DE 1860 A
{Cours du semestre d'été 48954896,)
1*"® LEÇON. Les Poètes. — Le Parnasse, —- Théodore de Banville.
2® LEÇON. Leconte de Lisle.
3® LEÇON. Les poetœ minores, — Parnassiens et indépendants. I. La poésie populaire : Manuel et Coppée. — IL Les sonnettistes : Soulary et Ileredia. — III. La poésie philosophique : Mme Ackermann.
4® LEÇON. Sully Prudhomme.
5® LEÇON. Baudelaire et Verlaine. — Conclusion sur l'évolution poétique.
6® LEÇON. Le théâtre. — Augier avant Dumas fils.
7e LEÇON. Alexandre Dumas fils : I. La première manière : le théâtre réaliste.
8® LEÇON. Alexandre Dumas fils : II. La seconde manière : le théâtre idéaliste et les pièces « à thèse ».
9^ LEÇON. Alexandre Dumas fils : III. La dernière manière : les essais de théâtre symbolique. — Conclusion sur l'œuvre et sur ^influence.
10« LEÇON. Emile Augier après Dumas fils.
H® LEÇON. Le vaudeville. — Dramaturges secondaires : Labiche, Barrière, V. Sardou.
12® LEÇON. La décadence de la comédie de mœurs : le théâtre de Meilhac et Halévy et de Pailleron. -^ L'opérette et la comédie parisienne.
13« LEÇON. Henry Becque et le Théâtre Libre. — Conclusion sur l'évolution dramatique.
14® LEÇON. Le roman réaliste : Gustave Flaubert.
15« LEÇON. Le roman naturaliste : Emile Zola.
16® LEÇON. L'École naturaliste : Guy de Maupassant.
17® LEÇON. Le roman impressionniste : les Concourt.
18® LEÇON. Alphonse Daudet.
19^ LEÇON. Le roman idéaliste : Jules Sandeau, Fromentin et Octave Feuillet.
20® LEÇON. Les romanciers secondaires. — Le roman mondain et parisien : About, Droz et Halévy. — Le roman cosmopolite et philosophique : Victor Cherbuliez. — Le roman historique et national : Erkmann-Châtrian. — Le roman de mœurs provinciales : Pouvillon, Theuriet et Fabre. .
21® LEÇON. Le mouvement philosophique en dehors du positivisme : la queue de l'éclectisme, le néo-criticisme ; — progrès croissants de l'idéalisme. — Conclusion générale '^ sur les deux dernières parties du cours. - \
100 UTUS ET OLESnOSC» DArJOCBO'lCI.
cinmuieme partie la littérature française contemporaine
i« LEi ON. Difî.-:ull»r> da sujet. — lléth^*de à suirre et Tue d*eDseiiii<I*f d*- rh!>toire de la lîtt^ratare française au .\i\« si^-cle. — OjDditions d'ordre général do déTeloppement de la litt«^rature c^ntemi-orame.
2^ LE'oN. M. Bmntftitrre : I. l>^n<rralités sur sa personne, sa TÎe et s«.»n œuTie. — Sa premit-re incarnation : le critiijue traditionaliste.
3* LE*jts. M. Brunetière : II. Les deux dernières incarnations : la duo tri ne de i éTolution des genres; — la philosophie relieiense et sociale.
4* LEÇON. M. Brunetière : 111. Son école. — Son influence sur le mouvement d»»s idées contemporaines. — Conclusion çénérale sur son cararière et sur son œuvre.
5*^ LEÇON. M. Emile Faguet '.
6* LEÇON. Critiques universitaires et indépendants. I. Médiévistes. M. Gaston Paris et son école. — 11. Latinistes et hellénistes. MM. G. Boissier, G. Perrot, .V. et M. Croiset. — m. Cosmopolites. Mme Arvède Barine, MM. Gebhart et Teodor de Vyzewa.
7' LEÇON. M. Jules Lemailre : I. Le critique.
S*^ LEÇON. M. Jules Lemaître : H. L«^ poète, le romancier et le dramaturge.
^y LEÇON. Les influences étrangères et la littérature fran- , . f;aise contemporaine.
'i\,"l. Je crois devoir roppeler ici que ce cours a été professé * en 1890. DepuÎM cette é|>oque, nos contemporains ont évolué; ils
ont produit, les uns plus, les autres moins; des noms nouveaux
M* sont fait jour dont il y aurait lieu de tenir compte. Pour toutes
ceh raiMUis, des proportions qui ont pu paraître à peu près équi-
taliics, il y a dix ans, ne le sont plus aujourd'hui, et il y aurait
liiMi de les modifier. Pour n'cm donner qu'un seul exemple, si jet
professais et; cours aujourd'liui, je croirais devoir consacrer plus
d'une simple leçon fit M. Faguet.
10® LEÇON. M. E.-M. de Vogiié : I. Des débuts au Roman Russe (1876-1886).
H® LEÇON. M. E.-M. de Vogué : II. Après le Roman Russe (1886-1896).
12*' LEÇON. Le mouvement politique et social et le journalisme contemporain.
13® LEÇON. Le mouvement catholique depuis 1870 : I. Politique pontiflcale. — Catholicisme social. — « Néochristianisme »,
14® LEÇON. Le mouvement catholique et « néo-chrétien > : II. Les hommes et les œuvres.
15« LEÇON. M. Ernest Lavisse.
16e LEÇON. — Les historiens de la Révolution : MM. A. Sorel
et A. Ghuquet.
17« LEÇON. Les historiens du xix^ siècle et de Tancienne
France : MM. A. Vandal; H. Houssaye; — Thureau-
Dangin; — le duc de Broglie et G. Hanotaux.
IS*' LEÇON. Pierre Loti.
19« LEÇON. M. Anatole France.
20'' le;jon. m. Paul Bourget : I. Le poète et le critique. 21e LEÇON. M. Paul Bourget : IL Le romancier. 22« LEÇON. M. Edouard Rod.
23® LEÇON. Romanciers divers : Gyp; — M. Maurice Barrés;
— MM. René Bazin et Art Roë.
24® LpçON. La banqueroute du Naturalisme. — MM. P. et
V. Margueritte et J.-K. Huysmans. 25"^ LEÇON. Trois jeunes : MM. J.-II. Rosny, Marcel Prévost
et Paul Hervieu.
26<^ LEÇON. Les poètes non symbolistes : MM. Jean Lahor,
Edmond Haraucourt ; — Jean Richepin et Maurice Bouchor.- 27® LEÇON. Le Symbolisme : I. Origines et théories. 28® LEÇON. Le Symbolisme : IL Les Poètes.
29<' LEÇON. Le Théâtre contemporain.
30<' LEÇON. Conclusion générale des cinq parties du Cours :
Les principaux courants de la littérature française au
xix'^ siècle : leur rôle et leur action réciproque dans la
formation des diverses écoles et doctrines littéraires. — Du présent et de l'avenir de la littérature française.
Il a essayé d'être romancier, et il a voulu être poète. Et Ton ne saurait dire sans injustice que son œuvre a été comme non avenue dans l'histoire du roman et de la poésie française. Mais sa véritable gloire n'est point là. Ce n'est pas, ou ce n'est guère à l'auteur de Volupté et des Pensées d'août qu'on a consacré tant de travaux récents * ; c'est d'un autre Sainte-Beuve que l'on vient de célébrer le centenaire. Et son œuvre à celui-là pourrait être définie d'un mot : // a constitué la critique en dignité.
1. Vicomte de Spœlberch de Lovenjoul, Sainte-Beuve inconnUf Pion, 1901 ; — Table alphabétique et analytique des Premiers Lundis^ Nouveaux Lundis et Portraits contemporains y Calmann-Lévy, 1903; — G. Michaut, Sainte-Beuve avant les « Lundis », 1903; Études sur Sainte-Beuve; le « Livre d'amour » de Sainte-Beuve 1904, Fontemoing; — G. Latreille et M. ^oustan,' Lettres inédites de Sainte- Beuve à Collombety Société française d'imprimerie et de librairie, 1903; — Léon Séché, Sainte-Beuve : son esprit, ses idées, ses mœurs, 2 vol. ; Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et Mme Juste Olivier, publiée par Mme Bertrand, avec une introduction et des notes par Léon Séché, librairie du « Mercure de France », 1904; — Le Livre d'or de Sainte-Beuve, publié à l'occasion du centenaire de sa naissance, par le Journal des Débats, Fontemoing, 1904.
104 LIVRES ET QUESTIONS d'aUJOUUD'HUI.
« La critique est la femme de chambre des Muses; et il n'y a que les petits esprits qui courtisent la suivante, ne pouvant plaire à la maîtresse. » Ce joli mot d'un critique exprime assez bien ce qu'avant Sainte-Beuve les écrivains d'imagination et les critiques eux-mêmes pensaient, de la critique, de son importance et de son rôle; et il en est bien peu qui n'y eussent entièrement souscrit.
Voici Du Bellay. Certes, il attachait un certain prix, et un grand prix, à la Défense et illustration de la langue française. Mais son manifeste une fois lancé, voyez comme il s'en désintéresse. Il ne prend même pas la peine d'en revoir et d'en corriger les éditions successives * : à part quelques autres rapides escarmouches, il est tout à son œuvre d'humaniste et de poète. C'est que pour lui, comme pour Ronsard, la critique n'est pas une fin, mais un moyen, un moyen de ruiner une certaine notion de l'art littéraire et d'en faire triompher une autre. Ce triomphe une fois assuré, ou du moins préparé, ils s'empressent de retourner à leurs vers, et de réaliser par des œuvres non abstraites leur propre idéal. La critique n'a été qu'un accident, un épisode dans leur vie. Ce sont des artistes égarés un moment dans la critique.
1. Voir Texcellentc édition critique de xVf. Henri Ghamard, Fontemoing, 1904,
Cette conception un peu intéressée et, si Ton osait dire^ apologétique de la critique a duré bien près de trois siècles. Corneille, Racine et Molière n'en ont pas eu d'autre. Quand l'un composait ses Examens ou. &es Discours, le second ses Préfaces, et le troisième sa Critique de C Ecole des Femmes, ils n'avaient tous trois pour objet que de défendre et de légitimer leur façon personnelle de comprendre «leur art. Ils étaient poètes, dîra-t-on, et rien n'est plus naturel. Mais ceux mêmes qui sont nés cri-« tiques n'agissent pas autrement. La critique ne leur suffît pas; pour consacrer leur réputation littéraire, c'est sur la littérature d'imagination qu'ils comptent. Chapelain se croit tenu d'écrire la Pucelle, Malherbe ne se serait pas reconnu le droit de régenter comme il Ta fait les auteurs ses contemporains ou ses devanciers, s'il n'avait lui aussi prêché d'exemple et fait œuvre de poète. BoileaU de même. Nous n'en sommes assurément plus, comme au temps du romantisme, à refuser à l'auteur des Satires tous les dons proprement poétiques; très volontiers nous lui reconnaissons certaines parties du vrai poète. Mais, enfin, Boileau est avant tout pour nous un critique, et nous ne voyons pas très nettement ce que VArt poétique eût perdu à ne pas être écrit en vers. Lui-même et ses contemporains en ont jugé tout autrement. Personne, de son temps, n'a été tenté da lui retourner son fameux : « Que n'écrit-il en prose ! » qui parfois, avouons-le, nous vient aux lèvres en le lisant de nos jours. « Il y a, disait Sainte-
Beuve, nombre de pensées droites, justes, proverbiales, mais trop communes dans Boileau, que La Bruyère n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. » Et cela est vrai. Mais de là à prétendre que La Bruyère, comme l'insinue Sainte- Beuve encore, avait conscience de sa supériorité sur Boileau, et qu'il s'est délibérément proposé de faire « quelque chose de mieux et .de plus fin », il y a, ce semble, une singulière distance. La Bruyère n'a pas eu pour Boileau d'autres sentiments que Racine, La Fontaine ou Molière, et ceux-ci n'auraient pas eu à l'égard du « législateur du Parnasse » l'amicale déférence que Ton sait, s'ils n'avaient pas vu en lui un poète, un de leurs pairs par conséquent, et dont ils pouvaient sans déroger suivre les directions et accepter les conseils. L'art de « faire difficilement des vers faciles », il l'avait pratiqué avant de l'enseigner aux autres; et son enseignement n'aurait eu peutêtre aucune action si ses vers n'en avaient point prouvé la légitimité et souligné Timportance. Ce n'est pas la haute valeur de sa critique qui a fait la fortune de sa poésie; c'est au contraire sa poésie qui a consacré et imposé son autorité critique.
Nous venons de parler de La Bruyère. Le moraliste des Caractères est, à ses heures, chacun le sait, un critique littéraire exquis. Il partage ce privilège avec Pascal et avec Fénelon. Mais tous trois n'ont touché à la critique qu'en passant, en « honnêtes gens » qui donnent leur avis sur des questions à l'ordre du jour, mais non pas du tout enpro-
fessionnels. Leurs préoccupations dominantes sont ailleurs. Pascal ne s'y serait point arrêté, si, convaincu comme il Tétait de la valeur persuasive du style, il n'avait cru de son devoir d'apologiste d'en connaître les procédés et d'en étudier les lois. Fénelon s'est diverti un jour à écrire la Lettre à r Académie; mais qu'est-ce que ce mince opuscule dans toute l'œuvre de Fénelon? Peu de chose assurément en comparaison des Maximes des Saints et du Traité de r existence de Dieu, La Bruyère même, le plus « auteur » d'entre eux, n'a qu'un chapitre sur les Ouvrages de Vesprit, et je me demande s'il n'attachait pas plus de prix au portrait d'Onuphre ou à celui de Ménalque qu'aux pages, si délicates pourtant, où il abordait les problèmes d'art et de goût. Les prosateurs comme les poètes ne se livrent alors à la critique que par occasion : ils n'en tiennent pas boutique ou enseigne, comme eût dit Pascal. Ce n'est pas encore un genre classé : ils croiraient déchoir s'ils pouvaient être soupçonnés d'en faire métier.
Faut-il faire une exception pour Bayle? Si la principale fonction du critique consiste à apprécier les livres d'autrui, il semble que la vie de Bayle réponde assQz bien à cette définition. Il avait ua tempérament de journaliste, et les articles de journal ou de Revue abondent dans son œuvre : le Dictionnaire n'est qu'une collection d'essais ou d'articles, que l'auteur a pris soin de recueillir, — en prévision du futur Voltaire et de ses disciples. Mais Bayle est un théologien et un philosophe autant
qu'un critique. Il est aussi un érudit, un érudit qui, pour l'énormité indigeste et parfois puérile de son information, rappelle les hommes de la Renaissance. Enfin et surtout, il n'a absolument aucun goût, aucun sentiment de Tart, et c'est pourquoi l'on hésite à voir en lui, comme le voulait Sainte-Beuve, une incarnation complète du véritable « génie critique ».
En tout cas, il n'a pas fait école. Et la critique, après lui, continue à ne pas former une province séparée de la production littéraire. Si l'on recueillait toutes, ou du moins presque toutes les pages où Voltaire, « ce gigantesque journaliste », comme rappelle quelque part Michelet, a traité des « ouvrages de l'esprit », on en ferait un volume considérable, et qui, pour Tintérêt, la justesse alerte et malicieuse, non seulement rie le céderait à aucun autre du même écrivain, mais encore pourrait lui faire pardonner bien des écarts de pensée et de plume. Seulement, ce serait un volume d' « extraits », et pas autre chose. La critique, chez Voltaire, s'insinue un peu partout; elle ne se réduit jamais à une forme déterminée. On ne trouverait même chez lui rien d'analogue à ces Eléments de littérature que Marmontel avait dispersés dans V Encyclopédie, et qui sont sans doute l'un des premiers recueils d'études critiques à la moderne que nous aient légués les siècle^ antérieurs.
Déjà, en effet, vers la fin du xvui'' siècle, la critique tendait à prendre conscience d'elle-même, et
l'œuvre de SAINTE-^BEUVE. 109
à s'organiser comme puissance indépendante. Là Harpe, dont on a trop médit, sur la foi de ses nombreux adversaires, a joué le rôle et il a rempli le métier, — r puisqu'il a été longtemps « professeur de littérature », — d'un véritable critique. Il a porté dans ses fonctions un sérieux, et, avec certaines étroitesses et certaines ignorances, une conscience, un esprit de continuité et un talent de style auxquels on n'a pas suffisamment rendu hommage.
Enfin, il a été par la date le premier de nos histo*riens littéraires. Il semble donc qu'avec La Harpe, la critique, telle que nous l'entendons, soit en possession de tous ses attributs essentiels. Mais La Harpe, comme Marmontel, ne s'est pas contenté d'être critique. Il a été poète, et poète dramatique, et une partie de son œuvre a fait tort à l'autre. De plus, il a été tellement bafoué pendant sa vie et après sa mort, on a tellement exploité contre lui certains défauts et certaines intempérances de caractère, bref, on a si bien réussi à envelopper ses livres dans le discrédit qu'on a jeté à pleines mains sur sa personne, que l'on a trop aisément méconnu l'originalité de son effort. Après lui, comme avant lui, la critique avait besoin encore, pour valoir tout son prix et remplir toute sa mission, d'être définitivement et officiellement enlevée aux folliculaires à gages et aux gazetiers faméliques.
Deux grands écrivains, deux nobles esprits, au lendemain de la Révolution, s'y sont généreusement employés. Après le livre de la Littérature^ après celui de V Allemagne, après le Génie du Chris-
tianisme surtout peut-être, il n'était plus permis de voir dans la critique l'occupation désespérée d'écrivailleurs sans* portée et sans conscience. On ne fait pas facilement à un Chateaubriand ou à une Mme de Staël la réputation, d'ailleurs imméritée, d'un Fréron. Tous deux renouvelaient par leur critique la conception même de la littérature. Mme de Staël invitait à regarder par-dessus les frontières, Chateaubriand à s'inspirer du christianisme. « Il restera vrai, écrivait bien plus tard, en 1841, Chateaubriand à Alfred Michiels, il restera vrai que j'ai posé les premiers fondements de cette critique moderne que tout le monde suit aujourd'hui, en montrant ce que la religion chrétienne a changé dans les caractères des personnages dramatiques et dans les descriptions de la nature, en chassant les dieux des bois. » C'était se rendre à lui-même un juste et fier hommage. Aussi, et quoique ni Chateaubriand, ni Mme de Staël n'aient été de purs critiques, voyons-nous se former autour d'eux toute une école d'écrivains, les Fauriel, les Villemain, les Ampère, les Nisard, qui consacrent à la critique une activité qu'en d'autres temps ils eussent sans doute tournée ailleurs. On les lit, on les applaudit quand ils professent à la Sorbonne, au Collège de France ou à l'Ecole normale ; ils ont du succès; on les invite à l'Abbaye au Bois; on commence enfin à les traiter comme de véritables hommes de lettres.
Et cependant^ même alors, on ne les considère pas toujours, ils ne se considèrent pas eux-mêmes
comme les égaux des grands écrivains qu'ils coudoient, et qui, parfois, daignent les honorer de quelques conseils. On sait, tout le mépris que les romantiques ont professé pour la critique, « puissance des impuissants », -comme l'appelait Lamartine, et pour tous ceux qui la représentaient; et l'on se rappelle les amusantes déclamations de la Préfaee de CromwelL Les critiques les plus indépendants n'ont d'ailleurs que trop encouragé cette manière de voir. Ils n'ont pas pris leur art ou leur mission suffisamment au sérieux. La critique a trop souvent été pour Villemain un prétexte à des digressions politiques, en attendant qu'elle lui fût un moyen de jouer à son tour un rôle politique. Et Nisard, le classique Nisard, Fauteur des Poètes latins de la décadence^ veut-on le voir dans la vérité de son attitude à l'égard d'un poète, et d'un grand poète? Qu'on lise certaine Préface^ — qu'il a jugé bon de ne pas réunir en volume, — et qu'il a écrite pour un recueil d'articles sur les Mémoires d' Outre- Tombe. Je n'en veux détacher que ces lignes significatives. Nisard se représente admis à feuilleter le manuscrit des MémoireSy et, au moment de prendre congé, exprimant son admiration à Chateaubriand :
Et moi, écrit-il, j'éprouvais, faut-il le dire, une joie exquise de voir qu'un homme chétif, n'ayant que le don de sentir vivement les œuvres du génie, et celui, plus rare peut-être, de savoir pourquoi ses écrits n'en sont pas, et d'en prendre son parti, pouvait, par un accent sincère, avoir prise un moment sur un homme supérieur, et comment Un' était pas impossible que le rat donnât du cœur au lion.. ■. .
Ces lignes sont datées de 1834. A cette époque, la critique a enfin conquis son droit à l'existence. Elle existe comme un genre à part; mais, de Taveu de tous, et des critiques eux-mêmes, elle est un genre inférieur. On lui appliquerait volontiers la définition qu'au xviii'' siècle Voltaire donnait du roman : « la production d'un esprit faible, écrivant avec facilité des choses indignes d'être lues par des esprits sérieux ». Et, de fait, elle est exactement dans l'état oii était en France, avant Rousseau, le genre du roman. On lui reconnaît le droit de vivre de sa vie propre : elle n'a pas encore ses lettres de noblesse.
Du roman à la critique, et de la critique au roman, la distance, à présent, n'est pas grande. Les deux genres se sont si bien transformés depuis trente ans, qu'en parlant de points très éloignés, ils sont venus se rencontrer sur le même terrain.... Si le roman s'emploie à nous montrer ce que nous sommes, la critique s'emploie à nous montrer ce que nous avons été. L'un et l'autre sont maintenant une grande enquête sur Vhomme^ sur toutes les variétés, toutes les situations, toutes les floraisons, toutes les dégénérescences de la nature humaine. Par leur sérieux^ par leur méthode, par leur exactitude rigoureuse, par leur avenir et leurs espérances, tous deux se rapprochent de la science. On peut blâmer une pareille tendance, mais on ne peut nier qu'elle ne soit dominante, ni contester qu'au bout d'un ou deux siècles l'enquête poursuivie sur tous les points du présent et du passé, ordonnée en système, assurée par des vérifications constantes, ne doive renouveler les conceptions les plus importantes de l'esprit humain.
Ces lignes sont de Taine, — dans un article peu connu, qui ne figure que dans la seconde édition des Essais de antique et d'histoire^ — et elles sont datées de 1863. Elles auraient bien surpris un Balzac ou un Victor Hugo; elles auraient moins scandalisé un Flaubert. « Vous me parlez, écrivait ce dernier à George Sand, vous me parlez de la critique dans votre dernière lettre, en me disant qu'elle disparaîtra prochainement. Je crois au contraire qu^'elle est tout au plus à son aurore *! » Et à la façon dont il parlait de cette critique nouvelle, il est aisé de voir que la sympathie et la déférence réciproques ont désormais remplacé lés superbes railleries d'autrefois. C'est que de puissants esprits, de rares écrivains ont passé par là. Taine, né philosophe, et obligé par les circonstances de se consacrer tout d'abord aux lettres, dès son premier livre, s'efforce de « faire de la critique une recherche philosophique ^ » ; il y réussit, et de cet effort la critique sort entièrement renouvelée. Renan, que les nécessités de la vie quotidienne, les conseils d'Augustin Thierry et le désir de ise faire connaître du grand public ont tourné vers la critique, a dit bien souvent en quelle haute estime il tenait ce genre, qu'il a d'ailleurs renouvelé lui aussi et si remarquablement pratiqué. C'est la critique, déclarait-il, qui seule peut empêcher le monde « d'être dévoré par le charlatanisme». Et n'allait-il pas dans sa ferveur pour elle jusqu'à écrire : « L'étude de