‹ Livres et âmes des pays d'OrientChapitre 7 sur 9 · Bonze sectateur des doctrines de Lao-tseu · texte numérisé non relu

Bonze sectateur des doctrines de Lao-tseu

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ni II' par la voie du raffinement el delà subtilité. Nous ne croyons pas avoir oublié de mettre en lumière aucun détail intéressant, et nous pouvons enfin fermer ce volume , le plus curieux recueil de liUératurc orientale qu'on ait offert au publie b'ilré depuis la traduction des Availcutas de -M. Stanislas Julien. Nous aimerions à espérer (|ue le traducteur continuera pour les époques plus récentes le travail accompli pour l'époque dos Tliang- et poussera ses explorations jusqu'à nos jours. Il serait curieux de posséder un recueil de poésies chinoises récentes et de connaître exactement quel est l'état actuel de rintelligence dans cette vieille société.

J'éprouve, en fermant ce volume, le besoin de poser deux questions, en laissant à de plus audacieux le soin d'y répondre. On a pu constater la ressemblance extraordinaire que les œuvres des lettrés chinois présentent avec les o'uvres de l'intelligence européenne. Parmi les sentiments qu'ils ont exprimés, il y en a (juehpies-uns de bizarres, aucun que nous ne puissions retrouver dans notre expérience, si nous la scrutons avec sagacité, et que nous ne puissions comprendre avec un peu d'attention. Je demande aux critiques modernes, qui ont trouvé tant de théories ingénieuses sur les races, cimiment il se fait que ces frères mongoliques, au visage arrondi e( aux

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yeux obliques, semblent avuir avec les nations européennes une parenté d'âme et d'intelligence si étroite, tandis que les autres peuples orientaux, qui sont nos véritables parents selon la chair et les lois de la race, n'ont avec nous pour ainsi dire qu'une parenté de visage et de couleur. Comment se fait-il que nous retrouvions en Chine la morale que nous considérons comme la plus favorable au bonheur du genre humain, le même esprit d'humanité que nous considérons comme le meilleur instrument du perfectionnement de notre espèce, le même rationalisme éclairé que nous considérons comme la véritable religion de l'homme civilisé? Les critiques ethnogTaphes qui établissent si bien les preuves de notre filiation aryenne reculeraient certainement d'horreur devant la morale des races dont nous sommes sortis et qu'ils exaltent si fort au détriment des peuples de l'extrême Orient, lesquels professent, au contraire, la seule morale que leurs détracteurs voulussent reconnaître. Comment se fait-il donc que les seuls peuples qui nous soient parents par l'âme soient précisément ceux qui, selon la critique, nous sont étrangers par la race, les Juifs et les Chinois?

Notre seconde question s'adresse aux philosophes de la démocratie européenne moderne. — "0 philosophes, leur dirai-jo. je veux bien

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l'iiU'i'tonir les mémos espérances que vous; mais avez-voiis bien réfléchi sur l'enseignement que nous donne le sort des institutions de la Chine? Ce peuple nous ressemble, non seulement par la tournure de son intelligence, par sa morale humaine, par sa philosophie pratique, mais par son org-anisation sociale et ses institutions politiques. Assurément vous préférez à toute autre civilisation la civilisation des peuples modernes, et assurément encore vos deux favoris parmi ces peuples sont les peuples ang-lais et français, que vous regardez, l'un comme le pionnier, l'autre comme le missionnaire de cette civilisation qui vous est chère. Eh bien! il se trouve que le peuple chinois possède exactement les qualités de ces deux peuples, sans avoir leurs défauts. Il est pacifique comme l'Ang-lais, et tient, comme lui, la guerre pour le pire des fléaux ; il aime , comme lui , le commerce et l'industrie; il a porté, comme lui, l'agriculture au plus haut point de perfection ; il a tout le génie laborieux de l'Angleterre, sans avoir cet élément féodal et aristocratique qui est la seule chose qui vous déplaise dans ce grand pays. Et d'autre part le Chinois est démocrate comme le Français, sans avoir, comme lui, cet esprit agressif et guerroyant qui fait courir tant de dangers à cette démocratie même qu'il préfère à tout.

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Mais cette démocratie que nous avons établie à grand'peiiie, et qui existe chez nous depuis quatrevingts ans seulement, est organisée en Chine depuis des siècles, et son origine se perd dans le lointain des âges. Cette démocratie n'est point imparfaite ni rudimentaire ; c'est la démocratie la plus savante , la plus compliquée , la plus semblable à celle que vous élaborez et que vous vantez. Quelle est celle de nos institutions politiques que les Chinois ne possèdent pas? Ils ont notre centralisation et notre hiérarchie administrative, ils connaissent toutes les formules de notre philosophie démocratique. Qu'y a-t-il qui soit plus près de vos idées que cette institution du concours qui, chez eux,- sert de base au recrutement des fonctionnaires, à l'organisation des fonctions sociales? Assurément votre idéal démocratique a été compris et réalisé par ce peuple autant que le permettent les conditions de la terre. Comment est-il advenu cependant que cette société soit arrivée à présenter l'image de la décrépitude la plus repoussante et le spectacle des corruptions les plus sanglantes et des cruautés les plus lâches?

Vous considérez la démocratie, non comme une étape dans le progrès général de l'humanité, mais comme le dernier terme de ce progrès. Une fois arrivée à ce point , son long voyage

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est achevé, et, quel quo soil son développement ultérieur, elle reste et doit rester éternellement dans l'élal démocratique , l'esprit humain ne pouvant comprendre en morale et en politique aucune forme plus parfaite de la justice et plus rapprochée de la vérité abstraite quo la démocratie. Yous croyez que la démocratie; est non seulement le dernier terme des institutions humaines, mais qu'elle est le sel qui empêchera désormais ces institutions de se corrompre. Les peuples ne connaîtront plus la décadence et la barbarie, parce qu'ils seront régis par la démocratie; ils ne connaîtront plus les vices qui finissent par atteindre les meilleures institutions lorsqu'elles durent trop longtemps, parce quo ces institutions seront démocratiques, de sorte que, par une vertu conservatrice propre à la démocratie, les peuples n'auront pas plus à craindre la trop longue durée de cette dernière période de la race humaine que l'àme n'aura à craindre de se corrompre par le séjour de l'éternité. Eh bien! si cela est vrai, la Chine, qui depuis des siècles , et pour ainsi dire dès ses premiers pas, a atteint cette dernière étape du progrès de l'humanité, devrait être le siège de toutes les béatitudes terrestres, et, loin d'aller ouvrir le Céleste-Empire à coups de canon, nous devrions y rherchcr des sujets d'édification poli-

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tique. Et cependant c'est trop justement que nous traitons aujourd'hui ces vieux civilisés de barbares corrompus.

Il n'y a donc pas d'institution politique qui ait la propriété d'empêcher la justice et la vérité de se corrompre; le seul sel qui les conserve est celui qui s'échappe des flots incessamment renouvelés qui coulent de la source inconnue de la vie. Or cette source est la propriété de l'Etre tout-puissant qui ne se montre ni ne se nomme, pour lequel nos théories critiques sur les races n'existent pas, et qui se sert indifféremment de toutes les formes et de toutes les forces pour faire accomplir à l'humanité les destinées qu'il lui a lui-même assignées.

Mars 1863.

NUSSIR-U-DIN

LE SECOND T^Ol D'AOUDE

NUSSm-U-DIN

LK SFXOND ROI D'AOUDE

Si nos descendants éprouvent quelques difficultés à raconter l'histoire de notre xix'' siècle, ce ne sera point faute de documents. Jamais aucune époque n'a réuni une telle masse de matériaux bons et mauvais. Et ce n'est pas seulement notre petite Europe qui a le privilège d'intéresser les collecteurs de faits, ce sont les pays les plus inconnus et les plus lointains du globe. Nous avons aujourd'hui des renscig-nements plus précis et plus exacts sur l'insurrection chinoise ' que nos pères n'en avaient il y a deux siècles sur les révolutions de la Russie. Le royaume de Dahomey nous est relativement plus familier que tel pays du Nord ne l'était

1. L'insiirreclion des Taig-l'inps qui, à l'époque où ces pages furent écrites, était dans le plein de sa fureur anarclii([iie.

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autrefois; nous connaissons toutes les intrigues du palais de Kamehamelia IV, et il n'y a pas un îlot de l'Océanio qui ait des secrets pour nous. Cette exploration en tout sens de l'univers est une des choses les plus incontestablement bonnes que notre siècle ait produites. C'est cependant, en grande partie, à une seule nation que nous devons cette lumière jetée sur le monde entier, — à l'Angleterre. Les autres nations ont pou fait relativement pour cette divulgation des secrets de la vie humaine sous toutes les formes qu'elle peut revêtir; l'Allemagne elle-même, la savante et méthodique Allemagne, commence à peine à entrer dans cette voie de découvertes, et il est douteux qu'elle y réussisse jamais aussi bien que l'Angleterre. Le dévouement à la science, qui est une si grande et si noble chose, n'est cependant pas, dans ce genre d'investigations, la qualité la plus nécessaire, et et il peut même arriver qu'on serve mieux la science en ne s'en inquiétant pas du tout. Des mobiles très inférieurs peuvent être infiniment plus utiles dans ce cas particulier que l'amour de la science ou du progrès humain, — par exemple le désir de faire fortune, l'amour des aventures ou des émotions violentes, l'instinct de la curiosité, ou même ce simple appétit du nouveau qui s'empare des imaginations blasées.

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mais arlivos encore, d'une époque corrompue et fatiguée. Pour bien voir le pays que l'on visite, il n'est pas absolument nécessaire de posséder des connaissances bistoriques étendues, ou d'être un grand orientaliste; il vaut souvent mieux commander tout simplement un navire, être capable de prendre part à une cliasse au tigre, ou bien avoir une assez grande babitude du danger pour n'être pas elîaroucbé par une attaque soudaine de sauvages et de bêtes féroces. Là est la source de la supériorité que possèdent les Anglais sur les autres peuples dans ce qu'on peut appeler la littérature des voyages. Rien généralement de moins savant, de plus incomplet, de plus fragmentaire que leurs relations de voyages. Souvent elles ne. contiennent qu'un seul fait, mais sur ce point la lumière est complète. Ces relations non plus ne sont pas signées de grands noms dans la science : ceux qui les écrivent sont des capitaines de navire, des aventuriers, des lieutenants en congé, des marcbands, de jeunes lords ennuyés; mais qui, d'un savant ou d'un aventurier, peut pénétrer avec le plus de sagacité les mystères d'une cour barbare, les secrets d'une tribu sauvage, bien mieux la poésie d'une terre périlleuse où le métier de contemplateur exige l'adresse d'un maître d'armes et d'un cbasseur

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consommé, la science d'équitation d'un centaure ou d'un gaucho? Qui d'un savant ou d'un marchand est le mieux à môme de pénétrer le caractère d'un peuple, ses vices et son degré de moralité? Il y a plus : trop de scrupules de morale peuvent nuire chez l'ohservateur, et il y a des peuples qu'il est difficile de bien comprendre, si l'on ne met pas de côté toutes les idées de dignité et de probité qui forment le bagage d'un homme civilisé à l'européenne. Telles sont quelques-unes des raisons pour lesquelles la littérature des voyag-es a prospéré en Angleterre plus que dans tout autre pays. Les voyageurs anglais sont moins des savants que des curieux, ou des hommes obligés par fatalité ou profession de connaître avec exactitude les peuples avec lesquels ils ont à traiter ou h commercer.

Par une autre raison encore, l'Anglais, mieux que les autres peuples civilisés, est appelé à rendre à l'humanité ce service de l'exploration du monde. L'Anglais peut être plein de préjugés, individuel, égoïste, mais il a un grand avantage sur le Français ou sur l'Allemand : il ne s'étonne do rien. Quand il part pour les antipodes, il ne se promet pas d'avance un plaisir tout nouveau, et ne s'effraie pas outre mesure de l'ennui qu'il va subir. S'il s'ennuie moins qu'il ne l'avait sup posé, c'est tant mieux. S'il ne trouve pas ce qu'il

espérait, c'est tant pis. Il n'éprouve donc ni illusions, ni désenchantements. Il visite l'Inde ou le Japon comme il visiterait une paroisse des environs de Londres, et il se conduit dans les plus lointains pays comme il se conduirait dans sa propre contrée, c'est-à-dire qu'il y dine à ses heures habituelles, déjeune et dort à ses heures habituelles. Par conséquent, n'y fit-il même qu'une courte halte, il n'y passe pas, il' y séjourne. Enfin, dernière qualité, il manque de la faculté d'assimilation et n'oublie jamais qu'il est Anglais. Le Français adopte vite les mœurs et les usages des peuples étrangers qui l'ont choqué d'abord. Il commence par se moquer des sauvages pour se faire sauvage lui-même huit jours après; grande preuve de bonté naturelle, peut-être, mais aussi grande preuve de faiblesse. Grâce à cette qualité ou à ce défaut, comme on voudra l'appeler, il est capable de passer au milieu des peuples, de partager leur existence, de se faire complice de leurs mœurs, sans se rendre mieux compte, au bout de tout cela, de leur nature et de leurs instincts qu'avant de les avoir visités. L'Anglais, au contraire, n'abdique jamais son individualité, excellente qualité pour bien voir, car les choses extérieures posent devant lui comme objets d'étude ou de simple curiosité. En un mot, les relations entre

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V objectif et le subjectif sont mieux et plus sagement maintenues par l'Anglais que par le Français, qui s'identifie trop facilement avec V objectif, et que par l'Allemand, qui assimile trop volontiers à son moi tout ce qui lui est extérieur.

Nous avons une preuve de cette faculté d'observation propre aux Anglais dans le curieux livre intitulé : La Vie privée d'un roi d'Orient. L'auteur, ancien officier au service de sa majesté Nussir-u-din, second roi d'Oude, n'a point de système préconçu; il n'est point un profond orientaliste, et il confesse môme qu'il n'a jamais su d'hindoustani que ce qu'il lui en fallait pour se faire comprendre des indigènes et n'être point embarrassé au milieu d'eux; mais en revanche il connaît à fond les choses qui sont tombées dans le domaine de son expérience ; il n'a perdu ni un mot, ni un geste. Sa description du royaume d'Oude est, si l'on peut associer des mots aussi contraires, une sorte de tableau hollandais de l'Orient. On a là le ménage et l'intérieur du roi d'Oude, sa cuisine, ses écuries, les portraits de ses domestiques et de ses femmes, les portraits de sa royale personne même dans toute sorte de costumes et d'attitudes, à table, à cheval, au sortir du bain, en chapeau noir et en frac à l'anglaise, en costume oriental et la couronne sur

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lu front. ï^oulemoiil il ne faul pas oublier que les scènes de cette série de tableaux d'intérieur ta la flamande se passent on Orient, et que, par conséquent, les détails les plus humbles sont d'une opulence et d'une étrangeté singulières; les ustensiles de ménage sont d'or, les servantes sont vêtues d'étoffes lamées d'or et d'argent; pour chats domestiques on a des tigres, et pour animaux familiers des éléphants.

Le royaume d'Oude ou d'Aoude, situé dans l'Inde septentrionale, entre le Punjab, le Népaul et le Delhi, est, ainsi qu'on le sait, placé sous le protectorat de la compagnie des Indes. Jadis province du grand empire mogol, pillé par Warren Hastings au dernier siècle, réduit de moitié par lord Wellington, qui annexa une grande partie de son territoire aux possessions anglaises, il fut constitué sur ses bases actuelles en 1819 par le marquis d'Hastings, qui ajouta à ce qui restait de cette province, jadis florissante, quelques déserts conquis sur le Népaul, et sacra roi, au nom de la puissante compagnie des Indes, le nawab Gazi-u-din, père du héros de cette histoire. Quoique tous ces faits soient le développement naturel de la conquête et qu'il n'y ait pas à s'en étonner, on peut dire néanmoins, sans courir le risque d'être accusé do sentimentalité philanthropique mal i)lacéo, qu'il y a eu rare-

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ment quelque chose de plus injuste que les traités qui unissent le royaume d'Oude à la compagnie des Indes. L'indépendance du pays est nominale, et il est inutile d'ajouter que le prix du protectorat anglais est le sacrifice de l'indépendance du roi. La compagnie protège le roi pour se garantir elle-même, c'est-à-dire pour empêcher que le roi ne se serve de son pouvoir contre la domination anglaise. Jusque-là l'humanité n'a rien à reprendre à cette politique; mais ce roi, impuissant pour le bien de ses sujets, est en revanche très puissant pour le mal. Les traités lui garantissent sa couronne et ses possessions contre tout ennemi extérieur et intérieur, c'est-à-dire que si ses peuples, las d'une oppression capricieuse et sanglante, se soulèvent contre lui, la redoutable compagnie appose son veto^ et s'engage à lui livrer, pieds et poings liés, ses sujets, pour qu'il continue à les ruiner et à les mutiler. La compagnie lui donne le pouvoir de faire tout le mal qu'il voudra à d'autres qu'elle; il profite largement de cette permission. Tous les caprices qui peuvent passer par la tête d'un despote oriental, il les satisfait avec sécurité et impunité. Meurtres, mutilations, pillages, extorsions, supplices bizarres, exils ignominieux, emprisonnements dans des cages de fer, il peut se permettre toutes ces •

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plaisanteries à l'égard de ses sujets; mais que ces derniers, las de cette criminelle tyrannie, se gardent bien de remuer, car le résident anglais de Lucknow n'a qu'à faire un signe, et les troupes anglaises cantonnées sur la frontière étoufferont la rébellion. Ajoutez que les malheureux sujets de ce royaume n'ont pas môme la ressource des états despotiques très étendus, et où la jalouse surveillance de la tyrannie ne peut s'exercer également partout, g-râce aux distances. Non : le territoire d'Oude n'étant pas plus étendu que celui des Pays-Bas et de la Suisse réunis, personne n'échappe à l'œil fascinateur et à la griffe du tigre couronné. Supposez le despotisme oriental établi dans quelqu'un des petits états de Europe, et vous aurez une idée imparfaite de la situation du peuple d'Oude, car il faudra supposer encore que ce despotisme est protégé par un puissant voisin *.

Le roi d'Oude est donc libre de se livrer à tous les caprices de son imagination orientale. De gouvernement, d'administration légale, il n'en existe point, et comme il faut bien cependant montrer son pouvoir en quelque chose, le

1. L'annexion ultérieure du royaume d'Oude a mis fin à la situation que dénonçait l'auteur de ce livre. Probablement il fut écrit en partie pour intéresser par avance l'opinion anglaise à toute mesure sommaire ou arbitraire capable de faire cesser les énormités qu'il mettait en lumière.

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monarque montre le sien en pillant ses sujets. On lève le revenu public à coups do fusil. Dans cet aimable état d'anarchie, où personne n'est protégé que le roi, les sujets sentent le besoin de se protéger eux-mêmes et ne sortent jamais qu'armés. Lucknow, la capitale de ce royaume, est certainement une des plus étranges villes qu'il y ait dans le monde entier. Ces habitants armés de pistolets et de poignards, de brassards et de boucliers en peaux de buffles, vous croyez peut-être qu'ils vont en guerre, ou tout au moins qu'ils se rendent à quelque parade militaire? Non, ils vont traiter de leurs affaires, vendre ou acheter ce que les caprices du roi et de ses collecteurs de taxes ont bien voulu ne pas leur enlever. Quant au roi sous l'administration duquel existe un tel état de choses, c'est un des souverains les mieux logés de la terre. Sa résidence se compose d'une succession de palais qui s'étend sur l'une des rives du Goomty, tandis que sur l'autre rive s'étend sa ménagerie, parc immense où des troupes d'éléphants, de rhinocéros, de tigres, de léopards, d'antilopes, de lynx et de chats de Perse s'ébattent au soleil, dit notre auteur, comme les moutons et les vaches dans un parc anglais. Le luxe des habitants n'est naturellement point en proportion avec" le luxe du souverain, et les rues de

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Luclviiow sont encombrées de mendiants, armés comme les autres citoyens, et qui, ainsi que le mendiant de Gil Blas, vous demandent l'aumône l'escopettc à la main. Il est même assez curieux de retrouver au fond de l'Asie le type du lazza-, rone italien, avec ses mœurs, ses phrases sacramentelles, ses compliments hyperboliques et ses injures aristophanesques. C'est une preuve do plus que les mêmes causes ont partout les mêmes effets, et que le même état social engendre partout à peu près les mêmes mœurs et le même langage. Est-ce dans une rue de Naples ou dans une rue de Lucknow que se passe la petite scène que voici? « La lumière du soleil a brillé sur l'esclave de monseigneur, et le pauvre esclave sera nourri, vous dit un impudent et vigoureux gaillard armé d'une forte moustache, un sabre et un bouclier au poing, en vous tendant la main. Tous êtes, vous dit-il, la lumière du soleil, et ce compliment vaut bien, à son avis, le salaire d'une journée de travail. Vous vous détournez do dégoût, et alors, aussi tranquillement qu'il vous avait débité ses compliments, il vous fait part de son opinion sur les membres féminins de votre famille (particulièrement votre mère et vos sœurs) dans un langage trop nu et trop énergique pour souffrir la traduction, el philol liardi et expressif qu'élé-

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gant. » Les citoyens armés et les mendiants forment le plus intéressant spectacle de Lucknow et partagent l'attention et l'étonnement du voyageur avec les chameaux et les éléphants, qui se promènent dans ]a ville aussi communément que les mulets en Espagne , les ânes et les bœufs dans nos villages, les chevaux dans nos rues.

Lorsque notre aventurier se présenta à la cour de Lucknow, le roi régnant était Nussir-u-din, un des deux fils du premier souverain élevé au trône par la compagnie. Ce n'était point sans difficultés qu'il avait succédé à son père, Ghazi-udin, lequel l'avait déshérité et avait formé, paraîtil, le dessein de le tuer plutôt que de lui laisser la chance de monter sur le trône. Il avait dû son élévation à l'énergie de sa mère, la padsha/i begiim (sultane favorite). Elle arma les femmes de son harem, et, après un combat sanglant dans l'intérieur du palais, elle réussit à déjouer les projets du souverain, grâce à sa bravoure et aussi à l'intervention du résident anglais. Nussir-u-din devint donc roi, et son premier acte fut de suivre les traces de son père : bon sang ne peut mentir. De même que son père avait voulu le déshériter, Nussir voulut déshériter son fils. La mère disputa encore son petit-fils à cette hôte fauve et le prit sous sa protection. L'ingrat Nus-

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sir, oublieux du passé, ordonna à sa mère do quitter le palais; elle refusa. Le roi envoya alors contre elle ses femmes-cipayes (garde d'amazones qui habite le palais), et un second combat s'engagea dans lequel quinze ou seize femmes de la padshah begum furent tuées. Le résident anglais intervint de nouveau. Le roi promit au colonel Lowe (c'était le nom du résident) de no point tourmenter sa mère ni toucher à son fils, si elle consentait à se retirer dans un palais qu'il indiqua. « Le résident se porta garant de la vie de l'enfant, et la begum partit contente. Elle eut plus de confiance dans la parole d'un gentleman anglais qu'elle n'en aurait eu dans les serments les plus solennels du roi et de tous ses ministres. En vérité, ce n'est pas en Europe que l'on découvre la grandeur de l'Angleterre et la puissance magique que renferme le nom d'Anglais. » Cette brave et courageuse mère de Nussir est le personnage le plus intéressant du livre, le seul qui ait des affections naturelles et quelque chose d'humain. Elle avait réussi contre Ghazi-u-din, elle ne devait pas réussir contre le fils ingrat qu'elle avait sauvé de la disgrâce et peut-être de la mort. Après le départ de sa mère, Nussir fit publiquement proclamer l'illégitimité de son fils. Une fois stigmatisé ainsi, l'enfant ne pouvait plus hériter de la couronne. Plus tard, cependant,

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après l'empoisonnement de Nussir, la begiim liL encore une tentative, cette fois réellement héroïque, car elle ne craignit pas d'entrer en lutte avec le formidable pouvoir de l'Angleterre. Elle fit entourer de troupes le palais où habitait le résident anglais qui refusait de reconnaître le jeune prince; mais les troupes de la compag'nie des Indes arrivèrent à leur tour, quelques coups de fusil furent échangés, et le roi de la compagnie, un oncle de Nussir, monta sur le trône.

Si Nussir traitait ainsi sa mère et son fds, il n'y a point lieu d'être étonné qu'il se portât aux derniers outrages envers les autres membres de sa famille. Famille! quel est ce mot-là? Dans le pays d'Oude, comme du- reste dans tout l'Orient, le roi seul est tout; ses parents les plus proches ne participent en rien à sa grandeur, et ont moins d'importance qu'un eunuque favori ou une danseuse qui a captivé pour une semaine les sens très susceptibles du roi. S'ils ont encouru la colère du souverain, le dernier esclave du palais a le droit de les bafouer sans pitié, et cela avec la plus complète impunité. C'est là la façon dont le despotisme rétablit l'égalité. Tous sont égaux devant la violence et la cruauté du monarque, aussi bien un prince royal qu'un mendiant. D'ailleurs les victimes sont peu intéressantes : si elles sont tyrannisées, elles n'attendent que le moment

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(k' Ivranniscr à K-ur lour, rt elles infligeraient, si elles en avaient le pouvoir, les mêmes outrages qu'elles ont à subir. Nussir avait plusieurs oncles, vieux et intirmes, qu'il se plaisait à insulter et à fouler aux pieds ; mais, circonstance fort atténuante, ces oncles avaient comploté jadis sa perte, de concert avec son père, et ils finirent par le faire empoisonner. Ils ne valaient probablement pas mieux que leur neveu, et la seule raison qui semblait militer en leur faveur était leur vieillesse et leurs infirmités. Quoi qu'il en soit, ils étaient une grande ressource pour Nussir : quand ses danseuses ou ses jeux de marionnettes l'ennuyaient par trop, quand il ne trouvait plus aucun plaisir dans les combats de bêtes fauves, qu'il ne lui était tombé depuis longtemps sous la main personne à faire décapiter , quand il sentait qu'il avait besoin d'un dérivatif puissant pour secouer sa torpeur que n'éveillaient plus les jouissances physiques, la cuisine indienne et le vin de l'Europe, alors il invitait à diner un de ses oncles, et les habitués de la table royale étaient sûrs qu'ils allaient avoir un spectacle exceptionnel. Les plaisanteries qu'on faisait supporter aux princes étaient très variées, grâce au génie inventif du barbier du roi, Anglais de basse extraction, cruel et rapace, qui s'était emparé si bien de l'esprit de

son maître , qu'il était le véritable souverain d'Oude, et que Nussir tomba dès que le barbier eut été cbassé par ordre de la compagnie. Nous reg-rettons que l'auteur ait cru devoir taire le nom de ce facétieux scélérat qui doit vivre aujourd'hui dans une opulence somptueuse, fruit de ses rapines et de ses crimes. Le lecteur aura une idée du g-énie drolatique de ce favori et de l'affection que Nussir portait à ses oncles par les deux anecdotes suivantes.

Le roi avait invité à diner un de ces oncles, nommé Saadut. Après le dîner, les convives, échauffés par le vin , se préparaient à assister aux divertissements ordinaires des soirées du palais. — Dansons une écossaise! s'écria le barbier, illuminé par une idée soudaine; je danserai avec Saadut. — Bonne idée, bonne idée! répond le roi; que le khan danse avec mon cher oncle. Sur l'assentiment du roi, le barbier saisit Saadut, et le malheureux vieillard, à moitié ivre, tourne et tourne jusqu'à ce qu'il soit sur le point de s'évanouir. Au milieu de ce tourbillonnement, le barbier, d'un coup de main, fait tomber son turban, grave outrage chez les Hindous d'Oude, et que le vieillard ressentit vivement, car, môme dans l'état d'ivresse où il était, il porta la main sur son poignard. Ce geste fut aperçu par le barbier, qui, d'un mouvement rapide, jeta le

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poignard loin do Ini, détacha le ceinturon du vieillard, déroula le cliàle qui lui ceignait le corps, puis enleva sa veste de tissu d'or; pièce à pièce, morceau par morceau, il déshabilla le pauvre prince. Quelques-uns des ofliciers anglais, irrités de cette insolence, s'approchèrent pour protéger le vieillard. — Arrière, messieurs! cria le roi; je veux que la plaisanterie continue, ou, par le ciel, je vous mets aux arrêts! — Le malheureux vieillard se tenait là, au milieu de l'appartement royal, nu comme au jour de sa naissance, jouet des esclaves et de la canaille du palais, bafoué et même frappé, dans un état d'ivresse qui ajoutait encore quelque chose de ridicule à cette scène repoussante, et cependant versant des larmes et se couvrant la figure de ses mains. Dans cet état, le roi le força de danser ■ jusqu'à ce que ses yeux se fussent assouvis de ce honteux spectacle.

Un autre oncle de Nussir, encore plus âgé que le précédent, nommé Asoph, reçut une semblable invitation à diner. Il ne s'y rendit pas sans hésitation; il pressentait quelque humiliation ou quelque cruauté. — Savez- vous ce que me veut le roi? demanda-t-il au voyageur anglais dont nous citons le récit. — Mais seulement dîner avec vous, je crois. — Hélas! je suis vieux, ma tète est grise et mon œil éteint; je ne puis être

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un compagnon pour mon neveu, qui est jeune et avide de plaisirs. « Il y avait, dit notre auteur, une grande et très pathétique expression dans ces paroles, que le vieillard prononça avec toute la musique du langage liindoustani. Je fus touché de son chagrin. » Le diner commença sous de très bons auspices : le roi entra, salua avec grâce et dignité (pas plus que Néron et Héliogabale, Nussir ne manquait d'une certaine élégance royale), et se montra pour son oncle plein de prévenances hypocrites. Une bouteille de madère fut placée devant Asoph, et les toasts se succédèrent si rapidement, que le vieillard, sentant que la liqueur commençait à lui monter au cer* veau, ne put tenir tète au roi et posa son verre à moitié vide seulement. Ici cessèrent les prévenances et l'hypocrisie. Le roi regarda fixement son oncle. — Est-ce que le vin qu'on sert à ma table n'est pas bon? demanda-t-il d'un ton sec. Asoph s'excusa, fit appel à sa volonté et réussit à tenir tête aux convives jusqu'à la fin du diner. Au moment où les danses commencèrent, la bouteille de madère placée devant Asoph était à peu près vide. — Ne voyez-vous pas qu'Asoph n'a plus de vin? dit le roi en se retournant vers le barbier. Allez lui chercher une autre bouteille. — Le breuvage qu'on posa cette fois devant le malheureux était un composé de madère et d'eau-

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de-vie. Une ivresse complète fut produite bientôt par l'atTrcuse mixtion , et la tète du vieillard tomba sur sa poitrine. « Ses moustaches ont besoin d'être arrangées, » dit le barbier en se levant, et à la grande indignation des Européens témoins de cette scène , il lira brutalement le vieillard par ses' moustaches, qu'il portait très longues. Mais ce n'était que le prélude d'une scène repoussante qu'il fallut contempler en silence sous peine d'encourir les colères du monarque , qui déjà avait prévenu toutes les observations par ces mots : « Est-ce que le vieux pourceau n'est pas mon oncle? est-ce qu'il ne m'appartient pas? Moi et le khan nous ferons de lui ce qu'il nous plaira. » En attendant, la tête du vieillard continuait à s'incliner , penchée à demi par le sommeil et à demi par l'ivresse. « Il faut lui redresser la tête, » dit le roi. L'obéissant barbier ne se le fit pas répéter, et, prenant deux longs morceaux d'un fil très solide, il attacha habilement les deux bouts de la moustache du prince aux bras du siège sur lequel il reposait. Le roi battit des mains, chuchota quelques mots à roreille de son favori, qui sortit et rentra bientôt après avec quelques fusées qu'on alluma sous le fauteuil. Réveillé par la détonation, le prince tressaillit et fit un ctlort subit pour se lever. Ce mouvement lui arracha une partie de ses mous-

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taches. La douleur avait dissipé complètement l'ivresse; Asoph se leva, et, en courtisan consommé, salua son neveu, le remerciant du plaisir qu'il lui avait donné et le priant de l'excuser si le sang qui coulait de sa blessure no lui permettait pas de jouir plus longtemps de sa royale société. Le lecteur ne doit cependant pas se faire illusion, et croire qu'il a affaire, en Nussir-u-din, à quelqu'un de ces monstres de cruauté, phénomènes de scélératesse, qui ont épouvanté le monde. Non ! Nussir-u-din n'avait pas l'âme assez forte pour ressembler en rien aux grands types de la tyrannie orientale. Encore moins ressemblait-il à ces fous de la vieille Rome, les Calig-ula ou les Commode, à qui l'ivresse du pouvoir inspirait des crimes si saugrenus et de si gigantesques sottises. Tout au plus était-il capable de quelques-unes de ces inventions de cruauté raffmée auxquelles se complaisaient le dilettante Néron et le dandy Iléliogabale; mais il leur ressemblait par quelques détails seulement, et non par l'ensemble du caractère. Son pouvoir n'était pas assez grand et assez indépendant d'ailleurs pour lui permettre les mômes folies. Etre tyran d'un petit royaume ou tyran d'un vaste empire, ce n'est point absolument la même chose, car l'étendue du pays où s'exerce le despotisme réagit sur le despotisme même et

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l'cmpèclic ou lui permet de se développer outre mesure. La tyrannie exercée sur un petit espace perd la moitié de sa force pour le tyran. Elle pèse plus violemment, il est vrai, sur les peuples (jui lui sont soumis parce qu'elle pèse de plus près; mais en revanche l'imasination du tyran est gênée et nécessairement limitée par l'étroitesse du territoire. Non, le roi Nussir était un tyran d'un ordre beaucoup moins extraordinaire que tous ces célèbres despotes. Sa tyrannie était un composé de trois sortes d'arbitraires : l'arbitraire d'un enfant gâté de la fortune, à qui le sort n'a imposé aucun contrôle; l'arbitraire d'un homme sans moralité, et enfin l'arbitraire particulier aux princes d'Orient. Il n'était de sa nature ni cruel ni doux. Il avait une âme essentiellement hindoue, molle, sans résistance, capricieuse. Seulement cette âme, qui est celle de tous ses compatriotes, il l'avait vulgaire et faible. Comme les peuples mômes soumis à sa tyrannie, il n'avait pas, à proprement parler, de caractère humain, et il était l'esclave de la nature.

Il est assez difficile d'expliquer ce que nous entendons par ces paroles , cependant nous l'essaierons. L'Européen seul a un caractère humain, c'est-à-dire qu'il agit en vertu d'une détermination bonne ou mauvaise qui est le fruit de sa volonté. La nature extérieure n'a

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pour ainsi dire pas de prise sur lui, ses sens ayant avec elle des relations établies d'une manière régulière et comme par suite d'un consentement mutuel. On dirait, en effet, que chez les races européennes la nature et l'homme ont passé ensemble un contrat pour maintenir leurs droits réciproques. Il en résulte que chez nous il existe une dualité bien établie, la nature d'une part, l'homme de l'autre : chacune de ces deux parties vit donc indépendante; mais en Orient il n'y a pas deux royaumes séparés ; l'homme est un des faits de la nature comme le bananier, le tigre ou l'éléphant, et il n'est pas un fait beaucoup plus important qu'aucun de ceux-là. L'homme y a la nature sauvag-e de la bête fauve, ses mouvements souples et gracieux, ses cruautés soudaines et inexpliquées, sa soumission, sa témérité et sa timidité. Le même voyageur qui nous introduit à la cour du roi d'Oude nous montre des tigres et des éléphants qui, en vérité, agissent d'une manière exactement conforme à la manière dont agit Nussir. Le roi dans ses cruautés et dans ses repentirs ressemble, à s'y méprendre, à l'éléphant Mallcer qui tue son mahout et puis se laisse doucement mener en laisse par un enfant. On se demande quels sont ici les personnag-es humains, et l'on est tenté de prendre pour des hommes les hèles

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qui figurent dans ce récit. Le tigre Kagra prendrait la ])la('o du roi Nussir, et le roi Nussir la place du tigre Kagra, qu'on ne serait nullement étonné de la métamorphose; l'un et l'autre ont exactement même caractère.

Telle est la nature de ces Orientaux trop vantés, à qui quelques-uns des dons les plus riches semblent n'avoir été accordés que pour marquer la différence entre le phénomène homme et les autres phénomènes naturels, et afin d'empêcher toute méprise trop grossière. Nussir-u-din était un Oriental complet. Il était impossible de s'expliquer la raison de ses actions et de saisir le vrai fondement de son caractère. Il était cruel : pourquoi? Demandez au tig-re pourquoi il est cruel. Quelquefois il épargnait : était-il clément? Demandez à la bête qui se détourne de sa proie sans qu'on en saisisse la raison si elle ag-it par clémence? Il eut été inutile de chercher pourquoi il était féroce à telle heure plutôt qu'à telle autre. Un mouvement du sang-, une démang-eaison de la peau, une minute d'un soleil trop ardent étaient les causes déterminantes de ses actions. Un mot malsonnant vous faisait trancher la tête ou enfermer dans une cage de fer. On ne l'abordait donc qu'à g-enoux, direz-vous, et sans doute on ne lui parlait que par derrière un voile, ainsi que chez les anciens Perses? Eh! non, il était bon

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enfant, très familier; il se laissait parfaitement aborder, et il aimait à folâtrer avec ses favoris. Un jour il s'amusa à jouer avec eux au saut de mouton, prêtant gracieusement sa royale échine comme s'il eût été un simple écolier. Etait-ce bonhomie? Non, il obéissait tout simplement à cette loi naturelle, que les enfants suivent instinctivement et que les hommes qui ont quelque souci de leur dignité redoutent dans la vie, — l'égalité de tous dans le plaisir. Une autre fois, ayant entendu raconter qu'un des divertissements de l'hiver en Europe était les combats à coups de boules de neige, il voulut se donner ce spectacle, et en un instant le jardin fut dépouillé de certaines fleurs qui, ayant quelque ressemblance avec les boules de neige, servirent de projectiles à la joyeuse compagnie. Nussir poussait même plus loin la familiarité : il aimait à boire jusqu'à s'enivrer, et il ne craignait point de se montrer à sa cour dans cet état ignominieux; mais n'allez pas croire pour cela qu'il eût des allures grossières. Cet ivrogne savait garder, au milieu de ses vices, une certaine dignité, et notre auteur reconnaît qu'il avait quelque chose do véritablement royal. Tel était Nussir : une énigme des plus compliquées et des plus embrouillées, qu'il était difficile de pénétrer. Grâce à ce caractère énigmatique, ses faveurs étaient périlleuses, car,

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comme il était impossible de connaître au juste les mobiles de ses actions et que le caprice était l'unique règle de sa vie, l'expérience de la veille ne pouvait servir en rien au lendemain. C'est là ce qu'apprit à ses dépens un de ses ministres, le malheureux rajah Buktar Singli.

Un jour, au retour d'une promenade, le roi, qui aimait à porter l'habit européen, se mil à jouer avec son chapeau et à le faire tourner au bout de son pouce. Le chapeau étant de mauvaise qualité, ce jeu le défonça. Le roi se retourna en riant, comme pour inviter sa suite à partager sa joie. Rajah Buktar Singh pensa que c'était l'occasion de placer un bon mot : — Il y a un trou dans la couronne de votre majesté, dit-il. Le roi devint subitement pâle : — Avez-vous entendu le traître? demanda-t-il à l'officier qui se trouvait le plus près de lui. Mettez cet homme sous bonne garde. Allez, Rooshun (c'était son premier ministre) , faites-moi décapiter cet homme.

Rajah Buktar sembhiit perdu; il n'était point au service de la compagnie, il était citoyen d'Oude. Le roi avait donc un droit absolu de vie et de mort sur lui comme sur tout indigène. Subitement une pensée de justice excentrique lui traversa l'esprit. — Comment agirait, demanda-t-il, un roi d'Angleterre envers un

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sujet qui l'aurait insulté ainsi? — Il l'aurait fait arrêter ainsi que Fa fait votre majesté, répondit un des officiers anglais, et l'aurait fait passer en jug-ement. — J'agirai donc de même, répondit le roi. Le résident intervint, un conseil fut tenu; toutes les voix parlèrent de clémence, et il fut résolu que Buktar aurait la vie sauve, que le refuge du monde (c'était le titre oriental de Nussir-u-din) se contenterait pour toute vengeance de l'emprisonnement du coupable dans une cage de fer et de la confiscation de ses propriétés. Cependant il n'était pas encore sauvé, et un incident survint qui faillit de nouveau lui coûter la vie. — Je veux qu'il soit déshonoré, dit le roi, comme jamais rajah ne l'a été auparavant. Qu'on lui enlève son turban et son habit , son épée et ses pistolets , et qu'on les apporte ici. — Ces ordres furent exécutés. Le lurban fut déroulé par un esclave et l'épée brisée par un vigoureux forgeron; quand vint le tour des pistolets, le forg-eron crut devoir s'assurer s'ils étaient chargés. — Sont-ils chargés? demanda le roi avec véhémence. — Que le refuge du monde jette sur son esclave un regard de bienveillance, les pistolets sont chargés, répondit le forgeron. — Eh bien! ne vous avais-je pas dit que cet homme était un traître de là pire espèce? N'avait-il pas prémédité de

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me tuer? Vous entendez? les pistolets du misérable sont cliargés! — C'était son devoir, en sa qualité de général, d'avoir toujours ses pistolets chargés afin do défendre votre majesté, dit avec fermeté un des favoris. — Ah! vraiment, c'est votre avis! répondit le roi. Par Allah! nous verrons si les autres pensent comme vous. Qu'on introduise le capitaine des gardes ! — Le capitaine entra. — Capitaine, était-ce le devoir du rajah Buktar Singh d'avoir ses pistolets chargés? — C'est indubitablement le devoir d'un commandant en chef des forces de votre altesse d'être prêt à détourner tout danger qui pourrait menacer soudainement les jours de votre majesté. — C'est bien, qu'on décharg-e ces pistolets et qu'on les brise.

Le lendemain, Buktar Singh et sa famille partirent de Lucknow. Un caprice du hasard le releva. Un an après cette aventure, des troubles éclatèrent dans Lucknow à l'occasion de la cherté des subsistances. Le roi fut fort étonné de l'audace de ses sujets. — H y a évidemment quelque chose qui va mal là-dessous, dit-il; je n'ai jamais vu troubles durer si longtemps dans Lucknow. — Le ministre insinua que la récolte avait été mauvaise, — Taisez-vous, Rooshun, répondit le roi, vous êtes une vieille commère. La récolte a été excellente. — Un autre favori,

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le professeur d'anglais du roi, insinua à son tour que la police des bazars devait être mai faite. — Je suis de votre avis, répondit Nussir, Déguisons-nous et allons nous assurer de la chose par nos propres yeux, comme l'ancien kalife de Bagdad. — Le roi, accompagné de quelques favoris, descendit sous un déguisement dans les rues de sa capitale. On entra dans la boutique d'un changeur qui causait à ce moment avec un voisin d'une nouvelle attaque contre les magasins de riz. — Tristes temps, tristes temps! Baboo. Ce n'était pas ainsi lorsque le rajah Buktar était ministre du roi. II maintenait l'ordre dans les bazars. — Oui, en vérité, comme vous le dites, Madhub, le rajah maintenait l'ordre. Tristes temps, tristes temps ! — Ce mot fit tressaillir le roi. Deux mois après, le rajah Buktar était de retour au palais, et sa faveur était plus grande que jamais.

Cette anecdote indique assez le caractère que nous avons essayé de décrire , c'est-à-dire un mélange de cruayté capricieuse, do sauvagerie spontanée et de dignité royale. Oui, il y a une certaine dignité dans la conduite de ce tigre, et nous ne pouvons partager en cette circonstance l'opinion de l'auteur anglais. Entre la conduite de Nussir et celle qu'aurait tenue en pareille occasion un prince européen, il n'y a que la

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différence de la latitude et du climat. En Europe, le courtisan qui aurait été aussi maladroit que le fut Buktar aurait perdu son crédit; en Russie, il eût été envoyé en Sibérie; dans l'Inde, il court risque d'être décapité. Il n'y a qu'un degré de despotisme de plus ; il est vrai qu'il est important.

Le résident intervint dans cette affaire, ainsi que nous l'avons dit, et il obtint quelques adoucissements au sort de la famille du rajah Buktar, exemple frappant de la puissance de la compagnie des Indes sur l'esprit des populations asiatiques. L'honorable compagnie, la Koompany Bahadoi\ est à la fois la terreur et la providence de ces populations. On l'implore comme une sorte de génie qui peut tout voir et tout entendre. La compagnie est un mythe sur la nature duquel les hypothèses les plus hardies peuvent être données par les Hindous. Aussi la famille de Buktar se crut-elle sauvée, dès que le résident intervint en sa faveur. L'auteur décrit la douleur et le désespoir de cette famille nag-uère si puissante, et qu'une minute a suffi pour renverser : c'est un tableau tout asiatique , qui rappelle à l'esprit toutes ces scènes où l'humilité naturelle aux Orientaux se traduit par une pantomime si expressive — les Juifs implorant leur vainqueur ou leur Dieu vêtus de sacs et la

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tèle couverte de cendres, les musulmans le front penché contre la terre devant le commandeur des croyants, les parias se faisant petits et se collant aux murs pour laisser passer les hommes de race noble.

« J'ai vu bien des spectacles déchirants dans le cours d'une longue vie quelque peu aventureuse, mais je ne me rappelle rien qui m'ait alTecté aussi vivement que cette malheureuse réunion de femmes et d'enfants. Ils furent tous traités comme Buktar l'avait été , dépouillés de leurs beaux habits et de leurs ornements, revêtus du misérable costume dont on l'avait couvert. Ils étaient tous là, se serrant les uns contre les autres dans une attitude de crainte muette, comme- des moutons qui attendent la boucherie. Le vieux père de Buktar, avec sa peau ridée et son pauvre corps amaigri, qui laissait voir distinctement sa charpente anatomique, était là, pleurant, non de ses propres souffrances et de son déshonneur, mais des malheurs de son fils et des femmes de son fils. Des femmes délicates, qui avaient été élevées dans tous les raffinements du luxe, dont jusqu'alors le visage n'avait jamais été exposé aux yeux des hommes, étaient accroupies à terre, pêle-mêle avec leurs enfants, exposées aux regards et aux plaisanteries brutales de la soldatesque indigène dispersée çà et là dans la cour du palais. L'une de ces femmes serrait son enfant contre son sein et semblait trouver quelque satisfaction dans son malheur à remplir ses devoirs de mère; une autre était assise dans une attitude de silencieux

désespoir, corps incliné, yeux fixés à terre, une Niobé hindoue. Aucun sculpteur n'aurait pu trouver de plus belles formes que celles de deux d'entre elles, qui avaient ce teint de bistre si ravissant lorsqu'il contraste avec la chevelure de jais qui est si commune dans ces pays du soleil. Elles avaient déroulé leurs longues tresses noires, afin que ces emblèmes du chagrin formassent un manteau à leurs épaules nues, et elles n'en paraissaient que plus charmantes. »

Los caprices du roi n'étaient pas tous des caprices sanglants ; il en avait de fort drolatiques, tout à fait dig-nes du grand Schaliabaham ou de tout autre de ces fantoches orientaux mis au monde par Crébillon fils. Volontiers il eût dit, lui aussi, à un boutTon ou à une danseuse qui ne l'amusait pas : « Ah çà ! tâchez ne pas m'ennuyer, ou je vous fais couper la tète. » Un jour, une nouvelle esclave venue du Cachemire figura parmi les danseuses chargées d'égayer les après-diners de sa majesté. Elle se nommait Nuna, et était extrêmement belle sous ce costume oriental qui voile les formes sans les cacher. La perfection de son beau corps, que l'on distinguait exactement sous ses voiles, attira l'attention du roi. Elle chanta : les accents de sa voix allèrent à Tâme du prince. Elle dansa, les souples mouvements de ses mem-

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bres remuèrent les sens de son maître. « Qu'on lui donne cent roupies, dit le roi, en récompense de son chant. » Le lendemain, les prodigalités redoublèrent : « Qu'on lui donne deux cents roupies, » dit le roi, — et lorsqu'il se leva, il ne voulut pas d'autre appui que le bras de Nuna pour l'accompagner au harem. « Vrai, je vous ferai bâtir une maison toute d'or, Nuna, dit le roi, et vous serez ma padshah begiim. » Ces faveurs durèrent une semaine. « Eh mais! s'écria Nussir un certain soir, comme il la regardait danser, elle m'ennuie. Je voudrais bien savoir quelle figure elle ferait sous le costume européen! — Rien n'est plus facile, sire, répondit l'infernal barbier, toujours prêt à se rendre complice des méchancetés de son maître. On fit sortir Nuna, qui, bientôt après, reparut revêtue du costume des dames européennes ; mais sous cet attirail nouveau pour elle, elle était gauche et embarrassée, ses mouvements étaient gênés, ses formes dissimulées ; toute sa beauté avait disparu. La pauvre fille sentit qu'elle était ridicule et se mitàpleurer à chaudes larmes. Quant au roi, il riait à gorge déployée. A partir de ce jour, le roi ne voulut plus la voir avec un autre costume que le costume européen. Pour échapper à cette persécution, Nuna demanda la permission de quitter la cour; cette faveur lui fut

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rofiiséo. Tello fut riiistoiro de la gTaiideiir cl do la décadonco de la danseuse Nuna.

Les seuls favoris qui fussent à peu près à ral)ri des caprices de Nussir étaient ses favoris européens, piul-ètre parce que la terrible compaiiiiie les couvrait. Comme les Européens ne pouvaient prendre de service à la cour sans la permission du résident, la protection de la compagnie s'étendait naturellement sur eux. A l'époque où notre auteur entra au service de Aussir, il y avait à la cour quatre Européens qui se partageaient ses faveurs; son professeur d'anglais, son bibliothécaire, le peintre chargé de conserver à la postérité les traits de son auguste personne, et enfin son barbier. Ce dernier était le plus puissant. Comme on Ta vu, il connaissait à fond la nature de son maître, flattait tous ses vices et servait tous ses mauvais instincts. Il était venu comme mousse dans les Indes, s'était établi comme barbier à Calcutta, avait fait une petite fortune et -était allé en chercher une plus considérable à Lucknow. Un incident bizarre lui fit trouver ce qu'il désirait. Le gouverneur général de l'Inde se distinguait alors par sa chevelure bouclée, et, comme le g-ouverneur général est le miroir de la mode pour l'Inde tout entière, tout le monde cherchait naturellement à l'imiter; les chevelures bouclées

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faisaient donc rag'o, au grand désespoir du résident anglais à Lucknow, qui avait la clieveluro plate et lisse. Sur ces entrefaites, le barbier parut, et, grâce à l'habileté du nouveau venu, le résident put bientôt montrer une chevelure magnifiquement bouclée. L'imitation est contagieuse, le roi fut jaloux des boucles de cheveux du résident; le résident lui donna son coiffeur. A partir de ce moment, titres, faveurs, pensions, tombèrent comme grêle sur l'heureux barbier. Il était chargé do fournir de vin la table de son maître et de se procurer tous les objets européens nécessaires au palais. Chaque mois, il présentait à sa majesté une liste des dépenses, longue de plusieurs rrîètres, que le roi payait toujours sans faire aucune observation. Nussir connaissait toutes les concussions de son favori, il ne faisait qu'en rire : « Qu'est-ce que cela vous fait? dit-il un jour à quelqu'un qui l'informait des habitudes de rapine du barbier; si je veux que le khan s'enrichisse, ne suis-je donc pas le maître? » Il s'enrichit en effet, car, en quittant le service du roi, il emporta une fortune de 240,000 livres sterling. Sa célébrité était si grande qu'il était connu dans l'Inde entière, et que la Revue de Calcutta crut devoir lui faire l'honneur de l'attaquer, ce dont le barbier se souciait fort peu. ('cpendanl, ennuyé de ces

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criailiorios do puritains, le vil stibalterne, conraxa rappelaient les journaux de l'Inde, finit par prendre à ses gages un journaliste pour répondre aux attaques qui pleuvaient sur lui ; mais il pouvait en sûreté braver tous les orages. Sa faveur en effet était de celles qui résistent à tous les coups de la fortune : il tenait le roi par le sentiment le plus fort du cœur humain, l'amour de la conservation personnelle. Le roi avait tellement peur d'être empoisonné, qu'il ne laissait à nul autre qu'à son barbier le soin de sa table et de sa cave; c'était le barbier qui débouchait les bouteilles et goûtait le vin avant le roi. Enfin son pouvoir était de ceux qui entraînent dans leur chute les pouvoirs supérieurs qui essaient de les briser après les avoir laissés grandir. Le barbier était la seule sauvegarde du roi; en favorisant tous ses vices et en se faisant le complice de toutes ses cruautés, il ne lui avait laissé d'autre appui que sa personne; tombant, il entraînait le roi avec lui. Cela se vit bien lorsque, sur les instances de la compagnie, Nussir fut obligé de renvoyer son favori. Quelques semaines après, il mourait empoisonné.

Les amusements du palais étaient dignes de cette cour bizarre. C'étaient des plaisirs cruels et sanglants, mais d'ailleurs intéressants. En vérité, si nous avious visité la cour d'Oude sous

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le règne de Niissir, nous nous serions fort peu soucié de ses danses et de ses chants, mais nous aurions volontiers sollicité l'honneur d'assister à quelques-uns de ces combats d'animaux auxquels se complaisait le roi, non pas ces combats repoussants où deux chameaux, luttant dans l'arène, se lançaient au visage les flots de salive de leur second estomac, ni ces combats pénibles à contempler où d'inoffensives et élégantes bêtes, les antilopes par exemple, s'éven- Iraient pour le plaisir d'une brute humaine qui ne les valait pas, mais les combats gigantesques des rhinocéros, des tigres et des éléphants. Ces spectacles sont tellement émouvants, que les pages dans lesquelles l'auteur les raconte minutieusement arrivent par moments à l'éloquence. Ce dut être, en effet, un beau spectacle que celui du tigre Teraï-Wallah renversant le tigre Kagra. Kagra était un favori du roi, et Nussir avait parié pour lui une somme de cent moliurs d'or contre le résident. Kagra était un tigre monstrueux, l'orgueil de Lucknow; on le montrait aux voyageurs comme une des merveilles du pays, et cependant Kagra fut vaincu par le Teraï-Wallah (c'est-à-dire Xétranger de Teraï), ainsi nommé parce qu'il avait été pris dans le district de Tera'i. Mais plus merveilleux encore fut le combat du tigre Burrhea contre le cheval

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sauvage qnoii nourrissail dans la ménagerie (lu roi, et «pn' sa férocité avait fait surnommer le mangeur (Hiommes. Cette bètc anthropophage, s'étant échappée un certain jour, avait tué et mis en pièces plusieurs personnes, et failli dévorer notre auteur lui-même avec (juelques-uns des habitués de la cour. Lorsqu'on rapporta le fait au roi, il se prit à rire et répondit : « Eh bien! puisqu'il est si terrible, (pTon le mette aux prises avec Burrhea. Burrhea le mettra à la raison. » On introduisit dans l'arène les deux animaux. Aussitôt qu'ils furent eu présence, devinant ce (ju'on leur demandait à l'un et à l'autre, ils prirent toutes leurs mesures pour le combat, le cheval baissant la tête, et l'œil immuablement fixé sur son adversaire, suivant tous ses mouvements, et ayant soin de présenter toujours la croupe au lieu du cou, le tigre tournant avec hypocrisie autour de l'arène, comme s'il ne méditait rien contre la vie de son adversaire, et épiant l'occasion. Ce manège dura plusieurs minutes, et subitement, à la grande surprise du narrateur anglais, qui regardait pourtant ce spectacle avec toute l'attention (pi'il mérite, le tigre s'élança sur sa proie d'un bonrl électiique, comme poussé par un ressort invisible. Le cheval, qui n'avait perdu aucun de ses mouvements, présenta la croupe, qui fui

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déchirée par les griffes du tigre, lança une ruade et envoya Burrliea rouler dans la poussière. <( C'est égal, Burrliea l'aura, » dit le roi. Le tigre se releva, et les animaux recommencèrent leur pantomime. Mêmes promenades circulaires de la part du tigre, même attention de la part du cheval à ne présenter que la croupe, même bond galvanique et imprévu de Burrliea, qui, cette fois, roula dans la poussière en poussant des hurlements et en cherchant une issue pour fuir : sa mâchoire avait été brisée par une des ruades du cheval. « Ah! mais, dit le roi, ce mangeur dliommes est un brave compagnon. Qu'on le fasse combattre contre des buflles sauvages. » On introduisit dans l'arène trois buffles énormes, qui regardèrent d'un air étonné et stupide, sans bien comprendre ce qu'on voulait d'eux. Le cheval, plus intelligent, voulut sonder le terrain et connaître la nature de ces nouveaux adversaires. Il s'approcha de ces énormes bêtes, dont la moindre aurait suffi pour l'anéantir, et s'avisa d'étendre son long cou sur le dos d'un des buffles ; ils n'y prirent garde et ne parurent se soucier en rien de lui. La familiarité engendre l'insolence, dit l'auteur, et le cheval, encouragé par cette attitude passive, s'approche de l'un des buffles et lui allonge un coup de pied. Surpris de cette audace, les trois

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buffles rt'lôvt'ul hi lète et rot; ardent (11111 air étonné, comme s'ils cliercliaieiit à comprendre la raison de cotte attaque imprévue. « Eh ! mais, dit le roi, c'est un brave camarade que ce cheval; je veux qu'il ait la vie sauve. » On fit sortir de l'arène le mangeur d'hommes^ qui s'était montré si ing-énieux, et qui, grâce à sa présence d'esprit, avait su garantir sa vie.

Je suis fâché d'apprendre qu'une lutte de rhinocéros et d'éléphant n'a pas tout l'intérêt qu'on pourrait supposer; mais, en revanche, les combats d'éléphants sont un spectacle encore plus extraordinaire que je ne l'imaginais. L'hôte anglais de Xussir en décrit un, dont le héros dépasse tous les éléphants légendaires et fabuleux de l'antiquité dont Pline et autres auteurs, nous ont conservé le souvenir. Que sont ces éléphants pieux et reconnaissants, qui sauvent la vie à leur maître ou font leur prière au lever du soleil, à côté du terrible et doux Malleer, qui mériterait bien mieux qu'eux de passer à la postérité? Les combats d'éléphants avaient lieu dans un vaste enclos, sur une des rives du Goomty, et les spectateurs contemplaient avec sécurité ce spectacle de la rive opposée. Cha(}ue éléphant combat monté par son mahout, qui dirige l'énorme bète au moyen d'une cord(; [)assée entre ses défenses et sa

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queue. Les deux éléphauls s'avancent l'un contre l'autre, la trompe relevée, ils se heurtent de front, et le choc est si terrible qu'on l'entend, dit l'auteur, h un demi-mille de distance, et que souvent les défenses brisées sautent en l'air. Dans le combat décrit par l'ancien serviteur du roi Nussir, Malleer fut le vainqueur. Son adversaire, reculant toujours devant lui, se trouva acculé au Goomty et se jeta dans le fleuve. Malleer voulut l'y suivre ; résistance de la part du mahout. Malleer s'obstine, le mahoiit redouble d'efforts pour modérer son ardeur. Malleer, perdant patience, dans un mouvement de fureur renverse son mahout^ qui, tombant du haut de cette tour vivante, se blesse et gît à terre sans pouvoir se relever. L'éléphant furieux leva alors sa patte énorme, la posa sur la poitrine de l'homme, et broya sa charpente osseuse avec tant de force, qu'on entendit le craquement des os sur l'autre rive du fleuve; puis il enroula sa trompe autour d'un des bras du cadavre, l'arracha et le lança au loin. Les spectateurs, pétrifiés d'horreur, contemplaient cette scène sans oser pousser un cri. et au moment où l'épouvante était à son comble, un nouvel incident vint encore augmenter l'émotion. On vit une femme, qui jiortait un enfant dans- ses bras, courir en désespérée vers l'élé-

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plijuil. (i'ôtail la femmo du mahout. « Oli! MiiUccrl Mallerr! bèto cruclli'! vois ce que lu as fait. Voilà notre maison linic Tu as enlevé le loit, maintenant brise les murs; tu as tué mon mari que j'aimais tant, tue-moi maintenant, ainsi que son lils. » A^ous croyez peutêtre que Malleer se mit à rugir et à menacer? Aon, ^lalleer était un héros : comme tous les héros, il avait ses moments de fureur pendant lesquels il était tlangereux de l'approcher; mais il avait l'àme magnanime et le cœur chevaleresque. Sa fureur se dissipa en écoutant les reproches de la femme du mahout. Il retira son pied, qui pesait sur le cadavre; tète basse, il contempla la douleur de la pauvre femme, écouta patiemment ses reproches et y répondit par les regards pleins de tristesse et de repentir qu'il lui jeta. Pendant ce temps, le petit enfant du inalwut \on^\{. entre les jambes du colosse et badinait avec sa redoutable trompe.

L'accès de colère de Malleer semblait passé. Les cavaliers armés de lances, qui sont chargés de piquer l'éléphant pour le faire sortir de l'arène, pensèrent, voyant le héros plongé dans la douleur, (pic le moment était venu où, sans danger pour leur vie, ils pouvaient accomplir leur tâche; ils se trompaient. Malleer se retourna, secoua les oreilles et grogna comme

pour leur dire : J'ai commis une mauvaise action et j'en suis fâché; mais ce n'est pas à vous que je dois des comptes, c'est à cette pauvre femme et à ce faible enfant. Quant à vous, décampez si vous ne voulez pas qu'il vous arrive malheur. Ils ne tinrent compte de cette éloquence muette et voulurent le piquer. Mallcer furieux se retourne, mugit, lève sa trompe, prend sa course, et chevaux et cavaliers fuient éperdus devant lui. Il allait faire quelque nouvelle victime, lorsque le roi eut un éclair de sagesse : « Que la femme du maliout l'appelle! il l'écoutera. » La femme l'appela, et le furieux Malleer revint absolument comme l'aurait fait un épagneul à l'appel de son maître. (( Que la femme le monte avec son enfant et l'emmène ! » dit le roi. Malleer s'agenouilla sur l'ordre de la femme. Elle monta sur son dos. Malleer lui donna d'abord pièce à pièce tous les membres du cadavre mutilé de son mari, puis son enfant. x\ partir de ce moment, il ne voulut plus d'autre maliout qu'elle. En vérité, nous sommes bien dans l'Inde, la terre du panthéisme. Les hommes vivent pour ainsi dire dans la compagnie des bêtes, et les bêtes dans celle des hommes; les hommes parlent aux bêtes, et les bêtes comprennent; ils font échange de caractères et de sentiments. A eux seuls, les animaux occupent un

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i^rand tiers de ce livre, et c'est justement qu'il en est ainsi, car on ne voit pas en quoi ils diffèrent foncièrement des acteurs humains du récit. L'éléphant Malleer, les tigres Kagra, Teraï-Wallah et Burrhea, le cheval mangeur d'liom))WS, sont des caractères, des individualités, et méritent vraiment d'être des personnages dans l'État (ce qu'ils sont d'ailleurs à peu près), à l'instar de Nussir-u-din et de ses favoris. Telle était la vie de Nussir-u-din, et telle sera la vie de tout roi d'Oude, jusqu'au jour où l'Angleterre aura jugé convenable de ne pas protéger plus longtemps de telles infamies. Xous n'avons pas à donner de conclusions; elles se tirent d'elles-mêmes de ce récit. Les traités qui placent la tyrannie des rois d'Oude sous la protection de la compagnie sont aussi coupables, jusqu'à un certain point, que les traités qui accorderaient aux traficants d'esclaves la protection des gouvernements et des lois. Il n'y a entre ces deux faits qu'une dilTérence très subtile, et cette protection n'est qu'un des derniers restes de cette vieille politique machiavélique qui s'inquiète avant tout du bénéfice matériel, sans souci aucun des crimes dont il faut le payer, politique sur laquelle l'esclavage a été fondé, et en vertu de laquelle il est encore conservé, défendu et excusé. Les Anglais se sont

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débarrassés de resclavag-e, il est bien permis de croire qu'ils en finiront aussi avec cette protection accordée à des roitelets sanguinaires, et qu'ils ne voudront pas éternellement permettre qu'avec leur autorisation des millions d'hommes soient tyrannisés, ruinés et spoliés à merci. Les victimes sont réellement intéressantes, et les bourreaux le sont fort peu : la protection de l'Angleterre est donc, si nous pouvons nous exprimer ainsi, placée à rebours. C'est en faisant le vœu qu'il en soit autrement que nous terminerons ces pages, où nous avons été heureux de pouvoir présenter de cet Orient dont on nous étourdit depuis si longtemps une image qui est le contraire de belle et où nous nous sommes proposé pour but de conquérir, s'il nous était possible, quelques ennemis de plus à ces détritus de civilisations naguère splendides, aujourd'hui embarrassantes et pestilentielles.

Janvier 1856.

LUTFULLAH

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