PASCAL
ET
Enfin, nous les avons, ces « brouillons immortels », comme les appelait si bien Sainte-Beuve. Ils nous sont enfin livrés, et divulgués, dans le désordre et dans l'intimité saisissante de l'original autographe, avec les surcharges, les ratures, les renvois, les innombrables obscurités de cette écriture tourmentée et douloureuse*. Et l'on ne saurait trouver une occasion meilleure, à la lumière des publications récentes, pour revenir à cet émouvant Pascal, pour essayer, une fois encore, de deviner l'énigme qu'il nous propose.
1. Pensées de Pascalj Fac-similé du manuscrit 9202 (Fonds français) de la Bibliothèque Nationale (Phototypie de Berthaud frères). Texte imprimé en regard et notes, par Léon Brunschvicg. Un vol. in-folio, contenant 258 planches en phototypie, avec 258 pages de texte. Paris, 1905, Hachette.
S'il nous fallait dénombrer ici tous les travaux, — éditions, articles ou livres, — dont Pascal a été l'objet depuis quinze ou vingt ans, on serait étonné de voir combien de fidèles parmi nous entretiennent le culte de cette grande mémoire. Je doute que Taine et Renan eux-mêmes depuis leur mort aient donné lieu à autant de commentaires, suscité autant d'exégèses. Qu'on en juge par ce simple fait : en l'espace de moins de deux années, 1896-1897, il a paru jusqu'à cinq éditions nouvelles des Pensées et deux réimpressions ; en moins de six ans, de 1899 à 1905, six volumes, six études d'ensemble consacrées à Pascal ont vu le jour. Pascal serait-il donc en passe de détrôner Voltaire ou Molière dans cette ferveur et cette communauté d'admiration que l'on professe d'ordinaire pour le grand écrivain qui représente le mieux le génie d'une race? Et commencerions-nous à être aussi fiers de l'auteur des Pensées que les Italiens le sont de leur Dante, et les Anglais de leur Shakspeare?
Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que ces publications diverses ont renouvelé sur bien des points un sujet qu'on aurait pu croire épuisé, et qui, en réalité, est inépuisable comme les questions ^u'il soulève. Car, à supposer que l'on sache un jour tout ce qu'il est possible de savoir de la personne de Pascal et de son rôle historique, son
œuvre est trop humaine et trop vivante encore pour qu'on ne discute pas à Tinfini sur elle. Mais cette œuvre même, et Thomme qui l'a réalisée, nous ne les connaissons pas encore comme nous voudrions, comme nous pourrions peut-être les connaître; et ce que nous demandons d'abord aux « pascalisants », c'est de nous faire pénétrer plus profondément dans l'intimité de la pensée et de la vie de leur héros.
Des deux grandes œuvres que nous a laissées Pascal, les Provinciales et les Pensées, la première est celle qui a le moins provoqué le zèle des récents éditeurs. ^Cependant, depuis l'édition que Havet, en 1885, a donnée comme pendant à son édition des Pensées, deux grandes éditions des Provin-ciales ont vu le jour*. La première est celle que Prosper Faugère a publiée dans la Collection des Grands Écrivains de la France ^, et qu'il n'a pas eu le temps d'achever. Il faut bien avouer qu'elle est assez loin de valoir l'édition des Pensées que le même Faugère avait publiée en 1844, et qui, assu-
1. M. Brunetiëre a publié aussi ea 1891, à la librairie Hachette (S** édit., 1902), avec une Introduction, des notes et un appendice, une très intéressante édition classique des Provinciales (Lettres I, IV et XIII, et extraits des autres). On discuterait volontiers ici quelques-unes de ses conclusions si Ton n'avait pas Tespoir qu'il reviendra lui-môme un jour sur la question, et qu'il reprendra en le^ développant les vues nouvelles qu'il parait avoir sur le sujet, si du moins l'on en juge par quelques lignes trop brèves de son Manuel de l'Histoire de la littérature française.
2. Œuvres de Biaise Pascal, nouvelle édition d'après les manuscrits autographes, les copies authentiques et les éditions originales, par M. Prosper Faugère. Paris, Hachette, in-8**; t. I, 1886; t. Il, 1895.
rément dépassée depuis, marque pourtant une date importante dans l'histoire posthume de ce livre mémorable. On peut adresser deux principales critiques à cette édition des Pi^ovinciales : elle ne se suffit pas entièrement à elle-même, et elle est établie sur un assez mauvais texte. L'auteur se proposait bien, à dire vrai, de revenir, dans un volume ultérieur, qui eût été consacré à V Histoire de la vie el des œuvres de B. Pascal, sur certaines questions qui auraient pu aussi bien, et peut-être mieux, être traitées dans V Introduction des Provinciales', mais il y a pourtant certains éclaircissements, certaines pièces justificatives que ses notes ou ses appendices auraient dû nous fournir, et que nous avons le regret de"îry pas trouver. De plus, au lieu de choisir, pour le publier, l'un des trois textes avoués par Pascal, — celui de l'édition originale in-quarto de 1656- 1657, celui de l'édition in-douze de 1657, celui de l'édition in-octavo de 1659, — Faugère s'est avisé de reproduire le texte d'une copie manuscrite qu'il avait acquise, et qui est manifestement défectueuse. En revanche, il nous a donné d'intéressants détails sur l'histoire bibliographique des Provinciales, et il a eu la bonne idée de rechercher et de publier les divers textes des casuistes visés ou cités par Pascal, nous permettant ainsi de contrôler nous-mêmes les pièces du procès toujours pendant entre Pascal et ses adversaires.
Dans l'intervalle de cette publication, un autre éditeur des Pensées, M. Molinier, revenait à
Pascal, et nous donnait une édition des Provinciales\ qui, si elle n'est peut-être pas définitive, pourrait bien être la meilleure édition que nous ayons encore du célèbre pamphlet. Mieux inspiré que Faugère, il nous ramenait au texte, — assez difficile à reconstituer dans son intégrité, — de l'édition originale, le seul dont Pascal puisse revendiquer entièrement la responsabilité; il y joignait des notes copieuses et précises, et une longue introduction que feront bien de consulter tous ceux qui voudront recueillir sur la question des Provinciales et de la casuistique un avis calme, motivé et vraiment désintéressé. Le a rationalisme » de M. Molinier, qui ne s'étale pas ici d'une façon aussi complaisante que dans la Préface de son édition des Perisées, nous le rend* moins suspect que ne l'est tel autre éditeur des Provin-\ cialeSf Tabbé Maynard par exemple. Se plaçant ' sur un terrain rigoureusement historique, M. Molinier a prouvé, faits et textes en mains, que ce ne soi^tpas les Jésuites qui ont inventé la casuistique; qu'elle est contemporaine non pas seulement du christianisme, mais de la morale même; qu'elle a donc, historiquement et moralement, humainement même pourrions-nous dire, sa raison d'être; et que si, dans le détail, Pascal a été, le plus souvent, d'une grande exactitude littérale, si même, psychologiquement, l'attitude qu'il a prise s'explique fort bien, il n'en est pas moins vrai que, sur le fond
1. Les Provinciales de Biaise Pascal, avec une préface et des notes, par Auguste Molinier, 2 vol. in-S**. Paris, Lemerre, 1891.
des choses, la raison et la justice ne sont pas toujours de son côté. On ne saurait, selon nous, être plus impartial et parler avec plus de bon sens ; et cette Préface est à lire, — surtout après celle que Havet a mise en tête de son édition des Promuciales.
Le problème bibliographique des Provinciales est, somme toute, assez simple. Il n'en va pas de même de celui des Pensées. Les Provinciales sont un ouvrage achevé et publié par Pascal lui-même; les Pensées sont des fragments posthumes, .des notes souvent inachevées, des matériaux épars. Il s'agit donc de savoir quel est le meilleur ordre à suivre pour les publier. Il s'agit, sans faire violence à la pensée de Pascal, de la rendre aussi accessible, aussi intelligible que possible aux lecteurs modernes.
En réalité, deux méthodes sont possibles pour éditer les Pensées, Ou bien l'on essaiera de retrouver le plan que voulait suivre Pascal dans son Apologie, et l'on disposera les divers fragments suivant Tordre présumé de l'auteur. Ou bien, de propos délibéré, on renoncera à restituer le plan de Pascal, et l'on se contentera de classer les Pensées suivant leurs « affinités électives » sous certaines rubriques générales. Ce dernier procédé, qu'avait adopté Port-Royal, a été repris parBossut dans l'édition qu'il a donnée en 1779, et le classement de Bossut, tout imparfait qu'il fût, s'est imposé à la plupart des éditeurs qui n'ont pas prétendu reconstituer le plan de Y Apologie, C'est
rarrangement de Bossut que nous retrouvons dans l'édition Havet, et l'édition Havet jouit encore aujourd'hui d'une telle autorité que la disposition qu'elle consacre n'a sans doute pas cessé d'être en honneur et de recruter des adeptes ^
De fait,- c'est bien ce classement traditionnel, — à peine modifié sur certains points, — que nous offrent deux éditions (( classiques » récentes : l'une, de M. Ch. Gidel, l'autre, de M. Margival. L'édition de M. Gidel, qui n'est qu'une édition d'extraits-, vaut surtout par un commentaire très abondant et très nourri. Celle de M. Margival ^ — M. Margival est l'auteur d'un livre un peu paradoxal peut-être, mais fort curieux, sur Richard Simon et la critique biblique au XVIP siècle, — celle de M. Margival a bien des mérites. Les notes en sont intéressantes et ingénieuses ; l'auteur y a joint une petite grammaire et un petit vocabulaire de la langue des Pensées qui, en attendant de plus
i. On notera que ce procédé se ramène en fait, et dans une certaine mesure, presque toujours au précédent. Il faut bien disposer les différentes sections suivant un certain ordre, et même, à Tintérieur de chaque section, il faut bien arranger les Pensées suivant une progression déterminée. Et l'on est ainsi presque insensiblement amené à figurer aux yeux, avec plus ou moins de rigueur, l'ordre général qu'on suppose avoir été celui de VApologie pascalienne. Cela est très frappant, sinon dans le classement adopté par Bossut, du moins dans le classement de Port-Royal, et dans celui de M. Brunschvicg, dont nous parlerons tout à l'heure. Et dans ces limites, d'ailleurs, rien n'est plus légitime.
2. Pensées de Pascal, choix et extraits, édition destinée aux classes, par M. Ch. Gidel. Paris, 1894, 1 vol. in-18, Garnier frères.
3. Pascal, Pensées, édition classique par M. l'abbé Margival. Parisi Poussielgue, 1897, in-12; 3** édition revue et corrigée, 1903.
amples travaux, rendront de réels services ; enfla, il a fait précéder son édition d'une remarquable étude sur Pascal et sur les Pensées; et quel est l'admirateur de Pascal qui ne lui pardonnerait «on pieux effort pour rendre V Apologie parfaitement orthodoxe et pour en exorciser toute trace de jansénisme?
Deux autres éditeurs récents des Pensées ont été plus hardis, — ou plus téméraires. « La dernière chose, a dit Pascal, qu'on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu'il faut mettre la première. » On n'a pas assez médité ce mot. On a oublié qu'au témoignage d'Etienne Périer, Pascal « disait souvent qu'il lui fallait dix ans de santé pour achever son œuvre », et que, peut-être, dans les notes et fragments qui nous sont parvenus, n'avons-nous pas les résultats du labeur d'une seule année de vraie santé. On n'a pas vu, d'autre part, que nous rie possédions pas tous les matériaux recueillis par Pascal. Enfin, et surtout peutêtre, on s'est abstenu de se reporter au manuscrit autographe dont la vue, même superficielle, devrait suffire à décourager toute entreprise de restauration posthume * ; et l'on a voulu restituer encore le vrai plan, le plan définitif de V Apologie, que Pascal n'avait sûrement pas arrêté. Dans un esprit bien différent, MM. Didiot et Guthlin se sont voués à cette œuvre, et il faut avouer que la « table des
1. Voir à ce sujet, dans la Bévue des Deux Mondes du i5 août 1879, l'article décisif de M. Brunetière sur les Pensées de Pascal. L'article a été recueilli dans les Études criliqucs, V^ série.
matières » qu'ils nous présentent a fort belk apparence. Seulement, il ne faut pas trop dépasser la table des matières; surtout, il ne faut pas se demander ce que Pascal eût pensé de cette disposi* tion qu'on lui inflige encore. L'abbé Guthlin, dont l'ouvrage est posthume *, avait d'ailleurs beaucoup étudié, beaucoup médité, beaucoup vécu Pascal, qu'il voudrait, comme l'abbé Margival, orthodoxi8ei\ si je puis ainsi dire, le plus possible ; et le pénétrant Essai sur r Apologétique de Pascal^ qu'il a placé en tête de son édition, compte parmi les bonnes pages qu'on ait écrites sur la question. Quant à M. le chanoine Didiot*, « ce n'est pas seulement une nouvelle édition qu'il à voulu faire; c'est une nouvelle réfutation sans phrases des erreurs qui déparent l'un des plus beaux essais de la raison humaine et de l'apologétique chrétienne ». Et il tient parole. Voici quelques-unes de ses notes : « C'est justement le contraire qui est vrai.... Pascal se trompe..,. Toujours la même erreur.... -Ce genre de raisonnement ne se rapproche-t-il pas beaucoup du sophisme?... Ne soyons pas si pessimistes.... » — M. le chanoine Didiot, on
1. Les Pensées de Pascal, édition philosophique et critique, enrichie de notes et précédée d'une introduction par A. Guthlin. Paris, Lethielleux, in-J8; 1896. — Voir, sur Tabbé Guthlin, l'étude de M Léon Lefébure, dans ses Portraits de croyants au XIX" siècle. Paris, 1903, Pion.
2. Pensées de Biaise Pascal, dans leur texte authentique et selon Tordre voulu par l'auteur, précédées de documents sur sa vie et suivies de ses principaux opuscules, édition coordonnée et annotée par M. le chanoine Jules Didiot. Un vol. in•8^ Paris et Lille, 1896, Desclée et de Brouwcr.
le voit, est optimiste, — sauf en ce qui concerne Pascal.
Cependant, parmi toutes ces restitutions, réimpressions et réfutations, le texte des Pensées de Pascal en restait au point où l'avait laissé M. Molinier en 1879. Un travail demeurait à faire, qui n'avait jamais été tenté, et dont l'idée était pourtant assez simple. Aussi bien, les amis de Pascal l'avaient-ils eue, et, pour diverses raisons, il est regrettable qu'ils ne Taient pas réalisée. « Comme il y avait, nous dit Etienne Périer, plusieurs manières de l'exécuter (le dessein qu'on avait formé de donner au public les fragments des Pensées), l'on a été quelque temps à se déterminer sur celle que l'on devait prendre. La première qui vint dans l'esprit, et celle qui était sans doute la plus facile, était de les faire imprimer tout de suite dans le même état où on les avait trouvés. » Mais on ne s'y tint pas; et Faugère qui, le premier, en 1844*, a tout ou presque tout publié, ne s'y est pas tenu davantage : il a mieux aimé reconstituer après
1. L'édition des Pensées^ fragments et lettres de Biaise Pascal que Faugère avait publiée en 1844 chez Téditeur Andrieux, et qui était devenue introuvable, a été réimprimée en 1897 à la librairie Leroux, avec des additions et corrections préparées par l'auteur avant sa mort en vue d'une seconde édition. Le texte a été revu et corrigé de nouveau d'après le manuscrit autographe; trois pensées omises ont été ajoutées; un nouveau texte de YEntretien avec M, de Saci, extrait d'un manuscrit des Mémoires de Fontaine, a été reproduit; on y a joint enfin, avec des notes nouvelles, V Abrégé de la vie de Jésus-Christ, par Pascal, le testament du grand écrivain, et plusieurs fac-similés de son écriture. Même après les progrès accomplis par les derniers éditeurs, cette édition reste encore utile à consulter.
Frantin le plan de VApologie, Pourtant, le travail, moins glorieux en apparence, était, en réalité, plus utile et plus fécond en curieux résultats. Il a largement payé de sa peine celui qui, plus de deux siècles après Port-Royal, s'y est le premier patiemment appliqué. Dans un volume qiii fait partie du recueil des publications académiques de l'Université de Fribourg en Suisse*, M. G. Michaut a entrepris de publier : d'abord, et avant tout, le précieux manuscrit autographe des Pensées conservé à la' Bibliothèque Nationale, et cette fois, dans l'ordre, ou plutôt dans le désordre même où nous l'a laissé en 1711 Tabbé Périer, neveu de Pascal; puis tous les fragments qui nous sont fournis par d'autres sources^. Il a de plus relevé avec un soin extrême toutes les variantes qu'il a pu déchiffrer dans ces divers manuscrits, et toutes les leçons des princi^ paux éditeurs précédents ; il a distingué par des différences de caractères l'écriture de Pascal des écri-
1. CoUectanea Friburgensia, fasc. VI. Les Pensées de Pascal disposées suivant Tordre du cahier autographe. Texte critique établi d'après le manuscrit original et les deux copies de la Bibliothèque Nationale, avec les variantes des principales éditions, précédé d'une Introduction, d'un tableau chronologique et de notes bibliographiques, par G. Michaut. Un vol. in-4°. Fribourg, Veith, et Paris, Fontemoing.
.2. Ces sources autres que le manuscrit original sont au nombre de quinze. Ce sont : les deux copies de la Bibliothèque Nationale, les deux manuscrits du P. Guerrier, le portefeuille du médecin Vallant, trois autres manuscrits, dont l'un a été possédé par Sainte-Beuve, l'édition de Port-Royal, l'édition Bossut, la Vie de Pascal, par Mme Périer, les manuscrits qui reproduisent les documents réunis par Marguerite Périer, le Traité de l'éducation d'un prince, de Nicole, et ses Essais de morale, la Logique de Port^ Royal.
tures étrangères qui ont envahi même le manuscrit original, et des textes simplement imprimés. En un mot, il a traité les Pensées comme, les philologues traitent d'ordinaire les textes anciens : il en a procuré l'édition proprement critique.
Par ce moyen, et grâce à cette méthode, deux principaux résultats ont été obtenus. En premier lieu, un certain nombre de Pensées^ — une quinzaine environ, — que les éditeurs jusqu'alors avaient sans doute laissées tomber au cours de leurs classements ou de leurs restitutions, ont été retrouvées par M. Michaut dans le manuscrit autographe*, et publiées par lui pour la première fois; quelques autres ont été complétées. D'autre part, il a prouvé d'une manière irréfutable que, dans leur zèle parfois intempestif de restitution ou de classement, tous ces prédécesseurs avaient morcelé et dispersé un peu partout des fragments qui, manifestement, formaient un tout continu. Il lui a suffi pour
1. Voici peut-être la plus intéressante de ces pensées inédites :
« Toute condition et même les martyrs ont à craindre, par l'Écriture.
« La peine du purgatoire la plus grande est l'incertitude du jugement. Deas absconditus. »
Cette pensée avait été retrouvée après coup par Faugêre qui se proposait de la reproduire dans sa seconde édition. — C'est Tune de celles qui nous font le mieux saisir la parenté du jansénisme et du luthéranisme : la doctrine (ju'adopte ici Pascal a été condamnée par Léon X dans la bulle Exsurge : « Tenendam est contra Liitherum, animas in piirgatorio certas esse de sua sainte; damnata siquidem fuit per Leonem X ejusdem propositio 38 : « Animœ in purgatorio non sunt securœ de earum sainte, nec probalum est ullis aut rationibus aut Scripturis ipsas esse extra statum merendi aut augendœ charitatis. » (Hurter, Theol. specialis, Tr, X. Thés, cclxvi. De Purgatorio, 82i. SchoUon),
désordre même du cahier autographe ne serait-il pas préférable?
cela de les lire et de les publier à la suite les uns des autres, selon les indications mêmes du manuscrit. Tel développement, par exemple, a été mutilé en neuf tronçons par Havet : encore ces neuf tronçons n'ont-ils été répartis qu'en deux articles différents; mais tel autre morceau, fragmenté en six tronçons par Faugère, en sept par Molinier, a fourni à Havet neuf pensées différentes qui ont été dispersées en cinq articles divers*. Que dire d'un pareil émiettement que rien ne justifie? Et le
Un dernier éditeur, M. Léon Brunschvicg, ne l'a > point pensé. Il lui a paru que, dans ce désordre même, il n'était pas impossible d'introduire sans arbitraire un certain ordre. Il ne pouvait être question pour lui de « reconstituer » à nouveau, et dogmatiquement, le plan de V Apologie y — ces prétentions assez naïves des anciens éditeurs semblent bien avoir décidément fait leur temps; — d'un autre côté, — c( et sur ce point, déclare avec raison M. Brunschvicg, la publication de M. Michaut a fait une lumière décisive », — il était impossible de s'en tenir au classement, au morcellement, pour mieux dire, de l'édition Havet. Il restait donc à tenter un nouveau classement qui, fondé sur une étude plus approfondie des manuscrits, se
1. Havetj sans prévenir du reste son lecteur, n'a pas craint de mutiler le Mystère de Jésus, et d'en détacher, pour les placer ailleurs, cinq pensées qui en font, sur le manuscrit, partie inté* grante.
bornerait à ne pas briser l'unité des fragments écrits par Pascal, à les rassembler suivant les divers sujets auxquels ils paraissent se rattacher. Ils s'agissait « de rechercher de quelle façon ils se rapprochaient les uns des autres par l'identité de leur contenu, de quelle façon ils se liaient entre eux pour offrir une continuité logique ». Cette délicate opération, Pascal l'avait en quelque sorte commencée lui-même, car « non seulement, à maintes reprises, il avait marqué lui-même par rindication d'un titre le chapitre auquel le fragment devait se rapporter; mais il avait aussi jeté quelques points de repère qui nous renseignent sur le but du chapitre et sur la liaison des fragments qui le composent ». M. Brunschvicg a poursuivi et complété ce travail avec une conscience, une ingéniosité et un tact dont on ne saurait trop le louer. c< La modestie même de notre ambition, écrit-il, nous permettait d'espérer que nulle part nous ne trahirions la pensée de notre auteur, que nous pourrions rendre intelligible la lecture intégrale des Pensées, que nous aurions en un mot rempli en conscience notre devoir d'éditeur. » Ce témoignage, il peut en toute sécurité se le rendre à lui-même. Les quatorze sections entre lesquelles il a réparti les Pensées et qu'il a disposées suivant un ordre à tout le moins très habile, paraissent bien correspondre aux principaux stades, aux divers moments successifs de la pensée apologétique et de l'argumentation de Pascal *; et de l'un