Même Préface
devant ceux du xviP siècle : avec complaisance, avec respect, heureux de reconnaître en eux les derniers vrais modMes de cette autorité morale dont nul aujourd'hui n'est investi, heureux d'oublier un peu dans leur commerce sévère la connaissance des hommes de nos temps : plus heureux qui, favoris»'? d'en haut, apprendrait d'eux à se retremper soi-même !
C'est en ces termes, — heureusement retrouvés dans les archives de M. de Lovenjoul par l'un de ses derniers biographes', — que Sainte-Beuve avait formé le projet de commencer son livre et de définir son dessein; et je n'en sache pas qui expriment mieux, avec une brièveté • plus saisissante, plus émue et plus discrètement recueillie, et l'ouvrage qu'il se proposait d'écrire, et les dispositions d*éme dans lesquelles il l'abordait.
Le sujet, à tous égards, était admirablement choisi. Il convenait d'abord excellemment au tempérament et au tour d'esprit de Sainte-Beuve. Erudition, finesse aiguë du sens littéraire, historique et critique, pénétration psychologique, goût de la vie intérieure et de la poésie intime, sensibilité religieuse, intelligence des questions et des idées les plus diverses, dons de portraitiste et d'artiste évocateur d'âmes, il n'était, pour ainsi dire, aucune des qualités de Sainte-Beuve qui ne trouvât là son emploi; et, par la plus heureuse des rencontres, il
2. M. G. Michaut, Sainte-Beuve avant les « Lundis », p. 391, et Études sur Sainte-Beuve (« Port-Boy al » cours et •« Port-Boy al » livre). M. Michaut note que Sainte-Beuve, au lieu de « favorisé d'en haut », avait d'abord écrit : « Dieu aidant ». — Voir aussi dans le Sainte-Beuve de M. Séché l'intéressant chapitre sur Port-Boyal,
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n'était pas un de ses défauts habituels, — scepticisme moral et goût du libertinage, impuissance à bien comprendre et à pénétrer pleinement,- un peu dans tous les ordres, les personnalités les plus hautes, — qui ne fût obligé de se dissimuler et de s'atténuer jusqu'à disparaître, au moins momentanément. Sainte-Beuve s'est oublié lui-même jusqu'à entrer complètement dans la pensée et dans l'âme de Pascal et à trouver, pour parler de lui, un langage vraiment digne de son héros. Et, d'un autre côté, par la nature des questions qu'il soulevait, par la multiplicité des rapports qu'il impliquait comme nécessairement avec toutes les parties de l'histoire du xvn® siècle, par les rapprochements qu'il suggérait, par l'étendue des perspectives qu'il ouvrait en tous sens, le sujet était de ceux dont l'intérêt apparaît plus large et plus vivant à mesure qu'on les approfondit davantage. Qu'on veuille bien y refléchir : ils ne sont pas très nombreux les sujets qui, comme celui de Port-Royal^ posant au premier plan la question religieuse, permettent d'enfermer dans leur cadre la vie littéraire, sociale et morale d'un siècle tout entier. L'histoire de la Réforme pour le xvi® siècle, celle de Y Encyclopédie^ pour le xvni% celle de Chateaubriand et surtout celle de Lamennais pour le xix**, voilà peut-être les les seuls sujets que l'on puisse mettre en parallèle avec celui que Sainte-Beuve a traité dans son grand ouvrage. Et il a bien senti qu'il tenait là un de ces sujets qui portent en quelque sorte leur auteur, et qui le forcent à se déployer et à s'exprimer
tout entier dans ce qu*il a de meilleur et de plus élevé : aussi n'a-t-il mis aucune hâte à en presser la maturité et Texécutibn. Conçu dès 1834, et peut-être dès 1830, lentement amorcé et préparé à travers mille occupations et mille obstacles, professé de novembre 1837 à la fin de mai 1838 sous forme de cours public à l'Académie de Lausanne, le Port-Royal n'a été terminé qu'au mois d'août 1857. Le premier volume a paru en librairie en 1840; les deux derniers en 1859. Et ce n'est qu'en 1867, deux ans avant sa mort, que Sainte-Beuve s'est enfin résolu à donner de son livre une édition définitive. On le voit, c'est au moins trente ans de la vie intellectuelle et morale de Sainte-Beuve qui aboutissent à ce livre et qui sont venus y déposer les résultats de leurs recherches et les conclusions de leur expérience. Et quand, en 1865, à propos de Port-Royal, il écrivait à Saint-René Taillandier <x pour demander entière justice et exactitude en ce qui est de son œuvre capitale », il en jugeait luimême comme nous en jugeons aujourd'hui.
Pour traiter ce vaste et noble sujet, Sainte-Beuve a fait preuve de très hautes qualités d'artiste. Soii style, dont un pur classique, — un classique d'avant La Bruyère, — pourrait peut-être critiquer les minuties, les raffinements, les hardiesses métaphoriques, a pour nous un mérite suprême : il est vivant. Pour rendre la diversité infinie des caractères individuels et des attitudes morales, pour traduire au grand jour les mille dessous obscurs, les soubresauts tumultueux ou les flammes dor-
mantes de la vie religieuse, pour peindre dans la vérité nue de leur existence quotidienne des intérieurs d'âmes, Fauteur de Port-Royal s'est créé une langue souple, exacte, toute en nuances et en demi-teintes, perpétuellement trouvée et inventée, d'une richesse, d'une puissance suggestive, d'une variété incomparables. D'aucuns la déclarent un peu subtile, et même précieuse ; mais la vie, surtout la vie morale, n'est pas simple, et ceux qui la voient et la rendent telle risquent de n'en apercevoir que les dehors. Pareillement, l'abondance des métaphores n'est pas toujours et partout un défaut : il y a certaines profondeurs où la raison pure ne peut jamais atteindre, où l'esprit dénué d'imagination et le style géométrique ne sauraient point descendre ; il y faut l'esprit de finesse ; il y faut les images qui, seules, par les « correspondances » qu'elles établissent ou qu'elles suggèrent, peuvent projeter quelques lueurs sur ces régions inexplorées du monde moral. Souvent les poètes voient plus loin et plus avant que les simples logiciens. Sainte- Beuve n'aurait pas été le pénétrant et profond historien de Port-Royal, s'il ne s'y était heureusement souvenu d'avoir été le romancier de Volupté et le poète des Consolations,
L'artiste se retrouve encore dans l'habile ordonnance de l'œuvre. Assurément on peut concevoir une composition plus serrée, moins touffue, plus rectiligne en quelque sorte que celle du Port-Roy aL Sainte-Beuve, esprit plus successif et discursif
1 . Il disait de lui-môme dans ses Cahiers (p. 39) : « J'ai Tesprit
que proprement constructeur, gâté d'ailleurs comme nous le sommes tous par la production au jour le jour dans les Revues et les journaux, Sainte- Beuve a dû, peut-être plus qu'un autre, faire effort pour dominer sa matière et la réduire aux justes proportions du tableau qu'il voulait tracer. De plus, il était poète : à ce titre, il aimait les sous-bois, les éclaircies, les chemins de traverse, et il s'y attardait volontiers; il se plaisait aux rapprochements, aux oppositions qui sollicitent l'imagination et provoquent la rêverie, à tout ce qui égayé, rompt et diversifie la monotonie d'une composition trop austère et méthodiquemont poursuivie. De là bien des digressions imprévues, — mais toujours si ingénieusement expliquées et justifiées! — et qui, si elles rendent la composition parfois un peu flottante, contribuent à donner à l'ensemble ce charme poétique, celte couleur presque dramatique que nous y admirons. Qui voudrait supprimer du Port-- Royal, ou même simplement abréger les deux chapitres sur Montaigne, et surtout les admirables pages sur le « convoi idéal » de l'auteur des Essais? Qu'on y regarde bien d'ailleurs : ces digressions, ces parenthèses ont leur raison d'être ; elles varient l'uniformité du plan, elles n'en rompent jamais l'unité. La ligne semble fléchir quelquefois; elle ne se brise jamais. Ici, nous touchons au caractère le plus original de l'art de Sainte-Beuve. "Dans son Discours d'ouverture, il énumérait les divers points
étendu successivement j mais je ne Tai pas étendu à la fois. Je ne vois bien à la fois qu'un point ou qu'un objet déterminé. »
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de vue auxquels on peut et auxquels il comptait se placer pour faire l'histoire de Port-Royal. Eh bien! ces divers aspects de son sujet, — théologique et disciplinaire, politique et philosophique, littéraire, moral et poétique, — Sainte-Beuve n'en a négligé aucun ; il les a tous et continuellement présents à la pensée et comme tenus sous le regard ; il les a mêlés et fondus ensemble, les développant successivement ou parallèlement au fur et à mesure que Tordre des faits les impose à son attention : cela, sans confusion, sans heurts, sans que cette complexité d'intentions et cette variété d'horizons fassent jamais perdre de vue l'objet essentiel, sans que Tunité d'impression en soit jamais altérée ou brisée. Rien de plus malaisé que de savoir, dans une œm^re de longue haleine, mener ainsi de front et conduire d'un même mouvement des idées directrices assez différentes, que de les maîtriser et de les grouper toujours autour d'une idée centrale, que de multiplier enfin les points de vue de détail sans nuire à l'harmonie générale; rien aussi qui fasse plus d'honneur à l'écrivain qui y a une fois réussi. Ce mérite qu'on admire si justement dans Y Histoire des variations de Bossuet, Sainte-Beuve l'a eu dans son Port-Royal.
Ce n'est pas sans raison que nous rapprochons ici ces deux œuvres. Renan disait du Port-Royal que c'était un « vrai modèle de la façon dont il convient d'écrire l'histoire religieuse », et c'est un modèle en tout cas qu'il a souvent imité. Le Port- Royale en effet, n'est pas uniquement, mais il est
presque essentiellement un livre d'histoire religieuse; ou plutôt, pour parler plus exactement encore, c'est un livre d'histoire et de psychologie religieuses. Sans négliger, certes, le récit des faits et Tétude des controverses, Sainte-Beuve a concentré son 'principal effort sur les âmes.. Ce qui l'intéresse surtout, ce qui le passionne, ce qu'il veut décrire avec la dernière précision, ce qu'il. « voudrait faire passer dans les autres », c'est ce qui différencie l'âme religieuse d'un Pascal de celle d'un Saint-Cyran, celle du grand Arnauld de celle d'un Nicole. La véritable histoire du jansénisme et de Port-Royal, ce n'est pas pour lui l'interminable querelle engagée au sujet des cinq propositions; c'est le drame qui se joue dans la conscience de Pascal au moment de sa seconde conversion ; ce sont telles paroles familières de Saint-Cyran ou de M. de Saci nous peignant au vif l'état d'âme, le c< moi profond » de ces pieux personnages. Et c'est à se représenter ces dispositions morales, à les faire pleinement comprendre de ceux-là mêmes à qui elles sont le moins familières que Sainte-Beuve a mis toute sa subtilité d'esprit, tout son tact, toute sa sympathie critique, et toute son expérience personnelle des choses religieuses. Il y a excellemment réussi. Flaubert lui-même, le peu mystique Flaubert lui en a rendu le témoignage % et il a ouvert à cet égard
1. « Une dernière question, ô maître, une question inconvenante : Pourquoi trouvez-vous Schahabarim presque comique et vos bonshommes de Port-Royal si sérieux?... Je regarde des barbares tatoués comme étant moins anti-humains, moins spéciaux, moins cocasses, moin& rares que des gens vivant en
une voie extrêmement féconde, et où peut-être ne l'a-t-on pas encore assez suivi. Il faut le louer sans réserves d'avoir ainsi renouvelé l'histoire religieuse en y introduisant la psychologie, et cela d'autant plus qu'il n'avait guère eu de modèles. Seul peut-être, Bossuet, dans ses Variations encore, s'était avisé déjà du parti qu'on pouvait tirer de la psychologie pour écrire et pour vivifier l'histoire. Mais, chez Bossuet, la psychologie religieuse n'intervient qu'assez rarement; elle est subordonnée à l'exposé et à la discussion des doctrines. Chez Sainte-Beuve, elle est traitée en elle-même et pour elle-même ; et l'on ne saurait assez dire tout ce que son livre y a gagné en intérêt, en profondeur et, pour dire le mot, en humanité.
« Je m'occupe en ce moment, écrivait Sainte- Beuve en 1833 à l'abbé Barbe, d'une histoire littéraire de Port-Royal et des solitaires qui s'y rattachent; c'est une belle page de l'histoire littéraire du xvu** siècle, la plus belle peut-être, en y faisant rentrer Racine, Despréaux même, Mme de Sévigné un peu, et en parlant par occasion de Bossuet et de Fénelon, qui eurent des rapports, de contradiction, il est vrai, avec le jansénisme, » Cette façon, presque exclusivement littéraire et critique, de concevoir soQ sujet, si elle s'est, en fait, conciliée avec une conception moins détachée et plus
commun et qui s'appellent jusqu'à la mort Monsieur! — Et c'est précisément parce qu'ils sont très loin de moi que j'admire votre talent à me les faire comprendre. » (Flaubert, Lettre à Sainte- Beuve à propos de Salammbô, Nouveaux Lundis, t. IV, p. 435.)
« humaine », n*a pourtant jamais cessé d'être présente à l'esprit de Sainte-Beuve, et son livre est bien, en même temps qu'une histoire religieuse, une histoire littéraire de Port-Royal et du xvii° siècle tout entier. A ce point de vue, sa critique marque sur les œuvres précédentes un intéressant progrès. Tout d'abord, il semble qu'il y ait dans sa méthode fort peu de chose de changé. Il est toujours préoccupé de comprendre et d'expliquer, et, pour arriver à ses fins, il a recours comme auparavant aux « biographies psychologiques », Il pousse même si loin les procédés que Taine reprendra bientôt, que déjà il rencontre les formules mêmes dont Taine va faire la fortune, « familles naturelles d'esprits », « faculté première ». Mais il ne s'en tient pas là, et son sujet même l'oblige à ne pas s'en tenir là. Quand il écrivait des articles, suivant les caprices de son humeur ouïes hasards de l'actualité, il pouvait choisira son gré « des hommes et des œuvres secondaires » ; il pouvait, dans ces conditions, négliger relativement les œuvres, se contenter de « chercher l'homme sous l'auteur », et se dispenser, ou à peu près, de juger. Ici, il n'en va plus ainsi. S'il rencontre des personnalités et des écrits de second ordre, il se trouve aussi aux prises avec saint François de Sales et avec Montaigne, avec Corneille et avec Pascal, avec Molière et avec Racine. Avec eux, comment négliger les œuvres? Comment ne pas prendre corps à corps les Essais ou Polyeucte^ les Promu-ciales et les Pensées^ Tartuffe et Athalie? Et dès
lors, comment s'abstenir de les juger, ces œuvres ^lémorables? Comment se refuser à en mesurer la valeur de forme et de fond? Sans compter qu'ici, un élément nouveau, et qui faisait entièrement défaut dans les études individuelles et fragmentaires d'autrefois, intervient presque nécessairement : on se trouve en face de Pascal et d'Arnauld; il faut les étudier parallèlement; il faut les comparer; et comparer, c'e&i juger; c'est avouer que Pascal écrivain avait du génie, et qu'Arnauld écrivain n'avait même pas détalent*. Et c'est ainsi que, dans le Port-Royal et grâce au Port-Royal^ sans répudier le moins du monde ses acquisitions antérieures, et même en les augmentant encore, en s'ouvrant donc et en s'élargissant de plus en plus, la critique de Sainte-Beuve rentrait, si je puis ainsi dire, en possession d'une de ses fonctions essentielles, l'obligation de juger, fonction qu'elle avait failli perdre de vue quelques années auparavant.
Ce n'est pas tout encore. Avec le Port-Royal, c'était la première fois qu'un critique littéraire de profession s'attaquait à un sujet aussi vaste, aussi important, aussi élevé. Y réussir ou y échouer, c'était, en un certain sens, prouver que la critique était ou n'était pas capable de soulever et de traiter certaines questions ; c'était, dans une certaine mesure, entraîner dans sa fortune le genre même de la critique. Bien en a pris à Sainte-Beuve d'avoir soutenu cette gageure et d'avoir gagné triomphale-