‹ Livres et questions d'aujourd'huiChapitre 29 sur 44 · CATHOLICISME · texte numérisé non relu

CATHOLICISME

« Il n'y a pas d'année où, soit en livres, soit en notes pour moi-même, je n'aie écrit la matière de trois ou quatre volumes de critique. » M. Emile Faguet, — car ces lignes sont de lui, — ne se vante point. Je suis convaincu que s'il recueillait tout ce qu'a produit sa verve intarissable, il n'aurait pas loin de cent cinquante volumes à son actif. Hâtonsnous, avant qu'il en écrive un autre, de lire le livre que le fécond écrivain vient de publier sur la question religieuse*.

Il est fort intéressant, ce livre, et, comme tous ses aînés, il est suggestif, et il est vivant. Il provoque à la réflexion, et même à la discussion. C'est

1. L'AnticléricaUsmey par M. Emile Faguet, de TAcadémie fran^ çaise; 1 vol. in-16. Paris, Société française d'imprimerie et de librairie.

évidemment ce que veut l'auteur. M. Faguet est un étonnant excitateur d'idées; la paresse intellectuelle lui est insupportable; et je le soupçonne même, çà et là, de faire quelques sacrifices au paradoxe uniquement parce qu'il craint que son lecteur ne s'habitue trop vite à lui donner toujours raison. Renan disait qu'il ne pourrait avouer comme disciples que ceux qui le contrediraient; et cette boutade, si elle n'est pas une moquerie à notre adresse, prouve simplement que Renan ne se connaissait guère lui-même. On a l'impression, en lisant M. Faguet, qu'il pourrait reprendre le mot sérieusement à son compte; et cette impression est de celles qui ne trompent pas. On usera librement, dans les pages qui vont suivre, du droit que M. Emile Faguet reconnaît avec tant de bonne grâce à tout esprit sincère de discuter loyalement ses idées.

L'avouerai-je? Le plus grave défaut peut-être de ce livre sur l' Anticléricalisme^ c'est d'être en réalité... un second volume, — un second volume écrit et publié avant le premier. Je me hâte d'expliquer cette bizarre formule. L'anticléricalisme n'est pas ce que Ton pourrait appeler un état d'esprit primitif; c'est, — le mot même en témoigne, — une doctrine de combat, une doctrine de réaction. L'anticléricalisme suppose nécessairement une religion ou, à tout le moins, une certaine conception de la religion contre laquelle il s'insurge et qu'il voudrait ruiner à tout prix. Imaginez un pays complètement irréligieux, ou, pour mieux dire, entièrement ar<?/effieux, un pays tout entier livré à l'indifférence reli-

ANTICLÉRICA^iSME ET CATHOLICISME. 195

gieus€ : ranticléricalisme n'aurait pas même l'ombre d'un prétexte pour y naître et s'y développer. Il s'ensuit que, pour bien connaître ranticléri-T calisme dans sa vraie nature, dans ses causes, dans\ la diversité de ses attitudes et de ses manœuvres, i> ce qu'il faut étudier tout d'abord, et de très près,c'est la doctrine religieuse que l'anticléricalisme, — de son vrai nom, l'anticatholicisme *, — veut anéantir et remplacer, à savoir, le catholicisme. L'anticléricalisme n'existe, pour ainsi dire, qu'en fonction du catholicisme : il en est la vivante contradiction et, le plus souvent, la grossière et haineuse cari-ff cature. Il y a lieu de posséder à fond l'original;! quand on veut connaître la copie. Et voilà pourquoi j'aurais souhaité que le livre de M. Faguet sur V Anticléricalisme fût précédé d'un autre, — qu'il nous doit, et qu'il nous donnera, j'espère, — sur le Catholicisme.

Son étude, si je ne me trompe, y eût gagné en ampleur, en précision et en vérité tout ensemble. L'idée maîtresse de son livre, idée qu'il développe d'ailleurs dans un premier chapitre, sur l'Irréligion^ nationale, avec une ingéniosité spirituelle, un entrain de style, une verve persuasive qui font le plus grand honneur à son talent d'écrivain, c'est que le Français est par nature foncièrement irréligieux. « Le

1. « La distinction entre le catholicisme et le cléricalisme disait en 1880, dans une loge, M. Gourdaveaux, est purement officielle, subtile, pour les besoins de la tribune; mais ici, en loge, disons-le hautement, pour la vérité, le catholicisme et le cléricalisme ne font qu'un. » (Lenervien, le Cléricalisme maçon.' nique, p. 121.)

fond de la race française, écrit-il, la généralité des Français me semble toujours avoir été peu capable d'embrasser et d'entretenir l'esprit religieux et le sentiment religieux. . . . Nietzsche a dit, dans la même phrase, je crois, que le Français est essentiellement religieux et qu'il est essentiellement irréligieux. Il n'a pas tort, à la condition seulement qu'on mesure l'étendue des manifestations religieuses des Français et l'étendue des manifestations contraires. Le Français, ce me semble, a des dispositions naturelles essentiellement irréligieuses; seulement, et précisément à cause de cela, par réaction des esprits nés religieux contre leurs entours, il y a eu des groupements pénétrés de l'esprit religieux le plus intense ; il y a eu des îlots religieux singulièrement nets et pour ainsi dire aigus, comme il y a des îlots granitiques au milieu des pays calcaires, qui tranchent vigoureusement avec tout ce qui les entoure et se font remarquer d'autant. Cela, ce me semble, à toutes les époques : vaudois, cathares, huguenots, jansénistes.... » — Et les catholiques, dont on ne dit pas un mot dans toute cette jolie page, n'y en a-t-il donc jamais eu en France? N'ont-ils donc pas formé, ne forment-ils pas encore la masse générale de la nation? Et croirons-nous aisément que le pays de saint Bernard et de saint Vincent de Paul, de Bossuet et de Bourdaloue soit un pays foncièrement irréligieux * ? — Simples individualités ,

1. On notera que la piquante étude que fait M. Faguet des « causes psychologiques les plus générales de Tanticléricalisme en France » revient à Ténumération et à la description des prin-

antiglérigâlisme et catholicisme. 197

dira-t-on peut-être, «âmes douées deTesprit de contradiction », et qui, « par réaction contre leurs entours », ont été « provoquées au sentiment religieux ». — Il resterait à expliquer pourquoi,] après les hésitations du début, la Gaule romaine s'est si rapidement convertie au christianisme; pourquoi, durant tout le moyen âge, par la ferveur de sa foi et par les services de tout genre qu'elle a rendus à la papauté, la France a mérité le titre de a fille aînée de l'Église » ; pourquoi enfin elle a été ; par excellence le pays des Croisades, de la cheva-' lerie et de l'art gothique. Ce sont là des faits généraux, des faits collectifs et ethniques qui ne cadrent pas avec cette thèse d'un tempérament national « essentiellement irréligieux ». Et qu'on ne dise pas qu'à partir du xvi® siècle tout change, et que le fond anticlérical du caractère français, jusqu'alors opprimé et masqué, se libère et s'épanouit enfin sans contrainte. Car la France alors ne s'est pas plus faite « libertine », — et peut-être moins, — qu'elle ne s'est faite protestante : elle est demeurée catholique. Or sa fidélité à la religion traditionnelle n'a pas laissé d'être alors assez méritoire, et elle a eu d'incalculables conséquences historiques. Si, à la fin du XVI* siècle, la France était devenue protestante, les destinées générales du catholicisme

cipaux dérauts français. M. Faguet j'avoue, du reste, avec son habituelle franchise : « Le Français, dit-il, est esprit fort dans l'âme, de par tous les défauts qui se trouvent ordinairement en lui. » On ne saurait mieux dire, — à condition d'avouer que le Français a peut-être aussi quelques qualités qui, lorsqu'elles dominent, entretiennent en lui la disposition religieuse.

auraient été profondément modifiées. On n'aurait [pas eu en particulier ce magnifique épanouissement de la pensée catholique qui caractérise le xvii*' siècle français, et que l'Italie même, au siècle précédent, n'avait pas su réaliser. Et sans doute, l'irréligion, surtout pendant les deux siècles qui ont suivi, a fait des progrès. Mais d'abord, comme on se tromperait, — M. Faguet l'a très bien vu et très fortement dit, — si Ton croyait que la propagande encyclopédique a dépassé certaines couches sociales, et qu'elle a entamé au xviif siècle cette « troisième France » dont nous parlions plus haut! Et depuis, elle l'a entamée assurément un peu; les idées voltairiennes, — qui se sont d'ailleurs singulièrement modifiées dans les classes supérieures, — sont descendues de proche en proche dans la petite bourgeoisie et jusque dans le peuple. Mais pourtant, et sans parler ici des diverses renaissances religieuses dont le xix'' siècle a été le témoin, à l'heure actuelle où trente années de « déchristianisation » méthodique et officielle ont sans doute produit leurs naturels résultats, peut-on dire, doit-on dire que la France soit profondément irréligieuse? Nos hommes politiques l'ont cru, et ils commencent à s'apercevoir qu'ils se sont étrangement trompés. La vérité est que, à la prendre dans son ensemble, et exceptis excipiendiSy la France d'aujourd'hui est restée très attachée à ses croyances héréditaires; on en jugera par ces deux faits d'ordre très différent, mais également significatifs : la France contemporaine est le pays du monde qui donne le plus pour les mis-

sions et pour le Denier de Saint-Pierre; et c'est aussi le pays qui fournit le plus de missionnaires*. A un autre point de vue, — tous ceux qui, depuis une vingtaine d'années, observent et suivent d'un peu près le mouvement religieux contemporain en conviendront aisément, — il n'est aucun pays au monde, nous le répétons, — non pas même l'Amérique, — où la vie intellectuelle au sein du catholicisme soit aussi développée, aussi intense que chez nous : on le verrait bien, si nous pouvions dénombrer ici tous les livres ou articles signés de prêtres qui, dans les ordres les plus divers, ont, en ces dernières années, fait honneur au clergé français. Chose plus caractéristique peut-être

1, Il lîV'st pas mauvais de préciser cela par quelques chiffres. On sait que les missions catholiques sont surtout alimentées par VŒuvre de la Propagation de la Foi, Or, durant Tannée 1904, — le dernier exercice connu, — su ru ne somme totale de 6 493307 fr. 7J , la France, à elle toute seule, a fourni plus de la moitié, à savoir 3 510 043 fr. 24. Après la France, viennent les États-Unis, avec 784 714 fr. 60; la Uelgique, avec 366 735 fr. 84; V Alsace-Lorraine, avec 335 540 fr. 96; rAllemagne, avec 330 365 fr. 88; l'Italie, avec 301 687 fr, 50. D'autres exercices, celui de 1898, par exemple, portent aux deux tiers de la somme totale la contribution française. En 1898, sur une somme totale de 314 421 505 fr. 10, depuis rorif^ine de Tœuvre, la France avait fourni les deux tiers, soit 204 421 505 francs. On notera, pour ce qui concerne la France, que les souscriptions annuelles sont rarement supérieures, mais souvent inférieures à 2 fr, 60. — Quant aux missionnaires, la France, à elle toute seule^ fournit les deux tiers de leur contingent. — Un crilicjue de la ftevue chrétienne, M. Charles Serfass {Quelques mots sur Vinjluence de l'Iiérésie, août 1906), m'a fait charitablement observer que « l'étiafie des produits du Denier de Saint-Pierre n'est décidément pas un critère sérieux ». — Je n'attribue pas à ce • critère • plus d'importance qu'il ne convient, et il y en a, je le sais et je l'ai dit, de plus topiques. Mais ce fait, joint à quelques autres, prouve au moins qu'en France on est religieux — jusqu'à la bourse, iinlusivement.

encore, les laïques, au lieu de se cantonner, comme ils n'y eussent pas manqué jadis, dans leurs spécialités, se sont passionnés pour l'étude du problème religieux sous toutes ses formes, et ils ont aidé les théologiens de profession à en mieux saisir les données actuelles, et peut-être à le mieux poser. Des travaux de très haute portée ont ainsi vu le jour. Grâce à cette active et toute spontanée collaboration des laïques et des prêtres, il s'est fait en France une véritable et singulièrement heureuse refonte des conceptions et des méthodes de la philosophie religieuse, de l'apologétique et de la théologie elle-même. De tels rajeunissements, qui sont des œuvres avant tout collectives, n'ont jamais lieu à des époques de décadence religieuse. Que d'autres faits non moins suggestifs on pourrait rappeler! Il n'est aucun pays catholique, — Renan ne nous eût pas désavoué, — qui ait une élite de prêtres comparable pour la distinction intellectuelle, l'élévation morale et religieuse, l'ardeur sacerdotale, à ceux que forment quelques-uns de nos grands séminaires. Et enfin à ceux qui sont surtout épris d'activité sociale, on peut dire qu'à cet égard, on ne trouve nulle part l'exact équivalent de ce mouvement si français, si généreux et si plein d'avenir du Sillon^. — Vaincu au point de vue politique, traqué, proscrit, persécuté, presque éliminé de la

1. Voir à ce sujet Marc Sangnier, la Vie profonde, Paris, Perrin; Louis Cousin, Vie et doctrine du Sillon^ Paris, Vitte; la revue le Sillon; le journal VÉveil démocratique, et les différents tracts de ce groupe.

vie publique et des organisations officielles, jamais, en réalité, depuis Bossuet et saint François de Sales, depuis le xm® siècle peut-être, le catholicisme français n'a été plus fort, plus fécond et plus vivant. .

On le sait bien à Rome ; et là est sans doute la vraie raison de la prédilection singulière que Léon XIII a toujours manifestée pour la France. Des esprits superficiels ont pu croire que son successeur aurait à notre égard des sentiments tout autres; et certes, nos politiciens lui en ont fourni d'assez nombreux prétextes. Or, le nouveau Pape ne déclare-t-il pas à qui veut l'entendre qu'il aime la France « d'une tendresse particulière », qu'il ne la rend nullement responsable^ des fautes ou des attentats commis par ceux qui ; la gouvernent, et qu'elle ne cesse pas d'être à ses yeux « la fille aînée de l'Église »? Et faut-il' croire que l'expression d'une sympathie aussi continue, aussi persistante s'adresse à un peuple aussi « essentiellement irréligieux » que paraît le penser M. Emile Faguet? J'ai peur que ce dernier ne se soit aventuré à soutenir un paradoxe historique.

Comment cela se fait-il? Comment M. Faguet, si averti d'ordinaire, a-t-il pu se laisser en quelque sorte hypnotiser par le sujet de son livre, au point de ne vouloir voir dans la France de tous les temps que l'anticléricalisme? Je crois le savoir, ou le deviner tout au moins. C'est que M. Faguet, toutes les fois qu'il parle de l'esprit français, ne peut s'empêcher de songer presque exclusivement

à Voltaire. La confusion date déjà de loin chez lui. On se rappelle la conclusion de sa mémorable étude sur Voltaire, — ah! les jolies pages, piquantes, spirituelles, piafTantes et caracolantes à souhait! — « Ni Corneille, ni Bossuet, ni Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine ne me donnent Tidée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je le vois et le connais.... Voltaire, lui, nous ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est un Français. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude de répartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un Français. Un homme impatient des jougs légers et s'accommodant des plus lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit novateur et qui est conservateur de toute son âme, et qui, en littérature et en art, est étroitement attaché à la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d*être irrespectueux, c'est un Français. — Voltaire est léger, décisif et batailleur : c'est un Français.... Il est à peu près incapable de métaphysique et de poésie : c'est un Français....* » — Autrement dit : expulsez de votre notion de l'esprit français, et Corneille, et Bossuet, et Pascal, et Racine, et Rousseau, et

1. Emile Faguet, Dix-huitième siècle, études littéraires, Paris, SociiHô française d'imprimerie et de librairie, p. 275-276. — La 1" édition de ce livre est de 1890.

Chateaubriand, et Lamartine, et il vous restera Voltaire. Sans doute; mais de quel droit mutiler ainsi, rétrécir et appauvrir notre conception de l'esprit français? Et si Voltaire est assurément un Français, pourquoi Pascal n'en sérait-il pas un autre? <i Celui-là n'est guère Français, écrit aujourd'hui M. Faguet, qui cherche en gémissant; mais celui-là est très Français qui affirme fermement ce qu'il n'a pas approfondi, ou qui nie en riant ce qu'il fait le ferme propos de ne pas approfondir. » En d'autres termes, le vrai Français, c'est Voltaire; et tout ce qui ne ressemble pas à Voltaire n'est pas français. « Le Français, dira-t-il encore, croit avoir tout dit quand il a dit : Je ne comprends pas; et c'est une chose qu'il dit extrêmement vite. » Voltaire, peut-être, et avec lui la ; plupart des petits bourgeois français dont il est le type supérieur. On a publié récemment de très curieuses Notes inédites de Voltaire sur la Profession de foi du Vicaire savoyard^ : ce sont des réflexions, souvent fort désobligeantes, écrites par le « patriarche » en marge d'un exemplaire de VÉvnil^^ « Que faire, — s'écrie Rousseau, après le célèbre passage sur « la vie et la mort de Jésus » qui <i sont d'un Dieu », — que faire au milieu de toutes ces contradictions? Etre toujours modeste, respecter en silence ce qu'on ne saurait ni rejeter, ni comprendre. » Et Voltaire d'écrire en marge : « Si

1. Annales Jean-Jacques Rousseau^ année 1905. Genève, A.Julien, p. 272-284, -— Ces Notes inédites ont été pujjUces par M. Bernard Bouvier.

tu ne comprends, rejette. » Ne le voilà-t-il pas tout entier? Et ce mot n'est-il pas la formule même de sa nature d'esprit? Mais, quoi qu'en dise M. Faguet, tous les Français n'y souscriraient pas. Il y en a qui, contrairement à la pensée de Voltaire, croient avec Pascal que « tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d'être* ». Et qui sait si ce ne sont pas les plus nombreux? Et ceux- ' là estiment que c'est un peu calomnier l'esprit français que de le rabaisser au niveau de celui de Voltaire.

Dirons-nous donc à notre tour que le Français est « essentiellement religieux »? Nous ne le dirons pas, quoique assurément la formule fût peut-être plus voisine de la vérité que la formule contraire. Mais nous dirons simplement que le Français a, par nature, le goût et la passion même de l'apostolat. Le Français est un être essentiellement social ; il ne peut vivre et penser pour lui tout seul ; il éprouve l'impérieux besoin de faire partager sa conviction par d'autres : il est né apôtre. Et s'il s'est si facilement converti au catholicisme, c'est qu'il a reconnu, comme une sorte de convenance intime entre ses instincts les plus profonds et une religion qui faisait de l'apostolat le premier des devoirs. Et cela est si vrai, cette disposition au prosélytisme est chez lui si puissante qu'elle subsiste au sein même de l'incroyance. Quand le Français devient incrédule, son

1. Cf. Bossuet : « Outre nos idées claires et distinctes, il y en a de confuses et de générales, qui ne laissent pas d'enfermer des vérités si essentielles, qu'on renverserait tout en les niant. •

ANTICLERICALISME ET CATHOLICISME. 205

incrédulité a un caractère presque religieux. C'est une foi à rebours. Il faut qu'il la communique et qu'il la répande. Son ardeur de propagande a changé d'objet : elle n'a pas changé d'intensité. On l'a bien vu pendant la période révolutionnaire, et depuis. Le scepticisme souriant, tranquille, discret, l'irréligion « à part soi » n'est pas notre fait. Il nous faut prêcher, combattre, — fortiter ceriare et argute loquiy comme disait déjà César, — il nous faut convertir. Et c'est pourquoi la question religieuse est toujours chez nous à l'ordre du jour, toujours agitée, toujours vivante; et c'est pourquoi aussi l'anticléricalisme est chez nous plus ardent, plus violent que partout ailleurs ^

C'est de cet anticléricalisme-là, tel qu'il fleurit en France, que M. Emile Faguet a entrepris d'écrire l'impartiale histoire et de faire la critique. Il le suit depuis ses premières manifestations extérieures jusqu'à notre époque contemporaine, entre-

1. Car ranticléricalisme n'est pas, comme M. Faguet paraît le croire, chose purement française. « Je vais étudier, nous dit-il, — et ce sont les premières lignes de son livre, — je vais étudier une des maladies de la race française, la plus répandue et l'une des plus profondes à la fois et des plus aiguës. » Quoique ce ne fût pas son sujet, il eût été bon de rappeler, — sinon pour notre jusliflcation, au moins pour notre excuse, — que d'autres peuples ont connu ou connaissent encore cette maladie qui, au total, ne date guère chez nous que de la Révolution. 11 y a, comme chacun sait, un anticléricalisme italien et un anticléricalisme espagnol. L'histoire d'Angleterre depuis Henri VIU n'est qu'une longue guerre déclarée au « papisme » ; et les belles études de M. Georges Goyau sur V Allemagne religieuse nons ont fait connaître, dans le plus précieux détail, les principales phases de l'histoire de l'an* ticléricalisme autrichien et allemand: Voir Georges Goyau, le Catholicisme allemand', — Vieille France, Jeune Allemagne; — et Lendemains d'unité (Paris, Perrin).

mêlant, comme il se plait si souvent à le faire, le récit des faits et Texposition des idées, de discussions et de réflexions personnelles qui ne sont pas de son livre la partie la moins neuve et la moins intéressante. Est-il besoin de dire que le sujet est abordé et traité par lui avec une entière liberté d'esprit, et que les solutions qu'il propose sont inspirées par le plus clairvoyant patriotisme et par le libéralisme le plus sage? t< Je pense, nous dit-il, apporter de l'impartialité dans cette étude, n'appartenant à aucune confession religieuse, ni, ce qui est peut-être plus important encore dans l'espèce, à aucun parti politique. » Et, sans partager sur toutes les questions qu'il discute toutes les idées de M. Faguet, on souhaiterait que son livre fut entre les mains de tous nos hommes politiques, pour inspirer leur conduite et leurs votes. On souhaiterait enfin que ce livre contribuât à constituer en France le « parti de modérés très énergiques » qu'appelle de tous ses vœux M. Faguet et qui, s'il se formait, s'il prenait conscience de sa force, qui est celle de la France même, serait sans doute le salut du pays. De cette histoire, on goûtera vivement les chapitres consacrés par le sagace écrivain à l'étude de l'anticléricalisme au xvii® et au xviii*^ siècle, et sous la troisième République. On aimera peut-être moins, ou, pour être plus exact, on discutera peutêtre davantage les chapitres intermédiaires sur l'anticléricalisme pendant la période révolutionnaire, sous le Consulat et l'Empire, sous la Restau*^ ration, sous Louis-Philippe, sous la seconde Repu*-

ANTICLERICALISME ET CATHOLICISME. 207

blique et le second Empire. Cela tient, si je ne me trompe, à ce que, dans le premier cas, M. Faguet nous apporte le résultat d'études entièrement personnelles, poursuivies pendant très longtemps, ou encore d'observations faites au jour le jour sur le vif des événements contemporains ; et que dans le second, — on ne saurait tout savoir, tout lire et tout étudier également, — il a peut-être accordé trop de confiance à un guide que nous croyons peu sûr. Je veux parler du gros livre de M. Debidour sur Y Histoire des rapports de V Église et de l'État en France de 1789 à i870^. A notre avis, ce livre, quelque « documenté » qu'il soit, — ou paraisse être, — est l'un des ouvrages les plus tendancieux et les plus inconsciemment partiaux qu'il y ait sur l'histoire des idées religieuses en France au xix® siècle ^ On le dirait écrit pour préparer et pour justifier par avance la séparation de l'Eglise et de l'Etat : de fait, c'est là que les auteurs de la loi nouvelle ont puisé la plupart de leurs arguments historiques ^ En

1. Histoire des rapports de V Église et de l'État en France de 1780 à 1870, par A. Debidour, in-S"; Paris, Félix Alcan, 1898.

2. Telle est bien d'ailleurs sur cet ouvrage Topinion de M. Faguet ui-môme. Il y a quebjues année», écrivant à propos du volume

de M. Debidour qui venait de paraître un article sur et pour la séparation, il disait : « Cette étude, très consciencieuse, très eAre^ aussi complètement documentée que possible (?), et peut-être trop pour la patience de quehiues lecteurs, n'a que le tort, léger du reste, de devenir un peu un pamphlet à mesure qu'elle se rapproche des temps où nous sommes et de prendre peu à peu pour épigraphe inconsciente le mot de Gambetta : Le cléricalisme, voilà l'ennemi. » (Problèmes politiques du temps présent^ Paris, Colin, 1901.)

3. M. Debidour vient d'être nommé « professeur d'histoire du christianisme dans les temps modernes » à la Faculté des lettres de rUniversité de Paris (septembre 1906).

réalité, le livre de M. Debidour serait tout entier à refaire, et à toutes les pages on y rencontre des erreurs d'appréciation et même de fait qui sont parfois assez grossières. En voici un exemple très significatif : je le choisis entre bien d'autres, parce que, sur ce point, M. Debidour, ce qui m'étonne, a réussi à convaincre M. Faguet.

« Il est assez probable, écrit ce dernier, que presque personne en France ne le désirait [le Concordat de 1802]. Comme M. Debidour l'a fort lumineusement démontré, qui aurait pu le désirer? Ni le clergé constitutionnel, qui n'avait besoin que d'un gouvernement fort; ni le clergé « réfractaire », qui n'avait besoin que d'un gouvernement 'libéral qui ne le fusillât point; ni la masse des fidèles, qui n'avait besoin de rien, sinon que les églises fussent ouvertes, et qu'on ne la fouettât point quand elle y allait. » — Pour soutenir ce paradoxe, il faut que M. Debidour ait feuilleté d'une façon bien distraite les journaux, brochures, correspondances et mémoires du temps ; il faut qu'il ait bien profondément oublié les ouvrages publiés sur le Concordat auxquels il renvoie lui-même. En fait, le Concordat n'a eu contre lui que les généraux de Bonaparte, les derniers révolutionnaires, le clergé constitutionnel, les idéologues, et quelques protestants comme Mme de Staël, Benjamin Constant et Cuvier, qui avaient rêvé d'une conversion en masse de la France au protestantisme*. En fait, le Concordat a

1. Voir là-dessus E. Bégin, Villers, Mme de Rodde et Mme de Staël; Isler, Briefe an Ch, de Villers, et Mme de Staël elle-même,

été désiré, souhaité, voulu par toute la France catholique^ ; et il Ta été, parce que, dans une France qui était concordataire depuis plus de trois siècles, on ne concevait pas d'autre moyen de « légaliser», pour ainsi dire, l'attachement du pays à sa religion, parce que Ton ne pouvait assurer définitivement la paix religieuse et même sociale, réorganiser l'Église de France, obtenir d'elle, relativement aux « biens nationaux » par exemple, les sacrifices nécessaires, que par une entente officielle et durable avec le

notamment dans ses Dix années d'exil (édition Paul Gautier» Pion, p. 52-53), dans ses Considérations sur la Révolution française, t»t dans le curieux écni Des circonstances actuelles, etc., que M. Paul Gautier a fait connaître le premier, et que M. John Viénot vient de publier, d'une manière assez imparfaite d'ailleurs, au complet, à la librairie Fischbacher.

Il est à noter que tous les protestants furent très loin de protester contre le Concordat; plusieurs consistoires de France exprimèrent publiquement leur satisfaction; et dans une lettre officielle « adressée par les ministres du culte protestant à Genève, au citoyen Portalis », je trouve la remarquable déclaration que voici relativement au catholicisme : « Le sentimenl de fraternité et de charité qui nous a fait partager avec l'émotion constante d'une vive douleur les calamités de cette Église, et nous a engagés à soulager comme les autres Églises protestantes, autant que nous l'avons pu, ceux des ministres du culte catholique qui ont cherché un asile dans nos murs, se change maintenant en un sentiment de joie à la vue de l'avenir qui s'ouvre pour cette Église. Notre vœu le plus ardent serait que toutes les communions chrétiennes n'en formassent avec le temps qu'une seule', et s'il nous était permis de dire ce que nous pensons sur les statuts relatifs à la grande portion de l'Église chrétienne que nous venons de désigner, nous dirions que l'on ne pouvait, ni moins, ni mieux faire. » {Moniteur universel du 23 floréal an X.)

1. Sur tous ces points, les travaux récemment parus sont unanimes : voir notamment ceux de M. Albert Sorel, le livre de l'abbé Sicard, les Évêques pendant la Révolution, t. III : De Vexil au Concordat, le livre du cardinal Mathieu sur le Concordat de 1801, et, dans la Revue des Deux Mondes du 15 juin 1903, l'article de M. Georges Goyau sur les Origines populaires du Concordat.

^aint-Siège. C'est ce que Bonaparte avait admirablement compris : il n'était pas homme, en pareille matière, à faire œuvre inutile ; il savait bien que la pacification religieuse ne lui vaudrait pas moins de popularité que ses victoires mêmes ; il savait bien que c'était là pour lui l'exact équivalent de ce qu'avait été pour Henri IV sa conversion au catholicisme *. Négocier le Concordat, c'était, à ses yeux, achever, la conquête de la France. Et l'enthousiasme universel qui accueillit cette mesure lui prouva surabondamment qu'il ne s'était point trompé, et qu'il avait réalisé le vœu le plus cher, le plus profond et le plus ardent de tout un peuple. Il y a des faits qu'il est peut-être bon, surtout à notre époque, de ne pas laisser travestir.

De ce travestissement, M. Faguet n'est point responsable. Et même, je n'ai pas assez dit combien les objections mêmes qu'il provoque, il les rend souvent inutiles par l'empressement avec lequel il rétablit, dans le détail, la réalité des faits qu'il avait tout d'abord paru négliger. Quand, d'ailleurs, cette étude sur f Anticléricalisme soulèverait plus d'objections encore, et de plus graves, que celles que nous lui avons adressées, il resterait que ce livre est plus, et mieux qu'un livre : c'est un acte, — un acte de courage, de patriotisme et*de raison. Fermement convaincu que « l'anticléricalisme a fait un mal énorme à la France, et qu'il

1. Sur cette conversion de Henri IV, M. Faguet a écrit dans son livre (p. 177-178) une page admirable de pénétration et de sens historique, à laquelle je renvoie.

ANTICLERICALISME ET CATHOLICISME. 211

continuera à lui en faire un qui est difficilement calculable », M. Faguet a écrit son livre pour nous faire toucher du doigt ce mal qui nous mine et pour nous inviter à Tenrayer. Le remède, à ses yeux, nous l'avons dit, c'est la constitution d'un fort parti énergiquement libéral, « chose du reste, ajoutet-il, qui ne s'est jamais vue », parti qui imposerait sa volonté pacifiante aux anticléricaux et à leurs adversaires. « C'est donc aux libéraux, conclut-il, à être les plus nombreux. C'est pour en augmenter le nombre que j'ai écrit ces quelques pages, après d'autres, au cas où je pourrais avoir quelque force de persuasion. » L'entreprise était généreuse, et elle est singulièrement opportune. Essayons, à notre tour, en nous aidant du livre de M. Faguet, de nous demander s'il y a un moyen de sortir de l'impasse où Tanticléricalisme de ces dernières années nous a littéralement acculés.

L'anticléricalisme français contemporain a des origines ou des causes assez diverses. Il en est, n'hésitons pas à le dire, d'inavouables ; et pour s'en convaincre, hélas ! il n'est pas besoin de pénétrer dans le mystère des « loges » et des « ateliers » où s'élaborent toutes les lois persécutrices qu'enregistre ensuite un très docile Parlement ; il suffit de lire au jour le jour le compte rendu des Chambres, de feuilleter de loin en loin les journaux, les bro-

chures ou les livres du parti jacobin. Un bas appétit du pouvoir, un désir effréné, et à peine déguisé, de participer à la grasse curée officielle des honneurs, des sinécures et des places, une soif inextinguible de jouissances matérielles, un désintéressement complet, absolu, de tout ce qui n'est pas la réélection prochaine, et Tespoir qu'en agitant sans cesse « le spectre clérical », on sera l'éternel grand homme et l'éternel élu de sa province, ce sont là les nobles sentiments qui s'agitent au fond de l'âme de la plupart de nos modernes terroristes, qui leur dictent leurs votes, et qui bien souvent percent à travers la phraséologie de leurs discours. Je ne m'étonne pas qu'indépendamment du désir qu'ils ont toujours de conserver un bon « tremplin électoral » et du désir qu'ils ont eu de capter, sous une • forme ou sous une autre, le « milliard t> des congrégations, ils aient tenu à honneur de proscrire moines et moniales; je ne m'étonne pas qu'ils s'érigent en ennemis personnels de l'Eglise, de ses dogmes, de sa morale : en effet, leur conception de la vie est tout autre que celle que suggère et qu'impose le catholicisme; et ils n'ont que faire de la « morale révélée » : n'ont-ils pas « la morale indépendante», — indépendante surtout de ce qu'ils appellent les préjugés vulgaires? A bien des égards, l'anticléricalisme est comme une insurrection de toutes les parties fangeuses de la nature humaine contre tout ce qui est règle, abnégation, ; idéalisme, sacrifice et subordination volontaires de l'âtre lidividuel à quelque chose qui le dépasse.

ANTICLÉRICALISME ET CATHOLICISME. 2i3

L'anticléricalisme a toutefois des causes, — ou des prétextes, — d'un ordre un peu plus élevé. Il invoque habituellement des raisons politiques et sociales, dont quelques-unes ne laissent pas d'être assez spécieuses. Il reproche à l'Église, — s'il était équitable, il dirait : à certains catholiques, — d'être l'alliée naturelle de ce qu'il appelle « les partis de réaction » ; il l'accuse d'être l'ennemie-née du régime que la France, voilà trente-cinq ans, s'est librement donné, et des réformes « démocratiques» qu'il s'efforce d'accomplir ; il l'accuse d'avoir irrémédiablement lié sa cause à celle des monarchies tombées, à celle des intérêts « aristocratiques » ou « bourgeois » que les régimes déchus sont censés représenter. Encore une fois, une accusation de ce genre, dans sa généralité et dans son absolutisme, est fausse, et elle est même calomnieuse. Elle est formellement démentie non seulement par les instructions, les déclarations et les Encycliques de Léon XIII et de Pie X, mais encore par l'histoire exacte, impartiale et complète du catholicisme français depuis 1870. Néanmoins, deux choses sont certaines qui, par des esprits superficiels ou prévenus, peuvent être exploitées, et le sont tous les jours avec insistance contre les catholiques français. Il est indéniable, d'une part, que, dans leur ensemble, les catholiques n'ont pas accueilli les débuts de la troisième République avec la faveur qu'ils ont témoignée à d'autres régimes, la Restauration Bt le second Empire, par exemple, et que, trop longtemps, — comme s'ils avaient eu toujours à se louer

des monarchies disparues, — ils ont cru inséparables la cause du « trône » et celle de « l'autel » . Et, d'autre part, les directions de Léon XIII, si elles ont désarmé bien des hostilités, encouragé bien des initiatives, rassuré bien des consciences, n'ont pas été suivies avec l'unanimité qu'on aurait pu souhaiter. On a fourni ainsi à d'habiles ennemis tous les prétextes qu'ils cherchaient. Ils n'ont eu qu'à rappeler à leurs électeurs, en les exagérant d'ailleurs, toutes les imprudences, les maladresses ou les fautes que les catholiques ont pu commettre au \ cours des derniers siècles, quand ils étaient les plus forts, et ils ont fait payer chèrement à ces « éternels adversaires de la société moderne » toutes leurs velléités, anciennes ou récentes, « d'émigration à l'intérieur ».. Il faut bien avouer que, à cet égard, tout n'est pas faux dans les accusations dirigées par les anticléricaux contre les catholiques de France.

Et tout n'est pas faux non plus dans les reproches d'ordre intellectuel ou moral que ses ennemis adressent au catholicisme. La grande objection, l'objection classique qu'on lui oppose, — combien n'a-t-elle pas défrayé d'articles, de livres et de discours ! — c'est qu'il est en contradiction irrémédiable, absolue avec la science, et, comme tel, il apparaît, dit-on, à tout esprit de bonne foi, comme une forme manifestement périmée de la pensée humaine. L'objection n'est pas très forte : elle ne saurait émouvoir quiconque a médité la célèbre théorie de Pascal sur les trois « ordres » de

réalités et de connaissances, et quiconque, d'autre part, a suivi les discussions instituées en ces dernières années non seulement par des penseurs, mais par des savants contemporains, sur « la critique des sciences ». En fait, ce n'est pas la science, en tant que science, que Ton oppose ainsi à la religion; c'est la science interprétée par une certaine philosophie; c'est une certaine conception philosophique^ non scientifique^ de la science, concep-; tion que les savants qui pensent sont de no 3 jours unanimes à désavouer. Toutefois, cette objection, qui date des Encyclopédistes, comme M. Brunetière l'a très bien montré*, a inquiété plus d'un bon, et même plus d'un grand esprit; Renan et surtout Taine, on le sait, la jugeaient irréfutable; et l'on conçoit qu'elle fasse encore impression sur des esprits peu au courant du mouvement des idées. Ayons même la loyauté de reconnaître que, présentée sous une forme un peu moins naïve, elle pourrait être assez embarrassante. A voir, à lire, à entendre beaucoup de catholiques, on se rend compte que leur façon de raisonner, et même de penser, n'est pas d'aujourd'hui : il y a, à n'en pas douter, un écart de plusieurs siècles entre leur « mentalité » et la c< mentalité contemporaine ». D'où vient ce singulier phénomène? Nous n'avons pas à le rechercher ici ; mais le fait est là, et il ne serait que trop facile à prouver. Que

1. Dans une leçon, l'une des plus fortes et des plus neuves peutêtre, de son cours sur les Origines de l'Encyclopédie {la Formation de l'idée moderne de science).

(le fois, par exemple, dans des sermons de prédica^ leurs même instruits et distingués, n'entend-on pas développer des arguments qui feraient sourire de simples bacheliers! Il est même arrivé que l'exemple descendit de plus haut qu'on ne voudrait, et, sous des plumes très justement réputées, on a rencontré des opinions à tout le moins singulières. N'est-ce pas de Mgr d'Hulst qu'est cette appréciation qu'on trouvera sans doute un peu inquiétante : « Les Pensées de Pascal, toujours sublimes, souvent fausses, sont presque un mauvais livre »? Le tort le plus grave que le protestantisme ait causé au catholicisme, c'est peut-être moins de lui avoir enlevé une partie de la chrétienté, que de l'avoir forcé, pour ainsi dire, à se constituer à l'état de « contre-Réformation » perpétuelle. L'Eglise du moyen âge avait une vivante liberté d'allures, une souplesse <}.'adaptation, une bonne grâce hospitalière et accueillante, — il y a làdessus, dans le Prince Vitale, de Cherbuliez, une admirable page,. — qui ne se sont pas, ou qui ne se sont guère retrouvées depuis. Il semble encore que l'on se soit trop souvent fait del'^ orthodoxie » une conception étroite, ombrageuse, inquiète et comme épeurée ; qu'on ait eu peur des « opinions libres », peur du « laïcisme » et des laïques, — comme si l'immense majorité des hérésies n'était pas l'œuvre des « clercs » ! — peur des initiatives hardies et des idées; en un mot, qu'on ait trop souvent pris la servilité et le-psittacisme pour la fidélité, et qu'ainsi, d'une doctrine essentiellement

ANtlCLÉRlCALtgMB ET CATHOLICISME. 217

positive, d'une doctrine de vie par exellence, on n'ait vu et développé que les côtés négatifs. Cela ne s'est pas fait sans dommage. Et l'on conçoit que des esprits, d'ailleurs sincères^ mais peu informés, et trop intéressés ou trop prompts à rendre l'Eglise responsable des fautes de ses fidèles, aient pu conclure à une opposition profonde, irréductible entre le catholicisme et la pensée moderne.

Ce sont là, semble-t-il, les causes principales de l'anticléricalisme français contemporain. Elles ont créé un parti, non pas peut-être très nombreux, mais très énergique, admirablement organisé, et depuis longtemps, pour la lutte électorale, et, en tout cas, à l'heure actuelle, à peu près tout-puissant. Il a le pouvoir en mains, et il en use sans générosité, sans scrupules et sans défaillance. Jamais encore, sauf pendant la période révolutionnaire, l'exploitation et l'oppression d'un grand pays par une minorité, n'avaient été pratiquées avec une pareilleimpudeur; jamais encore on n'avait affecté, à l'égard des sentiments vrais d'une nation, un pareil mépris. La France n'est assurément point (( cléricale », — au sens propre du mot; — mais elle est encore bien moins anticléricale. Et la preuve en est que, sur une question qui aurait pu rallier les suffrages d'un certain nombre d'incroyants sim- ^ plement libéraux, celle de la séparation de l'Eglise et de l'État, nos maîtres d'un jour n'ont pas osé, sachant bien d'avance qu'ils seraient désavoués, en appeler au peuple ; ils ont décrété la séparation de leup^ autorité privée ; ils n*ont pas reculé devant

un véritable coup d'Etat, espérant bien, — et Tévènement leur a d'ailleurs donné raison, — que leurs électeurs ne protesteraient pas contre un fait accompli. Car il ne faut pas oublier que la dernière Chambre n'avait pas même un quart de ses membres élus sur un programme séparatiste ; et combien cette proportion eût-elle baissé encore si un référendum eût permis à l'opinion publique de s'exprimer en toute liberté sur une question aussi capitale! Or si, parmi les séparatistes — de théorie tout au moins, — il n'y a pas que des anticléricaux, on peut affirmer que l'anticléricalisme est chose à peu près inconnue parmi les antiséparatistes; et, par cette simple statistique, où d'ailleurs on ne tient pas compte des femmes, puisqu'elles ne votent pas, on peut évaluer combien la « réaction anticléricale » est chose artificielle en France, et combien elle répond peu aux dispositions foncières et aux vœux secrets du pays. Mais ne fallait-il pas donner satisfaction à la franc-maçonnerie^toutepuissante? Ne fallait-il pas complaire à un ancien clerc que les hasards de la vie politique et la volonté d'un habile avocat, — qu'on essaie vainement de transfigurer en homme d'Etat, — Waldeck-Rousseau, ont sacré durant près de trois

ans président du conseil'? Le mal fait au pays

1. Je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici cette jolie page vengeresse de M. Faguet : « Les élections de 1902 ayant renforcé quelque peu la partie antireligieuse de la Chambre des députés, M. Waldeck-Rousseau, fatigué et peut-être voyant qu'après l'avoir mené déjà plus loin qu'il ne lui plaisait d'aller, on le mènerait encore beaucoup plus outre, se retira volontairement du ministère.

ANTICLERICALISME ET CATHOLICISME. 219

pendant ce temps-là, et dont nous commençons à voir les résultats, est incalculable. Les intérêts de f la défense nationale entièrement négligés et même gravement compromis, au moment où il eût été le plus urgent de ramasser toutes ses forces, la guerre civile à la veille d'éclater, et même déjà[ ouverte : voilà, à voir froidement les faits, les con-f séquences matérielles de cette dictature anticléricale ; et l'on peut se demander combien il faudrait à la France d'un pareil régime pour disparaître entièrement du nombre des nations. Et ce il'est pas toiit : nous nous aliénons comme à plaisir toutes les sympathies que nous valait à l'étranger notre titre de puissance catholique ; nous perdons peu à peu notre protectorat en Orient, et, comme M. Faguet l'a fait très justement observer, nous détachons de nous et nous rapprochons de l'Allemagne la catholique Alsace*. La « troisième France » fînira-t-elle

Mais ce qui laisse à soupçonner qu'il n'était point fâché que les iniquités qu'il ne voulait pas commettre fussent commises, pourvu qu'elles le fussent par un autre, — et on trouvera toujours du • je ne sais quoi >» dans la conduite de M. Waldeck-Rousseau, et l'on ne saura jamais s'il fut plus ingénu ou plus perfide, — c'est qu'il désigna pour lui succéder le plus borné et le plus violent des hommes politiques, M. Combes, à qui M. Loubet, qui ne pouvait pas le souffrir, mais qui a passé sa vie à faire ce qu'il désapprouvait, et à blâmer dans ses discours la politique qu'il signait au bas de tous ses décrets, s'empressa de conOer la présidence du Conseil et la direction du gouvernement » (p. 205-206).

1. On ne saurait trop insister sur les dangers de toute sorte que le fanatisme anticlérical et maçonnique fait courir aux intérêts français. S'il est un fait établi par de nombreux et peu suspects témoignages, c'est bien celui-ci, que partout où pénètrent nos missionnaires, c'est l'influence française qui, pour le plus grand bien du pays, pénètre, se propage et, finalement, s'impose; et pendant bien longtemps, nos ministres les moins « cléricaux ••

par ouvrir les yeux? Finira-t-elle par s'apercevoir qu'on la trompe, qu'on la pille et qu'on travaille à sa ruine? Se débarrassera-t-elle un jour des fanatiques étroits et violents qui ont surpris sa confiance ? Les remplacera-t-elle par ces « modérés très énergiques » dont M. Faguet souhaite énergiquement l'avènement? Ce pourrait être, en tout cas, un excellent moyen de « solutionner la question cléricale ».

Il y en a peut-être un autre, et celui-là est entre les mains des seuls catholiques. Il consisterait pour eux à s'efforcer, par tous les moyens en leur pouvoir, de ne pas fournir à leurs ennemis les prétextes d'hostilité qu'ils ont trop souvent fournis à

favorisaient au dehors ce qu'ils avaient quelque peine à toléref en France. On est en train de changer tout cela. 11 faut lire à ce sujet les pages puérilement déclamatoires et qui, d'ailleurs, n'articulent aucun fait précis, que M. Foureau a écrites sur la « colonisation des missionnaires », dans le récent volume où il publie les Documents scientifiques de la mission saharienne Foureau-Lamy : « Gambetta, écrit-il, disait autrefois : L'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation. Quant à moi, je suis d'un tout autre avis, et je dis : Les missionnaires et les religieux sont de détestables articles d'exportation; gardons-nous d'en expédier jamais à destination de nos colonies si nous voulons voir s'épanouir et prospérer dans la paix nos possessions d'outre-mer et si nous avons le souci de faire une œuvre profitable à notre pays. » (D'Alger au Congo par le Tchad, par F. Foureau, 3® fascicule, in-4°, Paris, Masson, 1905, p. ilG9-il71.)

De son côté, l'auteur de l'article Frang-Maçonnerib de la Grande Encyclopédie^ après avoir célébré les « bienfaits • de « la Veuve » « dans les pays latins où elle soutient la lutte contre le cléricalisme •», fait sans ironie la suggestive déclaration suivante : « On peut regretter, dit-il, qu'elle n'ait pas organisé de propagande parmi les races inférieures, et les abandonne à l'action des missionnaires dont les effets sont si contestables ». — On ne saurait mieux faire entendre que les rites maçonniques sont exactement adaptés à la mentalité des nègres du Congo.

ANTICLERICALISME ET CATHOLICISME. 221

ces derniers dans le passé et même dans le présent. Assurément, il n'est pas, bu il n'est guère en leur pouvoir de transformer en sentiments généreux et en idées élevées les passions dont ils sont les victimes, et de convertir en noblesse morale l'habituelle bassesse d'âme de la plupart de leurs persécuteurs. Mais ils peuvent ne pas donner prise aux reproches en partie justifiés qui leur sont adressés, et que nous rappelions tout à l'heure. Ils peuvent, à force de bonne volonté, de courage, de patience, de charité persévérante, dissiper peu à peu les préjugés dont ils sont l'objet.

En matière politique et sociale, les préventions seront, on peut le craindre, assez longues à faire tomber. Il y a quelque temps, avec une autorité, une vigueur, une haute raison qui nous dispensent de revenir sur ce sujet, M. Brunetière rappelait dans un retentissant article' quelle faute impardonnable ce serait au catholicisme français de songer à se cojistituer, ou à se reconstituer en parti politique. Dès 1876, un écrivain anglais S M. Hamerton, notait la terreur irraisonnée et puérile, mais d'autant plus profonde, qu'inspirait à nos paysans l'idée d'un retour à l'ancien régime, à la corvée, à la

1. Quand la séparation sera votée,.. (Revue des Deux Mondes du 1*' décembre 1905).

2. Voir, sur le livre, déjà cité plus haut, de M. Hamerton, dans le Journal des Débats du 28 janvier 1877, un article de Taine, qui n'a pas été recueilli en volume, et, dans la Bévue des Deux Mondes du 1"' septembre 1890, Tarlicle de M. Jean Bourdeau, la France et les Français jugés à l étranger ; ce dernier article a été recueilli dans le volume récent du même auteur, Poètes et Humoristes de V Allemagne, in*16; Hachette.

dime, à tous les abus dont leurs pères avaient pu souffrir. Ce sentiment-là, habilement entretenu et exploité par nos politiciens radicaux \ est peut-être dans nos campagnes plus vivace que jamais, et il suffit à expliquer, dans les pays restés très religieux, un grand nombre d'élections à première vue assez surprenantes. Les catholiques, depuis trente-cinq ans, n'ont pas toujours fait tout ce qu'il y avait à faire pour l'extirper. Si, au lendemain de nos désastres, ils avaient loyalement offert, et, au besoin, imposé leur collaboration aux organisateurs du nouveau régime; s'ils s'étaient mis à l'œuvre avec entrain ; s'ils avaient résolument adopté et divulgué, s'ils s'étaient efforcés de réaliser le programme social que quelques-uns des plus généreux et des plus

1. Ces lignes étaient écrites quand, dans une brochure intitulée : Courtes réponses aux partis d'opposition, brochure publiée par V Alliance républicaine démocratique y et qui a été répandue à profusion pendant la dernière période électorale, j'ai trouvé la savoureuse page que voici : * Le premier souci de la République, fille du peuple, est pour les humbles : c'est à eux que sont allées toujours ses prédilections. Ils sont innombrables les dégrèvements qu'elle a effectués, malgré les charges énormes que lui avaient laissées les régimes précédents et les réformes de toute sorte qu'elle a accomplies. Que nous sommes loin de l'époque où ceux que l'on appelait les roturiers, petits paysans et artisans modestes, étaient à la merci de ces messieurs de la noblesse et du clergé! Le meilleur de leur revenu allait au château ou à l'abbaye. Le peuple d'il y a cent ans conservait son bien; il en était le maître et le fécondait par son travail. Seulement il n'en percevait pas les fruits, et c'est tout au plus s'il en retirait le morceau de pain nécessaire* Monarchistes et cléricaux voudraient bien revenir à ce bon temps-là, oii les petits n'étaient rien, oh il n'y avait qu'un maître : le roi. Sans doute, ils n'osent le dire tout haut, par prudence, mais ils le pensent. Si la France leur était livrée, vous verriez ce qu'ils en feraient : sans tarder, ils la saigneraient aux quatre membres, à leur profit. »

avisés d'entre eux avaient déjà conçu et élaboré*, s'ils étaient tous allés régulièrement voter, leur situation actuelle ne serait pas ce qu'elle est, et ils auraient fait évanouir bien des injustes méfiances. L'œuvre est à reprendre aujourd'hui, dans des conditions toutes différentes, au total peut-être meilleures. Il faut doac souhaiter que le clergé, d'une manière générale, s'écarte systématiquement de la politique et évite de donner des gages aux partis, surtout à ceux qui déjà ne l'ont que trop souvent compromis aux yeux des masses. Quant aux laïques que la vie publique attire, on suspectera sans doute longtemps encore leur loyalisme ; mais s'ils savent être patients, intervenir et agir avec résolution et avec tact, on finira bien par rendre hommage à la sincérité de leurs convictions et à la générosité de leur zèle. Tous ensemble enfin, prêtres et laïques, devront être les infatigables représentants et les ardents défenseurs des justes revendications populaires. Dès qu'il s'agira de faire passer dans les mœurs, dans les lois et dans les faits un peu de cettece fraternité » qui est le dernier mot du christianisme, de réaliser plus complètement notre idéal moderne de justice sociale, de répartir plus équitablemeiit entre ceux qui peinent et ceux qui jouissent les charges et les sourires de la vie, il faut que les catholiques soient toujours, et au premier rang, sur la brèche; il faut qu'à cet égard, ils

i. Voir à ce sujet le livre de M. Georges Goyau, le Papcj les Catholiques et la Question sociale^ 3* édition refondue. Paris, Perrin, 1899.

donnent sans se lasser l'exemple de Tactivité, de la bonté, du désintéressement; il faut que d'eux viennent non seulement les collaborations les plus efficaces, mais les initiatives les plus fécondes. Surtout, il faut que toute cette action sociale ne soit inspirée par aucune espèce d'arrière-pensée politique ou d'ambition personnelle. Le pouvoir reviendra, ou ne reviendra pas aux catholiques, peu importe : l'essentiel pour eux est de faire œuvre utile, de remplir intégralement leur vie et leur devoir d'hommes et de citoyens. Il faut que leurs adversaires eux-mêmes sentent que si un jour les catholiques redevenaient les plus forts, s'ils rentraient en possession de la légitime part d'influence qui leur est due dans les affaires générales du pays, ils n'auraient rien à craindre de cfetle majorité nou-. velle, ni « réaction », ni « Terreur blanche », ni représailles d'aucune sorte. Les catholiques ne revendiquent aucune espèce de privilège; ils ne se réclament que du droit commun; ils sauront respecter les droits d'autrui. M. Combes lui-même pourra finir en paix sa longue et glorieuse carrière ; on le laissera avec sa récente « médaille » présider aux destinées de la Gauche démocratique du Sénat; on se contentera de ne plus l'appeler à la présidence du Conseil. Les dernières révocations de TEdit de Nantes doivent être laissées à l'actif des anticléricaux.

La tâche intellectuelle qui s'impose aux catholiques français n'est pas moins urgente que la tâche sociale, et en un certain sens elle est peut-être plus

essentielle encore. Car, que TEglise catholique ait été dans Thistoire, et qu'elle soit encore de nos jours ujie institution incomparable, de vie religieuse, d'énergie morale et d'activité sociale, c'est ce que bien des non-croyants d'aujourd'hui admettent de la meilleure grâce du monde; et Taine, on s'en souvient, a écrit sur ce thème une fort belle page. Mais les mêmes incroyants admettent comme un fait acquis, évident, qu'il y a une contradiction que rien ne peut effacer ou pallier entre le dogme et la pensée moderne, et c'est ainsi qu'ils expliquent ce qu'ils appellent « l'éloquente médiocrité intellectuelle » des catholiques. S'ils avaient raison, s'il était vrai, et prouvé, que le catholicisme n'estaprès tout que la philosophie des esprits médiocres, il y aurait donc lieu de se demander si la religion catholique, correspondant à un état encore rudimentaire dé civilisation et de culture, n'est pas nécessairement destinée à disparaître de la surface du globe, et à faire place à une doctrine plus épurée, plus large et plus haute. Pour ruiner à tout jamais l'objection dans les esprits, il ne suffira pas de prouver, par d'innombrables exemples, qu'en fait la croyance catholique la plus assurée n'est point inconciliable avec la vie de l'esprit la plus haute, la plus riche, la plus hardie ; il faudra encore et surtout que la pensée catholique reprenne conscience de toutes les ressources^cachées de sa tradition, et qu'elle s'incorpore, pour ainsi parler^ toutes les vérités découvertes en dehors d'elle, dans tous les ordres de recherches, et qu'elle a trop longtemps afïecté

fV

d'ignorer. Elle le peut, sans changer sa nature, sans sacrifier aucune des vérités nécessaires ; elle le peut, et elle le doit. Elle le. doit, parce que c'est la mission même de TEglise que de pouvoir « remplir tous les besoins » de l'homme de tous les temps; parce que rien n'est plus conforme à sa tradition séculaire que de s'adapter d'âge en âge, et d'évoluer, et de progresser, et de s'enrichir sans s'altérer; parce qu'il n'est pas plus difficile pour elle d'absorber, en quelque sorte, la culture moderne qu'il ne l'était aux temps apostoliques de s'assimiler la civilisation gréco-romaine, et, au xui® siècle, la philosophie d'Aristote. Quand cette assimilation sera achevée, quand cette remise au courant et au point sera un fait accompli, quand les résultats en auront passé dans l'enseignement et se seront imposés aux esprits les plus divers, aux humbles comme aux « habiles », alors on s'apercevra qu'on a enfin trouvé, ou retrouvé, ce « pouvoir spirituel » des temps nouveaux, que tant d'esprits généreux et pénétrants du dernier siècle, — M. Faguet l'a très bien montré jadis \ — ont essayé de constituer, et qu'ils ont été impuissants à fonder. Et peut-être, dans le monde élargi et renouvelé, une « chrétienté » nouvelle se formera-t-elle, où une humanité plus fortunée que la nôtre retrouvera enfin cet équilibre moral et cette vivante unité de vie spirituelle que nous souffrons surtout d'avoir perdus.

A cette œuvre de rénovation intellectuelle et

1. Voir à ce sujet les trois volumes des Politiques et Moralistes du XIX*" siècle (Paris, Société française d'imprimerie et de librairie).

morale, à cette refonte de la mentalité catholique, nulle part, nous l'avons dit, à l'heure actuelle, on ne travaille plus résolument et plus activement qu'en France. En philosophie, en histoire, en apologétique, des voies nouvelles ont été tentées, ou plutôt, et plus exactement, des traditions fâcheusement oubliées ont été ressaisies et reprises ; des efforts ont été faits, des travaux ont été publiés qui se sont imposés à l'attention des plus prévenus d'entre les incroyants. Les ouvriers de ce mouvement sont trop généreux et trop vraiment chrétiens pour ne pas oublier les suspicions, les dénonciations, les inintelligences et même les injures dont ils ont été l'objet de la part de ceux-là mêmes qu'ils voulaient servir. Ils n'ont qu'à persévérer dans la voie qu'ils ont ouverte. Déjà les initiatives individuelles, déjà les sillons parallèles se rapprochent; déjà les points de convergence se multiplient à l'horizon. On commence à entrevoir le moment où ces tendances communes viendront se grouper et se fondre dans une œuvre d'harmonieuse et puissante synthèse. Il faut souhaiter, pour le bien du pays, pour l'avenir général du catholicisme, que cette œuvre se réalise, que ce Génie du Christianisme adapté aux besoins de notre temps trouve un écrivain de forte pensée, de savoir et de talent pour récrire. Ce jour-là, l'anticléricalisme doctrinal aura vécu.

15 avril 1906.

xNOÏES SUR LA LITTÉRATURE SUISSE

Page 1