que ce qui a été ordonné pour chaque individu par la toute-puissante Divinité doit nécessairement arriver. »

On respecta donc la fatalité, mais on punit sévèrement l'instrument libre dont elle s'était

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servie. LutfuUah fut forlemenl bàloimé par sa mère el sa graiurmère, et sa mère jura par le saint Koran que s'il se rendait encore coupable d'un pareil délit, elle lui brûlerait les mains avec un fer rouge. Cette histoire eut encore d'autres conséquences, également déplaisantes pour LutfuUah. Son maître d'école — excellente figure, lui aussi, de cuistre musulman — apprit le crime de LutfuUah et en ressentit la plus vive indignation; c'était comme si sa propre nature de cuistre eût été insultée. L'esprit de corps, qui pousse tous les individus d'une même espèce (surtout dans les espèces inférieures) à prendre parti les uns pour les autres, lui inspira l'idée de venger l'outrage fait au cheik. 11 lit donc fouetter sans merci le jeune LutfuUah; mais le flagellé était doué alors d'un grand fonds de malice qui semble s'être épuisé depuis, et il se vengea en mêlant dans le café de son pédagogue une poudre qui lui valut d'atroces coliques. Le pédagogue était superstitieux comme on ne l'est guère qu'en Orient; il s'était reproché comme un grand crime d'avoir osé porter la main sur la personne d'un orphelin de race sacerdotale, et il considéra ses coliques comme une juste puuilion de son audace criminelle . « Après la guérison du maître, je recommençai mes visites à l'école, qui se repeupla de nouveau. La profonde su-

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porsLition du maître le rendit plus respectueux envers moi qu'il n'était nécessaire, et il dit à tout le monde que son indisposition avait été causée par le déplaisir des saints, mes ancêtres, dont il avait reçu plusieurs avertissements dans ses songes. Il implora mon pardon pour le mauvais traitement qu'il m'avait fait subir. Ainsi, à l'âge de sept ans, j'étais un petit prêtre, chacun baisait ma main, et j'étais respecté de tout le monde. »

Cette école musulmane fait naturellement songer aux tableaux de Decamps ; on comprend qu'il n'y a rien d'exagéré dans les grotesques pédagogues et les malins petits singes que le peintre a reproduits. Quel mélange burlesque de malice et de bêtise, de férocité innée et ne superstition! A cette combinaison, l'Orient musulman doit ses types curieux de bonhomie crédule et de lâcheté sournoise, tout ce monde de chciks radoteurs, de tyrans capricieux, de facétieux cadis, qui abondent partout où a passé la loi du Koran. C'est à l'Orient musulman seulement que semble appartenir ce monde bizarre 011 la férocité tourne au grotesque, contrairement à l'autre Orient, où la férocité tourne au monstrueux. Cette différence très marquée est intéressante et porte à rêver. D'où peut-elle venir? La loi, relativement |)ure, du Koran

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n'a pas ri'iissi à cliangor ol à Iransformer Jos instincts dos liommes do raco oriontalo; elle les a souloment endormis, commo un de cos narcotiques puissants qui sont si cliors aux Orientaux do tout pays. L'islamisme n'a pas voulu, à son origine, se mettre en contradiction avec cos insliurts. il les a ménagés, au contraire, et a cherché à se mettre en harmonie avec eux. De là, je crois, la rapidité avec laquelle il s'est répandu chez tous les peuples orientaux; de là aussi sa rapide décadence et celle des races qui l'ont adopté. Le paganisme sous toutes ses formes et dans tous pays a réussi parce qu'il était et qu'il est conforme à la nature physique et sensuelle de l'homme ; le christianisme a réussi, parce qu'il n'a pas voulu accepter cette nature primitive, enlachéo des vices de la matière, et qu'il s'est audacieusement mis en opposition avec elle. Le mahométisme a voulu réussir p;ir une transaction; il a vouhi verser l'influence rclig-ieuse à dose convenahlo et guérir l'âme de ses croyants sans la houleverser. Il n'a agi qu'à la surface : il a endormi, non éteint, liéhété, non détruit les instincts orientaux. Frappés de torpeur, eng-ourdis, ces instincts ont été plus impuissants pour le mal, mais plus impuissants aussi pour le hien, et la virilité ualiirello de l'homme en a élt- diminuée. ( )\\ celte nature asia-

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tique primitive, qui a Lion pu èlre hébétée, mais qui n'a pas été transformée, se réveille par moments, el, dans le rapide intervalle de deux rêves, se livre aux fureurs et aux colères qui lui étaient chères. De là, d'une part, ces excentricités subites, ces caprices inexplicables, ces rapides accès de terreur, ces actes enfin comme d'un homme qui, réveillé en sursaut, continue pendant quelques minutes le rêve commencé, — et de l'autre, cette somnolence bestiale, cet engourdissement moral, ces radotages de morale honnête, ces superstitions inoffensives, mais prêtant à rire comme les gestes et la nudité de l'homme ivre. 'Le spectacle d'un bazar musulman avec sa population de mangeurs d'opium, hâves, pâles, aux yeux creux et égarés, aux contorsions ridicules, est le symbole matériel de l'état moral dans lequel la religion incomplète du Koran a plongé les populations qu'elle s'est soumises.

Mais il y a un autre Orient, l'Orient brahmanique, adorateur d'idoles et de monstrueux symboles. Celui-là n'est ni gai ni drolatique, et il inspire une sorte d'admiration mêlée de terreur. Les instincts primitifs n'y ont pas été contrariés par la religion, qui leur a prêté au contraire une sorte de sanction. Aussi tous les instincts bons ou mauvais de l'homme s'y présentent-ils avpc

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imo i'nori:i(\ iino ampleur, une grandour rtoiiiiaiilt'S. Un intcrvalli' immense sépare ce monde brahmanique du monde musulman. Les Hindous sectateurs de lîrahmali n'excitent pas le rire ou le dédain comme les caricatures du monde musulman; ils éveillent la terreur et la pitié. Il V a de la majesté dans leurs superstitions sanglantes ; leurs crimes ont la beauté du tigre, et leurs vertus le charme et la grâce de l'antilope. Rien de mesquin, de petit, de rabougri ; tout chez eux est excessif et monstrueux. Ces deux mondes se déroulent parallèlement dans le récit de Lutfullah.

La douceur naturelle à l'Hindou et la charité traditionnelle des hommes de caste sacerdotale sont assez bien illustrées par une aventure périlleuse qui remonte à l'enfance de notre héros. Lutfullah avait, du côté paternel, des cousins qui désiraient ardemment sa mort. Si Lutfullah, unique descendant direct de sa famille, mourait, les débris de l'espèce de majorât constitué autrefois par la reconnaissance d'un ])ieux sultan passeraient aux héritiers des branches collatérales. Lutfullah était plein de santé, et ses cousins, comme les frères de Joseph, se concertèrent pour lui donner la mort. Hs l'invitèrent à venir se baigner dans le réservoir de la ville, et lui proposèrent de lui apprendre à nager. Le

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trop confiant Lutfullah accepta, et lorsqu'il fut au milieu de l'eau, il fut lâchement abandonné.

« Lorsque je revins à moi, je me trouvai suspendu à un arbre, les pieds en l'air et la tête en bas. L'eau mêlée à l'écume coulait de ma bouche, de mon nez et de mes yeux. Ouvrant les yeux, je vis un brahmane qui se tenait à mes côtés, et qui me faisait tourner au bout de la corde à laquelle j'étais suspendu. Gomme cette corde se recroquevillait et se raidissait en se roulant sur elle-même, j'essayai de parler; mais, ne le pouvant, je fis signe par gestes au brahmane de me délivrer de la torture que j'éprouvais, ce que fit l'excellent homme; après quoi il me plaça sous son bras droit, et, se levant, il se mit à tourner comme une toupie jusqu'à ce qu'il fût épuisé. Alors il tomba à terre avec moi. Ayant repris quelque force, je m'assis; mais je fus saisi de cruels vomissements qui souillèrent ses vêtements. L'eau sortit de ma bouche pendant plus d'une heure. Pendant ce temps, le bon brahmane se lava, se baigna et se purifia dans le fleuve ; puis, revenant, il s'assit à quelque distance de moi, murmurant ses prières en sanscrit et ne cessant de me regarder avec compassion. Il me demanda comment j'allais. A cette bienveillante question, je répondis que je me sentais presque rétabli; puis je le saluai respectueusement, et je le priai de me dire son nom. 11 me dit qu'il s'appelait Hajârâm, et qu'il était le principal gardien du temple qui s'élevait en face de moi, qu'il m'avait surveillé tout le temps, et que lorsque mes cousins

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m'avaient abandonné pour me laisser noyer, son dieu Mahâdova lui avait inspiré de me tirer de l'eau. C'est par rosiieet pour cet ordre sacré qu'il m'avait sauvé la vie. 11 me demanda ensuite de me prosterner devant la divinité à laquelle je devais l'existence. Dans la situation où j'étais placé, je ne pouvais guère désobéir à mon bienfaiteur. Par conséquent,, je fis une profonde révérence à l'idole de pierre en courbant la tète jusqu'à terre; mais, en même temps que je faisais cette dévotion apparente, je courbai mon jeune esprit devant le Tout-Puissant, le seul Dieu, le créateur de la pierre ainsi que de toutes les .choses créées. La première chose qu'on m'avait inculquée dans l'esprit, en ma qualité de jeune prêtre musulman, c'était de me moquer de la folie des Hindous, qui adorent des pierres taillées et sculptées par eux, et d'autres choses encore, au lieu d'adorer l'Etre suprême.

« J'avais à peine achevé ce simulacre de dévotion, que le brahmane me montra du doigt les enfants, qui revenaient avec des cordes et des harpons sous prétexte de me tirer de l'eau. Mes cousins accoururent vers moi et m'embrassèrent, lavèrent la poussière et la boue qui couvraient mon corps, m'aidèrent à m'habiller, et répandirent de fausses larmes, me disant qu'ils avaient été bien affligés que j'eusse glissé de leurs m.ains, et que s'ils n'avaient pu me retirer de l'eau, ils étaient décidés à se noyer. Le brahmane écouta tranquillement cette fausse histoire et les regarda me laver et m'habiller. Après que ces opérations furent faites, ils me demandèrent de revenir avec eux. Je me levai, je fis un salut au brahmane, et j'allais partir, lorsque ce dernier, s'adres-

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sant à mes cousins d'un ton plein de colère : « L'enfant ne partira pas sans moi, et vous ne l'emmènerez pas pour le jeter dans un autre puits. »

Le bon brahmane acheva de médicamenter Lutfullah, l'invita à dormir à l'ombre de son temple, et lorsqu'il le vit tout à fait rétabli, le reconduisit chez ses parents. « Rajaram reçut de tout le monde des remerciements sincères. Ma bonne mère surtout parut devant lui, les yeux pleins de larmes, contre toutes les lois de convenance qu'observent les dames mahométanes; elle le remercia vivement d'avoir sauvé son unique enfant, et lui offrit une paire de bracelets d'argent et dix roupies comme une humble récompense du service qu'il lui avait rendu, déclarant que c'était tout ce qu'elle possédait au monde, et que si elle avait dix lacs de roupies, elle les lui donnerait avec plaisir. Le pauvre et honnête brahmane déclara que l'offre était pour lui de plus de valeur que le présent, et qu'il ne voudrait, sous aucun prétexte, priver la pauvre dame de cette petite somme, sur laquelle, pour lui faire plaisir, il prit néanmoins une roupie. » A la suite de cette aventure, Lutfullah tomba dangereusement malade, et Rajaram ne cessa de venir le voir jusqu'à sa complète guérison. « En ma présence, il me.

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consolait; mais lorsqu'il avait le dos louriié, il répandait dos larmes sur ma condition d'orphelin, ma pauvreté et ma soulTrauce. » La sensibilité de cet excellent brahmane est touchante; cependant, ce qui en diminue le prix, c'est qu'il faut en rapporter en partie l'honnour au dieu Mahadeva : s'il n'avait pas dicté au brahmane l'ordre de sauver l'enfant, toute cette délicatesse de sentiments aurait été perdue, et Rajaram aurait montré autant d'impassible froideur qu'il montra de charité dévouée.

De bonne heure, comme on le voit, Lutfullah fil l'expérience de la perversité de ses compatriotes ; de bonne heure aussi, il eut sous les yeux les spectacles monstrueux dont l'Orient est si prodig-ue. Là les accidents de la nature et de la société, la famine, la peste, la guerre, participent également du caractère général du continent asiatique, où les forces créatrices, comme les forces de destruction, se déploient avec une exubérance, une énergie et une violence inconnues ailleurs. Sous l'empire de ces influences excessives, la nature humaine aussi va jusqu'au bout d'elle-même et se développe jusqu'à ses dernières limites. Une famine sévit sur la ville oii résidait Lutfullah, et les habitants moururent par centaines. « Je me rappelle avoir vu une femme qu'on promenait dans les rues, assise sur un

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Ane. Sa figure, dont un côté était peint en blane et l'autre en noir, était tournée vers la queue de l'animal. Ne connaissant pas la raison de cette exhibition étrange, je me pris d'abord à rire beaucoup ; mais ma g-aieté passa vite , lorsque j'appris que la misérable créature qui était devant moi était une habitante d'un villag-e du district, qui avait été convaincue d'avoir tué le jeune enfant d'un voisin, et, pour apaiser les tortures de la faim, de l'avoir fait bouillir et de l'avoir mangé. »

La famine n'était pas le seul fléau : des bandes de voleurs ravageaient les environs et envahissaient la ville une ou deux fois l'an, ou bien quelque prince voisin à court d'argent arrivait subitement pour soumettre la population à une contribution forcée. L'esprit d'artiste , qui est inné chez les Orientaux, ne s'est jamais plus tristement révélé que dans l'art des supplices, et chacune des races de l'Orient y a porté son tempérament, son génie propre. Les (Ihinois, par exemple, y mettent beaucoup de raffinement sans aucune délicatesse ; ils montrent ici leur génie d'artisans. Leurs supplices sont bien calculés, ingénieux, mais grossiers. Ils savent convenablement dévider des entrailles, mutiler un membre, ramener la peau du crâne sur la face de la victime : on dii'ait d'un charpentier habile

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qui prend ses mesures avec l'équerrc et le compas. Los Tarlares s'abandonnonl à leur féroce brutalité, et arrivent ainsi à des ellets grandioses qu'il faut savoir reconnaître : on n'a jamais égalé en ce genre Tamerlan et Gengis-Klian. Doués du génie poétique, les Hindous et les Persans ont su mettre dans les supplices une beauté délicate, une variété exquise, une subtilité d'imagination qui leur assurent le premier rang dans cette branche des beaux-arts. Le Koran a défendu les arts plastiques aux musulmans, mais ils ont trouvé dans 1rs supplices un moyen d'employer les facultés que la religion condamnait à l'inertie. Certains souverains musulmans ont dépassé l'ingénieux Néron et l'habile Domitien. Néron se contentait de torches vivantes qui brûlaient une heure, et puis s'éteignaient : comme il est loin de ce prince qui sut avec une seule victime se donner h' spectacle d'un millier de lampes allumées! Faire écorcher vives ses victimes est un plaisir qui a toujours été doux aux barbares; mais les faire rouler ensuite dans une poussière de sel et de soufre, c'est un raflinement que les Orientaux seuls ont su goûter. Et pourtant c'est à celte populace humaine que nos compatissantes âmes chrétiennes voudraient voir sacrilicr l'Angleterre !

Je ne veux |>(»inl luivcr le lecteur curieux des

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torliii'cs l'écllcmeut intéressantes que les maraudeurs et les bandes pillardes faisaient, au rapport de Lutfullah, subir à ses compatriotes. La victime était liée, puis exposée nu-tète aux rayons d'un soleil brûlant; on lui serrait ensuite les oreilles entre le bassinet et le chien d'un fusil. C'était l'initiation et le premier degré de la torture. Une fois chargée de ces lourds ornements, on lui donnait pour coiffure une pierre d'un poids énorme, laquelle pesait sur une autre pierre pointue qui faisait lentement son chemin à travers le crâne ; enfin on lui posait une muselière remplie de cendres et de poivre rouge qui provoquait les éternuements et amenait la plus cruelle suffocation. Tels étaient les modes de torture inventés par les brigands hindous. Les représailles étaient également cruelles ; les honnêtes citoyens avaient autant d'ingénieux moyens de mettre à mort les coupables que ces derniers avaient eu de moyens de torturer leurs victimes. Par exemple, on liait les captifs aux pieds d'un éléphant, qui les traînait lentement par toute la ville et les écartelait pièce à pièce, membre à membre, en prenant son temps, ou bien on leur écrasait la tète entre deux pierres avec un solide maillet de bois. L'horreur est d'ordinaire monotone, mais les Orientaux, il faut le reconnaître, ont eu l'art d'y introduire la variété.

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Les animaux les plus cruels sont également les plus lâches. Aussi la lâcheté orientale estelle proverbiale. Il ne seraitpas juste, d'ailleurs, d'attribuer cette lâcheté seulement à des instincts cruels. Les Orientaux ont une vertu (jui d'ordinaire encourage ce vice déshonorant : ils n'ont pas de vanité, et le respect humain leur est inconnu. L'Oriental n'a aucune honte, et de même qu'il étale hardiment ses misères et ses difformités, il étale naïvement ses vices moraux. Il est lâche à l'occasion comme il est mendiant, sans pudeur ni scrupule. La mère de LutfuUah se remaria : la femme n'ayant pour ainsi dire d'existence individuelle dans la loi musulmane que par son mari, la condition de veuve est, pour elle, la moins enviable de toutes. Son premier mari avait été un homme de caste sacerdotale, le second fut un soldat; il s'appelait Mynâbce, et était officier au service de la mère de Daulat- Rao'-Sindhiah, rajah de Gwalior. C'était un homme de quarante ans, nous dit LutfuUah, d'une grande stature, bien fait, mais avec une énorme bedaine semi-ovale. « Il avait le teint noir et l'âme plus noire que le cœur d'un infidèle, car il était entièrement illettré et adonné aux intrig-ues de ce monde. » C'était, eu un mot, un type parfait de spadassin et de matamore. L'apparence est trompeuse chez les Orientaux.

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L'air martial, le feu des yeux, l'orgueil imprimé sur les traits font croire au courage : pure illusion! cette physionomie ardente et mâle n'est pas due aux qualités de l'âme, mais aux instincts sauvages de la matière. Mynâbee avait su conquérir la confiance de sa royale maîtresse, et avait alimenté de son mieux la discorde entre la mère et le prince son fils. La princesse mourut, et immédiatement, selon l'usag-e de l'Orient, son favori tomba en disgrâce. Un matin, la maison de Mynâbee fut entourée par un détachement de soldats, le sabre au poing- et le fusil chargé. « Le pauvre maître de la maison, rassemblant ce qui lui restait de fermeté, eut recours aux prières; ma mère et ses servantes, croyant que la mort était proche, s'évanouirent. Pour moi, je demeurai ferme, pensant qu'étant innocent, je ne serais pas tué, et que d'ailleurs, s'ils me mettaient à mort, je mourrais martyr et j'irais par conséquent au paradis, où je mènerais une plus belle vie dans des palais de diamants et de rubis, et en compagnie des liouris, que sur cette misérable terre. « Le seul personnage courageux de la famille fut donc le petit Lutfullah : il alla à la rencontre des soldats, qui se contentèrent de faire le pillage des écuries et des jardins et de garder strictement la maison jusqu'à l'arrivée des ordres du rajah.

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Liilfullah conseilla à sou boau-père de se rendre et de ne pas faire de résistance. Le beau-père, qui tenait moins h faire preuve de bravoure qu'à sauver sa vie. adopta promptement ce conseil, mais avec une restriction importante. « Il me dit que si l'officier voulait jurer solennellement . en versant de l'eau sur la queue d'une vache, qu'on ne lui ferait aucun mal, il se présenterait; sinon, il s'échapperait par le toit de sa maison. Quant aux femmes, elles pouvaient chercher les moyens qui leur conviendraient de se mettre en sûreté. » Lutfuliah alla rapporter ce message à l'officier, en ajoutant que son beau-père était décidé à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. L'officier consentit. « Alors on fit venir un brahmane et une vache. Le brahmane mit la queue de l'animal dans la main du commandant, versa un peu d'eau dessus, et prononça en sanscrit quelques paroles dont la solennité fit trembler le pauvre homme. » Cet exemple de lâcheté, ajoute Lutfuliah, me remit en mémoire un des proverbes du livre persan des Exemples : « Un lion en apparence peut se trouver, si on le met à l'épreuve, n'être qu'un chacal, et réciproquement. »

Mynàbee, en effet, était un chacal. Souple et sans rancune, il rentra bientôt en grâce et alla

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remplir à Gwalior, dans la maison du rajah, un poste important, La proie l'attirait, et il n'était pas homme à s'en priver pour se nourrir de la viande creuse du ressentiment. Il emmena avec lui Lutfullah, qu'il avait assez bien traité jusqu'alors, mais qu'il se mit à malmener avec une férocité do marâtre dès qu'il lui fut né un fils. Les coups pleuvaient sur Lutfullah, qui résolut de s'affranchir de la tutelle de ce lâche. Il sortit en conséquence du palais pour aller rejoindre sa mère, qui demeurait loin de Gwalior. Lorsqu'après bien des péripéties et des aventures il l'eut enfin rejointe, il trouva dans la maison certains changements qui le surprirent et qui achevèrent de le confirmer dans l'opinion que son beau-père était bien le chacal qu'il avait soupçonné. « Je fus étonné de voir sa maison remplie de toutes sortes de meubles, de draperies de divers genres, d'épices de prix, etc. Comme ces objets n'étaient pas en rapport avec le revenu de mon beau-père, je demandai d'oii ils venaient : ma mère me fit une réponse évasive ; mais, n'étant pas satisfait de cette réponse, je fis des recherches ultérieures, et j'appris des autres membres de ma famille que ces richesses étaient bel et bien volées , ayant été illégitimement acquises par le frère de la première femme de mon beâu-père, qui, pendant tout le temps de notre

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absence, avait fait, par les ordres de son parent, le joli métier de voleur de grand eliemin. »

Le récit du voyage forcé que fit Lutfullah de Gwalior à Ujjain, résidence de sa mère, est l'épisode le plus agréable du livre ; c'est au moins celui où la nature orientale se présente à nous sous son aspect le plus varié. Lutfullah n'a pas un sentiment bien marqué des beautés naturelles : son ci'il manque de vivacité, et son esprit de pénétration imginative; mais, dans ce récit, les souvenirs des plaisirs et des terreurs de ce pèlerinage juvénile aiguillonnent son imagination rétive. Quelques-unes des gracieuses scènes pastorales familières à tout l'Orient s'y mêlent à des aventures plus sombres, telles qu'il s'en rencontre seulement dans le pays des pagodes. « A midi, je m'assis sous un magnifique bananier, sur le bord de la rivière. Je fis mes ablutions, et, étendant mon daputta (ceinture), je m'assis dessus, et je posai devant moi ma petite épée, mon Koran, mes autres livres et mon morceau de pain. Un berger qui était assis sous un arbre, poussé sans doute par la curiosité, s'approcha avec son chien... Il se tint debout à quelque distance, appuyé sur son bâton, et me reg-ardait manger... Le compatissant berger me demanda si je ne voudrais pas un peu de lait pour humecter mon pain sec. Je lui

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répondis que je serais heureux s'il voulait m'en donner un peu, et que je lui serais reconnaissant pour cette action charitable envers un étranger et un homme d'une caste différente de la sienne. Le généreux berger m'apporta immédiatement un pot d'excellent lait frais; mais alors une difficulté s'éleva : comment le recevoir? Le berger, qui était un Hindou, no voulait pas me permettre de toucher à son pot ; par son conseil, j'arrangeai en forme de coupe quelques feuilles d'arbre, et je bus le lait frais en mangeant mon pain. » Un pou plus loin, le jeune aventurier recommence avec une jolie fille rajpoote la scène de Rébecca et d'Éliézer. La reproduction de la scène biblique est cependant très modernisée : l'Orient a marché depuis les patriarches. Rébecca est un peu coquette, Eliézer est galant et fait des madrigaux. « Je demandai à une des filles rajpootes, qui étaient occupées à tirer de l'eau, de m'en donner un peu pour étancher ma soif. En réponse, elle me demanda d'un ton gracieux, aussi charmant qu'elle : « N'y a-t-il personne autre qui puisse étancher votre soif? — Personne, madame, et, s'il y en avait une autre, elle serait comme un atome devant votre incomparable beauté; une lampe ne peut avoir de splendeur devant le soleil. » Cette flatterie fit courir un sourire sur sa belle figure, et elle me

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tendit son pot gracieusement en me disant : « Buvez jusqu'à ce que vous soyez rafraîchi. »

A ces rencontres idylliques succède un compagnon de route de mœurs moins pastorales. Un homme robuste et fort, couvert de poussière, s'approche du voyageur et lui propose de faire route avec lui. Son œil d'une stupidité féroce et ses manières trop insinuantes inspirent à LutfuUali une défiance trop justifiée par la suite de l'aventure. (* Il me demanda d'où je venais et où j'allais. Je lui rendis son salut, et je lui dis que j'allais à Gohad pour affaires. Alors il observa que sa destination était la mtmie, mais qu'il craignait que nous ne pussions atteindre la ville avant le coucher du soleil, car il y avait quatre bons milles à faire à partir de l'endroit où nous étions. » En effet, la nuit était déjà venue avant que les voyageurs eussent fait plus de deux milles. Arrivé près d'une mosquée, Lutfullah s'arrête, déclare qu'il a l'intention d'y passer la nuit, et souhaite un bon voyage à son compagnon. Ce dernier essaie de le persuader de finir le voyage, en l'effrayant d'histoires de voleurs et de bêtes féroces. Lutfullah répond qu'un feu clair allumé dans la nuit est un moyen connu d'écarter les bêtes féroces, et que pour les voleurs il les craint peu, n'ayant pas la moindre monnaie' sur lui. Juma (c'étail le nom de cet

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indiscret compagnon de route) considère alors Lutfullah d'un regard scrutateur. Puisque Lutfullah s'arrête, il s'arrêtera aussi. Les craintes qu'inspire cette complaisance à Lutfullah ne lui font cependant pas oublier ses devoirs de musulman. Il entre dans une rivière pour faire ses ablutions, et laisse ses vêtements à la garde de Juma, qui en fouille toutes les poches et tous les replis. Le résultat de cette enquête, en constatant la pauvreté de Lutfullah, sauva sa vie. Juma, à son tour, voyant qu'il avait affaire à un gueux comme lui-même, se sentit venir trop de confiance, et il dit à Lutfullah que, s'il voulait lui jurer sur le saint livre de ne jamais divulguer le secret qu'il allait lui révéler, il le prendrait pour apprenti, et lui enseignerait l'art de devenir riche en un rien de temps. L'étourdi Lutfullah prêta le serment demandé et reçut en retour l'horrible secret.

Juma était un tliufj, un thug exercé et de premier mérite dans sa profession. Il avait formé dans le district environnant sept disciples aussi recommandables par leur fidélité à leur maître ({ue par l'intelligence avec laquelle ils avaient profité de ses leçons. « Ouvrant un large sac qu'il tira de sa ceinture, il laissa tomber des mohurs d'or pour enchanter mes yeux et fasciner mon imagination. » Il enseigne alors à

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Liitfiillali les diverses manières de tuer employées dans sa profession; dans le nombre, il en est une assez curieuse : « Nous nous familiarisons avec les voyageurs en nous présentant comme mendiants, en nous proposant comme guides, ou même en servant d'entremetteurs {pimps). La femme dont je vous ai parlé nous sert à ce dernier usage; elle attire le voyageur et le conduit dans un endroit écarté, loin de la route, où l'un de nous ne tarde pas à les rejoindre. Le voyageur, naturellement ne goûte pas cette visite importune ; mais la femme l'apaise en lui disant : C'est mon mari ou mon frère; il va s'en aller bientôt, et nous pourrons parler et fumer à l'aise. Si pendant ce temps le voyageur n'est pas assez sur ses gardes, la femme, comme par accident, laisse tomber certaine partie de son vêtement, ce qui naturellement attire toute son attention, et alors... » On sait le reste, la strang-ulation par le moucboir de soie, la mort sans etTusion de sang et l'enterrement sur place.

Juma expose à Lutfullah la théorie morale de ce brigandage. Et d'abord j'observerai que, dans son explication, il s'écarte un peu des opinions généralement admises. Le tliufjgisme est une profession, un métier, beaucoup plus qu'une secte, (^est une association de brigandage

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appuyée sur des raisonnements d'une métaphysique pervertie; mais le brigandage domine, et la dévotion à la déesse Kali ne vient qu'en seconde ligne. Il n'est donc peut-être pas tout à fait juste de voir dans les tliugs une secte vouée par religion aux puissances du mal ; la religion n'est pas le principe de l'association, et ne vient qu'après coup pour donner une justilication à ses crimes. Il ne lui a pas été difficile de trouver dans l'arsenal de la métaphysique hindoue un argument pour déclarer que le crime est indifférent, et que la destruction doit être honorée, ni de découvrir dans le vaste panthéon de l'Inde une divinité pour lui rapporter la gloire de ses crimes. Le thugrjùme e'st donc surtout un brigandage; mais, ce qui est curieux, c'est de voir à quel point la doctrine panthéiste a pénétré dans l'esprit de ce peuple, et avec quelle immorale souplesse elle s'est pliée à tous les actes de l'âme humaine. La grandeur sinistre de cette doctrine séduisante et fatale apparaît ici d'une manière saisissante. Écoutez la confession de Juma. Les arguments dont il se sert pour justifier SCS crimes sont les mêmes que ceux par lesquels, dans le poème indien, le dieu Krichna presse le héros Arjouna de pousser son char de guerre contre ses proches et ses amis.

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« N'avez-vous aucun remords, lui dis-je, lorsque vous commettez un crime? — Non, répondit-il. Un boucher n'est jamais ému lorsqu'il lue un bouc ou une vache. Au commencement, on se sent toujours pris de quelque attendrissement, mais la pratit[ue vous met bientôt à l'aise; dans ces occasions, nous pensons à la méchanceté, à l'égoïsme des hommes, à leur peu de conscience. Par exemple, ils ne nous donneraient pas une roupie, si nous mourions de faim; ils ne se sentiraient pas émus, si nous étions punis de mort : nous devons donc les traiter comme ils nous traiteraient.

« Au ciimmencement, il m'arriva une fois d'être presque dégoûté de ma profession. J'accompagnai un jour un vieux prêtre, pendant environ trente milles, dans la direction d'Udepur. Pendant le premier jour du voyage, je ne pus trouver une occasion de le tuer. Le soir, il se réunit à quelques-uns de ses amis, et je ne pouvais m'introduire dans leur compagnie. Le lendemain matin, de très bonne heure, il repartit, et je l'accompagnai, quelquefois le suivant, quelquefois le précédant. Lorsque le premier quart du jour fut écoulé, il s'arrêta pour déjeuner près d'un village, et, me voyant dans une condition misérable, il me donna un morceau de pain, que je reçus avec un empressement apparent, mais auquel je ne touchai pas, pensant que manger son sel et puis le tuer serait une trahison impardonnable. Je lui dis que j'allais à Udepur pour chercher un emploi, et il répondit : Puisse votre entreprise être heureuse ! Après son déjeuner, il partit, et je le suivis jusqu'à midi, heure de sa prière et je puis dire de sa mort. Il me demanda si je connaissais un ruisseau près de là où

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il pourrait faire ses ablutions, sinon qu'il se purifierait avec du sable et prierait. Je lui répondis qu'il y avait un ruisseau à un quart de mille de là environ, mais qu'il était un peu à l'écart de la route ; il me demanda de le lui montrer, et je l'accompagnai jusqu'au ruisseau, où il accomplit ses ablutions; puis, étendant ses vêtements , il fit ses dévotions, et lorsqu'il se releva, je l'étranglai facilement, sans défiance comme il était. Il rendit l'âme aussitôt, et, à mon grand désespoir, lorsque je fouillai sa personne, je ne trouvai qu'un liard de monnaie, un rosaire et quelques morceaux de pain desséché. J'enterrai immédiatement le corps, et je m'en allai. Le lendemain je me rendis au village, où j'avais donné rendez-vous à ma vieille mère. Je lui appris ce qui s'était passé, la compassion dont j'avais été saisi, ma détermination d'abandonner ma profession, lui disant que j'aimerais mieux mourir de faim que d'être obligé de souiller mes mains à l'avenir d'un sang innocent pour d'aussi misérables bénéfices. Elle ne goûta pas ce manque de courage, et, prenant le liard, elle alla au marché, et revint avec une livre au moins de crevettes. Elle plaça le monceau devant moi et me dit : « Pouvez-vous compter ces petits animaux, mon fils? — Oui, lui dis-je; mais il me faudrait tout un jour au moins pour les compter, et cela n'est d'aucune utilité. — Eh bien! répondit-elle, fol enfant, ne voyez-vous pas combien d'existences sont ici détruites pour un liard, et vous, comme un garçon stupide, couard et pleurnicheur, vous vous inquiétez de la mort d'un vieux prêtre qui avait déjà un pied dans la tombe! Si un lion, ajouta-t-elle, a des remords pour la proie qu'il mange, il est clair qu'il devra mourir de faim. — Les

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salutaires conseils de la courageuse vieille femme, continua Juma. me réconcilièrent avec ma profession, et depuis je nai jamais eu le plus petit remords. »

Après avoir reçu ces confidences, LutfuUah se sentit mal à l'aise en pareille compagnie. Il laissa le thug- s'endormir. Un instant, en le contemplant dans son sommeil, il eut la pensée de le tuer. « J'avais grande envie de couper le cou de ce lâche coquin avec mon petit cimeterre et de l'envoyer dans l'enfer, dont Malik le gardien lui aurait ouvert les portes avec plaisir. » Il résista prudemment k cette pensée, se contenta de s'évader, et courut à toutes jambes jusqu'à la ville voisine, où il arriva tremblant et sans pouvoir prononcer d'autres paroles que : « Juma, Juma, le ihug ! » Dénoncé par LutfuUah, qui eut à demander pardon à Dieu d'avoir violé son serment, Juma fut pris, condamné, tailladé et lardé à coups de pointe d'épée, et finalement attaché à la gueule d'un canon qui l'envoya rejoindre la demeure de la déesse Kali.

A côté de cette scène, qui donne une idée si forte de ce qu'on peut appeler le pervertissement métaphysique de la race hindoue, j'en placerai une autre qui n'a pas le même caractère, mais qui laisse la même impression d'étonnement. (Test la description d'un suttie, et la plus saisis-

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santé à coup sûr que j'aie lu. Cette scène se rapporte à l'époque où Lutfullah était au service de la compagnie des Indes.

a Un matin, comme j'étais avec le lieutenant Earle du 24*^ régiment, on nous apprit qu'il devait y avoir un suttie au village de Maholi, sur les bords du fleuve. Gela nous fit bondir; nous ne pouvions croire qu'un tel crime pût être commis avec impunité tant qu'un résident anglais était près de la capitale. Nous avions à peine terminé notre conversation sur ce sujet, que nous aperçûmes la sinistre procession accompagnée de la musique indigène sortant de la ville et suivant la grande route, près de la porte du résident. Nous courûmes à nos chevaux, et nous marchâmes au lieu de l'exécution, que nous atteignîmes une demi-heure après environ. Un autre de mes élèves, le docteur Kay, ayant appris ces tristes nouvelles, nous rejoignit bientôt.

« Après que nous eûmes attendu environ un quart d'heure à l'ombre d'un arbre, sur les bords du fleuve, la procession arriva, et les porteurs brahmanes placèrent la bière au bord de l'eau, comme pour rafraîchir les pieds du cadavre. La figure et les mains étant exposées à la vue, nous reconnûmes que le mort était un brahmane bien constitué, d'environ quarante ans. Après l'avoir examiné, nous nous avançâmes vers la jeune dame qui était assise sous un arbre, à peu de distance de la bière, toute prête à s'immoler sur le bûcher qu'on préparait près du cadavre. Elle éluit entourée de ses proches et d'autres personnes, au nombre de vingt environ, et était engagée

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avec eux dans une vivo conversation. C'était une belle femme, de quinze ans à peu près, et sa contenance charmante ne montrait aucune marque de crainte ou de chagrin. Le lieutenant Earle, qui parlait fort bien le mahratte, entama une conversation avec elle et lui tint un discours éloquent, la dissuadant, avec toute l'énergie dont il était susceptible, de cet horrible suicide, que dans son opinion il regardait comme un meurtre volontaire commis par les brahmanes, dont les mauvais conseils, contraires à la pure loi hindoue , la condamnaient dans les deux mondes à une existence de tortures. Sa réponse fut courte et nette : « Vous pourrez dire tout ce que vous voudrez, mais je partirai avec mon maître. Il était écrit dans le livre de ma destinée que je devais être sa femme, je dois donc être, dans l'entière énergie du mot, sa femme, sa femme seulement, et celle de personne autre. Je l'aimais et lui seulement, je ne pourrais plus aimer personne avec cette sincérité première; je dois donc être sa fidèle compagne partout où il va. Ne vous tourmentez plus de cette affaire, monsieur, que la paix soit avec vous! »

<( Cependant le lieutenant Earle, à ma suggestion et à celle du docteur Kay, la supplia de l'écouter encore pendant un instant; elle se tourna donc vers lui de nouveau, et il lui parla ainsi : « Ma chère dame, je vous en prie, considérez une fois encore ce que vous allez faire ; n'agissez pas contre votre raison, soyez sûre que nous sommes vos amis et non vos ennemis, que nous vous sauverons de cette mort horrible par tous les moyens, si vous donnez le plus léger signal, et que nous vous ferons une situation convenable pour le reste de votre vie. » Et il ajouta : « Vous

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devriez essayer de brûler votre petit doigt avant de confier aux flammes votre beau corps tout entier. » Mais hélas! son fanatisme était allé trop loin pour être arrêté par ces conseils ou d'autres semblables.

« Elle répondit à M. Earle avec un sourire méprisant qu'elle lui était très obligée pour sa sollicitude, dont elle n'avait pas besoin, que sa parole était une et inaltérable. Alors, déchirant un morceau de son mouchoir, elle le trempa dans l'huile de la lampe brûlante (habituellement placée devant les bûchers, soit que le sacrifice ait lieu le jour, soit qu'il ait lieu la nuit), puis elle le roula hardiment autour de son doigt et l'alluma avec vivacité. Il brûla quelques instants comme une petite chandelle, en répandant l'odeur de la chair grillée, pendant que la jeune beauté parlait à son escorte sans un soupir ou une plainte qui pût indiquer Iti soufl'rance; néanmoins la coloration violente de la face, suivie d'une sueur abondante, trahit à nos esprits inquiets et exempts de préjugés les souffrances qu'elle ressentait. Cette frénésie enthousiaste est aidée et soutenue, je crois, par l'effet de quelques narcotiques, particulièrement du camphre, que les cruels brahmanes administrent en large quantité à leurs victimes aussitôt que, sous le coup de la douleur causé par la mort d'un être chéri , elles manifestent l'intention de se détruire. L'effet de ces drogues se communique bientôt à tout le système nerveux, la stupéfaction s'ensuit, et la victime est complètement engourdie avant d'aller au feu. Le bûcher étant alors apprêté, le corps du mari défunt fut lavé et placé dans l'intérieur. Un paquet de camphre d'une demi-livre environ fut lié autour du cou de la dame; elle se leva avec la vivacité dont elle

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avait fait preuve jusqu'alors, invoqua ses dieux, et courut au fatal bùeher comme le [lapillon court à la flamme. Elle fit sept fois le tour du bûcher, et y étant entrée enfin, elle plaça sur son sein la tète de son mari mort, puis, prenant une mèche allumée entre l'orteil et le second doigt du pied, elle mit le feu aux combustibles entremêlés aux bûches de bois. Lorsqu'elle fut entrée, les brahmanes commencèrent à fermer les ouvertures avec de grosses pièces de bois; ce que voyant, le docteur Kay entra dans un tel état d'exaspération, qu'il ne put garder le silence plus longtemps. Quoiqu'il sût peu ou même rien de la langue du pays, il cria avec toute la force dont il fut susceptible : « Coquins, cela n'est pas bien! Darvaza mat kolo, » c'est-à-dire, n'ouvrez pas la porte, — disant ainsi le contraire de ce qu'il voulait dire. Ce lapsus linguœ, même à ce moment tragique, arracha un sourire à la plupart des assistants. Immédiatement après que la pauvre femme eut mis le feu au bûcher, les brahmanes et les autres assistants poussèrent bruyamment au ciel le nom de leur dieu Rama, ordonnèrent aux tambourins, aux flageolets et aux cymbales qui accompagnaient la procession de battre et de jouer, et déchirèrent l'air de leurs hurlements, afin qu'on ne pût entendre les cris de détresse de la victime; puis, aussitôt que les flammes se furent ouvert une issue de toutes parts, ils coupèrent aux quatre coins, avec leurs petites haches, les cordes qui soutenaient les quatre côtés du bûcher, et l'énorme poids, tombant à la fois sur cette femme délicate, l'écrasa en un instant. Quinze minutes après, tout cet embrasement était devenu un monceau de cendres ; la musique et les cris cessèrent, et les bourreaux fati-

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gués s'assirent avec calme sous un arbre, en attendant que les cendres fussent éteintes et qu'ils pussent les jeter dans le fleuve et s'en retourner. De notre côté, nous nous en revînmes tristes et abattus du spectacle que nous avions vu. »

En vérité, ces horreurs sont empreintes d'une majesté sombre qu'on ne peut nier. Ce qui frappe dans les deux tableaux que nous venons de présenter au lecteur, c'est la plénitude dans la perversité. Les caractères sont achevés dans leur monstruosité, il n'y arien à y ajouter. On dirait des productions frénétiques enfantées par le génie de la vie dans un accès de délire, mais qui ont conservé dans leur démence l'unité et l'harmonie prescrites par les lois de l'art. Ce qui étonne le plus dans ces caractères, c'est l'implacable log"ique avec laquelle l'âme humaine est allée jusqu'au bout d'elle-même : pas d'hésitation, de remords, pas de combat peureux de la volonté contre l'instinct, ou de l'instinct contre la fatalité. De même que la nature n'éprouve aucune hésitation à faire des monstres, l'âme n'éprouve aucune hésitation devant le crime ou la destruction : elle se conforme sans crainte aux conditions qui lui sont données. Telle est l'immorale obéissance des Hindous au milieu dans lequel ils se développent, obéissance qui leur a permis cependant de représenter les

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divers instincts de l'àmc humaine avec une abondance de vie, une éneri;ie d'expression et en même temps un calme dans Faction la plus extrême qui ne se sont retrouvés nulle part ailleurs. (jC monde est immoral, mais il possède sa beauté; le moraliste en est troublé et étonné, l'artiste amoureux des formes et des grandes expressions peut en être ravi. Que nous voilà loin de notre monde européen, oii la nature n'est jamais obéie sans réserve, où ses conseils ne sont jamais suivis sans regrets, où la volonté, dans ses luttes incessantes, a creusé l'âme jusque dans les profondeurs où vit la conscience, dont nous apercevons l'œil menaçant aussitôt que nous nous penchons sur l'abîme de notre être! Mais, pour ne pas sortir de l'Orient, combien ici nous sommes loin du monde musulman! Combien ses superstitions inoffensives sont pâles, ridicules et ennuyeuses comparées à ces superstitions terribles! Que signilient, à côté des sutties et des autels de la déesse Kali, les superstitions de la secte des bohras, qui se font remettre par leurs prêtres, pour chacun de leurs morts, un certihcat de bonne vie et mœurs adressé à l'arcliange Gabriel, avec prière de décerner en par;i(lis une place convenable à l'âme bienheureuse! Combien les derviches de l'Islam paraissent radoteurs, et ses ascètes effacés

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quand on les met en regard des brahmanes et des contemplatem^s hindous! Il y a entre eux la dilTérence qui sépare la dévotion hébétée de la folie religieuse, et une ode enthousiaste d'un livre de sentences. Nous allons placer sous les yeux du lecteur deux portraits de saints orientaux, un saint musulman, un saint hindou. Lutfullah, dans une de ses pérégrinations, va loger dans une mosquée bâtie par un saint homme, le haclji Zacharias.

« Je fus traité par les serviteurs du hadjl avec respect et hospitalité. Je désirais avoir le plaisir de connaître le fondateur de la. mosquée, dont j'avais entendu beaucoup louer le caractère bienveillant lorsque j'étais à Bombay, et, après informations, j'appris, par celui de ses domestiques qui me servait, que le hadji s'était souvent assis à côté de moi et m'avait souvent parlé après la prière. Je me rappelais bien, en effet, un homme qui m'avait parlé, mais comme j'étais loin de le prendre pour un grand personnage, je l'avais toujours tenu à l'écart et rebuté à cause de ses manières et de sa conversation vulgaires et de son costume grossier. Je regrettai beaucoup alors d'avoir été si rude envers un homme qui m'avait traité avec tant d'hospitalité. Comme il était de mon devoir de lui offrir des excuses, j'allai à son cabinet, où je le trouvai accroupi sur un vieux matelas étendu sur le parquet et les reins soutenus par un vieux coussin, tandis que ses suivants et ses domestiques étaient tous bien vêtus et éclipsaient extérieurement

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leur maitr(\ Il y avait aussi là des gentilshommes anglais, un capitaine et son second officier, qui se tenaient chapeau en main, attendant ses ordres. II me reçut avec beaucoup de civilité, et je m'assis près de lui. Je lui demandai pardon de l'avoir rebuté dans mes premières visites, l'assurant que mon incivilité n'était due qu'à l'ignorance. Il me répondit brusquement ([u'étant formé d'humble poussière, son devoir était d'être humble, »

Ce personnage est fort honorable sans doute, mais n'est pas très différent d'un honnête philantliropo. Son humilité a une certaine bizarrerie, mais elle ne dépasse pas les bornes du sens commun, et n'égale même pas les pratiques de certains ordres monastiques. Ce saint est mêlé au monde; il est riche, puissant, il remplit des fonctions publiques : tout cela est assez effacé. Voyons un saint de la religion brahmanique, celui-là au moins a du caractère et de la physionomie.

« Quand on erre dans ces solitudes, il arrive souvent de rencontrer quelque moine hindou que le zèle de son austérité a poussé à tout abandonner et à dévouer sa vie au culte de la Divinité, loin du tumulte des mondains. Il vit des racines qui croissent sur place, fait du feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre pour se chauffer pendant les nuits froides, et se tient le corps soigneusement couvert de cendres, dont la poussière lui fait une mince enveloppe

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qui, fermant les pores de la peau, le dispense de vêtements artificiels. Après dix ou douze années de cette existence, il devient comme les bêtes sauvages et s'enfuit à la vue de l'homme. Dans cette partie du monde, on rencontre des gens qui ont la singulière idée que ces religieux sont des cannibales, et qu'ils mangent de la chair d'homme, s'ils peuvent se saisir d'une personne seule et désarmée; mais cela n'est pas croyable.

« Un matin, comme j'errais avec mon élève, nous engageâmes une discussion sur la question de l'esprit et de la matière. Etant profondément excité par ce sujet intéressant, il laissa sa suite sous la garde d'un officier son subordonné, et me pria de l'accompagner à quelque distance de la route, afin que nous pussions discuter plus librement... Tout à coup, nous arrivâmes en face d'un feu .auprès duquel nous n'aperçûmes aucun individu. Nous allumâmes nos cigares et nous demandâmes à nos grooms comment ce feu se trouvait dans ce lieu solitaire. Leur réponse unanime fut que ce feu appartenait à quelque Agori Baba [père dévorant)^ et qu'il était dangereux pour nous de rester plus longtemps. Cette inquiétude nous fit rire, et nous continuâmes notre promenade sans plus songer à celte aventure. Après que nous eûmes avancé de quelques pas, nous arrivâmes dans une vallée énormément profonde, et, en regardant en bas, nous vîmes l'homme de proie, l'ascète lui-même, le demidieu des Hindous, à une centaine de mètres, qui courait aussi vite qu'il pouvait, en regardant prudemment derrière lui à chaque instant, comme si quelqu'un le poursuivait. Nos pauvres domestiques, en le voyant, furent terrifiés, et se courbèrent devant lui

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en touchant la terre de leur front. Mon compagnon, avec la curiosité de l'Européen, l'appela et lui fit signe de venir, comme s'il avait quelque importante communication h lui l'aire; mais ces actes de civilité, au lieu de produire l'eflet désiré, accélérèrent sa fuite, et la rapidité dangereuse de la descente empêcha mon compagnon curieux de le suivre. Nous eûmes donc recours à notre lunette d'approche, qui nous le fit voir dans tous ses détails. C'était un homme fort et puissant ; sa chevelure argentée tombait en désordre sur ses épaules, et sa barbe, également en désordre, sur sa poitrine ; ses yeux étaient vifs et étincelaient de feu; son corps velu était tout frotté de cendres. A peine l'avions-nous contemplé, qu'il se déroba à notre vue. »

Est-ce que ce tableau ne reporte pas votre imagination vers ces descriptions des poèmes indiens qui nous représentent les fakirs prenant racine dans le sol ou se transformant en buissons incultes où les oiseaux viennent faire leurs nids.

Revenons à Lutfullali. Sa vie errante s'est poursuivie jusqu'en 1847, mais la carrière des aventures s'est, comme nous l'avons dit, fermr<' [tour lui de bonne heure. Dès l'âge de vingt ans, tout est fini. Il lui faut mener une vie laborieuse qui laisse peu de place aux surprises. Ce n'est pas sa faute cejjcndant si sa maturité a été aussi peu accidentée et si les soucis de la gêne et de

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la pénurie ont été les soucis qui ont fait blanchir SCS cheveux. Jeune , il avait rêvé gloire militaire et dangers éclatants, et ces préoccupations impatientes le précipitèrent dans l'aventure la plus périlleuse qu'il ait jamais courue. Au commencement de 1818, il entendit parler des guerres qui se faisaient dans le Dekkan, et il résolut de se rendre dans ce pays, La difficulté était de trouver soit une caravane à laquelle il piît se joindre, soit un compagnon quelconque qui voulut faire la route avec lui. Un jour, rôdant dans les rues de la ville d'Ujjain, il aperçut une troupe d'Afghans commandés par un jamadar (lieutenaîit). « En passant, je les saluai selon la coutume des mahométans, fondée sur la tradition du prophète. Le jamadar Mùsà- Kliàn — tel était son nom, comme je l'appris plus tard — me rendit mon salut avec courtoisie et m'invita à m'asseoir et à fumer avec lui, invitation que j'acceptai avec grand plaisir. » Lutfullah ouvrit son cœur, et comme il se montrait ravi d'apprendre que le jamadar partait le lendemain avec sa troupe pour le Dekkan, Mùsà- Khàn lui proposa de s'enrôler, ou plutôt d'entrer (à son service pour tenir les comptes de sa bande. Lutfullah accepta avec empressement. Le lendemain, au point du jour, il sortit secrètement de la demeuie maternelle et alla rejoindre ses non-

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veaux compaanons. La troupe était déjà sur pied; ils s'apprétèreut eu quêhjues minutes, et tous répétèrent la prière suivante, qui est récitée par tous les voyageurs et les guerriers musulmans au moment de partir pour une expédition : « Dieu t'accorde son assistance et une prompte victoire, et te permette de porter de bonnes nouvelles aux vrais croyants I Dieu est le meilleur gardien, et il est le plus clément de ceux qui se montrent cléments. »

Les jours se passent, et l'expédition marche à travers les montag^nes, les précipices, les défilés les plus dangereux. Enfin un soir on aperçoit une vallée profondément cachée entre un rempart de montagnes chevelues et de rochers pleins de broussailles, couverte d'arbres et parsemée de huttes, une sorte de caverne naturelle qu'auraient enviée Ali-Baba et ses quarante voleurs. « Grâce à Dieu, nous sommes arrivés au lieu de notre destination, dit Mùsà-Khàn. » Lutfullah était tombé dans une bande de brigands : les vingtcinq Afg-hans de Mùsà-Khàn n'étaient que vingtcinq mercenaires aux gages d'un chef de voleurs blieels nommé Nadir. On approche de la vallée, et la bande se trouve bientôt entourée d'une troupe soupçonneuse et féroce.. « Qui êtes-vous, dit l'un do ces hommes, vous qui venez vous jeter dans les mains de la mort? — Ne me

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rocoiinais-tu pas, Kaliya? cria Mùsà? » Le Blieel reconnut la voix du Jamadar et s'avança vers nous en criant aux autres : C'est notre Mùsà, et non pas un ennemi. » Cette reconnaissance opérée, Mùsà va présenter ses hommes au chef Nadir, espèce de roi à la fois burlesque et féroce, qu'ils trouvent assis à l'entrée d'une caverne, sur une estrade en bois, enlacée de plantes grimpantes, nu comme ses sujets, les bras chargés de bracelets d'or. (( Mùsà-Khàn, le regardant, le salua et dit : Voici Nadir-Bhai, le bon prince du désert; présentez-lui vos respects. » Le pauvre Lutfullah se trouvait dans la situation de Gil Blas-lorsqu'il est tombé par étourderie dans la bande du capitaine Rolando, Il resta dans cette vallée maudite quatre longs mois, maudissant son imprudence et cherchant un moyen de s'évader sans pouvoir le trouver, lorsqu'un événement terrible et tout à fait à l'orientale vint lui fournir l'occasion qu'il désirait. Les Afghans au service de Nadir avaient un lieis du ])utin; les expéditions avaient été si lucratives, qu'au bout de peu de temps ils se trouvèrent assez riches et manifestèrent l'envie de retourner dans leur pays pour quelques mois. Nadir accorda à Mùsà la grâce que celui-ci demandait au nom de ses Afghans, mais il lui dit (|iril ne les laisserait pas partir sans bnir

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donner, on sonvcnir do lours sorvicos, uno grande foie qni (hirorait Irois jonrs. La foie ont lieu, et voici ce i^ni se })assa à l'anFore du troisième jour.

« Ce matin-là, je me réveillai de meilleure heure que de coutume, et je me rendis à ma fontaine favorite. Après avoir acconiiili les inévitables devoirs d'un bon musulman, je commençai à penser à mon heureux retour dans le monde civihsc. Chose étrange à dire, ces pensées, loin de réjouir mon cœur, le rendaient plus pesant. Je ne savais pourquoi, mais l'aurore de ce matin si désiré, au lieu d'égayer le cœur, semblait assombrie de nuages sinistres. Je ne pris pas garde à ces présages. Toutefois au point du jour je commençai à m'en revenir vers le grand hangar. Comme j'approchais, mes sens furent terrifiés par des cris et des gémissements accompagnés d'un bruit sourd d'instruments tranchants, comme le bruit d'une hache de boucher divisant la chair et les os d'un animal ; puis vinrent des cris de détresse finissant en gémissements. Ici la raison, faisant de nouveau une apparition opportune, m'arrêta court et me força de réfléchir. « Ce sont peut-être les moutons que l'on tue pour notre repas, pensai-je; mais quelle peut être la cause de ces terribles cris? » Pendant que je faisais ce monologue, mes pieds reculaient naturellement au lieu d'avancer, et soudain, à ma grande terreur, qu'est-ce que je vois? un Afghan qui s'enfuyait, la tête saignante et ses vêtements couverts d(; sang. Je courus à lui : « U'i y a-t-il donc, Ibrahim- Khàn? » lui demandai-je. A cette question, il réjion-

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dit : « Nous sommes trahis; tous les Afghans sont assassinés par les Bheels. J'ai perdu trois doigts en voulant parer un coup qui allait me frapper à la tête. Ma blessure n'est pas mortelle, j'ai échappé en simulant la mort. Ne me suivez pas, je puis être rejoint. Courez aussi vite que vous pourrez, si vous voulez sauver votre vie. — Adieu, Ibrahim, lui dis-je, puisse Dieu vous protéger! »

Lutfullali s'enfuit à toutos jambes à travers la plaine et la montagne, sans retourner la tète,- et réussit à regagner la maison maternelle. Il y trouva beaucoup de changements. Son beaupère avait été tué, — justement comme les Afghans par les Bheels,. — par son complice en flibusterie, le frère de sa première femme. Sa mère était atteinte de consomption, et mourut bientôt. Lutfullah, après avoir épuisé ses dernières ressources pour la soigner et la faire ensevelir convenablement, s'engagea comme employé des postes au service de la compagnie. Alors commença pour lui cette existence besoigneuse dont il se plaint sans cesse, et qui aujourd'hui encore le remplit de tristes soucis. L'honnêteté ne réussit guère nulle part, mais moins encore chez les musulmans que partout ailleurs. Lutfullah a été plusieurs fois au service des princes et des nababs de l'Inde: il n'a jamais su en tirer grand'chose, paraît-il. Il manque

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d'agilité, et se débrouille mal au milieu do ces intrigues, qui sont pourtant si familières aux Orientaux. Son histoire, h partir du moment où il entra pour la première fois au service de l'Angleterre jusqu'en 1847, peut se résumer en quelques lignes.

Il a mené une vie de Gil Blas honnête; il a été au service de l'armée anglaise comme secrétaire, comme interprète, comme traducteur. Il a donné aux officiers ang-lais des leçons d'hindoustani et de mahratte, d'arabe et de persan. Il a été plusieurs fois au service des nababs de Surat. A la mort d'un de ces derniers, le eouvernement de l'Inde fit annoncer par l'administration de Bombay que le titre de nabab était . éteint, et que la pension attachée à ce titre était supprimée. Mir-Jafir-Ali, beau-fils du défunt, après avoir vainement réclamé auprès du gouvernement de l'Inde, résolut d'aller à Londres demander réparation, et LutfuUah l'accompagna en qualité de secrétaire et d'interprète. Ce voyage se fit en 1844. Depuis cette époque, LutfuUah, qui avait été déjà marié une fois et qui ne paraît pas avoir été enchanté du caractère de sa femme, a épousé en secondes noces la fille du dernier nabab de Surat; mais ce mariage princier ne semble pas l'avoir délivré de ses embarras pécuniaires. « Cette danu' m'a

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donné quatre enfants, trois filles et un garçon. Que Dieu les bénisse tous! Mes soucis domestiques sont maintenant fort aggravés. Je suis avancé en âge, et mon revenu n'est pas assez fort pour couvrir les dépenses d'une nombreuse famille; néanmoins je me résigne à la volonté de l'Etre omniscient dont le pouvoir tout-puissant crée d'abord la nourriture, ensuite les créatures destinées à en vivre. Amen. » Il est impossible d'être de meilleure composition avec l'Etre des êtres, c|ui a fait pour Lulfullali tout le contraire de ce qu'il a fait d'après son dire pour le monde en général, puisqu'il lui a donné les créatures avant la noufriture destinée à les alimenter. Cette misérable question d'argent le tourmente tellement que nous soupçonnons presque Lutfullali d'avoir écrit ses mémoires pour grossir un peu, s'il était possible, le chiffre de son revenu. Si cette supposition, sur laquelle M. Eastwick, son éditeur, pourrait seul nous renseigner, était vraie, Lutfullali se trouverait transformé en auteur à Yew'opéenne, et ce serait là le seul gain qu'il aurait tiré de sa longue fréqueidation des Occiflentaux.

Lutfullali n'a pas beaucoup profité, en effet, de la société des officiers anglais et des agents de la compagnie; soit que le souci de ses affaires le préoccupe trop vivement et l'empêche de voir

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aiitoiii' (le lui, soit que son cerveau se refuse à coinpreudrc» des caractères et des idi'-es avec lesquels il n'a pas été familiarisé |>ar l'éducation, il ne saisit rien de rAngletcrre ni du caractère ani^lais. Un jour il essaie de détouruer un de ses maîtres anglais, le capitaine Eastwick, malade et fatigué, de se rendre à un poste périlleux pour sa santé; celui-ci lui répond qu'il est bien inutile de vivre, lors(|ue notre vie n'est plus d'aucune utilité à nos semblables. LutfuUali enregistre ce mot héroïque sans avoir l'air de le comprendre. Ce qui le touche le plus chez les agents de la compag-nie en Angleterre et dans l'Inde, c'est leur extrême politesse. Il remarque avec étonnemcnt qu'en Angleterre ce sont les plus puissants qui sont les plus polis. Si son intelligence n'a pas gagné graud'cliose à cette fré(juentation des Européens, sa vie en revanche y a perdu en imprévu. A partir du joui- où il est entré au service de la compagnie, il ne lui arrive plus rien. Une agitation monotone le pousse de ville en ville et de province en province, sans lui laisser le loisir de voir et sans lui apporter ce qui fait le charme de l'agitation, les fortunes du hasard. Le destin lui-même, au(]U(d il est si soumis, seml)le le (bnlaigncr.

Je cherche à résumer les impressions que laisse eu TUiii la lecture des mémoires de cet honnête

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musulman, et jo ne trouve pas de meilleure image de cette peinture do l'Orient qu'une certaine description contenue dans le livro même. Lutfullali eut un jour ù Surat la fantaisie de visiter le cimetière des Guèbres, fantaisie dangereuse, car le cimetière est toujours gardé par un prêtre, surveillant jaloux de la pourriture confiée à ses soins et qui peut frapper de mort le curieux indiscret. Lutfullali ne recula pas devant le danger et se rendit au cimetière, audessus duquel planaient des bandes de vautours au cou chauve. Il grimpa sur le mur et put satisfaire ses yeux ; des cadavres à demi rong-és, des lambeaux , de chair mêlés à des lambeaux de linceul, s'étalaient à ciel ouvert et empestaient librement l'air de leurs miasmes. Un léger bruit que fit Lutfullali éveilla le gardien du cimetière; mais ce gardien, loin d'être terrible, était un pauvre vieillard édenté, à demi aveugle, courbé par l'âge, qui se mit à courir au hasard, comme un hibou ébloui par la lumière, en lançant pour tout projectile aux indiscrets d'inoffensives insultes. Ce cimetière, où des cadavres pourrissent à l'air libre, ces vautours silencieux qui planent au-dessus, ce vieux gardien impotent et grotesque, c'est bien la hdèle image de l'Orient, jadis foyer de lumii-res, aujourd'hui foyer pestilentiel. Depuis

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dos sièclt's pourrissi'iit là Idutos los grandes conroptioiis (jui ont été Ihonnenr do l'homnio, toutes les formes et tous les symboles dont une humanité jeune, imaginative et sensuelle s'aida pour exprimer ses in({uiéludes morales, et s'oxpli(juer à elle-même les désirs infinis qui la tourmentaient. Depuis longtemps, la vie qui animait ces formes et ces symboles s'est évanouie, mais leurs squelettes sont toujours là, qui se désagrègent lentement et qui font, par leurs miasmes, le désert autour d'eux. La dissolution est lento et durera encore longtemps, car des siècles et des siècles de civilisation, car los débris de vingt empires et los symboles de dix religions succossivomont puissantes sont entassés là, en attendant que la mort ait achevé de les reprendre pièce à pièce. Ce spectacle do dissolution est profondément triste et plus émouvant que toutes les plaintes des poètes sur le sort des villes détruites et des générations disparues :

Grandiaque elTossis mirabilur ossa sepulchris.

Mais cette dissolution, est irrésistiljlc, (juimpio lento, nécessaire, quoique triste, et nous devons nous félioilor loulos los fois (jiriin événement imprévu vient on hâter la marche et avancer

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ainsi le jour où ce berceau du genre humain cessera d'être le cimetière des civilisations antérieures, et sera rendu de nouveau à la vie et à la nature. Là est la justification morale de la politique européenne, qui aide à l'accomplissement de ce travail de destruction et abrège la durée d'abus et de superstitions que l'inertie orientale laisserait croupir des siècles.

Novembre 1857.

LE

LE

Le pittoresque s'en va, gémissent cà Tenvi les dilettanti, les touristes, les partisans de Fart pour l'art et les amateurs de curiosités. Plus la moindre petite monstruosité à contempler, plus de fétiches bizarres, de superstitions cruelles, de costumes extravagants! Une teinte uniforme s'étend sur l'univers entier. Oui, le pittoresque s'en va, et si sa disparition peut donner lieu à bien des regrets légitimes, elle peut également donner aux âmes morales bien des sujets d'honnête satisfaction. Il ne s'agit que de s'entendre.

Jadis le monde était plein d'originalité, et les brigands eux-mêmes étaient des êtres fort romanesques. Le flibustier d'autrefois, l'homme en quête d'émotions violentes, qui montait un navire et courait les mers plutôt encore pour

chercher des aventures que pour faire fortune, l'homme qui sacrifiait non seulement les préjugés humains, mais même les idées les plus élémentaires de la morale, à l'accomplissement de ses fantaisies, qui se moquait d'être criminel, pourvu qu'il fût héroïque, et qui semblait croire que le courage lave toutes les fautes, ce personnage n'existe plus. C'en est fait de l'écumeur de mer et du pirate, et. cette disparition n'est certes pas fort regrettable. Le brigand poétique et chevaleresque, protecteur du pauvre, redresseur de torts — le galant Cartouche, le sentimental Schinderhannes — a également disparu. Le crime a perdu son aristocratie et végète, comme la société elle-même, en pleine démocratie. Les brigands ont de nos jours des allures fort peu poétiques, et n'ont point les goûts des dandies, Ils sont peu aventureux d'ailleurs, aiment le repos, travaillent en ville, et ne courent ni les bois ni les grandes routes. Tout s'en va, hélas! et le chevalier d'industrie lui-même, le coquin, n'est plus ce qu'il était autrefois. Où êtes-vous, escrocs du dernier siècle? ô Casanova ! ô Cagliostro ! ô Morande ! hommes de tant de ressources, vous qui aviez élevé la friponnerie à la hauteur d'un art! Et vos dupes elles-mêmes, où sontelles? Où sont le sénateur Bragadini, la marquise d'Urfé, le cardinal do Rohan? On aurait

poiiio à coup sur à eu trouve»!' aujourd'hui do celte am|deur. Allons, tout s'est abaissé; il faut en prendre son parti.

Jadis aussi il existait dos nations entières qui étaient fort pittoresques, — la Turquie, l'Inde, la Chine. Le Turc était un être bien bizarre avec son turban, ses pantalons flottants, ses pipes et son harem; mais le sultan Mahmoud est venu, et tout cela a disparu. L'Inde est finie à jamais; les veuves ne se brûlent plus aux funérailles de leurs époux, car il y a déjà près de vingt ans que le dernier bûcher a été allumé. On n'y sacrifie plus même secrètement de victimes humaines aux idoles à deux tètes et à dix bras ; le dieu Jaggernaut n'y trouve plus de martyrs; la protestante Angleterre a trouvé bon de mettre fin à ces excès de pittoresque et de couleur locale. Il restait deux pays fermés et inaccessibles — la Chine et le Japon — et la civilisation, sans pitié et sans honte, s'est attribué le droit d'y pénétrer par la force et par la ruse. Il est fini, ce monde oriental, jadis foyer de lumières, depuis des siècles foyer pestilentiel, antique réceptacle des vieilleries sanglantes, des superstitions homicides, de la fainéantise philosophique, de la lâcheté machiavélique. L'empire de l'activité libre étreint et enserre de toutes parts l'empire du fatalisme. Il disparaît d'heure en

heure, ce monde liomblement poétique, dernière ressource des arts qui n'ont plus rien à faire, et pays de prédilection des esprits qui n'ont rien à dire. Puisse-t-il ne jamais plus revivre, et puissent ses populaces, qui se comptent par millions, s'élever à une civilisation qui ne semble point faite pour elles! C'est le seul vœu que nous puissions raisonnablement et charitablement former pour le monde des pagodes et des mosquées, des dragons volants et des peintures sans perspective, dont la perte ne nous causera aucun regret. Le dernier droit que ce vieil Orient ait à faire valoir, c'est le droit à un musée dans lequel on conservera des échantillons de son habileté puérile, de ses splendides enfantillages et de ses luxueuses sénilités. Qu'on le lui accorde, et qu'il ne soit plus question de lui !

Il y a bien encore le monde des sauvages, les Peaux-Rouges d'Amérique, les naturels de l'Australie ; mais ces excentriques enfants de la nature sont soumis à la domination de la plus réaliste et de la moins sentimentale des races. Les Anglo-Saxons refoulent de plus en plus dans des déserts, qui bientcM n'existeront même plus, ces débris de races enfantines ou décrépites. Avec le désert, qui se rétrécit de jour en jour et se transforme en terres labourables et en

prairies, s'évanouira sou lial)itaul nahirel. le sauvage. Ils ne sont plus, les Irnips où les aventureux eolous français chassaient la bètc fauve avec l'enfant des bois du Canada ou des savanes de la Louisiane. La race moins sociable d'oryueilleux marchands qui s'est ('tablie sur le continent américain, de la IS'ouvelle-Écosse aux frontières du Mexique, repousse cette ft'aternisatioii indulgente et étourdie avec une race inférieure. Elle n'a pas plus d'égards pour le sauvage que pour le désert. Ses lois et ses mœurs le rejettent, sa religion le condamne, ses aventuriers le traquent et le tucnl. Encore un deuil à porter pour les amis du pittoresque, et ce no sera point le dernier!

Rien de tout cela n'est bien regrettable. Les pleurnicheries artistiques n'ont jamais excité beaucoup nos sympathies. Le monde ne perd rien eu perdant tous ces débris monstrueux de civilisations décrépites ou de races condamnées. Il y a plus, ce n'est que de notre temps qu'on s'est avisé de trouver ces excentricités humaines nécessaires aux arts et à la poésie ; ce n'est (|ue de nos jours que les peintres et les poètes se sont tournés vers TOrient et l'Afrique, et qu'ils se sont mis à regretter la perle de toutes les anomalies malfaisantes de ces vieilles civilisations. Est-ce que les arts ont jamais été autre chose que Fex-

pression de la vie nationale des divers peuples et des sentiments universels de l'humanité? Les grands poètes d'autrefois ont-ils jamais songé à l'Orient ou à l'Afrique? Ces pays lointains et inconnus étaient-ils pour eux autre chose qu'une terre vague et flottante, pleine de fantômes et de rêves? Qu'exprimèrent les peintres italiens, sinon la vie idéale de l'Italie? Qu'exprimèrent les peintres espagnols, sinon le fanatisme catholique? Qu'exprimèrent ceux de la Hollande, sinon la vie de famille et les sentiments protestants? Ils n'attachaient aucun prix à des mœurs qui n'étaient pas les leurs, et ne cherchaient pas à comprendre des sentiments qui ne faisaient pas hattre leurs cœurs. Les horizons de l'Italie, les paysages de l'Angleterre, les ménages de la Hollande leur suffisaient. Ils se croyaient poétiques et pittoresques eux-mêmes, ils n'allaient pas chercher la poésie dans quelque fcKjuir stupide, dans quelque sachent radoteur, dans quelque négresse difforme, ou dans quelque derviche abruti. Ils n'auraient point donné leurs femmes pour toutes les Circassiennes du sérail, et leurs enfants leur semblaient plus beaux que les petits singes malpropres qui font l'espoir de la race mongolique. Encore une fois, ce n'est que de nos jours que cette préoccupation du pittoresque, cherclié en dehors de la vie nationale, a hanté

les cervoaux des artistes et des poètes. On me dit ({iio les arts disparaîtront, si toutes ces anomalies disparaissent. Je n'en sais rien; mais s'il fant, pour fournir des sujets à des tableaux (|ui ne me rappellent aucun paysage connu et chéri, ou à des poésies qui ne me disent rien de ma vie et de celle des compatriotes auxquels je serre la main chaque jour, conserver précieusement la phalange de laideurs iiKirales que nous avons passées en revue ; s'il faut encore engendrer des pirates, produire des voleurs de grands chemins et admirer des Peaux-Rouges, nous souhaitons aux arts un bon voyage, et nous les verrons partir sans regret.

L'opinion que nous émettons peut sembler excentrique, et surtout de notre part. Nous nous sommes plaint maintes fois de la teinte d'uniformité qui se répandait sur le monde, et nous nous en plaignons encore. Oui, le monde devient ennuyeux ; mais ce ne sont pas les civilisations monstrueuses et les anomalies sociales qui peuvent le rendre plus gai. Le monde devient ennuveux, parce que Tàme humaine s'est affaiblie. Le vrai pittoresque, la véritable originalité résident dans l'àme et dans le caractère. Nous pourrions être très poétiques , même avec nos habits noirs, si nous avions plus de ressources morales. Le dernier- pays qui ait eu une

civilisation sui generis^ l'Angieterre, l'a prouvé. Au premier aspect , rien n'est moins original que l'Anglais proprement vêtu , fraicliement rasé, gauche de manières, taciturne et silencieux. Et pourtant ce pays de la respectabilité et du canti de l'iiabit noir et des mentons dénudés, a produit plus d'individualités hors ligne, que tous les autres pays de l'Europe depuis cent cinquante ans. Pour ma part, je ne vois pas, dans l'histoire de notre siècle et du précédent, d'hommes plus originaux que John Wesley , qu'Edmond Burke, que lord Clive, que Warren Hastings, que Wilberforce, que Cobbett, que lord Byron. Je ne crois pas qu'il y ait eu rien de plus curieux, de plus intéressant, de plus émouvant, que les péripéties des sectes de l'Angleterre, de ses entreprises coloniales, de son commerce et de son industrie. Ses marchands eux-mêmes sont des personnages singuliers. L'Angieterre a prouvé que l'originalité pouvait très bien se rencontrer dans riionnêteté, la vertu et le dévouement au devoir; que l'esprit d'aventure, avec toute sa dramatique poésie, ne se rencontrait pas seulement chez les pirates et les voleurs de grand chemin, et, comme le reconnaissait lord Byron lui-même (ce père de toutes nos admirations dépravées), qu'une Hotte ])ieii commandée, un commerce immense et actif, entre-

tenu par des inslitutions de crédit, des I)illels de banque et des valeurs fictives, sont plus poétiques que le canot du sauvage et Téclianiie en nature des sociétés barbares. C'est un mérite qui est tout à fait pro])re à l'Angleterre, et qu'on ne saurait assez lui reconnaître, car elle a constaté ainsi que nous ne sommes pas aussi désbérités que nous paraissons l'être, et que, si nous le voulions, nous pourrions, sans tomber dans l'admiration des monstruosités, échapper à ce réseau de vulgarités qui nous enserre de toutes parts, et chaque jour davantage.

Les aventures du capitaine Théodore Canot sont certainement très amusantes, et néanmoins les pensées que nous venons d'exposer n'ont cessé de nous tourmenter pendant toute notre lecture et de nous gâter une partie du plaisir qu'elles nous procuraient. Bon gré, mal gré, la conscience proteste. Le métier de marchand d'esclaves est certes très aventureux, les mœurs de ces populations nègres — Mandingues ou Foullahs — sont fort divertissantes, et paraîtront telles, nous l'espérons. Et cependant tout ce grotesque ne réussit qu'à nous inspirer la plus profonde tristesse. Les trafiquants sont gens fort curieux pour le moraliste; il est impossible d'arriver à plus de sans-façon dans la cruauté, à plus de sans-g-ène dans l'immoralité. Il est évident que

jamais les remords ne les tourmenteront et ne les ont tourmentés, et qu'ils accomplissent leurs crimes plaisants avec une parfaite sécurité de conscience. La population dont ils abusent est extrêmement comique. Le vice , le crime , les Las instincts de l'humanité, qui sont partout des choses fort laides à contempler, prennent chez elle les formes les plus bouffonnes : la promiscuité , le vol , le meurtre , gambadent à la manière des singes, font des grimaces et tirent la langue comme des enfants mal élevés. Oppresseurs et opprimés sont également dépourvus do tout sentiment moral. Les oppresseurs n'ont jamais songé à leur infamie ; les opprimés n'ont jamais songé à mettre en question la légitimité des abus dont ils souffrent. On ne rencontre jamais, ni chez les uns, ni chez les autres, une velléité ou un commencement de réflexion. Le monde de l'âme est parfaitement voilé, et ne laisse tomber aucun de ses rayons sur ces horribles populations. N'y a-t-il pas là de quoi motiver bien des tristesses? Lire trois cents pages très compactes, où n'apparaît aucun des sentiments humains, trois cents pages gonflées do descriptions , de détails , de tableaux qui pourraient facilement trouver leur place dans un iiviT' d'histoire naturelle, — quel supplice et quelle horreur! Je ne sais qui a dit qu'il donne-

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rail un brevet de mauvais cœur à celui qui no lirait huile sa vie que des parodies, et le mol est profoiulémeut juste. Nous aussi , nous donnerions un brevet du même genre à celui qui nous dirait t\n"i\ a pu lire sans tristesse les borreurs bouffonnes et les divertissantes immoralités dont ce livre est rempli.

Ces superstitions, ces fétiches, cette exploitatioUj bien réelle cette fois, de riiomme par l'homme, peuvent être très pittoresques; mais nous sacrifierions de bon cœur tous les tableaux, toutes les poésies, tous les romans que ce pittoresque a enfantés et enfantera pour qu'il n'existât pas. Il n'est pas gai de contempler la scandaleuse et navrante infériorité de tout un tiers de la race humaine, non plus que l'abus de la supériorité chez la race dominatrice et civilisée. Oh! quand donc auront disparu de la surface du globe ces turpitudes si pleines de couleurs et ces contrastes qui prêtent tant à l'image ! Ce jour-là, tous les honnêtes esprits pourront entonner le cantique de Siméon.

Les aventures du capitaine Canot sont l'œuvre d'un Américain du sud, M. Brantz Mayer, qui a naguère exercé des fonctions diplomatiques à Mexico. Dans une préface adressée à un littérateur yankee célèbre, iS'athaniel Parker Willis, l'auteur prétend n'avoir fait que mettre en ordre

les confessions du trafiquant cresciaves, sans y avoir ajouté ni retranché. La préface est pleine de demi-intentions de philanthropie; mais quelle est l'opinion de l'auteur sur l'esclavage et l'avenir de la race noire? Il est assez difficile de la découvrir. La race noire est-elle, par elle-même, susceptible d'arriver à la civilisation? Le mahométisme, qui presse l'Afrique et au nord et au sud, est-il capable de faire disparaître cette antique servitude, qui date des premiers âges du monde? L'auteur ne répond pas à ces questions, les esquive en citoyen qu'il est des Etats à esclaves, et insiste particulièrement sur les colonies de noirs libres dont l'établissement de -Libéria a donné le modèle. Il faudrait en conclure alors que les nègres n'arriveront à la civilisation que par l'esclavage, qu'en un mot ils no sont susceptibles du développement moral nécessaire aux sociétés civilisées qu'après avoir passé sous la domination du planteur et le fouet de Voverseer.

C'est, en effet, un problème intéressant que celui de rechercher si la race noire est susceptible d'arriver à la civilisation, et quels moyens peuvent l'y conduire. Le mahométisme est certainement un grand progrès sur le fétichisme, mais on peut douter qu'il puisse jamais élever la race nègre au degré de civilisation auquel il a éh'vé la race sémiti(|U('. Le mahométisme est

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trop complaisanl aux iiislincls charnels si domiiiaiils clu'z la vdcv iioiii'; il nv les contrcdil |)as, il ne leur fait })as violt-nce. Les roitelets nègres peuvent sans scnipule continuer à faire des guerres cruelles et à vendre leurs sujets aux Européens et aux Américains sans violer aucun des préceptes du Koran. Les idées du maliomélisme sur l'esclavage et sur les femmes peuvent très parfaitement s'accorder avec la traite et la grossière promiscuité afi'icaine. La civilisation mahométane, qui est déjà énervante pour des races sensuelles, mais intelligentes, peut être désastreuse pour une race plus sensuelle encore que les races sémitiques, et qui n'a pas l'intellig"ence et l'élévation d'àme de ces dernières. Le nègre n'a que des instincts, et ces instincts sont tellement près de l'animalité, qu'ils demandent absolument à être combattus. Il est donc évident que la civilisation afi'icaine. si jamais elle existe, ne pourra être que le produit de la force et de la violence. Cette question se présente avec ces deux alternatives : ou la civilisation africaine sera l'œuvre de la race caucasique, et alors elle sera le lent produit de l'esclavage, — ou elle sortira de l'Afrique elle-même, et alors il faut admettre l'hypothèse duii Pierre le Grand chamilique qui fera pour sa race ce que l'illustre tsar a fait pour la Russie. Ce ne serait pas trop de

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l'énergie indomptable , de la force physique étonnante, de l'esprit de justice, de la barbare grandeur d'âme, du dévouement cruel du géant russe, pour faire quelque chose de ces tribus éparses sur le sol africain. Il est trop probable que ce tsar nègre se fera longtemps attendre; mais ce n'est que par un tel homme et les moyens énergiques dont il se servirait que l'Afrique peut cesser d'être une terre muette et un scandale dans l'univers. Cependant, ainsi qu'on le verra, on ne peut nier, dans une certaine mesure, l'heureuse influence du maliométisme sur ces populations.

Le capitaine Théodore Canot * naquit, dans les premières années du siècle , d'un père français employé dans les armées de Napoléon et d'une mère italienne. Avec un peu de bonne volonté, on pourrait retrouver dans son caractère les qualités et les vices des deux peuples. Il est dégourdi comme un Français- et possède ce laisser-aller, cette légèreté dans l'immoralité qui caractérise notre nation. En même temps, et comme contraste, il possède ce fonds inné d'humanité et d'honnêteté qui nous distingue aussi, et qui a fait dire très bien par

1. Pseudonyme transparent sous lequel nombre de nos lecteurs retrouveront aisément le nom véritable de ce spirituel trafiquant en denrées buniaines, tant il est peu dissimulé.

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Diu'los quo le Français était lo seul homme dûiit l'esprit put être corrompu sans que le cœur fût atteint. Il a fait la traite, mais sans essayer de se convaincre qu'il faisait un acte indifférent : il sait parfaitement qu'il se rend coupable, et ne s'excuse pas le moins du monde en bâtissant des théories sur l'infériorité de la race nègre et la suj)ériorilé de la race caucasique , comme l'aurait fait un Américain ou un Anglais. Il ne se laisse pas non plus aller aux vices de la profession qu'il a embrassée ; l'habitude et le spectacle fréquent de scènes odieuses et de marchés infâmes n'ont pas endurci son cœur. Il n'est devenu ni rapace, ni avare, ni cruel, comme un Espagnol le serait devenu à sa place. Sauf une certaine dose de sensualité italienne, le Français domine en lui, et nous le félicitons de son humanité et de sa moralité relatives. Elles lui font honneur, et font en même temps honneur à notre nation.

Tout jeune, il fit connaissance avec la mer, visita l'Italie, l'Espagne et les États-Unis, eut par le plus grand des hasards une entrevue avec lord Byron, vécut à Paris de la vie de bohème, et partit de la capitale du plaisir ruiné par la roulette et le Palais-Royal, en laissant à son hôtelier une malle vide en payement. Après quelques voyages insignifiants, il fit voile

pour La Havane, où rallondait la première des aventures sérieuses do sa vie. Presque en vue de Cuba, le vaisseau qu'il montait fut attaqué par des pirates ; un terrible combat se livra pendant la nuit sur le pont, et notre jeune héros, pour échapper au massacre, se jeta à l'eau et gagna péniblement le rivage. Au point du jour, il monta sur un arbre, et de là put contempler le navire vaincu et mutilé, que les pirates débarrassaient activement de sa cargaison. Cependant, réduit à se cacher, obligé de se couvrir de sable pour échapper aux insectes, il était en danger de mourir de faim, si le hasard, plus prudent que lui, Jie l'avait pas remis aux mains des brigands auxquels il essayait de se dérober. Un de ces chiens énormes dont les Espagnols se servaient naguère pour faire la chasse aux Indiens , et dont les planteurs se servent encore pour faire la chasse aux esclaves, vint, en bondissant et grognant, tomber près du jeune aventurier, qui n'eut que le temps de grimper à un arbre pour échapper à ses griffes et à ses dents redoutables. Théodore Canot lit contre fortune bon cœur, se rendit, et suivit les pirates dans leur demeure.

La société des pirates était divisée en deux bandes, sous le commandement de deux chefs distincts, et dans l'un de ces chefs Théodore'

Canot trouva un protecteur. Ce bienveillant pirate, que la bande nommait don Rafaël, Français d'origine, qui avait fait la guerre de l'indépendance mexicaine avec un oncle de Canot, et que l'ingratitude du Mexique avait contraint au métier de brigand, sauva le jeune Théodore d'une mort certaine en le réclamant comme son neveu. Il avait cru reconnaître sur le visage du jeune homme les traits de son vieux compagnon en condottiérisme, et s'était intéressé à lui. Les pirates consentirent à garder parmi eux le neveu improvisé de don Rafaël Mesclet, et relevèrent à la dignité d'aide-marmiton du chef de cuisine Gallegos, bon cuisinier, solide pirate et parfait coquin. Théodore vécut quelque temps avec les bandits, non sans péril, malgré ses pacifiques fonctions de marmiton, car il lui fallait veiller sur Gallegos et tenir toujours la main sur son cuchillo (petit poignard). Plusieurs fois il faillit être sa victime; mais enfin Gallegos, dénoncé par lui comme voleur des biens de la communauté, subit un supplice terrible. Il fut condamné à être enchaîné à un arbre et abandonné à l'action des éléments, jusqu'à ce que la mort s'ensuivît. « Je demandai que la sentence fût adoucie, mais on se moqua de ma pitié enfantine, et on m'ordonna de retourner au rancho. La sentence fut exécutée, et le malheureux fut

abandonné à sa terrible destinée. Un des pirates, par compassion, déposa à portée de sa main plusieurs bouteilles de gin, soit pour égayer ses derniers instants, soit pour le rendre insensible ; mais sa fin fut rapide. Le lendemain, l'bomme de garde le trouva mort, avec six bouteilles vides ^ à ses côtés. Ou refusa la sépulture à ses restes, et on laissa pourrir au soleil son corps, rongé par les insectes eng-endrés par sa propre putréfaction. » Telles étaient les mœurs des pirates entre les mains desquels Théodore Canot était tombé. Du reste, excellente cuisine, vie joyeuse, noces et festins, aventures émouvantes, bonnes prises, rien ne manquait de ce qui peut faire ag-réablement passer le temps à un désœuvré sans scrupules, rien, si ce n'est la crainte permanente de la justice internationale et de la potence.

Enfin don Rafaël mit un jour dans la main de Théodore cent ving-t-cinq dollars. « Prenez cet argent, lui dit-il; il n'a pas été acquis au prix du sang. Allez à Regia; je vous ai recommandé à un ami; faites fortune, et que Dieu vous aide ! » Théodore partit avec empressement, et, en sortant de la compagnie des pirates, alla presque immédiatement s'embarquer sur un navire négrier qui faisait voile pour la côte d'Afrique, où il arriva malgré la révolte d'une partie de son équipage. Aussitôt après son dé-

barquemont. Canot se rendit à la résidence d'un trali(|iiant d'esclaves et autres denrées africaines, dont le vrai nom était M. Ormond, mais que les naturels du pays désignaient sous celui de ^Mongo-Jolin,

M. Ormond ou ^longo-John devait le jour à l'accouplement d'un riche marchand d'esclaves de Liverpool et de la iiUe d'un chef nègre des bords du Rio-Pongo. Son père, qui adorait ce rejeton de ses amours africaines, l'avait fait élever avec soin en Angleterre. Après la mort de ce père, le jeune Ormond, laissé sans fortune en Europe, était revenu en Afrique revendiquer ses propriétés, dont il prit possession sans difficultés et où il s'établit. Son influence devint bientôt toute-puissante, et il acquit le titre de mongo ou chef de la rivière. En peu d'années, Ormond devint non seulement un riche marchand, mais un mongo très populaire parmi les tribus foullahs et mandingues. Les petits chefs dont le territoire bordait la mer lui donnaient le titre de roi, et, connaissant ses goûts mormoniques, avaient soin de fournir à son harem leurs plus belles filles, comme le gage le plus précieux de leur amitié et de leur fidélité. A l'époque oii Théodore Canot le visita, Ormond était engourdi par la sensualité et la prospérité ; il était devenu si voluptueux, qu'il ne pouvait se résoudre à

faire ses comptes ni souffrir qu'on lui en parlât. Sa riche maison était au pillag^e, et il se laissait voler avec une parfaite insouciance. Il vivait, au sein de sa luxueuse demeure, plongé dans un assoupissement intellectuel que rien ne venait troubler, tout semblable à une voluptueuse bête fauve blottie dans une tanière choisie, tapissée de mousse fraîche et ornée de fleurs éclatantes. La volupté et la richesse n'avaient point engendré chez lui l'insolence du nabab indien ou la férocité froide et despotique du chef asiatique opulent; elles avaient engendré cette chose qui semble plus particulièrement propre à l'Afrique, la bestialité, et cette espèce d'hébétement crapuleux qui suit l'abus des plaisirs purement physiques. Tel était Mongo-John, le plus riche marchand de Bangalang, premier échantillon des mœurs africaines offert aux regards de Théodore Canot, qui put l'étudier tout à loisir, car il entra immédiatement dans sa maison en qualité de secrétaire et de commis.

Mongo-John reçut Théodore avec toute la politesse d'une brute, l'invita à dîner, h boire et à visiter son harem ; mais les nombreuses bouteilles vidées ne permirent pas au mongo de pousser la politesse jusqu'au bout : il s'endormit avant la fm du repas, et Canot profita de ce sommeil pour visiter seul le harem. Il essaya

(liscrôlemoiiL do contempler sans être surpris le troupeau bigarré de négresses, de mulâtresses et de quarteronnes qui composaient le sérail d'Ormond. Une jeune mulâtresse coquettement coiffée d'un turban,, et qui, ainsi que l'apprit plus tard Canot, occupait le numéro deux dans les affections d'Ormond, aperçut le curieux et le désigna à ses compagnes. Celles-ci aussitôt se levèrent, s'élancèrent vers lui avec l'agilité de jeunes singes et se mirent à parler toutes à la fois comme une bande de perruches. Désireuses sans doute de souhaiter la bienvenue à l'étranger, elles exécutèrent devant lui leurs danses nationales au son du tam-tam. Canot, échauffé par le vin et étourdi peut-être aussi par la bizarrerie de ce spectacle, voulut rendre à ces dames politesse pour politesse. Saisissant la plus jolie de toutes les négresses et semi-négresses qui égayaient ses regards, il l'entraîna dans une valse qui se termina, à sa honte et à celle du sérail tout entier, par l'apparition du mongo, que le bruit des rires et do l'éclatante musique du tam-tam avait réveillé. « Par Jupiter! don Théodore, s'écria-t-il, vous flairez les cotillons aussi bien qu'un limier un esclave fugitif! Il n'y a pas do mal à danser, seulement j'espère qu'une autre fois vous vous livrerez à ce plaisir d'une façon moins bruvante. » Tels furent les

joyeux débuts de Canot dans la vie africaine.

Théodore ne tarda pas à voir qu'il devait se débarrasser au plus vite du très petit bagage d'idées européennes qu'il avait apporté avec lui. Certes la vie qu'il avait menée jusqu'alors, son séjour chez les pirates, avaient dû fortement entamer les quelques principes de moralité qu'il pouvait posséder; cependant il lui en restait encore trop. Ainsi il était persuadé qu'il était mal de s'approprier le bien d'autrui, et qu'un commis devait veiller aux intérêts du maître qui le payait : il s'aperçut bientôt que ces étranges notions de morale scrupuleuse ne serviraient qu'à le faire tuer ou chasser, ou l'empêcheraient de profiter des avantages de la société africaine. Quelque temps après son entrée en fonctions, la vieille surintendante du sérail d'Ormond, Unga Golah, vint trouver Canot et lui demanda par signes la clef de l'appartement où étaient entassées les étoffes. Canot la lui remit sans défiance et ne comprit les motifs de sa demande que lorsqu'il vit la vieille femme s'emparer de plusieurs mesures de calicot. La fureur de la négresse ne connut plus de bornes lorsque le secrétaire lui eut fait entendre qu'elle devait aller trouver le mongo lui-même. Elle se retira en murmurant des paroles que Canot ne

put comprendre, mais qui contenaient certainement dépouvantables menaces. C('pendaiit le secrétaire, poussant riioimèteté jusqu'au l)out, alla confier au mongo la conduite de la vieilli' négresse. L'insouciant Ormond se moqua de lui. A dater de ce jour, (!lanot n'eut garde d'empêcher la vieille de voler tout à son aise, surtout lorsqu'il eut appris de la belle Esther (une quarteronne qui s'était sentie prise pour lui d'une tendre svmpatliie) que la vieille avait juré de lui faire connaître le goût de la cuisine de Bangalang-. Canot, craignant pour sa vie, s'empressa de se faire une amie d'Unga Golali, qui, en retour, lui permit de communiquer tout à son aise avec la belle quarteronne, dont notre héros parle avec tendresse, mais presque en roug-issant. On dirait qu'il n'ose avouer l'amour qu'il a porté à cette Africaine, et qu'il hésite cependant à traiter cette aventure comme une affaire de pure sensualité. Excellent capitaine Canot! ce respect humain est un dernier reste de vos scrupules européens, et ce n'est pas le plus honorable. Pourquoi vouloir nous faire croire que, dans les caresses échangées entre vous et la quarteronne, il y avait de votre part plus de reconnaissance que de passion? Capitaine Canot, liomme dépourvu de préjugés, à quoi bon cette hypocrisie européenne, et pourquoi rougir d'avoir aimé

une quarteronne comme un dandy parisien soupçonné d'aimer une g-risette?

Puisque nous en sommes sur ce chapitre du beau sexe, disons en passant quelques mots sur la manière dont les Africaias comprennent la jalousie et les sentiments amoureux. Hélas! le bouffon, riiorrible, l'obscène, dominent dans cette passion comme dans toutes les autres et lui impriment une forme repoussante et bestiale. Le capitaine Canot vit un jour une Éthiopienne jeter au feu son enfant, parce que son maître et seigneur préférait l'enfant d'une autre épouse. Lorsqu'Ormond faisait à son sérail des distributions de colliers, de bracelets et d'autres brimborions aimés des filles de Gham comme des filles de Japhet, le désordre était à son comble : chacune se croyait lésée. « J'étais un jour dans le magasin avec Ormond, dit Canot, lorsqu'une des femmes entra furieuse, s'approcha de son maître et brisa h ses pieds un miroir qui venait de lui être donné. Elle en voulait un plus large, les miroirs qui avaient été donnés à ses compagnes étant d'un demi-pouce plus grands que le sien. Lorsque Ormond était à jeun, il avait assez de force et d'orgueil pour ne pas se laisser molester par ses femmes. Il se tourna donc tranquillement vers la virago et lui ordonna de sortir du magasin; mais la belle dame n'était

pas assez timide pour se laisser apaiser ainsi, « Ah ! cria la mégère en arrachant le mouchoir qui lui couvrait le sein et en se dépouillant successivement de tous ses vêtements, ali! mongo, suis-je donc assez laide pour mériter un pareil traitement, et ne suis-jc pas digne d'avoir un miroir semblable à ceux des autres? » Comme le momjo restait silencieux, elle s'approcha de moi pour savoir mon opinion, que j'évitai de donner en me cachant, roug-e de honte, derrière le comptoir. »

Les dames du sérail d'Ormond ne brillaient pas précisément par leur fidélité, et il arrivait parfois que les caprices de deux d'entre elles se contrariaient mutuellement : en ce cas, les deux dames réglaient leurs comptes à coups dégriffés; mais rien au monde, pas même le singulier point d'honneur des Japonais, ne vaut un duel entre deux rivaux africains. Les deux antagonistes, accompagnés de leurs témoins, se rendent au lieu désigné pour le combat, armés chacun d'un bon fouet. Une fois arrivés, ils se déshabillent et tirent au sort pour savoir lequel recevra les premiers coups. Celui que le sort a désigné comme victime présente le dos et reçoit sans mot dire un nombre déterminé de coups de fouet. Le flagellant devient à son tour le flagellé, et reçoit avec la même constance le

même nombre de coup.-?, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'enfin un d'entre eux se déclare vaincu, ou que les témoins désignent l'un des champions comme le martyr le plus stoïque.

Lorsque la saison des pluies fut passée, les caravanes parties de l'intérieur de l'Afrique commencèrent à affluer sur la côte, et on annonça bientôt l'arrivée d'Alimah de Bellali, le fils d'un puissant chef foullali. Ormond avait envoyé ses aboyeurs [barkers) à sa rencontre pour inviter la caravane à venir traiter avec lui. Canot nous fournit à cette occasion des détails assez curieux sur la manière dont les trafiquants d'esclaves établissent leurs communications avec l'intérieur. Aussitôt qu'ils ont avis de l'approche d'une caravane, ils envoient des mulâtres, connus sous le nom de barkers^ qui sont chargés d'exalter la puissance, la richesse et le crédit du marchand qui les emploie, et qui s'acquittent généralement de leur mission avec autant d'activité et de véracité que les faiseurs de réclames européens. Quelques jours après le départ des barkers d'Ormond, des coups de feu répétés, signal de l'arrivée delà caravane, se firent. entendre, et bientôt on vit surgir d'un nuage de fumée le puissant Ahmah de Bellali, précédé de chanteurs qui disaient sur un rythme barbare les mérites du jeune chef, et suivi de son escorte.

LE CAPITAINE NKGRIER 301

Cette escorte était composée d'une manière fort originale. Venaient d'abord les trafiquants avec leurs esclaves chargés de leurs produits africains, peaux, cire, ivoire, riz, poudre d'or, puis marchaient quarante captifs noirs les mains enchaînées par des liens de bambous, et à leur suite une trentaine de bœufs et un troupeau de moutons et de boucs. Une superbe autruche apprivoisée, trottant d'un pas grave et solennel, fermait la marche. Tous déhlèrent devant Ormond, déclarèrent la quantité et la valeur des marchandises qu'ils portaient avec eux et les déposèrent dans les mag-asins du mongo. Pendant que les trafiquants vendent à vil prix leurs marchandises au mongo, donnent une livre d'ivoire pour un dollar, une livre de riz pour un sou, il faut nous arrêter un instant auprès de l'intéressante figure de cet Ahmah de Bellah, fils du puissant roi Ali-Mami de Footha-Yallon.

Ahmah était musulman, et, dit plaisamment notre auteur, pouvait être reg-ardé comme un assez remarquable écliantillon du parti de la jeune Afri'jue. Toute sa personne indiquait un Africain de race supérieure, dégrossi par une éducation princière (ce fait a son importance, même en Afrique), par l'habitude du commandement et par la lecture du Koran. Ses lèvres

n'avaient rien de cette grossière sensualité caractéristique de la race nègre. C'était la première fois qu'il commandait une caravane, et on ne sera peut-être pas fâché de savoir comment se forme une caravane dans l'intérieur de l'Afrique. Le chef qui obtient du roi cette permission, part au commencement de la belle saison, avec une faible escorte sur laquelle il a droit de vie et de mort. Chemin faisant, il envoie de petits détachements occuper les défilés des forêts et des déserts, pour traquer les trafiquants et les marchands qui se rendent sur la côte avec leurs esclaves et leurs produits, et qui sont ainsi obligés d'aller, bon gré, mal gré, grossir la caravane du chef. Il est inutile de dire que les petits trafiquants font tous leurs efforts pour se soustraire à ces moyens despotiques qui établissent en Afrique une assdz curieuse hiérarchie d'esclavage. Personne n'y échappe, comme on le voit, pas même le propriétaire de l'esclave. Le mahométisme luimême ne sert qu'à resserrer les chaînes dans lesquelles l'Afrique s'occupe depuis des siècles à se garrotter. Malheur au délinquant, sujet d'un souverain musulman qui conserve la religion de ses fétiches, et joint à ses délits celui d'adorer avec trop de ferveur son Mumbo-Jumbo ! Il est vendu sans pitié comme esclave, tandis

que le délinquant maliométaii en est quitte pour une bastonnade. L'esclavage est l'unique peine pour tous les crimes ; il est à lui seul la base de toutes les institutions de l'Afrique, la loi do la guerre, le soutien de la biérarcliie, le fondement du commerce, le régulateur des poids et des mesures. Il sert à tous les usages de la vie, il est le rémunérateur de toutes les passions et de toutes les cupidités de l'âme Immaine. La seule monnaie africaine, c'est l'iiomme. L'homme vaut tant de livres de poudre, la femme tant d'aunes d'étoffe de Manchester, l'enfant tant de bouteilles d'eau-de-vie. Qui n'est pas bon à être vendu, n'est bon qu'à être tué. Quant aux prisonniers de guerre que le chef vainqueur ne parvient pas à vendre et qui lui restent pour compte, comme on dit en style de marchands, leurs tètes roulent, et leur sang rougit le sable de cette terre, mère des monstres et des crimes. — M-ais cet état, dira-t-on, existe depuis des siècles? Sans doute, et le seul point que nous voulions faire ressortir, c'est l'impuissance du mahométisme à modifier cet état de choses. Au contraire, cotte religion donne une sanction à toutes ces horreurs. La seule modification que le mahométisme ait apportée dans l'esclavage, c'est de le faire servir comme de punition légale. En réalité, il en a élargi encore la sphère, car

il est évidemment bien loin de vouloir condamner l'esclavage des femmes et l'esclavage des païens qui refusent de reconnaitre la puissance d'Allah et la gloire de son prophète. Nous devons dire pourtant, à l'honneur du mahométisme, que les nègres musulmans qui exercent les fonctions de magistrats ou de chefs ne laissent échapper aucune occasion d'arracher à l'esclavage leurs coreligionnaires ; mais qui ne voit que cette exception cesserait bientôt, si toute l'Afrique était musulmane? Rien, nous le répétons, ne peut modifier profondément l'Afrique, rien si ce n'est une religion ou une politique qui ferait violence à ses instincts.

Ahmah de Bellali était bon musulman, Théodore Canot était assez mauvais chrétien; par conséquent ils ne tardèrent pas à s'entendre. Ils se virent souvent, et conversèrent ensemble par l'intermédiaire d'un interprète qui n'était ni juif, ni chrétien, ni musulman. Ahmah se prit d'une si belle amitié pour Canot, qu'il résolut de le convertir, et Canot essaya, de son côté, de le convaincre de la rotondité de la terre. Ils ne réussirent ni l'un ni l'autre. Ahmah en fut pour ses frais de prédication et d'exhortation religieuse. Ces conférences pieuses étaient souvent entremêlées d'incidents d'un genre moins édifiant. Ainsi, sur les quarante esclaves qu'avait

amenés la caravane, le mongo en refusa huit; Alimah consenlilà en reprendre sept, mais insista pour ([ue le huitième fût embauqué, parce que, dit-il. on ne pouvait ni le tuer, ni le ramener dans son royaume de Footha-Yallon.

Canot s'étant montré curieux de savoir quel crime avait commis ce malheureux, Alimah lui répondit (ju'il avait tué son lils, et que, le Koran ne contenant aucune pénalité applicable à un tel crime, les juges l'avaient condamné à être vendu comme esclave aux chrétiens. Une autre fois Canot aperçut deux femmes dont le cou était entouré de chaînes : c'étaient des sorcières condamnées par la loi à être brûlées; mais le père d'Ahmali avait à ce moment un tel besoin de poudre, qu'il avait préféré les vendre que d'exécuter la lettre stricte du jugement, afin de tirer quelque profit de ces misérables. Ce manque de poudre avait fait bien du tort au puissant Ali- Mami de Footha-Yallon, car les esclaves ne composaient que la phis petite partie des marchandises de la caravane. Heureusement Ahmah allait en rapporter de quoi remplir l'arsenal de son auguste père, qui comptait alors engager une g-rande guerre contre les petites tribus avoisinantes et se munir ainsi d'esclaves pour une future caravane. On voit combien les intérêts, les passions et les habitudes de la race noire

neutralisent les minces bienfaits de la religion musulmane. Un crime n'a-t-il pas été prévu par le Koran, l'esclavage se présente naturellement à l'esprit comme la punition lég-itime. Un crime est-il puni d'un autre châtiment, le chef élude la loi, s'il y a profit pour lui à vendre le condamné comme esclave.

Les scènes du marché aux esclaves sont de vraies scènes de champ de foire. L'homme est absolument assimilé à l'animal ; les marchands ont, pour faire passer leurs denrées avariées, les mêmes ruses que les maquig-nons de tout pays. Ainsi Canot vit une fois, à son grand étonnement, le mongo refuser iin esclave d'une stature superbe et d'une apparence athlétique. L'œil expérimenté d'Ormond avait découvert aisément que cette apparence de santé était due à certaines drogues, et cette peau brillante à un mélang'C de poudre et de jus de citron. Lorsqu'un esclave devient vieux, infirme ou malade, et qu'il ne peut plus rendre aucun service à son maître, on l'engraisse pour le marché comme un vieux boîuf, et il faut alors savoir reconnaître, à la couleur de l'œil ou à la chaleur de la peau, la maladie interne. Ormond était passé maitre dans cet art et se connaissait en hommes comme un maquig-non en chevaux. Il inspectait soigneusement toutes les parties du corps, tàtait

chaque muscle, sondait la poitrine et prenait des précautions si minutieuses, que lorsqu'un esclave sortait de ses mains, on aurait pu lui donner sans crainte un brevet de longue vie.

Ahmah de Bellali et Canot se séparèrent bons amis et échangèrent leurs présents. Canot reçut un Koraii à demi usé, et Ahmah un superbe fusil. L'aventurier européen accompagna pendant une partie de son voyage ce représentant de la jeune Afrique, à qui le Koran avait donné, non pas des idées d'humanité, de civilisation et de charité plus hautes que celles de sa race, mais une supériorité individuelle marquée, une remarquable dignité de caractère, et cette demivertu qui contraste si profondément avec la servilité africaine, l'orgueil. En quittant Canot, Ahmah lui fit promettre d'aller visiter les États de son père à la prochaine belle saison, promesse que Canot faillit ne pouvoir tenir, car, à son retour, il tomba dangereusement malade, et fut guéri par la médecine nègre.

Quelque temps après. Canot, s'étant brouillé avec Ormond, s'associa avec un ancien ami du mongo, Anglais d'origine, nommé Edward Joseph, et fit sa première grande affaire, c'est-àdire expédia sa première cargaison. Notre aventurier déclare solennellement avoir pris toutes les mesures d'humanité nécessaires pour ga-

rantir la santé de ses esclaves. Nous le croyons sans peine, et nous admettrons volontiers avec lui qu'à de très rares exceptions près, toutes les cruautés qu'on raconte des négriers doivent être de pures fables. Personne ne consent de gaieté de cœur à sa ruine. Voici quelques détails sur les opérations de l'embarquement et le régime auquel on soumet les esclaves à bord d'un vaisseau négrier. Il faudrait avoir l'âme bien sensible ou l'esprit bien mal fait pour protester contre un commerce conduit d'une manière aussi humaine. Nous confessons néanmoins que nous sommes une de ces âmes sensibles et un de ces esprits mal faits, et que pour nous l'immoralité de la traite et de l'esclavage consiste moins dans certaines cruautés exceptionnelles que dans le fait même de ce commerce et, pour dire toute notre pensée, dans l'avilissement où il entraîne la race blanche.

Deux jours avant l'embarquement, les chevelures de tous les esclaves mâles et femelles sont soigneusement coupées et rasées; puis on marque les nègres de l'initiale de leur propriétaire. Cette opération s'accomplit au moyen d'un petit instrument en argent ou d'un petit fer chauffé, à point, de manière à marquer sans brûler la peau. Le jour de l'embarquement arrivé, les esclaves sont complètement dépouillés — ^ précaution in-

dispcnsable pour la santé et la propreté — et conduits dans cet état de parfaite nudité, les hommes dans la cale, les femmes dans la cabine, les enfants sur le pont. A l'heure des repas, on les distribue par groupes de dix. Naguère, alors que le commerce des esclaves était autorisé par l'Espagne, les capitaines négriers, en bons catholiques qu'ils étaient, faisaient dire le benedicite aux nègres avant le repas et les grâces après. Aujourd'hui on se contente de leur faire pousser le cri de viva la Habana! Hélas! tout dégénère, même l'hypocrisie. Ce cri patriotique une fois poussé, on place devant chaque groupe un plat de riz ou de fèves, et afin d'éviter les inconvénients qui résulteraient du trop grand appétit ou de la gourmandise de certains esclaves, un employé se tient près de chaque groupe, marquant par signes la minute où tous les nègres doivent à la fois prendre une portion égale du plat. Les bouchées sont ainsi comptées à chacun, et tous les appétits soumis au mémo niveau. Quelquefois un nègre refuse de manger; alors on stimule son appétit au moyen du fouet. Par manière de distraction, on leur permet de fumer; mais comme on ne peut fournir une pipe à chaque esclave, des mousses parcourent les rangs avec des pipes allumées, permettent à chaque esclave

do tirer un nombre fixe de bouffées, et passent à un autre, La régularité la plus mécanique règne à bord du navire négrier. Trois fois par semaine on fait rincer la bouclie aux noirs avec du vinaigre, afin d'éviter le scorbut. Une fois par semaine, on les rase et on leur coupe les ongles. Cette dernière précaution n'est pas seulement une mesure de propreté, elle a aussi pour but d'empêcher que les nègres endommagent leur peau d'ébène dans^ces batailles nocturnes si fréquentes, où les malheureux se disputent un pouce de la planche étroite sur laquelle ils sont couchés. De temps à autre, dans les beaux jours, on leur permet de se réunir sur le pont et de divertir l'équipage par le spectacle de leurs danses nationales. On met rarement les fers aux esclaves, au moins lorsqu'ils sont de Bénin ou d'Angola, douces populations peu portées à la révolte, et qui n'ont pas la férocité et les passions belliqueuses des populations du Cap ou de certaines parties de la côte d'Or! Certes ce régime n'a rien d'inhumain, et il serait parfait s'il s'agissait de bœufs ou de moutons!

Canot se défit très avantageusement de sa cargaison à Cuba, où, comme on sait, l'Angleterre surveille activement le commerce de la traite. Cependant, malgré toute sa surveillance et malgré" les conventions, Cuba est encore un des

pays où la traite se fait avec le moins de scrupules. Il ne se passe guère d'années où les représentants de r Angleterre n'aient quelques démêlés avec les autorités espagnoles; souvent môme le capitaine-général a été soupçonné d'avoir laissé s'opérer le débarquement moyennant quelques rouleaux de louis et quelques menus cadeaux ]»our son secrétaire. Mais revenons à l'Afrique et à l'Iieureux capitaine Théodore Canot, qui est en train de devenir un «puissant ??iongo, et dont les chefs nègres commencent à reclierclior l'alliance.

Le prince Yungee particulièrement lui proposa sa propre fille en mariage. Canot recula. La vie africaine ne l'avait pas encore assez bcstialisé, et il restait accessible à ce sentiment tout européen, la crainte du ridicule. Son associé, Edward Joseph, moins scrupuleux, prit sa place, et le mariage fut célébré selon les rites africains. Le nouveau marié semble avoir eu une de ces âmes saugrenues qui voient toutes choses sous un jour faux, et qui ont un goût prononcé pour l'absurde. Il admirait l'Afrique avec candeur et sincérité. Le peuple nègre était son peuple idéal, comme pour d'autres le peuple grec ou le peuple italien. Les femmes lui semldaieiit belles, la cuisine délicieuse, la musique le jetait dans l'extase. Edward Joseph était tellement amoureux,

qu'il en perdait le sommeil, et tel était sa sympathie pour la civilisation nègre, qu'il exigea que son union avec la princesse fût célébrée avec toute la splendeur de la vie élégante et princière propre à l'Afrique. Il envoya donc, selon l'habitude, une ambassadrice suivie d'une escorte féminine pour demander en mariage la belle Goomba. Les présents se composaient de deux cruches de rhum pour le peuple du prince Yungee, d'une pièce d'étoffe de coton bleu, d'un baril de poudre et d'une cruche de rhum pour le prince; enfin de dons symboliques, tels qu'une mesure de riz blanc, un mouton blanc, un voile blanc, et d'articles de toilette pour la fiancée. L'ambassadrice revint et annonça à Joseph que sa demande était acceptée, que le fétiche avait été consulté et qu'il avait permis que la fiancée fût remise à son seigneur le dixième jour de la nouvelle lune. Au jour prescrit, Joseph, Canot et leur suite, protégés par de larges sombreros et de larges parasols, se rendirent au bord de la rivière pour attendre la fiancée. Les bateaux qui la portaient ne tardèrent pas à paraître; mais, dès que l'escorte fut débarquée, un murmure bizarre, semblable au babillage d'une troupe de singes, se fit entendre. La raison de ce murmure fut bientôt découverte ; le fiancé avait oublié de faire étendre des lapis tout le long- du chemin qui conduisait

du rivage à la maison nuptiale, afin que le pied virginal de la mariée ne foulât point la terre nue, Joseph s'excusa de son mieux, allégua son ignorance des usages du pays : rien n'y lit, l'escorte s'obstina à exiger les tapis. Joseph trancha habilement la question en disant que, puisque l'ambassadrice avait négligé de l'informer do cet usage, elle devait réparer la faute en transportant la princesse sur son dos. A ces mots, les applaudissements éclatèrent, et la procession se mit en marche au son ou plutôt au bruit du tamtam et des cornes. La princesse Coomba fut déposée dans la demeure de son époux, dépouillée de son vêtement blanc et livrée à l'admiration des spectateurs; puis, lorsque toutes ces cérémonies plus ou moins indécentes furent achevées, le public se retira, les portes furent closes, une longue perche fut plantée devant la demeure des époux, et sur cette perche le vêtement blanc de la mariée, flottant comme un drapeau, indiqua à la population avoisinantc que les hôtes de la maison exig-eaient du silence, de la solitude et de la discrétion.

Pendant que tous ces incidents se passaient, la belle saison était venue, et Canot vit arriver un ambassadeur d'Ahmah de Bellali, qui venait lui rappeler sa promesse de visiter les États de son père. Canot partit sans délai j)our ce voyage

dans l'intérieur de la Sénégambie. Un beau voyage, certes, mais plein de périls! Des pionniers, la hache et le fusil en main, marchaient devant les voyageurs pour leur ouvrir le chemin à travers les monstrueuses ronces et les énormes bruyères de cette terre trop féconde, et les avertir du voisinage des nids de reptiles ou des gigantesques fourmilières. Notre héros cependant ne tarda pas à être familiarisé avec tous ces périls, et ce fut en chantant et en plaisantant avec son compagnon de route qu'il entra dans Kva, la capitale du chef mandingue, Ibrahim-Ali, mahométan rigide, qui était occupé à faire ses dévotions lors de l'arrivée des voyageurs. Ibrahim reçut avec courtoisie Canot, qui déclare avoir mangé chez lui un des meilleurs dîners qu'il ait jamais faits en Afrique, oii il en fit souvent de fort étranges, composés de côtelettes d'alligator ou de singe rôti. A la fin du diner, d'où le vin, selon les recommandations du Koran, avait été sévèrement exclu, Canot voulut se donner le plaisir d'enivrer ses hôtes, et exhiba une bouteille d'eau-de-vie, ({ui fut suivie de plusieurs autres. Toute la société fut bientôt sous l'influence de la liqueur chérie des Africains, et se réveilla le lendemain en proie aux remords, aux coliques et aux maux de tète, Canot aussi bien que ses Ilotes, qui lui prescrivirent pour remède d'avaler

un vase d'eau dans lequel on avait mis infuser un verset du Koran.

La caravane reprit sa route à travers les déserts et les forêts. Chemin faisant, les voyageurs s'emparèrent de quelques esclaves fugitifs, qui les supplièrent de ne pas les rendre à leur maître et de leur sauver la vie. Ils y consentirent, en firent leur propriété, et trouvèrent ainsi le moyen de concilier l'iiumanité avec leur propre intérêt. Ils eurent aussi à combattre contre le chef d'un villag-e mandinc'ue, insolent parvenu qui, s'étant permis d'insulti'r le clief fouUali donné comme guide à Canot, et de refuser obéissance à son supérieur mandingue, lequel faisait également partie de l'escorte, fut condamné séance tenante à recevoir cinquante coups de fouet et à voir ses établissements démolis, avec défense de les rebâtir. x\près quelques aventures du même ordre, ils arrivèrent à Tamisso, la capitale du roi Mahomedoo. Les voyageurs firent prévenir le souverain, qui s'empressa d'envoyer à leur rencontre son propre fils avec une douzaine de femmes chargées de friandises nègres. Ils entrèrent dans la ville en triomphe, au son de la musique et au bruit dos armes à feu. Des chanteurs, entourant Canot, beuglaient de leur mieux les louanges du puissant mongo blanc, dont un bouffon du roi s'obstinait à conduire le cheval.

Canot fut pendant son séjour à Tamisso le lion du moment. Le roi Mahomedoo, vieux nègre à tête rasée et à barbe blanche, le reçut étendu sur une couche faite de peaux de léopard. Le puissant roi fît pourtant la grimace, lorsqu'on lui apprit que Canot, étant l'hôte du chef foullah Ali-Mami, il avait droit do voyager sans payer aucun des impôts de passage établis par les chefs nègres. Cependant la nouvelle que Canot voyageait dans l'intention d'acheter des esclaves et les présents qui lui furent remis dissipèrent bientôt sa mauvaise humeur, et il ordonna que les meilleurs appartements de son palais fussent mis à la disposition du mongo. Canot eut à subir la curiosité des dames du harem, qui persistèrent, malgré ses instances, à vouloir contempler l'homme blanc faisant ses ablutions, et qui reculèrent d'horreur lorsqu'il découvrit à leurs regards la couleur de sa peau : la plus vieille, plus hardie que ses compagnes, s'approcha néanmoins, tâta la poitrine du voyageur, puis, regardant ses doigts avec une expression de dégoût, s'empressa de les essuyer contre la muraille. Les ablutions faites, notre aventurier alla s'asseoir à la table de Mahomedoo, où il eut le plaisir de dîner avec une cuiller d'argent qui provenait d'un voyageur européen mort quelques années auparavant.

Dans toute sa vie, le roi n'avait vu que quatre hommes blancs.

Les voyageurs européens qui s'aventurent dans ces régions sont si rares que Canot faisait événement partout où il passait. A Jallica, ville placée sous le commandement du chef Suphiana, les gardes refusèrent de le laisser entrer, et lui fermèrent les portes au nez en déchirant l'air du cri de furtooî furtool (l'homme blanc!) Il n'était pas seulement un objet d'étonnement, il était comme nous venons de le voir, un objet d'horreur et de dégoût. A Jallica, tout le monde s'éloignait de lui, malgré la réception amicale que lui avait faite Suphiana, et la seule distraction nouvelle qu'il eut dans cette ville inhospitalière fut la musique nègre, exécutée sur des instruments baroques, et les danses d'une Taglioni africaine couverte de la tête aux pieds de petites clochettes d'arg-ent.

Enfin la caravane arriva près dos frontières du royaume d'Ali-Mami; là, elle rencontra Ahmah de Bellah et son escorte. Le prince musulman fit mettre genou en terre à ses gens ; tous les yeux se tournèrent vers l'orient, et Ahmah, élevant les bras au ciel, entonna un cantique d'actions de grâces à Allah, qui avait conservé les jours de son frère. A Timbo, capitale d'Ali- Mami et ville africaine considérable, il fut fait à

Canot une réception splendide. Jamais roi européen visitant un de ses frères n'a été reçu avec plus d'empressement et de politesse. On le logea dans une maison spécialement bâtie pour lui, meublée à l'européenne, et où il trouva tous les objets nécessaires à un homme civilisé. « Ces marques d'attention étaient d'autant plus délicates, ajoute Canot, que beaucoup des meubles et des objets qui avaient été placés dans ma demeure ne sont pas employés par les musulmans. « J'espère, lui dit Ahmali de Bellali avec une politesse digne d'un vrai musulman du bon temps de l'islamisme, que vous pourrez comparativement vivre -à l'aise tant qu'il vous plaira d'habiter avec votre frère à Timbo. Vous n'avez point à me remercier de ne pas vous avoir traité comme un musulman, car, lorsque j'étais votre hôte, vous avez été indulgent pour toutes mes petites habitudes nationales. Qu'Allah soit loué pour vous avoir conservé la vie! Ainsi, frère, reposez-vous en toute sécurité dans le royaume d'Ali-Mami votre père. » Néanmoins cette civilisation musulmane n'était pour ainsi dire chez Ahmah de Bellali qu'à tleur de peau; la nature africaine reprenait le dessus à la première occasion. Ainsi, Canot lui ayant offert une belle robe de chambre pour la(|uelle il avait manifesté de l'admiration, il faillit devenir fou

do joie. « Il me serra dans ses bras, rlil Canot, une douzaiiie de fois avec l'étreiiile diiii lit;ro, et m'aurait couvert de baisers avec tout autant de férocité, si je ne l'avais supplié de mettre un terme à ces ébullitions d'une reconnaissance par trop sensible. »

Ali-Mami, le père d'Alimali, avait environ soixante ans; il se faisait remarquer, comme son fds, par la beauté r(dative de sa physionomie et la noblesse de ses manières. Il était bon musulman, mais sa dévotion avait une tournure pacifique plutôt que belliqueuse. Il était scrupuleux observateur des préceptes du Koran et savait s'arracher à la conversation la plus amusante ou à l'affaire la plus importante, si l'heure de la prière ou de l'ablution le surprenait dans ces occupations. Son intelligence, pas plus que celle de son fils, Ahmah, n'était très forte; il ne parvint jamais à comprendre qu'un vaisseau put contenir des provisions pour six mois, et prononça, en présence de Canot, cette mémorable parole : « La mer est un mystère que Dieu et un homme blanc peuvent seuls résoudre! » Toute cette famille semblait possédée, d'ailleurs, d'une sorte do monomanic religieuse. Un autre des fils d' Ali-Mami, Abdul- Momen-Ali, fut présenté aux voyageurs comme un très profond tliéologien, et pendant son

séjour le pauvre Canot eut à subir constamment les sermons des deux frères, qui luttaient de zèle pour le convertir à leur foi.

Ce beau zèle relig-ieux n'empêcbant point les princes musulmans do vendre leurs sujets comme esclaves, et le principal objet du voyage de Canot étant la traite et non le Koran, on pensa à des affaires plus importantes. Dès que le bruit se répandit parmi les tribus foullalis que Canot était venu pour aclieter des esclaves, une terreur panique s'empara d'elles, et partout elles s'enfuyaient sur le passage de l'aventurier et de ses illustres hôtes, laissant derrière elles leurs repas à demi préparés dans leurs cabanes. Il fallut faire la chasse aux nègres. Des détachements armés, commandés par Suli-Mani-Ali, un des fils du roi, allèrent traquer dans les bois et les sen'iers les fugitifs de deux ou trois villages voisins, et revinrent quelques heures après avec une riche capture. Alors la frayeur que Canot avait d'abord excitée se changea en haine. Les pauvres gens le regardaient comme le diable incarné. Plusieurs fois il vit les femmes lancer contre lui do la poussière et des cendres en murmurant une prière du Koran, et il partit de Timbo parfaitement exécré et impopulaire.

La peinture que trace l'auteur des mœurs de la "cour de Timbo et des tribus fouUahs peut nous

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renseigner parfaitement sur rinnuence civilisatrice du maliom(''lisme. II osl incdulestahk' (jue le Koran a ilouné à ces populations des mœurs plus douces, plus régulières et plus industrieuses. Canot raconte qu'il n'a jamais vu à Timbo un homme ou une femme étendu au soleil, selon l'habitude africaine, et prenant plaisir à ne rien faire. Timbo compte environ dix mille habitants, qui se livrent aux industries civilisées, qui tissent le coton, forgent le fer, travaillent le cuir, labourent les champs. Les riches ou les gens aisés du pays passent leur temps à lire et à écrire; les femmes travaillent constamment, sont généralement plus chastes que celles des autres tribus, s'habillent avec plus de goût. Telles sont quelques-unes des vertus que ces populations doivent au mahométisme. Yoici le revers de la médaille. Les sujets païens d'Ali-Mami sont, non pas convertis, mais vendus comme esclaves, et l'esclavage ne menace pas seulement les païens; il peut atteindre aussi les musulmans, selon le caprice du prince. Aussitôt après son retour sur les bords du Rio-Pongo, Canot reçut un message d'Ahmah de Bellah, qui l'informait que sa sœur, la princesse Beljie, allait être conduite dans son établissement et remise entre ses mains ])Our élrc vciuku- connne esclave. Canot vit rn elT''( arriver, qucbiiic temps après,

'il

la princesse charg-ée de chaînes, La jeune fille avait été mariée contre son gré à un vieux chef nègre qui était non seulement accusé de cruauté envers ses femmes, mais, crime plus impardonnable, convaincu d'avoir un goût prononcé pour les viandes impures proscrites par le Koran. Elle s'était veng"ée à sa manière, en excitant la révolte dans le sérail de son époux et en se livrant à des violences qui lassèrent la patience du chef. Il là renvoya à ses parents avec un messag-e injurieux. Ali-Mami, pour la punir de sa rébellion, ne trouva rien de mieux que de la vendre comme esclave aux chrétiens. La sœur d'Ahmah de' Bellali fut sauvée par Canot, non sans difficulté, et vécut ig'norée dans un petit village mandingue de la côte, d'où, quelques années plus tard, elle rejoig-nit secrètement son frère, lorsque ce dernier fut devenu roi de Timbo.

Ces tribus foullahs sont cependant les plus civilisées de toutes celles dont nous entretient le capitaine négrier. Elles sont plus honnêtes que les Mandingues et sont exemptes, au moins en partie, de superstitions ridicules et barbares. Elles ont des mœurs moins douces que les Bagers, mais elles ont une religion qui manque à ces socialistes pacifiques de l'Afrique. Cette dernière peuplade, qui vit à part de ses voisins,

possède on cfTol un gouvorncmont fondé sur les principes de la république d'Andorre et une [)liilosophie (ju'oii dirait volée à nos modernes communistes. La tribu est gouvernée par le vieillard le plus avancé en Age. Les Bagers vivent frugalement des produits de l'agriculture, et n'entretiennent aucun commerce avec leurs voisins. Ils sont bopitaliers pour les blancs et détestent mortellement les mœurs ordinaires de leur race. Le vol est inconnu cbez eux. Les produits du travail y sont également divisés entre tous les membres de la communauté. La polygamie y est autorisée, mais n'exclut pas des mœurs pures. Ils n'adorent pas de fétiches, mais ils n'ont, en revanche, aucune espèce de relig-ion, ne croient pas en une cause première divine et considèrent la mort comme une annihilation complète de l'individu. Telle est cette tribu, qui serait mieux nommée une secte, et qu'on dirait avoir été établie par quelque sage de couleur noire, grand partisan de la morale naturelle et inventeur, à son insu, des doctrines de Lycurgue, de Diderot et de Mably.

Ces vénérables communistes forment, avec les Foullahs, une véritable exce])tion parmi les tribus nègres. Toutes les autres, Mandingues, Soosoos, font pitié ou horreur. Mais si vous voulez connaître la barbarie africaine dans toute sa per-

fection, descendez vers le sud, dans le royaume de Dahomey, par exemple, que visita le capitaine Canot plusieurs années après son voyage dans l'intérieur de la Sénégambie. Là, les absurdes ou cruelles superstitions des antiques Egyptiens et des tribus idolâtres de l'ancien monde subsistent encore, aggravées de tout ce que la puérilité nègre peut engendrer d'étrange et de sanglant. Les bons et les mauvais esprits habitent, selon les croyances du Dahomey, dans les corps des iguanes, reptiles adorés à l'égal des crocodiles et des ichneumons du Nil. Les sacrifices humains y sont fréquents, et quels sacrifices! Jamais les superstitions de l'Inde, du Mexique, de Cartilage, des Celtes druidiques et des enfants d'Odin n'ont produit rien de plus horrible. Ces sacrifices ne sont pas seulement des cérémonies religieuses et des t:onséquences de la guerre, ils sont des divertissements nationaux. Ils n'ont pas seulement pour but d'apaiser la colère des dieux, mais encore d'apaiser la soif de sang des rois morts. Canot et ses compagnons furent invités par le roi de Dahomey à assister à une cérémonie de ce genre qui eut lieu à Abomey, capitale de son empire. On donna aux étrangers les meilleures places, afin qu'ils pussent tout à leur aise contempler cette affreuse cérémonie. Le G mai 1830 (un tel spectacle est, en effet, une

(lato ])oiir riiommc qui en a été témoin) commença ce j^rand rlivcrtissemenl, ([u'\ devait durer cincj jours, et qui avait été retardé faute de victimes. Dès le matin, deux cents amazones de la garde royale (l'aimable souverain possède une garde composée de femmes qui ne le cèdent pas en cruauté au Cafre le plus féroce), nues jusqu'à la ceinture, ornées de bijoux et de colliers, armées de coutelas énormes, apparurent sur la place où devait s'accomplir le sacrifice. Cet espace était entouré de pieux de neuf pieds de liaut environ et reliés par des ronces gigantesques. A l'intérieur, cinquante captifs liés à des poteaux attendaient la mort. A un signal du roi, cent de ces amazones s'élancèrent en poussant leur cri de guerre et en brandissant leurs coutelas par-dessus la palissade, et revinrent déposer leurs cinquante victimes hurlantes aux pieds du roi. Leurs visages et leurs membres, déchirés par les ronces et les pieux, ruisselaient de sang. Le roi appela l'amazone qui avait franchi la première la palissade, saisit un sabre ([ui brillait à ses ciMés, et trancha la tète de l'une des victimes. L'amazone, se tournant alors vers les blancs, spectateurs de cette scène, leur offrit le sabre sanglant en les engageant à se procurer le plaisir que le roi venait de goûter; mais aucun des spectateurs n'acceptant cette

politesse, les amazones se mirent à l'œuvre, et l'une après l'autre les cinquante têtes tombèrent, jusqu'à ce qu'enfin, vers midi, les viragos, lasses de carnage et soûles de sang- et de rhum, se retirèrent sous leurs tentes. Pendant cinq joars consécutifs, les rues d'Abomey retentirent des cris de ces furies et des hurlements des victimes. Le sixième, la ville reprit sa physionomie habituelle, comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé les jours précédents.

Ailleurs heureusement on ne rencontre pas le même amour effréné du meurtre, mais en revanche les prêtres ont pour le sang des vierges une affection toute particulière, et à Lagos, Canot fut témoin d'une scène qui ressemblait à un sabbat de nécromanciens. Au mois de novembre, le roi annonce par proclamation à ses sujets que son juju ou grand-prêtre commencera les jours suivants sa ronde annuelle autour de la ville, et que défense est faite au peuple de rester dehors après le coucher du soleil. A minuit, le juju sort, vêtu d'un costume qui le fait ressembler moitié à un spectre et moitié à un sorcier, et, sous cet accoutrement calculé pour augmenter l'effroi et le respect de ses imbéciles coreligionnaires, parcourt les rues de la ville, La victime, h' plus souvent choisie d'avance, est toujours la plus

LK CAPlTAINt: NKGRIER 327

1)('11(' lillc (lu i^ays; mais, afin crinspircr une lerreur [ilus iirando oncoro, \e Juju fait semblant de la clierclier longtemps, entre dans une maison, puis dans une autre, commet quelquefois un meurtre de propos délibéré, et répand ainsi une panique universelle. Enfin la victime est saisie, enlevée et cachée. Il est interdit aux parents de pousser un soupir, de verser une larme et de ne pas être satisfaits du sort réservé à leur fille. Deux jours se passent; le troisième, la victime, qui n'est plus vierg-e, est conduite sur les bords d'un lleuve, dans un état de parfaite nudité, par le grand-prêtre, qui doit la décoller en présence du roi. On l'enveloppe alors d'un long- voile, on lui attache les pieds et les mains ; le grand-prêtre lève les bras au ciel comme pour appeler sur le peuple la bénédiction de je ne sais quelle sotte divinité, et la tête de la jeune fille roule dans le fleuve. Voilà quelques traits des mœurs africaines. Franchement nous comprenons les anathèmes que l'honnête Defoë poussait si fréquemment contre l'anthropophagie et la superstition; nous ne sommes point du tout porté à trouver ridicules les lamentations des missionnaires qui s'indig-nent contre de telles iiorreurs, et nous avouons que, s'il nous était absolument prouvé que resclavag"e est nécessaire pour y mettre un

terme, nous trouverions parfaitement légitimes tous les coups de fouet qui ont été dlslribués et seront distribués encore du Maryland à Rio-Janeiro. Revenons en Sénégambie, oii Canot, de retour de son voyage dans l'intérieur, est prêt à lancer sur mer une superbe cargaison. Une occasion magnifique venait de se présenter. Un navire négrier français, commandé par un capitaine Brûlot, se chargeait des sujets d'Ali-Mami. Ormond et Canot ouvrirent des négociations avec le capitaine, un ])on vivant très gai, très français, ainsi qu'on va le voir, qui invita poliment les deux marchands d'esclaves à venir déjeuner à bord. Les mets étaient excellents, les vins meilleurs encore, et les convives se montraient enchantés de cette aimable réception, lorsque tout à coup quatre hommes, se dressant comme par magie derrière Ormond et Canot, leur mirent en un clin d'œil les fers aux pieds et aux mains. Alors le capitaine, s'approchant du mongo, lui demanda s'il se rappelait une certaine fourberie commise au détriment de son frère, qui, quelques années auparavant, avait laissé à sa garde deux cents esclaves, qu'il avait ])ar deux fois refusé de rendre. En vérité, la conduite de ce négrier français ne nous déplaît point ; elle met bien en lumière une des manic-res de résistance du

caracli'iv national. A cucjuin co([uiii cl drini, c'est une des (U'visos favorites dn Français. Si le mofff/o avait cru pouvoir venir à bout d'un Marseillais ou d'un iNormand par une fourberie, il s'était trompé, ainsi que le lui prouva le capitaine Brûlot. Sa dupe était prête à rendre quatre fourberies pour une, afin de remettre la main sur sa propriété. Du reste, le capitaine se montra d'une politesse toute française, et veilla à ce que les prisonniers ne manquassent de rien. « Monsieur le mon go doit savoir, dit-il à Ormond, que la loi n'a guère de force sur la côte d'Afrique; par conséquent monsieur le mongo ayant déjà manqué à sa promesse, ne sera pas étonné s'il reste prisonnier tant qu'il n'aiu\a pas rempli ses engagements. » Il fallut céder. Ormond descendit à terre en laissant Canot comme otage, et il avait déjà envoyé une partie des deux cents esclaves réclamés, lorsque tout à coup un négrier espagnol apparut. L'alarme fut donnée, Canot délivré de force et le navire de Brûlot pillé. « Adieu, mon cher, lui dit Canot en emportant la caisse du navire : c'est la fortune de la g-uerre. » Telles sont les notions morales des trafiquants d'esclaves ; le plus bonne te et le plus spirituel de tous ceux qui figurent dans ce récit, l'ingénieux capitaine français, fut complètement ruiné j>ar trrqi de probité et de

politesse. Il n'est pas bon d'avoir de la morale, même à dose très minime, dans un commerce où il faut à chaque instant tuer pour sauver sa vie, mentir pour cacher sa marchandise, et voler pour éviter d'être volé.

Quelque temps après cette aventure. Canot lit voile pour Cuba avec une cargaison, et fut surpris en mer par un croiseur anglais. Les Anglais firent feu, l'équipag-e de Canot répondit, et un combat sang'lant s'engag-ea; mais les hommes du vaisseau négrier lâchèrent bientôt pied et refusèrent d'aller à une mort inévitable. Canot fit des prières désespérées, promit à chacun deux onces d'or et la valeur d'un esclave à la fin du voyage. L'avarice rendit du cœur à l'équipage, qui se fit vaillamment massacrer. Cependant le bruit du canon avait donné l'alarme ; un nouveau navire anglais accourut au secours du croiseur qui avait engagé l'action, et Canot, voyant qu'il allait inutilement sacrifier son équipage, consentit à se rendre prisonnier au capitaine anglais, qui, en admiration de son courage, ordonna de le déposer avec quelques-uns de ses hommes sur une île voisine, en lui souhaitant meilleure chance pour l'avenir.

« Quelle anxiété que celle qui dévore le commandant d'un navire négrier pendant \a tra-

versée! s'écrie Canot. Des esclaves au-dessous de vous, un soleil brûlant au-dessus, la mer bouillonnante tout autour, une atmosphère desséchante, des matériaux de mort entassés à vos côtés, un fantôme de croiseur toujours à votre poursuite derrière vous, l'évasion impossible, l'incertilude partout, voilà dans quel milieu doit agir un esprit hévreux, tourmenté de doutes et de responsabilités, prêt cependant à tous les actes de désespoir que l'occasion rendra nécessaires. C'est un cauchemar en pleine veille dont l'âme aspire violemment à être affrancliic. » Ajoutez à cela les incidents inattendus, les révoltes possibles des esclaves ou de l'équipage, l'espionnage des représentants diplomatiques de l'Europe, les dénonciations malicieuses des ennemis. Le capitaine Canot a connu tout cela, et il se relève néanmoins toujours, grâce à sa nature énergique et élastique : il rebondit comme une balle après chaque malheur et chaque perte, et continue infatigablement à remplir ce tonneau des Danaïdes qui s'appelle la fortune d'un aventurier. Ses pertes n'étaient point en effet de celles que l'on peut aisément réparer. Lorsque sa cargaison était perdue ou saisie, ce n'était point ce qu'on appelle dans le langage des affaires un accident à inscrire au chapitre des profits et pertes, ou une spécula-

tioii mallioiireiise; c'était roffondrement d'une véritable fortune. Sa première cargaison, la seule sur laquelle il nous donne des chiffres certains, avait une valeur de 81,000 dollars, somme dans laquelle les prolits entraient pour 41,000. Le malheur semblait poursuivre Théodore Canot. Un jour, sa poudrière saute, renverse ses établissements, et le ruine de fond en comble. Le lendemain, il reprend la mer. Son équipage est sur le point de se révolter; la trahison est découverte, les six coupables principaux sont punis par le fouet, le meneur en chef déposé sur une île déserte avec des provisions pour trois jours. Une fois vainqueur de ces obstacles Canot refait une fortune, et engage 12,000 dollars sur un navire négrier prêt à partir de la Havane; mais au moment de monter à bord, il apprend que le navire est arrêté, et qu'il doit s'enfuir au plus vite, s'il ne veut pas être fait prisonnier. Une autre fois, le consul de France à Cuba, sur la dénonciation d'un matelot, demande l'arrestation de Théodore Canot, citoyen français. Une autre fois ce n'est plus son équipage, mais sa cargaison qui s(! révolte et, pour la réduire à l'obéissance, il faut tuer et laisser avarier une ])ailie de cette marchandise humaine. 11 passe à travers tous ces dangers, comme les paladins des romans de

LE CAPITAINE NEGRIER 333

clievalcric an miliL'u dos armées ennemies, et n'en est que plus gai ou plus aciif, lorscpi'il a perdu sa fortune ou joué sa vie.

Pendant ce temps-là, il se passait de singulières choses à Bang-alang, dans l'établissement d'Ormond. Ses sujets s'étaient révoltés à l'instig-ation des femmes de son harem, qui le traitaient comme un Cassandre imbécile, affaibli par la vieillesse et abruti par le vice et l'ivrognerie. Ormond voulut se venger et, s'armant d'un pistolet, entra dans son harem pour tuer les deux femmes qui avaient donné le signal de la révolte. Ne les trouvant point et éprouvant le besoin de se venger sur quelqu'un, il se choisit pour victime et expia convenablement, par un suicide absurde, une vie misérable et déshonorée. Sa mort fut le prétexte de réjouissances et de divertissements. On enterra le corps à l'ombre d'un bosquet africain, et comme aucun livre de prières anglicanes ne se trouvait sous sa main, le catholique Canot se souvint fort à propos de son Pater et de son Ave Maria, et dépêcha avec ces prières élémentaires l'àme .d'Ormond vers les rovaumes du diable. Aussitôt que Canot eut achevé d'officier, une fête gigantesque commença. Un dîner moiislre fut ])réparé et dévoré par le peuple du mongo, dans la demeure où celui-ci avait rég-né si longtemps, et cette

maison, théâtre de ses orgies solitaires, retentit des cris et des chants de la colonie tout entière. A ces funérailles comparables aux noces de Gamache, succéda une petite guerre, conduite selon les rëg-les de la tactique nègre; puis vinrent les danses, et l'orgie continua ainsi jusqu'à ce que le rhum fut épuisé et que les forces des joyeux convives les eurent complètement abandonnés. Cependant ce pauvre Ormond, coupable seulement d'imbécilité et de bestialité, ne pouvait être comparé avec certains trafiquants que notre aventurier eut l'occasion de fréquenter dans ses voyages. Le senor da Souza, mulâtre natif de Rio-Janeiro, célèbre parmi les populations du Dahomey sous le nom de Clia-Cha, le dépassait de beaucoup. Tout jeune, il avait déserté le service militaire de son pays; mais dès qu'il avait eu touché le sol de l'Afrique, il avait vu une carrière inattendue s'ouvrir devant lui. Souza avait abordé à sa terre promise. C'était un de ces êtres pour qui la civilisation est un insupportable fardeau, qui ne sont à l'aise qu'au sein de mœurs barbares ou leurs instincts féroces trouvent des facilités pour se satisfaire, et de superstitions ou leurs passions cruelles trouvent aljsolution et complicité. La sauvagerie semblait son élément naturel. Sa demeure était encombrée d'un luxe révoltant. Des vins exquis rem-

LE CAPITAINI'] NKGRIIÎR 335

plissaient ses caves, des mets drl irais et (''liaiig-ers à l'AfriiiiK' lui étaient envoyés de Pai'is cl de Londres; les [)lus belles femmes du pays étaient autant de proies pour son harem. Lorsqu'il sortait, il était escorté à la manière d'un roi du moyen âge el d'un triomphateur romain. Un fou se tenait à ses côtés, et derrière lui des chanteurs faisaient retentir l'air de ses louanges. Sa demeure était à la fois un bazar d'esclaves, un lieu de prostitution et une maison de jeu. Tant pis pour les riches marchands qui se laissaient prendre à ses grossières amorces! Ils s'en retournaient plumés , ivres et contents. Cette remarquable incarnation de la bestialité humaine est morte en l'année 1849. Des funérailles somptueuses, à la façon du Dahomey, furent célébrées en l'honneur de cet infâme cadavre. Un jeune garçon et une jeune fille furent décapités sur son tombeau. Trois hommes furent en outre offerts en sacrifice pour apaiser ses mânes avides de sang. Ses fimérailles, commencées en mai, dit un témoin oculaire, n'étaient pas encore terminées en octobre. Ce misérable, rebut de la nature humaine, méririterait de vivre dans l'histoire comme un des plus grands criminels qui aient déshonoré la terre. Heureusement ayant pris pour théâtre de ses exploits le royaume du Dahomey, il choisis-

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sait SCS victimes dans la race la plus abjecte du monde et ses dupes dans l'écume de la société civilisée.

Bien différent par sa naissance et son caractère était le tout-puissant trafiquant de Gallinas, don Pedro Blanco, auprès duquel la fortune et le hasard conduisirent un moment Théodore Canot. Celui-ci était une véritable putréfaction d'une race patricienne. L'orgueil caractéristique de sa nation était toujours le mobile de ses cruautés. Une fois il avait tué un matelot qui avait osé lui demander du feu de son cigare. Une autre fois il avait ajusté un nègre coupable de lui avoir refusé la complaisance pour laquelle il avait mis à mort le matelot. Il faisait fouetter de verges tous les domestiques qui osaient s'aventurer sur le seuil de son harem. Cependant sa générosité était proverbiale, et il rendait aux nègres eux-mêmes une justice impitoyable, mais après tout équitable. Du reste, toujours Castillan et catholique malgré sa vie abandonnée au vice et au crime, don Pedro était capable de réciter ses prières en latin sans trébucher sur un seul mot. Tel était ce roi de la traite, dont la destinée ultérieure nous est inconnue, et qui peut-être vit encore en ce moment dans quelque villa somptueuse de la Suisse ou de l'Allemagne. Homme bion fait, par le mé-

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lange do vices et de qualités (jui le caractérisait, pour être autre chose qu'un simple marchand d'esclaves! C'est un aventurier taillé de la sorte qu'il faudrait pour forcer à la civilisation les tribus africaines. Un aventurier capal)le d'être en Europe un bon colonel de zouaves ou de corps francs ferait certainement un excellent empereur du Dahomey ou du Soudan, et don Pedro Blanco était un tel homme.

L'âg-e mùr de Théodore Canot no fut pas aussi heureux que sa jeunesse. Les années de la Restauration avaient été pour lui des années de bonheur et de prospérité : deux ou trois fois il avait fait fortune ; mais à partir de cette époque il ne lui fut plus possible, malgré tous ses efforts, de se relever. Pris par un navire français, condamné à la prison par les autorités du Sénégal, envoyé en France, à Brest, où il fit connaissance avec des voleurs philosophes (pii avaient trop lu M. de Balzac, il revint en Afrique, et, sous les auspices de don Pedro Blanco, essaya de fonder divers établissements. Prisonnier des Russes, prisonnier des Ang-lais, dupe des naturels du pavs, il perdit dans des entreprises déshon(U'antes des efforts dignes d'une meilleure cause et d'un meilleur mobile. Le sentiment de justice et d'humanité qui fait la plus vraie gloire d<' nulri' siècle s'était éveillé par-

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tout; tous les gouvernements prenaient l'un après l'autre des engag-ements solennels contre le trafic barbare si longtemps toléré. Une fortune devenait difficile à faire dans de telles conditions, et une fortune faite, plus difficile encore à accroître et à conserver. Cependant la ruine de Canot, commencée dès 1831 par le gouvernement français, ne fut achevée qu'en 1847 par le gouvernement anglais, qui détruisit ses établissements, et l'obligea, au milieu de sa carrière, à chercher un moyen de fortune moins lucratif peut-être, mais à coup sur plus honnête, quel que soit celui qu'ait choisi depuis cette époque le brave capitaine. Uni! telle existence emporte après elle sa leçon morale, leçon directe et brutale comme celle qui ressort de l'existence d'un voleur ou d'un assassin. Vaut-il la peine, lorsqu'on n'est pas une brute sensuelle comme Orniond, ou un scélérat par nature comme da Souza, de se couvrir de crimes pour n'a])outir (ju'à la ruine et au déshonneur? Cette vie d'aventures étranges pouvait-elle au moins compenser, sous le rapport de l'expérience, ce qu'elle avait dû nécessairement faire perdre en moralité à celui qui l'avait menée? Hélas! non. Qu'avait-il vu et contemplé dans la vie? Des horreurs monotones, des cruautés puériles, des scènes qui soulèvent le cœur phis (jii'elles n'inspirent l'ell'roi.

LK CAl'ITAlNt: né(..iui:h 33U

(les (Iraiiifs dcvaul les(|UL'ls pàlisseuL les uUl'Utats les i>liis mémorables des sociétés civilisées. Quelle existence pour un Européen et un chrétien élevé dans des principes d'humanité! Le plus misérable des vagabonds ne voudrait pas de la fortune à ce prix, et cependant ("est la vie (jue le négrier Canot avait menée pour ne trouver, après bien des fautes, des péchés et des actions (|ui frisent le crime, qu'une vieillesse inquiète et malheureuse. La vie de cet homme, qui aurait pu faire un admirable officier ou un solide chef d'industrie, prouve une fois de plus cette vérité, qu'il est toujours bon de rappeler : c'est que la vertu est, même à prendre les choses au simple point de vue mondain, infiniment plus spirituelle que le vice, et que si nos passions nous donnaient le temps de rélléchir, le vice serait l'unique partage des sots.

Le capitaine Canot a donc renoncé à cette existence périlleuse et immorale, et depuis sa ruine il a abandonné l'Afrique pour l'Amérique du Sud, A quel genre d'industrie se livre-t-il aujourd'hui! L'éditeur du livre ne nous l'apprend point. M. lirautz Mfiyer, à qui il fut présenté par le docteur Hall, fondateur et premier g-ouverneur de la colonie du cap des Palmes, nous le df'peinl connue im lionune parfaitement honorable et dune incontestable intégrité, doué

d'une intelligence saine, que le commerce odieux auquel il s'est livré n'a point entamée. C'est de la bouche même de Canot que M. Brantz Mayer a recueilli le récit des aventures à travers lesquelles nous venons de suivre le négrier. L'intérêt que le capitaine Canot inspira à M. Brantz Mayer n'est pas difficile à expliquer. Tous les faits qui peuvent jeter quelque lumière sur la question de l'esclavage ont pour l'Américain un bien plus grand attrait que pour l'Européen. La nature, la destinée future de la race nèg-re ne sont pas pour l'Américain des questions purement morales. Elles touchent à des intérêts plus immédiats et plus positifs, et selon qu'elles seront résolues dans tel ou tel sens, elles maintiendront ou modifieront les fondements de la société américaine. Aussi nulle part ne recueillet-on avec plus d'avidité tous les renseignements qui touchent à l'Afrique, et nulle part n'a-t-on fait plus de spéculations métaphysiques soit pour , soit contre la race de Cliam. Nous ne savons à quel parti appartient M. Brantz Mayer, et s'il a voulu donner à son livre un but politique ; mais à coup sur la lecture de ces récits a dii mettre à l'aise la conscience de plus d'un planteur du Sud et de plus d'un éleveur de la Virginie. — Après tout, ont-ils pu se dire, nous traitons mieux les noirs qu'ils ne se traitent

onlro eux, cl nous sommes h noire insu les pionniers de la civilisalion africaine. C'est nous qui formons sous nos fouets ces alTranchis qui vont peupler Libéria, c'est nous qui introduisons dans le sein du clu-islianisme cette race qui sur son continent résiste même au maliomélisme. Allons donc, sans l'esclavage, l'Afrique continuerait jusqu'à la fm du monde à sacrifier dos victimes humaines et à adorer des fétiches ^ !

Revenons un instant à ces populations parmi lesquelles Canot a passé la meilleure partie de sa vie pour ajouter encore quelques traits au tableau que nous avons présenté, afin de guérir nos lecteurs de l'exagération des manies philanthropiques, si communes de notre temps, et que plus d'un partage peut-être. L'esclavage est certainement une institution détestable, mais il faut le condamner au nom des principes de justice abstraite plutôt que par amour pour la race sur laquelle il pèse, race légitimement condamnée s'il en fut jamais. La barbarie dans laquelle les nègres sont plongés n'est même pas une excuse, car chez quels barbares des temps anciens et

1. Ces pages étaient écrites avant la guerre de Sécession, mais nous ne sommes pas sûrs que les nx-planteurs du Sud, ruinés par les défaites et mis à leur tour en esclavage par les Carpet Baggers, aient été tellement éclairés par les événements qu'il soit nécessaire de modifier les opinions que nous leur prêtions ici sur la race noire.

342 LE CAPITAlNIi NÉGRIER

modernes, chez quels Tartares asiatiques et chez quelle tribu américaine trouvera-t-on jamais des faits comparables à ceux que nous allons raconter ?

Deux tribus étaient engagées dans la querelle de deux chefs puissants de la côte d'Afrique, la tribu d'Amarar et la tribu de Shiakar. La lutte durait depuis un temps infini, soigneusement entretenue par les ])lancs, qui la chauffaient à point et la modéraient à propos, sans prendre ouvertement parti pour aucun des deux combattants, mais qui en revanche achetaient, avec un esprit de louable impartialité, les prisonniers de l'un et de l^autre camp. Cependant la fortune sembla vouloir abandonner Amarar. Depuis plusieurs mois, il était bloqué derrière ses grossières fortifications par son ennemi. Une sortie était nécessaire pour renouveler les approvisionnements épuisés. Amarar appela son devin, et lui demanda quel serait le moment convenable pour opérer cette tentative. Après un nombre indéfini d'incantations et de momeries, le devin répondit quo la tentative serait couronnée de succès dès qu'Amarar aurait baigné ses mains dans le sang de son propre fils. Le sauvage saisit un de ses enfants âgé de deux ans à peine, et lui 'écrasa la tète. La sortie fut heureuse, et le sorcier reçut un esclave pour

LE CAPITAINIÎ NKGRIER 343

récomponso do sa prérliclion. (Jiicl([ii(' temps après, Amarar assiégeait à son tdiii- une des fortoressos de son ennemi, et il était inquiet suite résultat de l'attaque. Il consulta de nouveau le soreier, qui répondit que la ville ne serait prise que lorsque Amarar serait retourné dans le ventre de sa mère. La nuit suivante, Amarar visita sa mère, et, pour accomplir cette obscure prophétie, commit le plus criminel des incestes. Il fut vaincu par son ennemi, décapité, et sa tète encore saignante fut jetée dans les entrailles palpitantes de s;i mère, éventrée par son sauvage vainqueur.

Une querelle à peu près semblable à celle d'Amarar et de Shiakar avait éclaté à Digby entre deux cousins qui se partageaient la ville, et qui avaient longtemps vécu en bonne harmonie. Un des adversaires, ennuyé de voir la guerre traîner en longueur, appela à son aide un célèbre bandit des environs nommé Jen-Ken, renommé par sa férocité. Jen-Ken et ses compagnons étaient cannibales et ne manquaient jamais, toutes les fois qu'ils allaient à une expédition, de se faire accorder le droit de revenir du carnage chargés de provisions destinées à leur garde-manger. Une nuit, l'alarme est donnée vers trois lieiires du matin, et* liiciitùl les ci'is des femmes et des enfants se mêlent au bruit des

coups do fou qui rotontissont do toulos parts. Jen-Kon ot sa bando avaient envahi la ville. Lorsque l'aurore se leva, elle éclaira un des plus abominables spectacles que la terre ait jamais vus. Chacun des compagnons de Jen-Ken tenait à ses côtés le corps mutilé et saignant d'une victime. Los captifs blessés et vivants encore étaient entassés pêle-mêle au milieu de ces sauvages ivres de leur triomphe. Tout à coup une musique barbare retentit, et une longue procession de femmes nues, compagnes des bandits, vint se joindre à leur cercle sinistre. Chacune d'elles était armée d'un couteau et portait dans sa main un trophée de chair humaine. La femme do Jon-Ken arriva, traînant après elle le corps d'un enfant. Les affreux époux poussèrent en se regardant un cri do joie; l'enfant fut lancé en l'air et reçu sur la pointe d'une pique. Une liorriblo boisson, composée do rhum, de poudre et de sang, servait do rafraîchissement à cette bande de démons, qui se livra sur les cadavres amoncelés aux mutilations les plus épouvantables. Canot, qui fut témoin de cette scène, n'ont pas le courage do la contempler jusqu'à la fin. Il fut contraint de se retirer, on proie à une horreur très explicable, après avoir vu la femme du chef vaincu empalée vivante ♦et les cannibales envelopper précieusement dans des feuilles de bana-

LE CAPITAINE iNÉGRIËH Sio

nier les restes de leur orgie, pour les envoyer en présents à leurs parents et amis du désert et de la forêt.

Certes, voilà du pittoresque, de l'énerg-ique, de Témouvanl 1 Voilà des réalUi's (jui laissent bien loin derrière elles les imaginations les plus dépravées des romanciers et des poètes ! Quelles scènes pour un écrivain coloriste à outrance! Quelle superbe occasion de décrire les paysages plantureux au milieu desquels s'accomplissent ces crimes, les rivières regorgeant de monstres, les forêts fourmillantes de reptiles, les déserts asiles de bêtes féroces moins sanguinaires que riiomme 1 Quel pays que celui où tous les rêves criminels ne sont que de plates, vulgaires et liabituellcs réalités, où le meurtre est un divertissement, un jeu, une action naturelle, sanctionnée par le temps et la tradition! Mais, encore une fois, quand donc plaira-t-il à Dieu de délivrer le monde de ces mœurs par trop pittoresques?

Depuis six mille ans le monde existe, et depuis six mille ans les mêmes scènes se répètent dans cette Afrique, qui n'a pour toute bistoirc que des crimes monotones toujours semblables. Les mêmes atrocités que Canot a contemplées se passaient à l'époque où les patriarclies faisaient paître leurs troupeaux dans les plaines de

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l'Arabie et de la Judée. Les peuples les plus immobiles ont subi des révolutions innombrables, le monde fataliste de l'Asie a été remué jusque dans ses fondements; l'Afrique n'a ressenti aucune secousse. Protégé dans ses instincts féroces par un climat aussi meurtrier que son bestial génie, par des déserts inaccessibles, par des fleuves pestilentiels, l'Africain s'est livré sans contrainte à ses goûts dépravés et à sa brutalité sanguinaire. Ce n'est que dans la plus récente période que ce monde a commencé d'être sérieusement entamé. L'islamisme, menacé partout ailleurs, vient seulement d'y apparaître en vainqueur. De temps à autre, quelques volées de coups de feu d'un navire européen ou américain apprennent aux babitants de la côte que l'iieure suprême de cette tranquillité séculaire sonnera bientôt. Combien de siècles cependant s'écouleront encore avant que l'Afrique soit devenue une terre, non pas civilisée, mais seulement liabitable? Beaucoup, sans doute; mais le xix" siècle aura toujours l'iionneur d'avoir, par les armes de l'Angleterre, par la condamnation de la traite, par l'établissement de Libéria, surveillé et ouvert pour la première fois ce monde plus fermé que ne l'a jamais été la Cbine par sa muraille et ses routines traditionnelles. Le monde clirétien'se doit à lui-même de ne pas laisser subsister plus

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long-temps toutes ces abominables monstruosités, et, en vérité, il s'acquitte fort bien de cette tàclie à son insu. Toutes ses entreprises, si pacirK[ues qu'elles soient, sont tellement contraires aux instincts de ces vieilles barbaries, (ju'elles ne man([uent jamais de faire tomber quelqu'une des barrières qui s'opposent à la civilisation. Cette œuvre de démolition, commencée par notre siècle, n'est pas encore fort avancée, mais elle s'accomplira fatalement, et un jour viendra où l'on n'entendra pas plus parler, nous l'espérons, des tribus mandingues et foullalis, du roi de Dahomey et des sacrifices humains, que nous n'entendons parler aujourd'hui des pirates d'Alger '.

Février I800.

1. Combien d'autres événements depuis que ces pages furent écrites ont continué l'œuvre commencée ; la guerre des Ashantces, les quatre ou cinq guerres de l'Afrique australe, l'expédition de Brazza, etc.

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