Revue bleue du 6 janvier
et non sans peine, s'était constituée comme un genre déterminé. Mais, il y a cinquante ou soixante ans, on la tenait encore pour un genre « inférieur »; elle était, aux yeux des critiques eux-mêmes, l'apanage des « petits esprits », des écrivains « chétifs », des imaginations indigentes et stériles. Quelques années se passent, et tout est changé. La critique passe désormais pour un genre qui, dans Testime des lettrés et du public, est l'égal des plus grands. De vigoureux, de nobles esprits le cultivent sans infidélité et sans défaillance. Des romanciers, des poètes, des auteurs dramatiques, qui ont le choix entre des formes diverses de leur pensée, ne cachent pas pour la forme de la critique leur vive sympathie, quelquefois même, on l'a vu, leur préférence. Le changement d^ attitude est complet; et il est aussi général qu'il est significatif.
Le principal, sinon Tunique artisan de cette transformation, c'est Sainte-Beuve.
Il avait débuté au Globe en 1824, à vingt ans, par de modestes comptes rendus où il y avait plus de conscience que d'originalité et de talent. La critique alors, — il en fut, on le sait, pour lui longtemps ainsi, — est fort loin de remplir tout son idéal de vie littéraire. Elle est surtout, à ses yeux, un moyen de gagner quelque argent, d'échapper à l'obsession d'un métier pour lequel il ne se sent
point fait, celui de médecin, et une façon aussi de pénétrer dans les lettres par une porte dérobée. Il a d'ailleurs du goût, des lectures, un certain sens historique, et une prédilection déjà marquée pour « les coteaux modérés ». Avec cela, le désir de voir clair et de montrer qu'il n'est point dupe. « Le propre de tout vrai critique, disait-il plus tard, est de ne pouvoir garder longtemps le mot qu'il a sur le bout des lèvres : cela le démange. Très jeune, dans un journal, le Globe, j'étais comme cela. » En même temps, car il faut vivre, il entreprend, sur le conseil de Daunou, Tétude de la poésie française du XVI® siècle en vue d'un concours académique.
Cependant, il était, ou se croyait poète : il écrivait pour lui-même des vers où il essayait d'exprimer ce fonds de sensibilité souffrante et inquiète, cette « tristesse resserrante » qu'il devait bientôt exhaler dans son Joseph Delorme. Entré en relations avec Victor Hugo, enrégimenté bientôt parmi les poètes du Cénacle, il se convertit littéralement au romantisme. Et cette conversion produit d'abord un double effet. D'une part, elle le consacre officiellement poète : il se sent dès lors encouragé à publier ses vers. D'autre part, la grâce opère et fait qu'il va trouver à la critique une utilité pratique et un intérêt qu'il n'avait pas encore aperçus : il y voit maintenant un moyen tantôt détourné et tantôt direct de soutenir ses jeunes amis, de défendre leurs théories communes et leur idéal d'art, de combattre leurs adversaires,
de légitimer leur attitude et de leur découvrir une tradition et des ancêtres.
C'est ainsi que ses recherches sur la poésie française du XVI® siècle garderont certes une bonne part de leur valeur proprement historique; mais elles lui serviront en même temps à rattacher à Ronsard et à Du Bellay les poètes de la jeune école. Et, sans parler ici des services immédiats qu'il rend à ces derniers, pour lancer ou patronner leurs œuvres — articles sur eux, lettre aux Débats pour défendre Cromwell, rédaction du Prospectus des œuvres complètes de Victor Hugo*, — il s'avise, dans les études critiques qu'il donne à la Revue de Paris, d'un procédé des plus ingénieux. Ce n'est pas un pur hasard qui a déterminé le choix des écrivains dont il s'occupe successivement : Boileau et Mme de Sévigaé, Jean-Baptiste Rousseau et Le Brun, Mathurin Régnier et André Chénier. Corneille et Racine. Ce sont pour lui des précurseurs ou des ennemis du romantisme, — * des ennemis morts sans doute, mais dont la réputation n'est encore que trop vivante et gênante; et il abaisse les uns et il exalte les autres suivant la
\, Voir, pour les détails, Texcellente Bibliographie des écrits de Sainte-Beuve, de ses débuts, non pas à sa fin, comme l'auteur l'a imprimé par erreur, mais jusqu'aux « Lundis », que M. G. Michaut a jointe à son ouvrage sur Sainte-Beuve avant les * Lundis ». Sur toute cette première partie de la vie et de l'œuvre de Sainte-Beuve, le gros, un peu gros livre de M. Michaut est essentiel; et il n'y a guère, le plus souvent, qu'à résumer' ses fines, exactes et abondantes analyses. — Cf., dans la Bévue des Deux Mondes du 45 février- 1904, l'article de M. René Doumic sur les « Métamorphoses «» de Sainte-Beuve.
sympathie ou rhostilité posthume qu*il leur attribue à l'égard des doctrines et des œuvres contemporaines. Boileau, Jean-Baptiste Rousseau et Racine portent la peine d'avoir été des classiques authentiques, et surtout d'avoir trop souvent servi d' « autorités », d'exemples et de modèles impeccables dans les controverses récentes; Régnier, Corneille ou André Chénier, au contraire, bénéficient largement des « affinités électives » qu'ils ont, ou qu'ils paraissent présenter avec les nouveaux poètes : Sainte-Beuve fait d'eux des romantiques avant la lettre, et il déploie toute son habileté et tout son art à découvrir et à mettre en relief ce que l'on a depuis appelé a le romantisme des classiques ».
Son initiation aux théories du Cénacle entraîne une autre conséquence, plus heureuse peut-être et en tout cas plus durable. Il ose désormais être poète même dans sa critique. Son style, naguère un peu gris et terne, dans son élégante correction, maintenant s'anime et se colore d'ingénieuses et piquantes images. Sa personnalité, qui s'effaçait autrefois, intervient à travers ses expositions, ses jugements et ses analyses et leur donne mouvement, chaleur et vie. Et c'est aussi la personnalité, chez les autres écrivains, qu'il s'efforce d'atteindre et de restituer dans sa réalité vivante : personnalité morale et poétique surtout. Car, pour qui sait lire, tout grand écrivain élabore un certain genre particulier de beauté : c'est cette beauté particulière que le critique doit ressaisir, et dont il doit donner
ridée, par d'adroites « transpositions », et comme l'équivalent plus ou moins lointain à ceux qui le liront. Michelet disait que l'histoire est une résurrection : la critique est une évocation. Et il s'agit aussi de connaître et de faire connaître aux autres l'âme individuelle qui s'exprime, et parfois se dérobe, sous cette forme littéraire, de la surprendre dans l'intimité de sa vie journalière, dans ses dispositions foncières, dans les derniers replis de son mo^. Pour cela, on étudiera l'œuvre sans doute, mais l'œuvre ne sera guère qu'un prétexte pour aller à l'homme; et pour peindre l'homme, on aura largement recours à l'étude biographique, àl'analyse psychologique et morale, bref, à tout ce qui précise, localise, caractérise la ressemblance individuelle. La critique, pour une large part, devient Fart du « portrait littéraire ». Ce n'est pas .seulement avec le poète que rivalise Sainte-Beuve; c'est avec le romancier, et comme le romancier, c'est à donner l'impression de la vie qu'il vise.
Le romancier et le poète qui couvaient en lui se donnent d'ailleurs, vers le même temps, moins timidement carrière. Ils se dérobent encore sous l'anonymat, — Joseph Delorme^ les Consolations ne sont pas signées, — comme s'ils craignaient le grand jour et ne fussent pas bien sûrs de leur vocation et de leur mérite propre; mais enfin, ils osent se montrer et se développer tout entiers. C'est en 1830 également que Sainte-Beuve écrit son roman inachevé d'Arthur. Le succès ne répondit pas entièrement à son attente. « J'ai
monté assez près du sommet, disait-il plus tard k Sclierer à propos de ses vers, mais je ne l'ai pas dépassé, et en France, il faut dépasser. » D'autre part, les événements politiques, révolution de sa propre pensée et les vicissitudes d'une passion coupable, tout cela le détache progressivement de Victor Ilugo et du Cénacle, lequel du reste est maintenant dispersé. Forcé par toutes ces circonstances de se rabattre sur la critique, jl y revient avec un sentiment de lassitude et d'amertume. La critique, écrit-il, « est le refuge de quelques hommes distingués qui ne se croient pas des grands hommes,... qui, en se permettant eux-mêmes des essais d'art, de courtes et vives inventions, ne s'en exagèrent pas la portée, les livrent, comme chacun, à l'occasion, au vent qui passe, et subissent, quand il le faut, avec goût, la nécessité d'un temps qu'ils combattent et corrigent quelquefois, et dont ils se rendent toujours compte. » Et, quelques années après, précisant encore sa pensée : « Chez la plupart de ceux qui se livrent à la critique et qui même s'y font un nom, il y a, ou du moins il y a eu une arrière-pensée première, un dessein d'un autre ordre et d'une autre portée. La critique est pour eux un prélude ou une fin, une manière d'essai ou un pis-aller. » Un « pis-aller » : que de fois, et jusqu'à la fin, le mot ne reviendra-t-il pas sous la plume de Sainte-Beuve ! Cet homme qui a fait du genre de la critique l'égal en dignité du roman et de la poésie même, a été, toute sa vie durant, . — et c'est là la piquante originalité de son
« cas », — un critique à contre-cœur et comme malgré lui.
Et pourtant, qu'il le voulût ou non, sa critique s'enrichissait tous les jours des expériences, même malheureuses, qu'il tentait en divers sens. Déjà, avant 1830, sous l'influence des romantiques et de leurs vagues apirations religieuses, il s'était ouvert à ces sortes de questions, et ses articles en portaient la trace. Mais, après la révolution de Juillet, un moment désemparé et ne sachant où se prendre, il se met bientôt et activement en quête d'une foi politique et sociale, et religieuse surtout. C'est d'abord au Saint-Simonisme, puis à Lamennais qu'il s'attache, et l'action de ce dernier est si forte sur cette âme essentiellement mobile et «seconde* », que la critique de Sainte-Beuve va s'en trouver peu à peu transformée. La Préface, — non recueillie depuis, — de la première édition
1. Jusqu'à (juel point, d'ailleurs, dans ses rapports avoc Lamennais, Sainte-Beuve a-t-il été vraiment et complètement sincère? Quelque répugnance personnelle que Ton puisse avoir à poser, en thèse générale, la question de sincérité religieuse, il faut bien reconnaître (jumelle se pose à propos de Sainte-Beuve, et c'est luimême d'ailleurs qui nous invite a la poser. « J'ai fait, écrivait-il à Hortense AUard vers la fin de sa vie, j*ai fait un peu de mythologie chrétienne en mon temps; elle s'est évaporée. C'était pour moi comme le cygne de Léda, un moyen d'arriver aux belles et de ûler un plus tendre amour. La jeunesse a du temps et se sert de tout. ■• Voir là-dessus le curieux petit volume de M. C. Maréchal, la Clef de « Volupté » (Paris, Savaète, 1005). Les lettres de Lamennais à Sainte-Beuve ont été publiées par M. Forgues, dans la Revue contemporaine du 23 août 1883; on en trouvera les extraits essentiels dans le précieux volume de M. Anatole Feugère sur Lamennais avant l*Ëssai sur Vindifférence (Paris, Bloud, 1906), où l'auteur, en un copieux appendice, a inventorié, classé et analysé toute la correspondance actuellement connue du grand écrivain.
des Critiques et portraits littéraires est bien significative à cet égard. « On n'aura pas de peine à saisir, déclarait Sainte-Beuve, dans les huit premiers articles qui ont tous été écrits avant 1830..., une intention littéraire plus systématique.,, que dans les suivants. Ceux-ci... ont avant tout une signification morale, et se rapportent à une littérature plus indilTérente ou même légèrement désabusée. Malgré cette diversité assez sensible de nuance,... il semble qu'il reste encore une espèce d'unité suffisante dans le procédé de peinture et d'analyse familière qui est appliqué à tous les personnages, aussi bien que dans le fond de principes moraux et de sentiments auxquels on s'est constamment appuyé. C'en est assez peut-être pour que le lecteur arrive sans trop de secousses... de l'article Boileau, oii Cart et la facture poétique sont principalement en jeu, à l'article sur Pabbé de Lamennais, oii la question humaine et religieuse se pose, s^entr*ouvre aux regards, autant que fauteur Va pu et osé faire. » Ainsi donc, le procédé général et la forme de l'enquête critique n'ont point, ou n'ont guère varié, et ce sont toujours des « portraits » que trace Sainte-Beuve ; mais le fond s'est insensiblement modifié : la préoccupation presque purement esthétique a fait place à la préoccupation morale et même religieuse.
Ces préoccupations nouvelles, Sainte-Beuve a essayé de les exprimer sous une autre forme, celle du roman, et c'est en 1834 que, déjà détaché d'ailleurs de Lamennais, il publie, — toujours
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SOUS l'anonymat, — son curieux livre de Volupté, « Ce sont tous des portraits, une peinture exacte », disait-il bien plus tard à Scherer. Le livre n'eut pas tout le succès qu'il méritait. C'est alors aussi qu'il écrit les vers qui composeront l'odieux Livre d'amour et le recueil des Pensées d'août\ lequel, quand il parut en 1837, trouva « un accueil tout, à fait hostile et sauvage ». Ces échecs ou demiéchecs, les déceptions qu'il éprouve de toutes parts, dans ses amours, dans ses amitiés, dans ses aspirations vers la foi chrétienne, tout cela le rejette vers la critique. Il conçoit alors et il applique surtout aux contemporains une sorte de critique plus impersonnelle qu'auparavant, plus détachée de toute tendance dogmatique, une critique essentiellement analytique et descriptive, où a l'observation morale » est intimement « mêlée à l'appréciation littéraire », et qui, préoccupée avant tout de « chercher l'homme dans l'auteur, le lien du moral au talent », s'intéresse tout spécialement aux « hommes, aux œuvres secondaires », et s'efforce de « mettre en œuvre avec intérêt et avec
i. Toutes los poésies de celte époque, malgré les additions des éditions successives, malgré la publication récente et intégrale du Livre d'amour (Paris, Durel, 1904), ne nous sont point parvenues. « Il y en a une trentaine, écrivait à Scherer Sainte- Beuve dans une lettre que n'a pas recueillie Téditeur de la Correspondance, il y en a une trentaine que je vous donnerai à lire, et puis vous les brûlerez. »
Voir, sur Sainte-Beuve poète, la leçon que lui a consacrée M. Brunetière dans VÉvolution de la Poésie lyrique en France au XIX^ siècle, et, dans le Livre d'or, une très pénétrante étude der M. Paul Bourget (recueillie dans le 3* volume de ses Études et PorA traits, intitulé Sociologie et Littérature, Pion, 1906).
art » les renseignements qu'elle fournit, « les jugements nouveaux » quelle fondée En un mot, la critique, telle qu'il la réalise entre 1832 et 1837 environ, est presque exclusivement, — la formule a fait depuis fortune, mais elle est de lui, dans un article sur Ballanche, — « une biographie psychologique ». Il se défend d'avoir désormais « un art à soi », et même « une doctrine à soi ». Plus encore que de juger les hommes et les œuvres, il est préoccupé de les comprendre et de les expliquer; et c'est à comprendre et à expliquer les cas les plus divers, les personnalités les plus opposées, les œuvres les plus contradictoires que semblent lui avoir surtout servi les multiples expériences esthétiques, morales ou religieuses auxquelles il s'est successivement livré.
Et cependant, cela ne saurait lui suffire encore. Ces études au jour le jour ne remplissent pas entièrement la conception qu'il se forme de la critique ; le cadre en est trop étroit pour lui permettre d'y exprimer toutes ses idées, d'y appliquer à fond toute sa méthode. D'autre part, il est artiste, et il est poète. Il sent vivement, et il n'est pas incapable de rendre la poésie tout intime qui se dégage d' « une vie sobre, d'un ciel voilé, de la mortification dans les désirs, d'une habitude recueillie et solitaire » ; et l'artiste, de son côté, après s'être longtemps attardé aux finesses de la miniature, se ^ sent mûr maintenant pour les « brusques fiertés »
1. Préface du 2* volume des Critiques et Portraits littéraires (1836).
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de la fresque; il aspire à c< prendre, s'il se peut, congé du présent pour quelque étude moins mobile, pour quelque œuvre plus recueillie * ». Enfin, il a été trop fortement pris par Lamennais, il a trop profondément souffert de la défection de cet homme qui avait failli le refaire chrétien, pour renoncer encore à la foi : il a besoin, pour prendre parti et pour « parier » définitivement, d'une nouvelle étude et d'une dernière épreuve. Et s'il trouve un sujet qui réponde entièrement à ces diverses exigences de sa pensée et de son cœur, qui lui permette de les concilier et de les fondre ensemble, et de donner enfin toute sa mesure, il aura réalisé son chef-d'œuvre. Ce chef-d'œuvre, c'est Port-Roy al.
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Je veux écrire avec simplicité l'histoire d'une entreprise religieuse qui remplit tout le xvii'' siècle, qui commença par la réforme d'un couvent de filles et à laquelle les plus grands esprits et les plus savants hommes s'associèrent bientôt étroitement. Je m'attacherai moins au détail des querelles, qui serait infini, — et qu'on peut lire ailleurs dans des livres déjà faits, — qu'à l'esprit même et aux phases successives de l'entreprise, qui ne fut pas, en tout temps, la même, qui se modifia et s'altéra en se continuant. Elle resta grande durant tout le xvii® siècle, et je ne la suivrai rapidement au delà que pour en montrer à regret les conséquences de plus en plus forcées et rétrécies. Du moins, de saints hommes, de justes et beaux caractères s'y rencontrent jusqu'au bout et consolent. Je m'arrêterai surtout