LES CARACTÈRES ESSENTIELS DE LA LITTÉRATURE DE LA SUISSE FRANÇAISE
Si l'on voulait rechercher « le caractère essentiel », comme dirait M. Brunetière, de la littérature de la Suisse française, on en trouverait, me semblet-il, non pas un, mais deux : la tendance cosmopolite et la préoccupation morale. Qu'on prenne en effet tou& les Suisses qui se sont fait un nom dans les lettres en deçà, comme au delà du Jura : je n'en vois guère dont l'œuvre ne présente au moins l'un des traits qui viennent d'être signalés. Rousseau, Mme de Staël, Benjamin Constant, Vinet,
l. La littérature «.romande » contemporaine n'est peut-être pas assez connue en France. Parmi les Revues françaises, je ne connais guère que la Revue latine qui s'en préoccupe régulièrement et méthodiquement. Ayant été chargé par le directeur de cette Revue, M. Faguet, d'y suivre le mouvement littéraire de la Suisse française, je recueille ici quelques-unes des chroniques qui m'ont paru le plus susceptibles d'intéresser des lecteurs français.
Scherer*, Amiel, Cherbuliez, M. Edouard Rod, d'autres jencore, tout autant de cosmopolites ou de moralistes; et même, à part peut-être Vinet, ne pourrait-on pas dire que tous ces moralistes ont été en même temps, selon le mot de l'un d'eux, des « esprits européens »? Le très regretté Joseph Texte a écrit tout un livre, et un fort bon livre S pour montrer que le plus grand d'entre tous ces écrivains, Rousseau, était précisément aux origines de ce qu'il appelait ingénieusement « le cosmopolitisme littéraire ». La thèse était peut-être un peu paradoxale : je crois, pour ma part, que Mme de Staël, plus justement que Rousseau, méritait cet honneur. Mais elle contient une large part de vérité. Et si, plus sûrement encore qu'un c< cosmopolite », l'auteur de V Emile peut être dit un moraliste, — un moraliste d'ailleurs peu sûr et, parfois même, assez dangereux, — nous sommes un peu en droit de voir en lui le « modèle idéal », le représentant de toute une race, et dans son œuvre l'expression presque symbolique d'un même génie national.
Cosmopolitisme, « moralisme », sont-ce là des faits premiers, irréductibles, ou bien au contraire, peut-on les rattacher à des causes plus générales et plus profondes? — L'instinct cosmopolite s'explique tout naturellement par la situation géogra-
1. Je sais quo Bchcror, comme Mme de Staël, est ne à Paris; mais comme elle, il est d'origine suisse.
2. Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire^ par Joseph Texte, 1 vol. in-ict Paris, Hachette, 1895.
phique de la Suisse'. Placée au centre de l'Europe, au confluent de plusieurs races, « au carrefour des nations », entre TAUemagne, la France et l'Italie, n'ayant pas une langue qui lui soit propre, la Suisse est comme prédestinée par la nature à servir de lien entre les divers peuples qui l'entourent, à les faire communier entre eux, à les rendre intelligibles les uns aux autres. A ce rôle, à cette véritable mission intellectuelle, elle n'a jamais failli. — • La persistance de la préoccupation morale est plus difficile à expliquer. En fera-t-on honneur au protestantisme? Et, de fait, tous les écrivains que nous avons mentionnnés plus haut sont protestants, tout au moins d'origine et d'éducation. La question est assez délicate. Pour ma part, je serais tout prêt à la trancher par l'affirmative, s'il m'était prouvé que Calvin fût plus préoccupé des questions morales que Bossuet, lequel n'est, assurément point protestant. Si, jusqu'à présent, les Suisses catholiques de langue française ne comptent point encore un seul écrivain de premier, ou même de second ordre, cela tient, ce me semble, à des causes accidentelles et assez complexes : leur nombre assez restreint, leur dispersion, peut-être aussi, jusqu'à ces dernières années, l'absence d'un établissement d'enseignement supérieur qui leur fût spécialement affecté. Et quant à ce goût de moraliser que nous rencontrons chez la plupart des Suisses qui ont écrit dans notre langue, j'inclinerais à croire qu'il ne leur est point particulier.; j'y verrais volontiers un des caractères essentiels de la littérature fran-
çaise prise dans son ensemble, et par conséquent l'un des traits qui rattachent la littérature suisse à la littérature proprement française. Car, contrairement à ce que pensent de nous les étrangers qui s'obstinent à ne voir dans notre littérature que les romans de Zola et ceux de M. Mirbeau, — et à juger, hélas! d'après eux la société française contemporaine, — ce souci de la pratique, cette préoccupation obsédante des question morales, ce besoin d'y ramener toutes les autres, il me semble les retrouver à chaque pas chez les écrivains de pure tradition française : de Montaigne à Doudan; les « moralistes » sont légion chez nous; ils sont lignée; ils ont créé un « genre ». Ce « genre » a été enrichi par plus d'un écrivain suisse, et ni la Suisse, ni la France ne doivent s'en plaindre. Les moralistes suisses ont d'ailleurs bien leur originalité parmi tous les autres : ils se reconnaissent en général à ce signe que chez eux la préoccupation morale est plus intérieure, moins impérieusement sociale qu'elle ne l'est chez la plupart de nos Français; et peut-être est-ce uniquement à cela qu'il convient de réduire l'influence littéraire du protestantisme dans la Suisse française.
La Suisse ne serait pas le pays par excellence du cosmopolitisme littéraire, si elle ne prêtait pas assez souvent à la France quelques-uns de ses meilleurs écrivains, et si, d'autre part, elle n'offrait pas une
cordiale et paisible hospitalité à plus d*un écrivain français. Dans l'œuvre des uns et des autres, elle peut revendiquer une certaine part. C'est à l'Académie de Lausanne, comme chacun sait, que Sainte-Beuve a professé et élaboré sous sa forme première son admirable Port-Royal, Or, le livre aurait-il jamais été écrit, et, s'il l'avait été, serait-il, surtout dans les deux premiers volumes, exactement tout ce qu'il est, si d'ingénieux amis ne s'étaient pas employés à ménager pour quelques mois au poète inquiet des Consolations « abri et soleil », si enfin l'ouvrage n'avait pas été « pensé et formé sous les yeux » des auditeurs de Lausanne, sous ceux aussi du « sagace, profond et si pur Vinet »? « Ce livre leur appartient », disait Sainte- Beuve lui-même dans la dédicace de la première édition. Il appartient donc aussi un peu, — et M. Phillipe Godet s'en est très justement avisé \ — à l'histoire littéraire de la Suisse française. Il en est de même, ce me semble, de la plupart des livres nés sur le sol suisse et écrits par des Français : l'historien de la littérature suisse a le droit et le devoir d'en tenir compte. Et à bien plus forte raison il ne saurait se désintéresser des écrivains de talent que la Suisse a envoyés à la France et que
1. Histoire littéraire de la Suisse française^ p. 524-528. Ce livre, très informé et très agréablement écrit, œuvre d'un lettré délicat qui sait être à la fois historien, chroniqueur et poète, est, avec les deux savants volumes de M. Virgile Rossel, la meilleure étude d'ensemble que nous ayons sur la matière. 11 a paru une nouvelle édition, revue, illustrée et très augmentée de VHistoire littéraire de la Suisse romande de M. Rossel (F. Zahn, Neuchâtel).
oelle-ci a si bien adoptés qu'elle les honore comme ses propres enfants. M. Edouard Rod sera bientôt sans doute de TAcadémie française, comme Cherbuliez en a été. Ce ne sera que justice. Mais il serait en droit de se plaindre de ses compatriotes si ceux-ci Tabandoiyiaient entièrement à leurs voisins. Ils sont trop fiers de lui pour encourir jamais ce reproche.
« LA MÉTHODE SCIENTIFIQUE DE l'hiSTOIRE LITTERAIRE ».
La méthode scientifique de r histoire littéraire^. Sous ce titre dont le plus grand tort, selon moi, est de préjuger la question -qu'il soulève (pourquoi n'avoir pas dit : la Méthode scientifique et l'histoire littéraire?), M. Georges Renard a publié un livre intéressant, plein de faits et tout foisonnant d'idées, çà et là un peu languissant d'allure, mais qui fait penser et qu'il faut avoir lu. Ce livre est le résumé de nombreuses années d'enseignement à l'Université de Lausanne où M. Georges Renard, un ancien élève de notre École normale supérieure, occupait tout récemment encore la chaire de littérature française. C'est donc un livre franco-suisse au premier chef; et voilà pourquoi on croit devoir en parler à cette place.
L'objet que s'y propose l'auteur, c'est « d'esquisser le plan sur lequel une histoire de la littérature