POETES SUISSES
Les petits enfants blancs et roses, Qui viennent droit du paradis, Ont les yeux pleins de douces choses Et le front de rêves hardis.
Ils sont ignorants et candides, Et ne savent rien d'ici-bas; Ils songent aux soleils splendides Que notre ciel ne connaît pas.
Ils ont de petit corps si frêles, Que tout pour eux nous fait trembler; Ils se souviennent de leurs ailes.
Mais ne peuvent plus s'envoler.
Comme nous rivés h la terre, Ils vont Tarroser de leurs pleurs.
Et comme nous apprendre à taire Les plus chers désirs de leurs cœurs.
Eux dont la main fut toujours bonne.
Ils deviendront durs comme nous; Ils ne sauront plus comme on donne, Ni comme on se met à genoux.
Ils verront fuir, les pauvres anges, Leur fraîche innocence aux yeux bleus, Et bientôt perdront dans nos fanges Le souvenir lointain des cieux.
Voilà, n'est-il pas vrai? une pièce de Sully Prudhomme. Elle n'est pourtant pas du poète des Vaines tendresses. Elle est l'œuvre d'Henri Warnery, le dernier professeur de littérature française à l'Université de Lausanne, mort il y a deux ans ; et je la détache d'un recueil de Chants du pays, dont la troisième édition, revue par M. Philippe Godet, vient de paraître *, et que je voudrais feuilleter avec vous.
Il est intéressant, ce recueil auquel vingt-six poètes genevois, vingt-deux poètes vaudois, seize poètes neuchâtelois, six poètes du Jura Bernois, six poètes fribourgeois, deux poètes valaisans se trouvent avoir ainsi collaboré. Il ne contient, s'il faut l'avouer, aucun chef-d'œuvre qu'on puisse, même d'assez loin, comparer au Lac, à la Tristesse d'OlympiOy aux Niiits, kMidi, à/'^^onie. Mais sans doute il n'est point nécessaire de s'élever aussi haut qu'un Lamartine ou qu'un Hugo, pour avoir le droit de se dire poète ; et l'on rencontrera dans ce volume plus d'une pièce qui, après tout, ferait honneur à quelques-uns de nos poètes de second ordre. J'en ai déjà cité une. En voici une autre qui, plus originale peut-être, mériterait, elle aussi, de figurer dans une Anthologie.
1. Chants du pays y Recuoil poétique de la Suisse romande publié par A. Imer-Cuno. Troisième édition, revue par Philippe Godet, i^ausanne, Pavot et G'% éditeurs, 190i.
s A vous. j
Quand sur les champs du soir la brume étend ses voiles, /<
Lorsque,* pour mieux rêver, la Nuit au vol errant Sur le pâle horizon détache en soupirant ,. j
Une ceinture d'or de sa robe d'étoiles;
Lorsque le crépuscule entr'ouvre, aux bords lointains, ^
Du musical éther les portes nuageuses ;
Alors, avec les vents, les âmes voyageuses
Vont chercher d'autres cieux dans leurs vols incertains.
La mienne s'en retourne auprès de vous, fidèle; Mais bientôt un remords la surprend en chemin. Et, jeune mendiante; implorant votre main, Elle vous tend la sienne, en se voilant d'une aile.
Car c'est le repentir d'avoir aimé trop peu,
Qui, de l'exil, vers vous la rappelle angoissée, f
Comme une ombre sortant de sa tombe glacée,
Surprise par la mort sans avoir fait d'adieu.
Non! je n'ai pu comprendre et votre âme et la terre Que de loin, quand les ans sont venus tout finir, Et mon cœur n'a fleuri qu'autour du souvenir, Comme autour du tombeau l'églantier solitaire.
Ces jours où ma jeunesse a fait souffrir les cœurs, Je n'en pourrai gémir que seul avec moi-même. Alors qu'il n'est plus temps de dire à ceux qu'on aime : « A genoux me voici ; pardonnez-moi vos pleurs. »
Ainsi, c'est le passé, c'est la fuite des choses. Le souvenir des maux qu'on ne peut réparer.
Qui m'évoquent vers vous, quand la nuit vient errer Sur le large horizon, parmi l'or ou les roses.
L*auteur de ces vers est mort à vingt-quatre ans. Il faut reconnaître qu'il avait l'âme et déjà l'instrument d'un vrai poète. « Je confie cette admirable et profonde plainte aux cœurs poétiques : ils la
NOTES SUR LA LITTÉRATURE SUtSSE. 26b
rediront souvent. Elle devrait suffire à faire vivre le nom de Frédéric Monneron, à l'empêcher de tout à fait mourir. » C'est Sainte-Beuve qui s'exprime ainsi : il a cité la pièce quelque part; et l'on ne peut lui donner entièrement tort. Là première strophe surtout serait digne d'ouvrir une Méditation de Lamartine.
On rencontre dans ces Chants du pays romand quelques-uns des noms qui ont leur place marquée, — grande ou petite, — dans l'histoire de la prose française. Passons sur Rousseau, dont la gloire, — heureusement pour lui, — est ailleurs que dans ses vers. On nous donne quelqiies pièces de Vinet. L'une d'entre elles, intitulée Biens redemandés^ d'un juste et noble sentiment chrétien, ne me paraît pas mériter, pour la forme, la réputation que certains critiques lui ont faite. En voici quelques traits :
Pourquoi reprendre,
Père tendre !
Les biens dont tu m^as couronné?
Ce qu'en offrandes
Tu redemandes^ Pourquoi donc l'avais-tu donné?
Parle, Seigneur; tes œuvres sont si grandes, Et mon regard est si borné !
Sous un toit sombre,
Croissait dans Tombre Une humble enfant au cœur aimant,
Avec sourire
Je voyais luire Son aurore dans mon couchant.
Mais tu l'as prise, et toi seul peux nous dire Ce qu'est devenu notre enfant!
266 I.IVIIBS ET QUESTIONS D'AUJOUnD'lIUI.
C'est, on le voit, le thème de la célèbre pièce des Contemplations j A Villequiers. Mais ici, comme le souffle est court! comme la forme est gr^le! comme ces petits vers, mariés un peu gauchement aux grands alexandrins, donnent au mouvement général de la strophe quelque chose d'étriqué et de promptement essoufflé ! Nous avons encore dans l'oreille les dernières modulations du puis^sant orchestre de Victor Hugo, et il nous faut quelque effort pour discerner le son pieusement discret de cette modeste flûte. Avec cela, des impropriétés d'expression, qu'on s'en voudrait de qualifier trop sévèrement, mais qu'il faut bien pourtant signaler au passage :
Oh! pour me rendre Fidèle et tendre, Mon Père, ne m'épargne pas!
Que sous ta flamme Un or sans blâme Se démêle d'un vil amas ; Sous ton ciseau, divin sculpteur de Tâme, Que mon bonheur vole en éclats!
La dernière image est belle et originale; mais elle ne rachète peut-être pas les deux vers qui précèdent; et songez au parti qu'un artiste comme Hugo aurait su en tirer.
Voici maintenant des vers d'Amiel. Je n'aime pas beaucoup la pièce intitulée Feu sous la neige. Mais la pièce intitulée Fidélité est d'une jolie grâce attendrie, qui fait songer à certaines pièces de notre Sully Prudhomrae.
NOTES eUtl LA LITTÉHATURE SUISSE. 267
C'était au premier Jour d'avril»
Il m'en souvient, t'en souvient-il
De même?
Un soir, sous le ciel, à genoux, Vous m'avez dit ce mot si doux :
« Je t'aime I »
Avril, peuplant l'air de chansons, Gonflait prés, forêts et buissons
De sèves, Quand le mot, tombé dans mon sein, Y fit tourbillonner l'essaim
Des rêves...
J'en dirais volontiers autant de la pièce qui a pour titre Reverdie. Et enfin, voici une strophe dont au moins deux vers mo paraissent de toute beauté :
Aux flancs obscurs des monts frissonne la rosée.
L'étoile du berger luit encore dans l'azur;
Sous le vent du matin fuit la brume irisée
Et la félicité traverse le ciel pur. ,
Ne vous semble-t-il pas que le premier vers surtout serait digne de figurer parmi ces grands vers frissonnants de vie et tout pleins de sève, comme il y en a tant dans Musset?
Aux flancs obscurs des monts frissonne la rosée...
Oui; si Musset avait trouvé ce, vers-là, soyez sûrs qu'il l'eût placé dans une de ses Nuits,
Il y a dans cette Anthologie romande quelques pièces un peu banales; il y en a même de médiocres; il y en a une au moins qui est à la fois banale, médiocre et vulgaire, et qu'il faudra faire disparaître atout prix de, la prochaine édition. Pour
bien vous montrer que je n'exagère rien, la voici. Cela s^intitule les Perchettes.
Quand je déjeune à la Belotte Au cabaret du bord de l'eau, Bercé par la chanson du flot, Je fais fl de la gibelotte!
Je dédaigne la matelotte Et le pâté de cabillaud, Quand je déjeune à la Belotte, Au cabaret du bord de l'eau.
Mais pour les perches, saprelotte !
Ma bedaine est un vrai silo Et je m'en fourre maint kilo Jusqu'au niveau de l'épiglotte.
Quand je déjeune à la Belotte.
Cela est parfaitement détestable. Cela est affreux. C'est de la poésie de mauvais pêcheur à la ligne. Je ne vous dirai pas le nom de l'auteur, encore qu'il soit mort (au reste, dans ces quelques pages, je m'abstiendrai soigneusement de toucher aux poètes vivants). Mais n'est-il pas vrai qu'il ne vous faudrait pas beaucoup de vers comme ceux-là pour vous faire jeter le volume au panier?
Heureusement, il y en a d'autres, et beaucoup d'autres. Je n'ai pas ici la prétention d'énumérer, encore bien moins de citer toutes les pièces qui, par la distinction de la pensée, la profondeur du sentiment, l'originalité ou la justesse de la forme, m'ont semblé intéressantes et dignes d'attention ou de mémoire. J'en signalerai pourtant quelques-unes de Marc-Monnier (A une vieille fille), de Louis Duchosal [Intermède maternel, Chanson), d'Eugène
NOTES SUR LA LlTTÉnATURE SUISSE. 269
Rambert (le Vieux Léman), d'Ernest Bussy (Amour discret^ cen est fait),.. Mais surtout, j'ai noté deux pièces de Mme E. de Pressensé, le Psaume de la vie. Rêve, qui m'ont paru vraiment remarquables d'inspiration et de mouvement, et d'une facture un peu oratoire peut-être, mais vigoureuse et virile à souhait. Je voudrais vous mettre sous les yeux quelques vers de cette dernière pièce ;
Puis rinvisible main m'emporta dans Tespace,
Au sommet d'une tour, Et j'entendais de loin, comme un aigle qui passe,
Un bruit confus et sourd.
Et l'Esprit me parla : Tu domines la terre,
Regarde, que vois-tu?
Et je dis : La douleur, le crime et la misère...
Grdce! j'en ai trop vu. *^
Mais lui : — Regarde encor, penche-toi sur le gouffre
Vers ce monde inconnu.
Ne te détourne pas... Qu'importe que l'on souffre?
Regarde, que vois-tu?
— Je vois le désespoir et je vois l'agonie,
Et la mort en tout lieu :
Des foyers sans amour, des jeunesses sans vie,
Et des âmes sans Dieu...
Je vois des pleurs de femme et des sueurs d'esclaves,
Et le sang toujours chaud Du martyr éternel qui brise ses entraves
Et les forge à nouveau.
Je vois des maux sans nom, des larmes, des souillures...
Mes yeux en sont lassés.
Esprit mystérieux. Esprit qui me tortures,
Laisse-moi, c'est. assez!.,.
Et je me déballais. La sueur d'épouvanle
Sur mon fronl ruisselait!
J'essayais d'échapper à l'étreinte puissante
De mon guide muet.
Alors il me parla : Rien de grand ne s'inspire
Sans lutte et sans efTorl.
Aimer n'est pas un jeu... C'est un divin martyre
D'aimer jusqu'à la mort.
Le Fils de l'homme aussi, devant ce grand abîme,
A frémi comml» toi.
Son âme a défailli sous son fardeau sublime,
Mystérieux effroi....
Mais comme le héros pressant sur sa poitrine
Les glaives meurtriers, Il livra tout son cœur à la douleur divine
De ses saintes pitiés.
Et son cœur se brisa. . — Qu'il transperce ton âme,
Ce glaive de douleur!
Laisse-toi consumer par la céleste flamme,
Laisse briser ton cœur!...
Caria compassion, c'est la passion sainte.
C'est le charbon de feu.
Celui qui la connaît n'a qu'une seule crainte,
C'est de souffrir trop peu.
Encore une fois, rien n'indique que ces vers ont été écrits par une femme. Mais celja n'est point nécessaire. Et peut-être trouvera-t-on qu'ils valent bien telle pièce de Mme Ackermann.
On pourrait, à propos de ce Recueil poétique de la Suisse romande, soulever diverses questions qui ne manqueraient pas d'intérêt.
On pourrait essayer, à travers bien des imitations et des réminiscences de nos poètes français, de dis-
cerner ce qui fait roriginalité propre de la poésie suisse-française. Et celui qui, faisant le même travail sur la poésie de la Suisse allemande et sur la poésie de la Suisse italienne, et qui, possédant également bien les 4rois langues et les trois littératures, saurait interpréter avec tout « Tesprit de finesse » désirable les conclusions de ses diverses études, celui-là arriverait peut-être à une définition satisfaisante de la poésie, et, en un certain sens, de l'âme suisse. On comprendra sans peine que je laisse à de plus compétents que moi le soin de résoudre ce difficile et délicat problème.
Une autre question, non moins complexe et délicate, serait celle de savoir, ou plutôt de rechercher, par-dessous les traits communs à tous ces poètes suisses, ce qui caractérise les différentes familles cantonales auxquelles ils appartiennent. Nous ne savons pas assez, nous autres Français, qu'il y a souvent plus de différence entre un Vaudois et un Genevois qu'entre un Bourguignon et un Tourangeau. « Il y a, à certains égards, écrit quelque part M. Philippe Godet, une énorme distance entre l'âme fribourgeoise et les âmes façonnées par Calvin, Ostervvald ou Viret. » Et il s'exprime ainsi à propos d'un pauvre diable de poète fribourgeois, du nom d'Etienne Eggis, dont il s'est fait le « rééditeur » plu3 enthousiaste que récompensé (ç( la Suisse française, nous dit-il, ne voulait pas reconnaître son enfant, qui, de fait, ne lui ressemble guère... A Genève, à Neuchâtel, à Lausanne, on oublia d'acheter mon petit volume... »), et dont on
a placé de jolis vers dans le Recueil que nous feuilletons. En voici quelques-uns. Eggis était venu à Paris au début du Second Empire : il y connut toute la bohème littéraire du temps; il fut lié avec Maxime Du Camp, Arsène Houssaye, Ferdinand Fabre qui furent tous impuissants à fixer son humeur vagabonde.
Depuis trois ans passés, ma jeunesse coureuse
Errait, le sac au dos, sur le sol allemand;
Le long des grands chemins, ma vie aventureuse
Aux chênes des forêts écrivait son roman;
De Munich à Berlin, de Bàle à Varsovie,
Sous la brume et l'orage avaient bondi mes pas :
Hien n'avait pu lasser mon âme inassouvie,
Mes robustes seize ans défiaient le trépas...
En cousant une rime aux deux coins d'une idée, Je m'en allais rêveur, le bâton à la main, La tête de soleil ou de vent inondée, Et laissant au hasard le soin du lendemain.
Je dérobais mon lit aux mousses des clairières. Ma harpe me donnait la bière et le pain noir, Et je dormais paisible aux marges des carrières. Sous le ciel qu'empourpraient les nuages du soir.
Mais, malgré tout, parfois une vague souffrance Assombrissait mon cœur et voilait ma gaîté; Une secrète voix m'appelait vers la France Et me parlait de gloire et de célébrité :
La France! sol fécond, beau pays de ma mère.
Où de mes rêves d'or m'emportaient les chevaux; Et puis la solitude est parfois bien amère!
Je n'avais pas d'amis, je voulais des rivaux.
Grisant mon jeune cœur d'illusions candides.
Seul, et toujours à pied, je m'en vins vers Paris; J'escomptais l'avenir dans mes rêves splendides, Et l'espoir guérissait mes pieds endoloris.
NOTES SUR LA LlTTKnATUnE SUISSE. 2"/ 3
Je m'arrêtais parfois sur la i\)ute poudreuse Qui s'allongeait toujours comme un boa sans fin; Ma lèvre avait tari ma gourde filandreuse, Mes jambes trébuchaient de fatigue et de faim...
Ces vers ont du mouvement, de l'aisance; ils contiennent d'heureux détails, et de jolies trouvailles; la langue enfin en est assez ferme. Mais jusqu'à quel point l'âme fribourgeoise s'y exprime-t-elle? Et en quoi celle-ci diffère-t-elle de l'âme neuchâteloise? C'est ce que je ne vois pas assez nettement pour essayer même de le dire.
Autre question plus générale, et peut-être plus facile, sinon à résoudre, tout au moins à poser. Sauf erreur de ma part, il ne me paraît pas que la poésie suisse, quels qu'en soient d'ailleurs les réels mérites, ait encore produit une de ces œuvres de génie, ou même de très grand talent qui « classent » définitivement un écrivain, le mettent hors de pair, et dont puisse s'enorgueillir une grande littérature. En d'autres termes encore, si l'on supprimait d'un trait de plume toute l'œuvre poétique de la Suisse française, — et ce serait, certes, grand dommage, — on voit assez ce qui manquerait à la littérature suisse; on ne voit pas bien ce qui manquerait d'essentiel à la littérature proprement française. Au contraire, supprimez seulement par la pensée l'œuvre en prose des écrivains suisses, celle d'un Rousseau et celle d'une Staël, celle d'un Benjamin Constant et celle d'un Vinet, celle d'un Cherbuliez et celle même d'un Amiel, — je ne parle encore et toujours que des morts, — et songez à ce qui man-
274 LIVRES ET QUESTIONS D'aCJOURD'HUI.
querait à l'histoire des lettres françaises. Pourquoi cette singulière, cette incontestable différence? Et faut-il croire, ou admettre, que, douée du génie de la prose, la Suisse française est irrémédiablement dénuée du vrai génie poétique?
Tel n'est pas mon avis. Et je ne vois pas du tout pourquoi un pays qui nous a donné un poète en prose tel que Rousseau devrait renoncer à l'espoir de nous donner quelque jour le grand poète complet auquel, après tout, il a bien droit.
Que si, jusqu'à présent, la réalité des faits et des œuvres n'a pas rempli cet espoir, peut-être ne fautil voir là qu'une simple coïncidence. M. Bourget a immortalisé le nom de Monneron : peut-être ce nom eût-il été immortalisé d'une tout autre manière, si le poète admiré et goûté de Sainte- Beuve n'était pas mort à vingt-quatre ans.
Et s'il fallait expliquer à tout prix la supériorité de la prose sur la poésie suisse, j'invoquerais volontiers la raison suivante. En prose, la finesse, l'originalité, la richesse de la pensée peuvent, non pas toujours peut-être, mais assez souvent, nous faire oublier les imperfections de la forme; et c'est, je crois, ce qui est arrivé à plus d'un écrivain suisse. Vous rappelez-vous une bien juste et bien profonde observation de Sainte-Beuve à propos de Rousseau? « Je distingue chez lui, écrit-il quelque part, deux, sortes d'altérations dans la langue : l'une qui tient seulement à ce qu'il est de province, et qu'il parle un français né hors de France... Il articule fortement et avec âpreté : il a par moments
un peu de goitre dans la voix. » Elevés et formés loin du centre où la vie littéraire est le plus active, où la langue se renouvelle incessamment, où les préoccupations d'art, les querelles d'école, les désirs de gloire entretiennent une émulation d'originalité, poussée parfois jusqu'à la recherche, et en tout cas jusqu'à l'horreur du vieilli et du banal, les écrivains suisses sont exposés à parler une langue moins vive, moins actuelle, plus mêlée peut-être aussi, bref, moins surveillée et plus uniforme que celle qui se parle' en France même. Ils sont moins artistes que penseurs, et la forme chez eux'l'emporte rarement sur le fond'. En prose, l'inconvénient n'est pas très grand, là du moins où la pensée est forte
1. Dans un très intéressant discours sur Vesprit littéraire dans la Suisse romande qm a été prononcé aux fêtes du centenaire de la Société des Belles-Lettres, à Lausanne, le juin 1906 M. Edouard Rod aboutit à des conclusions sensiblement analo-ues aux uu.-nnes : . Nous avons des écrivains, dit-il; nous en avons eu qu. ont été de bons écrivains, de jolis écrivains, ou mé.ûnc
j grands ecr.vauis... Mais nous n'avons pas une littérature
romande. . Et l'une des raisons qu'il en donne, les a res l^nt 1 absence d'unité historique, la prédominance de la . littérature d amateur . sur la . litu-rature professionnelle - qui à oronre
1 ment parler, n'exisU. pas, .le pouvant pas d'ailleurs'faire vivre
ceux qui la pratu,ueraient, et la rareté enfin de la vraie critiane - c est le peu de cas qu'on y fitit généralement de la forme Zi ment .tteraire. . On comprend, déclare M. Rod, pourquoi le sens
' tt r '"'"' '' v"""""" '^"■""*'''' P°'"'1"''' no"* «ons tant de pc ne a l'acquer.r. Nous en sommes écartés par une lon-ue edn
1 cation mauvaise, par une séculaire hérédité de termes iirn)roDres
d expressions négligées ou par à peu près... Parmi nos écrivains' ceux qui recherchent la couleur ou la beauté sont toujours incom pris; non seulement on ne reconnaît pas qu'ils écrivent hien mais on trouve (ju'ils écrivent mal... Qu'ils se gardent surtl^' pour plaire, Ue l'expression directe, simple, forte : des périphrases seront toujours mieux accueillies. Nous abritons volontiere ce
f dédain de la forme, qui n'est que de la paresse d'esprit, défère
276 LIVRES ET QUESTIONS D^AUJOliRD'HUf.
originale ou profonde; nous pardonnons à Auguste Comte d'être moins bon écrivain que Victor Cousin. En poésie, il n'en va plus tout à fait de même. La poésie est un art, et, comme telle, elle ne saurait se désintéresser des questions de forme. Le vrai poète n'est pas celui qui conçoit, — nous serions tous poètes à ce compte, — mais celui qui exécute. Vigny et Sully Prudhomme sont de moins grands poètes que Victor Hugo et Leconte de Lisle, — pour la qualité de la pensée et la profondeur du sentiment ils leur sont bien supérieurs, comme chacun sait, — parce qu'ils font moins bien les vers, tout simplement. La poésie exige donc une connaissance et une possession parfaite des finesses, des nuances, des ressources de la langue, une sorte de divination de ses propriétés de rajeunissement et de renouvellement» toutes qualités qui, certes, ne sont pas inutiles à ceux qui écrivent en prose, mais qui, cependant, ne leur sont point absolument indispensables. Or, ces qualités, il est assurément plus aisé de les acquérir dans un milieu purement français que dans un milieu purement suisse. Ce que nous autres Français, nous savons comme d'instinct, les écrivains
un paradoxe agréable a notre amour-propre. Nous disons : « Qu'importe la forme! Le fond avant tout! Nous écrivons mal, soit, mais nous pensons bien ; et cela vaut mieux que Tinverse. » Ce serait vrai, sans doute, si la forme et le fond étaient séparablcs. Par malheur, ils ne le sont pas. Dans Tordre littéraire, l'expression est à peu près ce qu'est l'action dans l'ordre moral ; une belle pensée mal exprimée, c'est l'équivalent d'une bonne intention qui ne se réalise pas; elle n'est rien, pas même un fantôme. » {Supplément à la Gazette de Lausanne du 6 juin 1906.)
suisses, — après dix ans passés en Suisse, j'en puis parler avec quelque expérience, ' — ont besoin de Vapprendre, Il leur faut un effort, un effort parfois très méritoire, et que leur éducation première leur facilite assez rarement, pour ressaisir la pure tradition française, pour entrer en communication directe avec le foyer central où la vie s'élabore, où elle s'entretient, où elle se renouvelle. Si, littérairement, comme je le crois, la Suisse romande a pour fonction d'exprimer son génie propre dans une forme française, il faut que ses écrivains, de très bonne heure, se rattachent à ce centre commun de vie et d'activité littéraires ; il faut qu'ils resserrent étroitement les liens, parfois trop lâches, qui les unissent aux écrivains français. C'est à ce prix, et à ce prix seulement, qu'elle pourra nous doter d'un grand poète.
Je ne sais : mais il me semble que ces idées ont déjà fait leur chemin, et produit leurs résultats naturels en Suisse même. DanisYAvant-p^^opos des éditeurs de ces Chants du pays, je lis ces lignes : c< Nos poètes actuels font paraître un plus grand souci de l'art que plusieurs de leurs devanciers et ne s'en tiennent plus à la forme négligée et banale dont on s'est souvent contenté dans notre Suisse française, A cet égard, il y a progrès manifeste; l'idéal s'est élevé; on ne considère plus que la poésie réside dans les bonnes intentions, littéraires ou morales; elle est un art. Et c'est Cart surtout qui manquait à plusieurs de ceux dont nous avons dû restreindre ou même supprimer la place. » A lire ce
Recueil, je ne puis que donner raison aux éditeurs, — c'est-à-dire, je pense, à M. Philippe Godet. Les poètes actuellement vivants me paraissent singulièrement plus artistes, — et poètes plus complets, — que la plupart de leurs devanciers ; et j'aurais eu à citer d'eux de bien jolies pièces. Il faut leur souhaiter de vivre longtemps et d'avoir courage. Nos arrière-neveux retiendront peut-être quelques-uns de leurs noms quand ils étudieront l'histoire de la poésie française au xx* siècle,
Mars 1905.
Préface. — Le problème religieux domine toute Thistoire de la littérature française. — Obligation qui en résulte pour la critique, et nécessité pour elle de se placer, non pas exclusivement, mais principalement, au point de vue religieux : la théorie pascalienne des « trois ordres • appliquée à la critique littéraire. — L'histoire, ainsi comprise, est chose vivante, actuelle, et elle est maîtresse d'action. . v
L Les éditions récentes des geuvres de Pascal. — Les
éditions des Provinciales : l'édition Faugère et l'édition Molinier; leurs mérites respectifs. — Le problème bibliographique et les éditions des Pensées : les éditions Gidel, Margival, Guthlin et Didiot; classements et restitutions. — L'édition G. Michaut : édition critique, reproduction de l'ordre du manuscrit autographe. — Les deux éditions Brunschvicg : nouvelle collation du manuscrit et nouveau classement; valeur de ces deux éditions. — La reproduction en phototypie du cahier autographe : intérêt de cette publication, et en • quoi elle nous aide ù mieux comprendre Pascal 1
11. Les travaux récents sur Pascal. — Le livre de Joseph Bertrand : ses qualités et ses lacunes. — Le livre de M. Sully Prudhomme sur la Vraie religion selon Pascal. — Le livre de M. G. Michaut sur les Époques de la Pensée de Pascal. — Le Pascal de ' M. Souriau et celui de M. Hatzfeld. — Le Pascal de . M. Emile Boutroux. — Originalité et ^mérites respectifs de ces divers travaux , . . . . 21