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L'INDIVIDU LIBRE DANS LA SOCIÉTÉ ORGANISEE

L'individu libre dans la société organisée, c'est l'homme qui, pour mieux se défendre contre la force et contre l'injustice, s'appuie sur les corps sociaux comme sur des puissances tutélaires destinées par la Providence à garantir ses droits et à favoriser l'épanouissement normal de toutes ses facultés.

L'homme est un être social.

L'homme est un être social qui doit atteindre sa fin en res-

pectant et en perfectionnant les moyens que la nature a mis a sa disposition.

L'homme ne doit pas réduire l'Etat à sa merci ni être absorbé par lui, car ce sont là deux solutions également erronées. Entre l'homme et l'Etat, il y a des organismes nécessaires.

Là est le nœud de la question.

Nous ne saurions y prêter trop d'attention.

La répercussion de ces principes sur le terrain social est considérable; elle ne l'est pas moins sur le terrain civique. En effet, de la famille, première cellule sociale, nous nous sommes déjà élevés jusqu'à la corporation des travailleurs, organisant et défendant, dans l'association communale ou nationale et sous la protection pacifique des lois, leurs intérêts professionnels.

Or, la famille, la corporation et la cité constituent, au même titre que l'Etat, l'armature de la société. Elles la consolident et la soutiennent comme la ramure soutient la feuille fragile et lui survit. L'homme, raisonnable et libre, protégé par ces organismes contre les forces insoupçonnées et contre les passions aveugles, reconnaîtra leurs droits et saura les concilier avec ceux qu'il tient de son « éminente nature » pour évoluer librement dans la société organisée.

La communauté élargit toujours, au profit de l'individu, l'autorité que celui-ci a su lui reconnaître, et la liberté qu'elle assure est un levain de vie et de progrès.

Si la famille et la corporation nous semblent aujourd'hui des organismes nécessaires (i), des penseurs et des tribuns se sont pourtant trouvés, à la fin du xvme siècle, pour prétendre que la vieille société chrétienne avait fait son temps. Frappés des abus que l'égoïsme humain avait apportés aux anciens organismes, et particulièrement à la corporation, ils crurent que c'étaient là des rouages inutiles « fabriqués » par les hommes, et ils les brisèrent.

(i) Nous nous servons de cette expression, parce que nous trouvons qu'elle traduit généralement bien notre pensée, mais nous ne voulons pas dire que la famille, la corporation, la cité, l'état, la société soient, comme le prétend l'école naturaliste, des organismes vivants, c'est-à-dire ayant une vie propre et se développant à la façon des êtres vivants.

Délivrés de ces entraves naturelles, les hommes, lâchés en liberté dans l'immense champ clos de la nation, s'imaginèrent qu'ils étaient revenus à l'état de nature et se crurent maîtres de leur destinée. N'était-ce pas la théorie du Contrat social?

A eux donc d'établir îa société parfaite qu'ils avaient rêvée! N'étaient-ils pas naturellement bons? Pourquoi donc, pensaientils, faire revivre les institutions qui limitaient leurs droits et qui les avaient pervertis? N'avaient-ils pas enseveli le passé sous la cendre et dans le sang? L'avenir était bien à eux...

Et les voilà qui , pêle-mêle , assemblés dans un désordre effrayant, proclament leurs droits à la face du monde. La toute-puissance est en eux et leur décision est sans appel. Leur Volonté sera le Bien, leur Volonté sera la Loi.

La famille, la corporation, la cité ne sont plus des réalités et des nécessités sociales, mais de vagues entités, produits de l'esprit humain. Le Moi, avec ses clartés et ses ténèbres, avec ses vertus et ses vices, avec ses énergies et ses paresses, le Moi, avec sa luxure et sa pureté, le Moi, égoïste et orgueilleux? le Moi, méchant et cruel, devient le régulateur du monde.

Et voyez ce qui advint :

L'homme eut le droit de quitter son foyer : ce fut la ruine de la famille.

L'homme eut le droit d'exploiter l'homme : ce fut la ruine de la corporation.

L'homme eut le droit de disposer des libertés locales : ce fut la ruine de la cité.

L'homme eut le droit d'organiser l'oppression collective : ce fut la ruine du Pouvoir :

Et sur ces ruines, la Révolution, radieuse, éleva l'Individualisme triomphant...

Une doctrine nouvelle avait conquis le monde. Sur la bonne terre de France, où gisait de la poussière d'hommes et l'Eglise asservie, il n'y eut de corps organisé que la Force occulte et silencieuse qui avait voulu ces choses pour mieux asseoir sa puissance.

A/iH y£t I. LA VIE CIVIQUE

Mais la Société nouvelle, qui devait donner aux hommes le bonheur et la paix, n'apporta avec elle que misères et que discordes.

L'individualisme, en effet, assujettit la politique aux passions particulières et conduit à l'anarchie; il remplace la morale chrétienne, impérative et fraternelle, par l'égoïsme cruel et dédaigneux ; il substitue, à la solidarité sociale, l'âpreté de la lutte et la misère imméritée des faibles; il rompt la paix civique pour fomenter les perturbations révolutionnaires et sanglantes,

C'est donc que la société ne repose point sur ses assises naturelles et l'auteur du Contrat social lui-même ne pourrait, devant cette désolation, que rappeler aux hommes, étonnés de tant de conflits et de tant de révolutions, ce qu'il écrivit un jour. « Si le législateur, se trompant dans son objet, établit un principe différent de celui qui sort de la nature des choses, l'Etat ne cessera d'être agité jusqu'à ce que le principe soit détruit ou changé et que l'invincible nature ait repris son empire. »

Si donc la doctrine individualiste, qui promettait de rétablir, au profit de l'individu, l'équilibre détruit parla prédominance des corps sociaux, a pu enthousiamer les générations qui nous ont précédés, il semble bien que, devant les ruines accumulées, les philosophes et les sociologues auraient dû reconnaître l'erreur commise et donner un vigoureux coup de barre pour diriger la nation vers des parages plus sûrs.

Malheureusement, il n'en fut pas ainsi et la doctrine individualiste a compté et compte encore des défenseurs notoires qui, au lieu d'avouer le désastre et d'essayer de reconstruire la société sur des assises nouvelles, s'entêtent à faire la part du feu. Citons, parmi eux, Bentham, Sommer-Maine, de Molinari, Spencer, J.-B. Say, Fréd. Passy, P. Beauregard, Paul Leroy-Beaulieu, etc. Et nombreux sont ceux qui les suivent : bourgeois qui se disent radicaux, conservateurs pacifiques, qui partagent, sans le savoir, la doctrine révolutionnaire, ins-

tituteurs naïfs qui défendent, à tort et à travers, les principes de 1789, honnêtes ouvriers qui se font massacrer sur les chantiers pour défendre la liberté du travail...

Il y a, chez tous ces braves gens, beaucoup de bonne foi comme beaucoup de routine. Si l'individualisme est, malgré tout, si puissant, c'est parce que nos constitutions modernes reposent sur cette doctrine; or, ce n'est pas, du jour au lendemain, qu'on démolit, pacifiquement, des institutions vieilles de plus de cent ans.

Cependant, les tristes conséquences de l'Individualisme ont, depuis longtemps, dessillé bien des yeux et c'est aux catholiques que revient le mérite d'avoir, les premiers, prédit, avec une rare vision, les abus que cette doctrine funeste devait engendrer et de les avoir dénoncés aussitôt qu'ils se produisirent.

La réaction contre l'individualisme, qui avait commencé avec Joseph de Maistre, de Bonald, Ballanche, Lamennais, Ketteler, Janssen, se continua, en effet, avec Winterer, le P. Lemkuhl, Vogelsang, Windthorst, Ch. Périn, Le Play, de Ségur, pour aboutir avec Manning, Gibbons, Léon XIII, La Tour du Pin, Albert de Mun et tant d'autres, à la doctrine de ceux qui déclarent que la société ne doit pas être sacrifiée à l'individu, ni l'individu à la société, mais qu'ils ont tous deux des droits et des intérêts dont l'harmonieuse conciliation doit sauvegarder nos droits et nous permettre de mieux tendre vers nos destinées. Et c'est cette doctrine qui constitue le catholicisme social dont notre livre est tout imprégné.

Mais à l'heure où des catholiques clairvoyants adjuraient le peuple de revenir à des principes plus salutaires, à l'heure même où les foules se disposaient à secouer les tyrannies engendrées par l'individualisme et allaient retrouver, sur le chemin des associations corporatives, les traditions fécondes, des hommes apparurent qui déclarèrent que la société moderne n'était qu'une mise en œuvre très imparfaite de la philosophie révolutionnaire et qu'il fallait, pour supprimer les abus et pour émanciper le peuple, pousser à fond la doctrine de Rousseau sur la souveraineté populaire et, par l'association élargie, supprimer l'Autorité et confondre l'Individu dans l'Etat. Ces

théories nouvelles, en passant par le panthéisme allemand, par le transformisme anglo-saxon et par le positivisme français, ont abouti au socialisme collectiviste ou pour mieux dire à V Etatisme, c'est-à-dire au système qui absorbe l'homme dans l'Etat en le sacrifiant, corps et âme, aux intérêts de la communauté. C'est donc, en somme, moins une réaction contre la doctrine individualiste qu'une conséquence extrême et lointaine des théories émises dans lé Contrat social, qui, sous ses apparences libérales, cache la pure doctrine de l'oppression collective. Le nombre, c'est la volonté générale; la volonté générale, c'est l'Etat : mais l'Etat devient tyran et le citoyen devient esclave. Le collectivisme est une erreur plus grossière et plus grave encore que l'erreur individualiste, car ilaboutitpar la disparition de la famille, de la corporation, de la cité, au despotisme le plus effréné, et, par la suppression de la propriété et de la croyance au libre arbitre, à l'universelle nonchalance et à l'universelle prostration. Le collectivisme ne reconnaît qu'un seul corps organique, l'Etat ; d'où le nom d'Etatistes donné à ses partisans parmi lesquels nous citerons Hegel, Fichte, Lassalle, Karl Marx, Engel, L. Brentano, Saint-Simon, Aug. Comte, Fourier, Enfantin, Louis Blanc, Stuart Mill, et, plus près de nous, Fournière, Clemenceau, Pelletan, Millerand, Guesde, Deville, Lafargue, Malon, Jaurès, etc. Colportée par les démagogues, la doctrine collectiviste a conquis la classe ouvrière et ses ambitions sont immenses..., mais quelques-uns disent que ses progrès sont aujourd'hui plus lents.

Ainsi donc,, la lutte s'annonce bien. Individualistes et étatistes, depuis longtemps en présence, se battent enfin, les premiers pour défendre un sophisme, les seconds pour conquérir une chimère, mais voici qu'une troisième armée, conduite par des chefs prudents et sûrs, s'avance en rangs serrés, doucement, car elle vient de très loin, et elle sait que le temps lui appartient et travaille pour elle. Forte et fière de ses luttes passées, gardienne de l'éternelle vérité, elle marche, recueillant sur sa

route tous les hommes de bonne volonté, tous les désabusés, tous les transfuges, pour les encadrer au milieu de ses vieilles troupes et s'élancer avec eux contre l'ennemi commun. Avertie des fautes de ses adversaires, elle arrivera au bon moment, pour départager leurs troupes affaiblies et irrésolues et pour établir, sur le lieu du combat, le camp de la cité chrétienne qui n'usera point de représailles.

Tel est, dans ses grandes lignes, le plan d'un livre que nous avons cherché pour en recommander la lecture, mais ce livre n'existe pas. La synthèse de cet immense sujet n'a pas encore été faite. On trouvera les éléments dans les auteurs déjà cités au commencement de ce chapitre, par exemple dans le Droit naturel, de Cépéda, dans le Cours d'Economie sociale du P. Antoine, dans les Pages de sociologie chrétienne de l'abbé Six, dans La Tour du Pin : Vers un ordre social chrétien, dans deMuN: Discours, dans Vogelsang, étendante Sauvé : Questions religieuses et sociales de notre temps (cité plus loin), mais surtout dans les comptes-rendus des Semaines sociales de Dijon (1906), Amiens (1907), Marseille (1908 et 1909), Rouen (1910). La doctrine opposée à l'individualisme a été exposée au cours de ces grandes réunions d'études par une série d'éminents conférenciers. — Enfin, il faut lire également les conférences faites par le P. Antoine, à la Semaine sociale de Fribourg (lblO), parce qu'on y trouvera précisément une banne synthèse des trois doctrines qui tentent aujourd'hui la conquête du monde (1). — Voir enfin Lorin et Béchaux cités plus haut (pp, 44i et 442).

w». On pourra également lire et répandre — à titre de vulgarisation et après les avoir fait relier en un volume — les trois opuscules suivants du P. Montagne, aujourd'hui directeur de la Revue Thomiste. L'auteur, sans user d'une terminologie rébarbative, expose simplement le grave problème de l'origine de la société et nous donne la solution chrétienne :

Montagne (le R. P.). — Etudes sur l'origine de la société : le Contrat social, l'Organisme social, l'Etre social d'après saint Thomas d'Aquin et la philosophie chrétienne. — Paris, Bloud

{1) Semaine sociale de Fribourg (Fribourg, 1910, cité plus haut p. 43i).

1905 (3e et 4e éd.). 3 vol. in-i6de62p.chacun. — Prix .'les 3 vol. 1 fr. 80.

Le contrat social : Antécédents historiques du contrat social. Thomas Hobbes. Jean-Jacques Rousseau. Le contrat social et la Révolution Française. Valeur doctrinale du contrat social.

L'organisme social : Théorie de l'organisme social. Les arguments de l'école naturaliste. Critique et conclusion.

La théorie de VEtre social d'après saint Thomas d'Aquin et la philosophie chrétienne : Le problème; qu'est-ce que la Société? L'être social ou la société, voulue par Dieu et non par l'homme. Formation naturelle de la société civile.

L'état social, déclare-t-il en substance, est naturel en ce sens qu'il est institué par l'intervention de l'activité libre de l'homme sous l'impulsion de sa nature et conformément aux lois établies par le Créateur. La nature de l'homme est, après Dieu, la cause éloignée de l'Etat social. La cause déterminante est l'activité libre des hommes, activité qui donne naissance à des associations réelles et diverses, destinées à établir entre eux des rapports d'entente, de bienveillance, de coopération et de hiérarchie nécessaires à leur développement normal.

« Dans leur essai de constitution et d'organisation, les hommes [dit « le P. Montagne] doivent se conformer aux lois providentielles qui «. président à la vie de l'être social ; ils doivent respecter les droits « qu'ils n'ont pas créés et accomplir les devoirs qui s'imposent à a eux, ils doivent se souvenir que l'existence de l'état social ne dé- « pend pas de leur volonté. Ils n'ont pas plus le droit de le détruire « qu'ils n'ont le droit de changer la nature humaine et l'ordre établi « par Dieu » (t. I, p. 5i).

La Cité est une société aussi nécessaire que la famille et la corporation.

Si l'homme est un être social, quelles sont les sociétés au milieu desquelles il doit se développer et vivre?

Le P. Antoine nous répond dans son étude, déjà recommandée : Les Trois sociétés nécessaire : famille, profession, cité.

« Les diverses familles, dit-il, les différentes professions vivant sur le même territoire ont des points de contact fré-

quents, ils ont des intérêts communs, ont la même ambiance, ils forment une sorte de famille agrandie, c'est la petite patrie, la Cité, qui elle-même, sous l'influence de facteurs historiques, contingents et variables, s'épanouit dans la grande patrie : la Nation. Ainsi le patriotisme n'est pas un sentiment nuisible, ni, par conséquent, contraire à la raison, puisque tout homme appartient à une nation et qu'il n'est pas indifférent qu'il appartienne à cette nation plutôt qu'à une autre. Une nation, en effet, est une grande famille qui a des traditions, des mœurs, des aptitudes et un idéal particulier des autres nations. Chacune a une mission historique à remplir, un rôle à jouer dans la grande œuvre du développement de V humanité et elle ne peut le jouer qu'à condition de rester elle-même, de marcher dans sa voie, c'est-à-dire vers son idéal propre.

« Le culte de la patrie exclut-il l'amour de l'humanité ? Le genre humain est un et cette unité, dont Dieu est le lien, le principe et le terme, est la source de nos devoirs de charité et de fraternité envers les hommes... »

Puisque nous avons déjà, dans la deuxième partie de ce travail, démontré que la famille et la corporation étaient des organismes nécessaires et puisque, d'autre part, nous avons maintenant des notions de droit public assez précises pour servir de direction à nos recherches, nous allons étudier la Cité, sans oublier la Région et la Nation, qui ne sont, comme le dit le P. Antoine, que la Cité agrandie.

La Cité.

La Cité qui, après la famille, est le plus utile des organismes sociaux; la cité, qui fut la cellule vivante des âges écoulés, et dont les franchises perdues furent jadis reconquises au prix de tant d'efforts et au prix de tant de sang; la cité, retombée depuis plusieurs siècles sous la tutelle oppressive de l'Etat et libérée, en partie, par la charte de i88/>, est obligée de se détendre une fois encore contre les empiétements du Pouvoir. Des attaques nouvelles sont dirigées contre elle, d'autres se préparent : il faut, pour y répondre, réveiller l'esprit communal qui se meurt et donner aux cités modernes

l'indépendance et la fierté des communes antiques, car la cité sera peut-être le refuge et la sauvegarde des libertés individuelles, le suprême bastion qui se dressera, devant l'Etat collectiviste, pour arrêter sa marche victorieuse et pour assurer Le triomphe de la Liberté.

Malheureusement nous ne connaissons sur la Cité aucun travail qui s'impose. Nous aurions voulu pouvoir recommander une étude à la fois philosophique, juridique, historique, sociale, un livre de synthèse, en un mot, montrant la raison d'être de la Cité, spécifiant ses droits, la suivant pas à pas à travers les siècles, prévoyant son avenir, mais cette étude n'existe pas. C'est un beau livre à faire. Nous ne connaissons, en effet, aucun ouvrage qui soit, pour la cité moderne, l'équivalent de l'œuvre remarquable de Fustel de Coulanges sur la Cité Antique. Le livre à'Izoulet : la Cité Moderne, est, en fait, tout autre chose que ce que le titre fait supposer. La Bibliothèque d'Economie sociale, si habilement dirigée par M. Henry Jolij, devait compter une étude de M. d'Etcheverry intitulée : la Vie communale, mais M. d'Etcheverry est mort, laissant son travail à peine ébauché, et il est probable que cet ouvrage n'aurait pas été le livre que nous cherchions; pas plus que l'étude très incomplète de P. Baudin, intitulée la Vie de la cité, ne répond à nos désirs.

Force nous est donc de puiser un peu partout les éléments de notre étude.

*~* Quand nous aurons relu les fortes pages, mais trop courtes, que le P. Antoine a consacrées à la Cité dans l'étude recommandée ci-dessus et dans son Cours d'Economie sociale, quand nous aurons pris, dans Cépéda, dans le P. de Pascal, dans La Tour DuPiN,etdans tous les auteurs cités au commencement de cette troisième partie, les éléments nécessaires à la conduite de notre esprit, on pourra consulter le chapitre que Le Play a écrit sous le titre : Réforme de la vie communale, dans son livre : la Réforme sociale, t. III, chap. v.

On trouvera enfin, dans les ouvrages cités plus loin, d'HAUriou, principalement dans son Précis de Droit administratif, dans les travaux de Duguit sur le Droit constitutionnel et dans l'œuvre de Morgand : La Loi municipale, des considé-

rations intéressantes. — Nous aurons l'occasion de parler plus longuement de ces auteurs et nous dironspourquoi il convient de consulter les deux. derniers avec une certaine réserve.

Quant à l'ouvrage de M. R. Poincarré : Ce que demande la cité, c'est une étude écrite pour la jeunesse. On y trouve, certes, des pensées excellentes, mais l'auteur n'a pu se soustraire au philosophisme de J.-J. Rousseau. On ne saurait d'ailleurs consulter sans réserve un livre qui n'ose pas faire remonter jusqu'à Dieu l'origine du pouvoir.

~~ Enfin on consultera également, à titre documentaire, les ouvrages historiques et juridiques suivants, qui contiennent sur la Cite' des considérations générales du plus grand intérêt:

Fustel de Goulanges : La Cité antique, étude sur le culte, le droit, les institutions de la Grèce et de Rome, 21e édition. Paris, Hachette, 1910, in-12 de 478 p. Prix : 3 fr. 5o. — Du même auteur : Histoire des Institutions politiques de l'Ancienne France. Paris, lbid., 6 vol. in-8 de 5oo à 600 p., 1889-1908. Prix : [& îy. — Babeau (Alb.) : La ville sous l'ancien régime : Paris, Didier (auj. Perrin), 1880, in-8 de 564 p. (Epuisé). — Du même auteur : Le village sous l'ancien régime. Ibid., 1884, in-8 devin et 3G8 p. (Epuisé). — Glasson. Histoire du Droit et des institutions delà France. Paris, Pichon, 1887-1903, 8 volumes in-8 de 56o p. environ. Prix ; 80 fr. — Viollet (P.) : La commune française au Moyen-Age. Paris, C. Klinksieck, 1900, in-4, de i58 p. Prix : 6 fr. 5o. — Lughatre (Ach.) : Les communes françaises à l'époque des Capétiens. Paris, Hachette, 1890, in-8, de 299 ^.Prix; 7 fr.5o. (En réimpression.) — Luc-Gazeau : L'évolution des libertés locales en France et en Belgique de 1789 a nos jours. Paris, Pedone, in-8 de 3 14 p. (Epuisé). — Block (M.): Les communes et la liberté. Paris, Berger-Levrault,i876, in-12 de n-34op. Prix : 3 fr. 5o.

^w On lira encore, dans les autres ouvrages que Fustel de Coûtantes, Taine, Glasson, Viollet, Luchaire, Flach ont écrits suri' histoire du droit et sur l'histoire de nos institutions des pages solides qui ont trait au régime municipal à travers les siècles. Nous mentionnerons plus loin tous ces travaux avec assez de détails pour que nous jugions inutile de nous y arrêter ici plus longuement .

La Région.

La région que la Révolution a rayée d'un trait de plume et qu'un siècle de centralisation excessive n'a pu faire oublier, la r ion nous apparaît vraiment comme une cité agrandie, nécessaire à la vie normale des nations. La région n'est point, en effet, une invention humaine, mais elle est l'œuvre de la nature. « lien est, dit M.Gaston Sortais, de la viesocialecomme de la vie individuelle: elle exige impérieusement pour prospérer et s'épanouir le déploiement facile et harmonieux des divers organes qui composent l'individu ou la société. Sil'und'euxprend des proportions anormales, il grandit et profite au détriment des autres et au préjudice de la santé générale. Tel est le triste état que présente, depuis un siècle, l'organisation administrative de la France. La vie ne circule plus, libre et opulente, du cœur aux extrémités. Sous la pression d'une centralisation grandissante, l'activité s'est concentrée à Paris en se retirant de la province qui végète et languit : engorgement du cœur, atrophie des autres membres... »

Jusqu'à ce jour, malheureusement, nous n'avions sur la région (ou sur la province) aucun livre de fonds, mais des études intéressantes sans doute., bien qu'un peu courtes, comme celle de G. Sortais sur la Décentralisation administrative et l'organisation provinciale et quelques autres travaux sur lesquels nous reviendrons quand, nous plaçant au point de vue français, nous étudierons les réformes administratives. Or, M. Ch. Brun vient enfin de nous donner là-dessus un livre définitif.

Charles-Brun : Le Régionalisme. Paris, Bloud, 191 1, in-12 de 285 p. Prix : 3 fr.

Pour l'instant, contentons-nous de le mentionner et d'appeler l'attention sur le chapitre IV, qui traite des caractères du régionalisme et dont voici le sommaire :

Caractères propres du régionalisme ; Le régionalisme est une méthode. — Le régionalisme est une discipline. — Le régionalisme est un essai de conciliation : a) Tradition et progrès ; b) Individualisme et unitarisme ; c) Particularisme et patriotisme. — Lerégionalisrneest un essai d'organisation. — Le régionalisme veut essentiellement ia région et le centre régrional.

« L'erreur de l'individualisme [déclare l'auteur], c'est de tolérer que « l'individu cherche « à se développer, même contrairement aux né- « cessités que lui imposent son origine et son ascendance; c'est de « vouloir s'affranchir du « groupe naturel héréditaire »... Il doit, « dans notre doctrine, concéder aux groupements naturels et tradi- « tionnels: communes, associations corporatives, région, nation, et, « si l'on veut, fédération internationale, tous ceux de ses droits — ■ « et ceux-là seulement — dont l'abandon lui assurera des avantages (( supérieurs à ceux que lui assure leur maintien... Par ces conces- « sions intelligentes, se crée l'harmonie que tend à réaliser le régio- « nalisme. »

Et plus loin :

«Stabilité, variabilité, tradition, progrès..., le régionalisme les « concilie. Il fait des « concepts fondamentaux de nos ancêtres » les « assises de notre existence actuelle dans la mesure où ces concepts « fondamentaux résultent de la nature même des choses : voilà pour « le respect du passé. Mais il se réserve de choisir dans le passé, « d'en rejeter ce qui est mort et de modifier sesconcepts, à son tour, « dans la mesure où les modifiaient déjà les ancêtres, dans la mesure « que fixent les lois naturelles ; et voilà pour le progrès nécessaire. « Ce n'est donc pas une tradition figée, une immobilité mortelle où « le régionalisme se condamne, mais il emprunte au passé tout ce a qui est logique et vivant » (p. 67).

~~ On pourra trouver également des vues générales sur cette question dans la revue : V Action régionalisiez organe de la Fédération règionaliste française, un an (5 fr.) et dans les volumes de la Bibliothèque règionaliste. Nous reviendrons, d'ailleurs, sur ce sujet, quand nous traiterons de l'histoire de nos provinces et des réformes administratives. (Voir pp. 507, 547, 619 et suiv.)

La Nation.

Si, de la cité et de la province, nous passons àla patrie, là non plus nous ne trouvons aucune étude complète et synthétique de la question. Il faut croire que le besoin jusqu'à ce jour ne s'en faisait point sentir. Jadis — car Ton nous permettra bien d'affirmer que la patrie ne date pas de 1789, — jadis l'idée n'était venue à personne de discuter le fondement de la patrie. C'est pourquoi on ne songeait guère à en établir les bases

/|"8 LA VJE CIVIQUE

philosophiques et rationnelles. La Révolution elle-même exalta le patriotisme. Il faut arriver à la seconde moitié du xixe siècle pour voir apparaître la doctrine internationaliste et il faut atteindre ces dernières années pour entendre insulter et bafouer la patrie.

Un livre donc serait bien utile pour raffermir les esprits ébranlés par cette propagande coupable, pour montrer la beauté et la nécessité de la Patrie, pour expliquer le patriotisme, pour l'exalter et pour le défendre même contre ses propres exagérations.

En effet, qui dit patriotisme ne dit pas chauvinisme. « Pour mener une vie humaine, dit Mgr Spalding, il ne faut pas vivre que pour soi. L'isolement est un principe de mort. L'individu a besoin de s'identifier avec des unités plus larges que luimême; avec la famille, avec l'Etat, avec Dieu... L'homme l'emporte sur le citoyen, l'humanité est plus sacrée que la nationalité (i). »

Ce qui ne veut pas dire que la patrie, comme la famille, ne nous soit pas sacrée.

Car si les sympathies des hommes ont franchi les frontières, la patrie n'en reste pas « moins une forme nécessaire de la vie sociale » (2), « la formule de civilisation la mieux adaptée aux forces humaines, la plus douce au cœur de l'homme, la plus universellement répandue et acceptée» (3), le « lien le plus efficace et le plus doux des sociétés humaines »(4)> la «terre des pères, c'est-à-dire le sol, le sang, leur âme commune et le génie divin qui les assembla (5). »

Tel est l'esprit du livre dont nous aurions voulu recommander la lecture et que nous n'avons pas trouvé. Il y a bien le livre de Louis Legrand : l'Idée de Patrie (6), qui contient d'assez bonnes pag s, mais des lignes malheureuses nous empêchent de le goûter; celles, par exemple, où l'auteur pré-

fi) Si'vlding, Opportunité (déjà cité).

(2 Anatole France; numéro spécial des Annales : Noël 1909.

(3; IIanotaux, ibid.

(4) Anatole Lehoy-Heaulieu, ibid.

(5) Ch. Maurras, ibid.

(6) Leur and, L'Idée de Patrie, Paris, Hachette, 1897, in-8, xiv-335 p. — Prix i 7 lï. 5o.

tend que « le mépris de la liberté n'est pas la monopole des croyants ».

La brochure de J.-M. Villefranche : la Patrie (i), n'est pas précisément un livre de fonds. Par contre, M. Ch. Benoist doit donner, s'il en a le loisir, à la Bibliothèque d'Economie sociale, un livre sur la Vie Nationale , qui pourrait être, en certaines parties, le livre que nous cherchons.

vw Ce que nous avons trouvé de mieux, c'est encore une )etite brochure de 35 pages de :

Brunetière (F.). — L'Idée de Patrie. — Paris, Hetzel, in-8, 36 p. — Prix: o fr. 5o. La brochure est épuisée, mais cette conférence a paru dans le tome I des Discours de combat, cités plus haut (p. i43).

L'auteur, avec sa dialectique accoutumée, établit fort bien les fondements du patriotisme. « L'idée de patrie, dit l'auteur, a d'abord un fondement naturel et pour ainsi dire une base physiologique ou physique; elle a une base traditionnelle, un fondement historique et elle a enfin, osons le dire, une base ou un fondement mystique sans lequel elle pourrait bien être une ;ociété d'assurances ou de secours mutuels, mais non pas la grande chose, la chose sainte et sacrée qu'elle est. »

Telle est aussi la conclusion d'Emile Faguet, dans un >puscule dont nous recommandons également la lecture :

Faguet (Emile): De la Patrie : Paris, Sansot, 191 1, in- 16 de io3 p. — Prix : 1 fr<

La Patrie matérielle. — La Patrie spirituelle, critique de l'Idée de Patrie. — L'Histoire de la Patrie est la Patrie. — La Religion. — La Langue. — Les Arts. — La Science. — Tâche de l'antipatriotisme. — Grande Patrie et petite Patrie. — Objections : l'Humanité. — Patriotisme. — Libéralisme.

« Il ne faut pas trop analyser les raisons que vous avez d'aimer

votre pays si vous ne voulez pas arriver vite à aimer, non lui, mais

les raisons qui vous le font aimer...

— « Il faut donc aimer son pays aveuglement ?

«Au fond, oui bien, comme son père ou comme sa mère. Il faut

(1) Villefranche, la Patrie, Paris, Bloud.

Zj6o LA VIE CIVIQUE

« l'aimer, et c'est très facile, quel qu'il soit, en se rendant compte des « raisons qu'on a de l'aimer et de telle sorte, cependant, qu'on se « dise que, si l'on ne démêlait aucune raison de l'aimer, on l'aimerait « encore.

<c C'est pour cela que l'amour de la petite patrie est le fond même « du patriotisme, la petite patrie étant celle qu'on aime instinctive- « ment et qui n'a pas besoin d'être admirable pour être admirée et « d'être aimable pour qu'on l'aime » (p. 99).

-w* Brunetière émet sur le pacifisme des considérations qu'il conviendrait peut-être d'atténuer. M. Faguet,dans un livre sur le Pacifisme, mentionné plus loin, est encore, sur ce point, d'accord avec Brunetière. Il importe donc d'avoir, sur le conflit entre le patriotisme et l'humanitarisme, la note juste. Elle nous a été donnée par :

Goyau. — L'Idée de Patrie et l'humanitarisme, essai d'histoire française, 1866-igoi. — Paris, Perrin, 1902, in-16 de xxxviii-4ii p- ~~ Prix : 3 fr. 5o.

L'auteur étudie les progrès de l'humanitarisme en France depuis la Révolution, et particulièrement dans les dernières années du xixe siècle ; son livre se termine par une excellente étude sur l'humanitarisme. C'est une œuvre qui jette une grande clarté sur les origines et sur les conséquences de ce mouvement que l'auteur juge avec tristesse et sévérité.

Signalons encore en terminant : Sertillanges (le P.) : Le

Patriotisme et la vie sociale. Paris, Lecoffre, 1903, in-12 de

vii-317 p. Prix : 3 fr. 5o. — Contenson (G. de): L'Avenir

du patriotisme. Paris, Librairie des Saints-Pères, 1910, in-12

de 207 p. Prix : 3 fr. (Exagérément pessimiste.)

On trouvera, dans ces ouvrages, d'excellents arguments pour défendre Y idée de patrie contre les sophismes d'un internationalisme de mauvais aloi. Enfin, ceux qui voudraient approfondir cette question se reporteront au chapitre que nous avons consacré, à latin de notre livre, à l'ordre international. En effet, la Société internationale, ne l'oublions pas, est un des organismes naturels et essentiels que la Providence a voulu ajouter à la société domestique, c'est-à-dire à la famille, à la

société professionnelle, c'est-à-dire à lacorporation,à la société civile, c'est-à-dire à la patrie, pour permettre aux hommes de mieux atteindre leur fin sous la direction paternelle de l'Eglise de Dieu, qui constitue la société religieuse, « couronnement nécessaire de toutes les autres sociétés ».

C'est pourquoi, bien que traitant plus loin de la Société internationale et des lois qui la régissent, nous avons cru nécessaire d'attirer sur elle, dès maintenant, l'attention des catholiques, trop enclins à oublier que la concorde entre les peuples favorise largement, chez chacun d'eux, le progrès des institutions et la puissance des lois.

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