LE SCULPTEUR DE CURISTS
Ce livre est un recueil de « nouvelles genevoises ». L'auteur visiblement à vécu au moins quelque temps en Angleterre, et c'est à ses souvenirs personnels qu'elle emprunte, semble-t-il, la plupart (le ses récits. L'ensemble est original et dénote un réel talent d'écrivain. Voici une « vue » de « Bruges la morte » qui me parait assez bien prise :
Seules, dans la ville sombre, les fenêtres s'animaient, flamboyaient. Sur les éblouissants vitraux des cathédrales, les silhouettes des saints se découpaient. De mystérieuses lueurs passaient dans Teau noire. Les églises y reflétaient leurs vitraux et les maisons, leurs fenêtres, ces discrètes fenêtres qui semblent vous suivre de leur regard pensif. D'autres maisons, endormies ou mortes, avaient clos leurs yeux, et les rayons des réverbères, traversant le canal, venaient jouer sur leurs carreaux. Au coin des rues, des lanternes rouges ou vertes, illuminaient, dans leurs niches, les saintes vierges.
1. Noëlle Roger, le Sculpteur de Chrisls] 1 vol. iii^lG. Lausanne) Fayot, 1903.
Mme Noëlle Roger, on le voit, sait écrire, — et décrire. Et je goûte fort aussi ce joli paysage d'automne :
Une brume bleue flottait, adoucissant les contours des hauts troncs, rendant plus profonde la voûte d'un vert sombre; çà et là, les hêtres jetaient une flambée de joie. Le soleil de novembre se faisait chaud pour cette fête dernière des feuilles.
Elles riaient et se balançaient et babillaient au bout des branches, frileuses et coquettes encore, avant d'aller rejoindre leurs sœurs qui pourrissaient sous les fougères. Des chemins s'enfonçaient entre les taillis, se perdaient dans de mystérieux infinis d'or; et il y avait des échappées sur d'autres clairières, envahies de plantes rousses et voilées de brumes.
Pour finir, voyez encore ce coin d'un mauvais quartier de Londres :
Mme Hélier s'engagea dans une petite rue transversale, qui s'ouvrait, noire, déserte, tortueuse. Plus de boutiques. Les hautes maisons se suivaient, muettes et lugubres. L'une d'elles l'effraya. Les vitres brisées étaient béantes. Et ces trous noirs semblaient des bouches qui grimaçaient. Des enfants se roulaient sur les seuils. Quelques femmes en cheveux passaient, traînant leurs savates. Mme Hélier sentit Vhumidité froide lui tomber sur les épaules.
D'une allure très moderne, ce style par sa sobriété alerte, tranche sur celui de la plupart des écrivains suisses \ Ceux-ci, — voyez Vinet, par
1. Je n'ai guère noté qu'un « helvétisme », qui revient à deux ou trois reprises : « On voyait défiler toute la défroque usagée de la petite ville... » — Je note aussi ceci, qui est, je crois, un « anglicisme » : « Elles avaient l'âge de sa sœur, ses allures et le même mépris de leur apparence », au lieu de : « leur extérieur », Enfin, j'ai la faiblesse de ne pouvoir m'habituer à ces façons de parler,
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exemple, et Topffer, — ont presque pour caractère commun d'écrire d'une manière quelque peu lan- (juissante\ et je sais que souvent cette nonchalance n'est point sans grâce; mais enfin, nos habitudes françaises nous font exiger d'ordinaire quelque chose de plus vif, de plus rapide, de plus en relief. Les lecteurs français ne seront pas dépaysés en lisant le Sculpteur de christs.
Le fond de ces histoires est mélancolique. La pensée de la mort y revient fréquemment, mais sans rien de ce qui peut en adoucir l'amertume. — « Dites, reprit soudain ma compagne, ne croyezvous pas qu'il y aura une autre vie? » C'est sur cette question, laissée sans réponse, que se termine une des nouvelles, qui commence ainsi : « Ceci est une histoire vraie. » Je crois bien que le silence est aussi une « histoire vraie ». Et l'on s'explique l'accent d'àpre désespoir qui, parfois, accompagne, sous la plume de Mme Noëlle Roger, la poignante vision de l'inévitable dénouement. Mais ici, il faut citer :
Les jeunes gens s'étaient tus. Immobiles, ils regardaient Téglise. Et tout h coup, chacun sentit frissonner l'autre.
L'être invisible venait de les frôler. L'être invisible, sans cesse oublié, qui rôde en attendant son heure, et parfois s'évoque, au milieu des félicités et vous met brutalement la main sur l'épaule : Je suis là....
Ensemble ils l'avaient senti, implacable, irrésistible, plus fort que la jeunesse et narguant l'amour. Et comme leurs
qui relèvent, selon moi, du mauvais français contemporain : « Et elle se met à questionner, un peu troublée, atteinte déjà par cette ambiance de découragement. »
deux âmes vibrantes se révoltaient, protestaient éperduraent, demandaient à durer, à survivre, en pleine ferveur d'amour, ils avaient eu la troublante vision des crânes enfouis, là-bas, dans l'obscurité de l'ossuaire. Ils avaient beau se cramponner l'un à l'autre, ils se savaient si faibles, vaincus d'avance, deux fétus emportés par le vent au-dessus d'un abîme d'épouvante. Et dans cet abîme, durant une seconde, chacun vit l'autre s'enfoncer, disparaître, et se sentit seul. Le même cri d'atroce épouvante leur échappa.
— Oh!
Ils s'interrompirent, glacés par la crainte superstitieuse de rendre plus réelle, en l'exprimant, l'obsédante image.
Je serais étonné que cette très belle page ne fût que « de la littérature ». J'en aime en tout cas l'humanité, l'accent de vérité et de profonde émotion. Si cela n'a pas été « vécu », cela aurait pu l'être. Je me rappelle avoir lu un article sur le Temple enseveli de Maeterlinck dont les dernières lignes m'avaient frappé : « Avec les plus originaux des poètes d'aujourd'hui, y disait-on, il (Maeterlinck) a abandonné la plainte pessimiste sur la vie, résidu de religion évaporée, pour l'amour viril, éclairé, de la vie telle qu'elle est, pleine de misères, incertaine, éphémère, obscure, sans providence et sans paradis, avec cela belle, et grande, et douce. » L'auteur de ces lignes évidemment n'a jamais éprouvé le sentiment qu'a si bien rendu Mme Noëlle Roger dans la page que j'ai citée. Il n'est pas sûr que ce lui soit une supériorité. Pour l'éprouver cependant, ce sentiment, il n'est pas nécessaire d'être chrétien, ce nous semble, ni même religieux. Il suffit d'être homme et 'de vivre. Et qu'est-ce qu'une philosophie de la vie, pourrions-
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nous demander, qui ne résiste pas à l'épreuve de la vie?
Un livre qui, sans le vouloir, pour ainsi dire, soulève de pareilles questions, et qui est d'ailleurs écrit avec la distinction et le talent dont j'ai donné plus d'un exemple, mérite, ce me semble, qu'on le signale. Ou je me trompe fort, ou il y a lieu de retenir le nom de l'auteur.
P.-S. — Mme Noëlle Roger vient de publier un roman, le Docteur Ger'.:iaine \ Ce n'est pas le premier. Son premier roman, je crois, antérieur au Sculpteur de Christs, est intitulé les Troènes^. C'est la curieuse histoire, — très fouillée au point de vue psychologique, -r- d'une petite fille qui, née avec un caractère indompté et presque à demi-sauvage, s'élève peu à peu à la vie inorale. — Docteur Germaine, et je suis bien loin d'en blâmer l'auteur, est un livre à thèse. Il étudie la douloureuse opposition d'une femme dont le bonheur conjugal et maternel ne remplit pas la vie, et qui se sent appelée à se dévouer à ceux qui souffrent, et d'un homme dont les aspirations sociales sont toutes différentes de celles de sa femme, et qui surtout est profondément jaloux de ces déshérités qu'elle soulage au détriment, croit-U à tort, de ce qu'elle lui doit à luimême et à son fils. La thèse est fort bien posée, et
1, Noëlle Roger, Docteur Germaine; 1 vol, in-16. Lausanne, Pnyot, iBOi.
2. Noëlle Rogpr, tes Troènes: I vol. in-18. Genève, Ch. Effçinann, et Paris, Fisehbaclier, 1890.
elle est développée et conduite avec une netteté, une franchise, une impartialité qui font grand honneur à Tauteur. Au point de vue de Tart, l'exécution est peut-être moins parfaite que celle des nouvelles qui composent le Sculpteur de Christs, Si les Troènes n'étaient pas là pour infirmer cette impression, on pourrait croire que le talent de Mme Noëlle Roger s'accommode mieux des récits courts et rapides que des longues histoires, lesquelles exigent d'ordinaire une composition plus serrée, plus liée, mieux maîtrisée. Dans le Docteur Germaine^ la manière de l'écrivain, — et en cela, elle trahit bien son sexe, — a quelque chose d'un peu trop successif, et par suite de trépidant et de scintillant qui fatigue aisément à la longue. Mais sous cette réserve de pure forme, le livre est de ceux qui intéressent, qui attachent et qui font penser. Les problèmes qu'il pose sont devenus, on le sait, à notre époque de féminisme, particulièrement actuels et vivants. J y crois sentir ça et là encore ce très personnel accent de détresse morale qui m'avait déjà frappé dans le Sculpteur de Christs, — Au total, voici un écrivain de vrai talent et de noble pensée et qu'il sera bon de suivre d'année en année et d'œuvre en œuvre.
Avril !904.