Cet article a disparu dans le texte de loi définitif
recueilli des cahiers d'une école congréganiste dans une exposition organisée en 1878 dans mon propre pays, à Auxerre. Ces cahiers contenaient des dessins fort soigneusement exécutés. En voici la liste :
Premier cahier. — 1** Pour Jésus : cœur enflammé, entouré d'épines et de larmes; 2° Pour Marie : cœur entouré de roses et percé d*un poignard; 3** Colombes portant dans leur bec, Tnne un myosotis, l'autre une tendre pensée; 4° Enfant-Jésus dormant sur la Crèche; o** Le nom de Marie, illustré; 6" Vierge Marie; T Dieu caché, allégorie; 8° Sainte-Famille; 9* Marie, Étoile du Matin ; 10» la Croix, avec ses attributs.
Deuxième cahier. — 1** Frontispice, dédié à Marie; 2** Ave Maria; 3° Tête de Christ, sanglante, avec couronne d'épines; 4® Courage! dessin allégorique, avec un aigle les ailes déployées et tenant la croix; 5© la Croix et ses attributs; 6° Aimons la Croix, allégorie; V Espérance dans le doux Jésus; 8° Calice sacré et burette; 9» les Cloches; 10° Croix enluminée; 11° Consécration d'un enfant de Marie; 12° Pensons à la Croix; 13° TEucharistie, foyer de l'amour; 14° la Vie, « chemin escarpé où le prêtre et le magistrat devraient toujours se rencontrer »; 15° Je ne veux plus voir que Jésus, et Jésus crucifié!
Troisième cahier. — Dessins coloriés : 1° Pensons à la Croix; 2° Croix et Évangile; 3° Ostensoir sur les nuages, entouré de pampres et de feuillages; 4° Calice surmonté de deux colombes; 5° l'Amitié d'un cœur pur; 6° Amitié chrétienne : deux cœurs rouges allumés, traversés d'un poignard; 7° Myosotis et Pensées symboliques; 8° Cœur enflammé, entouré de roses et contenant une colombe : « Je veux vivre et mourir sur votre cœur! »; 9" la Sainte Communion, colombes becquetant dans un calice.
Quatrième cahier. — Modèles d'écritures, enguirlandés et composés de maximes dont je me contente de détacher seulement la suivante: «Nous devons obéissance à l'Église comme ses sujets! »
Je vous montre maintenant la manière brève et facile de soulager les âmes du Purgatoire. (Bruyante hilarité.)
Je l'ai pris, de mes propres mains, dans une école normale de filles dirigée par une institutrice laïque. Jugez par là de celles qui sont dirigées par des congréganistes !
A côté, j'ai relevé cette jolie carte : de VOcéan de Vamour divin contenant la « presqu'île de la perfection >, que j'ai déjà niontrée, il y a deux ans, à la tribune de la Chambre.
Étonnez-vous maintenant des résultats obtenus par ces compositions idiotes, des superstitions, des hallucinations et, tout d'abord, de Timbécilité.
Écoutez cette composition présentée au certificat d'étude par un élève d'une des meilleures écoles congréganistes de la Loire-Inférieure. Elle est fort instructive, non seulement par ses fautes d'orthographe et de français, mais par le reflet naïvement et sincèrement idiot qu'elle donne de l'enseignement religieux à son maximum de puissance. Le sujet de la composition était : les avantages de la propreté.
Les avantages de la propreté, c'est d'être beau, d'avoir de beaux souliers de beaux pantalons et être propre dans ses vêtements. Combien d'homme se sont damnés en n'aimant qu'euxmêmes et en étant bien propres, en ne priaient jamais Dieu ils aimaient mieux être aux cabarets à s'enivrer Un jour un jeune homme se vantait d'être si beau Dieu le punit il devint comme un aigle, ses cheveux devinrent comme les plumes d'un oiseau. Alors ce jeune homme reconnaissant la main de Dieu qui le frappait, le priait, mais il mourut peu de temps après.
Mes enfants, ne vous mettez pas si propre et plutôt, priez afin qu'il vous donne la possession éternelle qui est le Ciel. ■ (Sic.)
Ne croirait-on pas entendre le propre fils de saint Labre, de grouillante mémoire, si l'on ne savait que les mœurs dudit saint s'opposaient à ce qu'il eût des fils? (HilarUé.)
Après Fimbécilité, la folie, l'hallucination.
Le 17 janvier 1871, à Pontmain (Mayenne), la Vierge apparaît à de jeunes élèves des Sœurs adoratrices de la justice de Dieu, La bonne Vierge a la pose miraculeuse de la Vierge de l'école ; elle porte une robe bleue semée d'étoiles à cinq pointes, comme le plafond de l'église; elle a quatre bougies, disposées comme celles de l'autel. Enfin, elle fait précisément, en parlant aux enfants, les fautes de français de la sœur Vitaline. (Rires.)
Ne riez pas. Un meunier, pour avoir ri comme vous, est mort, et un autre est devenu aveugle. {Nouveaux rires.) Non, ne riez pas.
C'est, VOUS le voyez, l'hallucination la mieux accusée et la mieux préparée.
Je pourrais vous parler encore de la miraculée de Saint-Jorioz, des trois fillettes de Marpinger et de tant d'autres. Mais je dirai un mot de l'hospice des petites filles de Samois, qui voient, elles aussi, une vierge qui leur parle et leur déclare que la France est coupable, qu'elle doit être punie, et que le roi seul peut la sauver; cela fît beaucoup de bruit, si bien que les administrateurs de l'hospice de Samois — impies, mais bien spirituels, — reproduisant la célèbre défense du cimetière Saint-Médard, décidèrent (23 mai 1880) t qu'à l'avenir il est interdit aux sœurs de coopérer dans l'établissement hospitalier à des miracles, sans l'autorisation expresse de la commission administrative de l'hospice >. (Hilarité générale,)
Comment voulez-vous qu'on n'arrive pas à de pareilles énormités quand on lit ceci dans un petit journal d'enfants très recommandé en ce moment par le parti clérical, à propos des insanités qui se passent à Lourdes :
Si la triple phalange de la philosophie, du matérialisme et de la libre pensée n'a rien vu, n*a rien entendu, nous autres catholiques, nous n'avons pas été mieux favorisés, il est vrai, et nous savions que nous n'étions pas dignes de prendre notre part de ces communications célestes; mais nous n'avons aucune peine à y croire, du moment où notre bonne et vigilante mère la sainte Église s'est prononcée par l'organe d'un de ses évéques.
Ainsi, absence de toute critique, abandon de toute intelligence et de toute spontanéité, crédulité aveugle et absurde, c'est la moralité à tirer de cet enseignement d'abrutissement et d'abêtissement. (Applaudissements.)
Mais ce n'est là que la première face de l'enseignement religieux dans sa réalité pratique.
J'avais là un tout petit dossier qui devait vous montrer ce que dans l'enseignement religieux on pense de la famille et de l'autorité paternelle ; le temps me manquerait pour l'exposer en son entier. Il se résume en ceci : Il faut respecter son père, hormis en tout ce qui touche
aux choses saintes ; le père ni la mère ne peuvent s'opposer à la volonté monastique de leurs enfants, puisque c'est Dieu qui appelle l'enfant à lui.
L*illustre Gury a tout résumé dans ce passage caractéristique :
D. Les enfants peuvent-ils embrasser l'état religieux malgré leurs parents ?
R. Oui, en principe. Bien plus, l'enfant agira avec plus de sagesse si, se sentant de la vocation pour l'état religieux et croyant que ses parents s'y opposeront injustement, il leur cache la chose et obéit à la volonté divine. (Traité du IV' Précepte du Décalogue, chap. i, g 3, p. 369.)
Et le catéchisme de Ms"* Gaume émet la même idée à la portée des petits enfants :
D. Les pères et mères peuvent-ils s'opposer à la vocation de leurs enfants?
R. Les .pères et mères ne peuvent pas s'opposer à la vocation de leurs enfants, parce que, avant de leur appartenir, les enfants appartiennent à Dieu.
La non-obéissance est excusée et même ordonnée dans des cas qui paraissent moins graves. Écoutez le catéchisme flamand, rédigé après la loi sur les écoles belges :
D. Les enfants sont-ils tenus d'obéir à tout ce que leurs parents leurs commandent?
R. Oui, lorsque les parents n'excèdent pas leurs pouvoirs et lorsqu'ils ne commandent pas de faire le mal ou quelque chose qui pèche contre Dieu.
D. Les enfants doivent-ils obéir lorsque leurs parents les placent chez des professeurs dépravés ou dans des maisons mal famées?
R. Certainement non, car pour faire cela, les parents n'ont reçu de Dieu ni le pouvoir ni le droit, et de plus les enfants ne peuvent pas, dans ce cas, obéir à leurs parents.
D. Les enfants peuvent-ils obéir à leurs parents qui les envoient aux écoles gueuses?
R. Non, mille fois non, car les écoles gueuses sont plus dangereuses, plus néfastes pour les enfants que les maisons mal famées. Les maisons mal famées ne sont tenues qu'afin de gagner de l'argent par une vie malhonnête; les écoles gueuses sont instituées afin de gagner des âmes pour le diable et l'enfer;
dansles maisons publiquesonne gâte ordinairement que le corps, tandis que dans les écoles gueuses on gâte le cœur et l'esprit.
D. Que sont, en définitive, les mauvaises écoles?
R. Ce sont les écoles qui ne sont pas agréées et qui sont maudites par le chef de la sainte Église.
Étonnez-vous maintenant des histoires lamentables dont le récit remplit les journaux! Des familles troublées, des filles détournées de leur devoir de respect, entraînées en quelque couvent ! Et ne croyez pas que la morale religieuse se cache pour cette œuvre malsaine; non, elle en fait un principe, elle s'en vante. Le Christ a dit, s'écrie-t-elle : t Quiconque aura quitté pour l'amour de moi son père et sa mère en recevra le centuple en ce monde par les biens spirituels dont il sera comblé. »
Voilà ce que la morale religieuse fait de la famille! {Applaudissements.)
Il y a plus : l'enfant s'érige en juge de ses parents; il les critique et les regarde, sous la direction d'un maître catholique, comme pervers et coupables.
Voyez cette petite image; elle a pour titre : Il est /à, et donne l'histoire grotesque d'un enfant qui cherche et trouve Jésus dans le tabernacle. Et le fils de Dieu lui demande ce qu'il veut :
L'enfant, d'une voix attendrie, Reprend : « Mon papa n'est pas bon, « Convertis-le, je t'en supplie, * Fais-lui connaître, aimer ton nom. >»
Le lendemain, touchant mystère ! Sans même qu'un mot lui fût dit, De cet enfant le mauvais père Se confesse et se convertit.
Ceci n'est plus œuvre d'imagination, c'est une lettre d'enfant extraite de pièces relatives à l'œuvre de Notre- Dame de Séez. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ^'agit là d'une de ces entreprises de mendicité chères lux cléricaux :
J'ai appris que de mes compagnes avaient envoyé leur offrande. J'en ai parlé à maman... C'est pourquoi maman m'a ionné trois francs pour vous envoyer quinze timbres-poste.
92 LE CLERICALISME
La maman est sérieuse : pour ses quinze timbresposte elle veut < une bonne et abondante récolte, puis la conservation de ses bestiaux, car il en meurt beaucoup >. Quant à Tenfant, plus désintéressée, mieux instruite, elle ne demande qu'une chose, la c conversion de papa ». (Rires,)
Voilà pour l'autorité paternelle. Je passe rapidement, car il faut me hâter.
Prenons des enseignements plus redoutables encore; passons ♦au fanatisme. Ahî messieurs, ceci est grave. L'intolérance religieuse a dominé le monde ; le progrès civilisateur tend à la vaincre, à la détruire, tandis que l'enseignement religieux la verrait avec plaisir refleurir aujourd'hui. Il ne dépend pas de lui que l'intolérance ne triomphe en plein dix-neuvième siècle, comme elle a si longtemps triomphé pendant le moyen âge.
Écoutez-en une première preuve, empruntée, comme tout ce que je vous dis, à un petit livre de classe. Voici une Conférence pour les jeunes filles, dans laquelle une pauvre bonne discute avec sa jeune maîtresse, très bien élevée comme vous allez voir.
Mademoiselle, dit-elle, chacun sa loi; quand on est né dans une religion, on doit y rester.
L'autre lui répond — et vous reconnaissez là les aménités habituelles du langage des cléricaux; si vous ne les connaissez pas, je vous engage à lire demain le récit que feront leurs journaux de la conférence d'aujourd'hui. {Rires.)
Et Justine répond :
Si une personne était née dans la boue, il s'ensuivrait donc qu'elle devrait barboter avec les oies et les canards pendant toute sa vie ?
La conversation continue sur ce ton.
Ceci est de la théorie, ou plutôt de l'imagination. Voici de la pratique, voici un fait. Un membre éminemment respectable et respecté de la Chambre des députés, M. Christophle, député de la Drôme, vient à mourir; ses
funérailles ont lieu civilement, et l'institutrice de Saint- Romain-d'Albon donne en dictée ce devoir scolaire, où renseignement religieux s'épanouit dans toute sa beauté :
Je laisse aux esprits forts le plaisir d'assimiler k la mort d'un homme, la mort d'un sinjçe, et de confondre le cimetière avec la voirie. Dans tout cela, il n'y a pas conviction, il y a haine... Beaucoup de personnes, en parlant de cet homme, disaient : Il a vécu en chien... D'autres disaient : J'ai bien vu d'autres fois mettre des bêtes dans un trou, ce sera la même chose.
Voilà comment on prêche le fanatisme en plein dix-neuvième siècle, à Fabri de l'instruction religieuse!
Voici une Bible d'une grand'mère, un livre qui est inscrit au catalogue de la ville de Paris, rédigé par une femme fort respectable, M™» de Ségur, mais que la passion religieuse entraîne aux plus étranges prédications. Écoutez comment, à propos de je ne sais lequel de ces odieux massacres si fréquents dans la Bible, elle pervertit comme à plaisir le cœur et l'esprit de sa petite-fille :
Henribttb. — Comment le bon Dieu, qui est si bon, est-il si sévère pour tous ses peuples? Il fait tuer tout le monde, même les petits enfants. Je sais bien que si je faisais ce que fait le bon Dieu, je me trouverais très méchante.
Grand'mbre. — Chère petite, si tu te souvenais de ce que je t'ai dit il y a peu de temps, tu verrais que le bon Dieu connaissant les mauvais penchants, les faiblesses du peuple Israélite, ne pouvait pas le laisser vivre avec des peuples idol&tres qui l'auraient entraîné dans l'idolâtrie et l'auraient rendu criminel.
Henribtte. — Mais les enfants, grand'mère, les pauvres petits enfants?
GRAND'MiRB. — Je t'ai déjà expliqué que les enfants de ces peuples abominables étaient tous consacrés au démon dès leur naissance; il n'y avait rien de bon en eux, et c'était une œuvre de miséricorde de leur ôter la vie avant qu'ils pussent la souiller de crimes et adorer le démon en suivant les traces de leurs pères.
Du reste, le Catéchisme du diocèse de Paris (1876) déclare tranquillement que « la vengeance de Dieu poursuit les juifs, et partout ils sont captifs et vagabonds ». Que dites- vous des réflexions des élèves dans ce temps d'agitation anti-sémitique?
Et, du reste, lorsqu'on interroge les élèves, il est naturel qu'ils répondent absolument comme ils ont été instruits. On fait passer un examen du certificat d'études à Sainte-Foi-la-Grande (Gironde) et on donne aux enfants ce sujet de rédaction : t Quel est le personnage historique le plus détestable? Dites ce que vous savez sur lui, et indiquez les motifs de votre antipathie. » On avait à choisir; les scélérats ne sont pas rares dans l'histoire. Savez-vous celui qu'ont choisi à l'unanimité les enfants de l'école congréganiste? Henri IV! — O comte de Chambord, qu'en dites-vous? —Mais pourquoi Henri IV? Un élève plus sincère que les autres osa en donner la raison : t Je hais Henri IV, dit-il, parce qu'il a accordé l'édit de Nantes aux protestants ! » (Exclamations.)
L'image vient au secours de cet enseignement monstrueux et si dangereux pour la paix publique et la tranquillité des esprits.
Voici une petite image illustrée de poésies, où l'on chante les vertus du Rosaire, inventé par saint Dominique, comme vous le savez tous. Écoutez ce récit de l'horrible guerre des Albigeois, le plus affreux épisode des massacres dus à la morale religieuse; écoutez comment on parle d'un des plus affreux bandits dont le nom souille l'histoire, de Simon de Montfort :
L'hérésie affligeait le midi de la France
Et d'un voile trompeur Terreur s'enveloppait.
Alby nous préparait une longue souffrance,
De ce foyer le mal partout se répandait.
Mais celui qui des flots sait calmer la furie,
Sur la barque de Pierre a constamment les yeux;
Un doux rayon d'espoir luit sur votre patrie.
L'étoile de la mer apparaît dans les cieux.
C'est la reine du ciel abaissant sur la terre
Un regard de pitié, d'ineffable douceur.
Des défenseurs du Christ elle a vu la bannière,
Et vient pour soutenir leur invincible ardeur.
Les guerriers de Montfort, pour la cause suprême,
Versent dans les combats un sang pur, généreux;
Mais il est un héros que suscite Dieu même,
Dont Marie a Compté les soupirs et les vœux.
La victoire est au Christ...
La victoire est au Christ! Vous savez ce que cela signifie dans l'histoire : c'est le midi de la France ravagé et dépeuplé; c'est Carcassone en flammes, ce sont 60 000 Albigeois massacrés dans Béziers aux encouragements du légat Arnoult, abbé de Cîteaux : t Tuez ! tuez toujours! Dieu reconnaîtra les siens! » {Mouvement d'indignation.)
Et à l'Exposition universelle de Paris, car ces gens ont un rare cynisme et une étrange audace, on lisait une composition exposée parmi d'autres morceaux de calligraphie, par les frères de la Doctrine chrétienne, pour la gloire de l'Institut tout entier, et quelle était celle composition, cette composition infâme? — Ah! il est bien lard! {Non! non! — Lisez!)
Vous le voulez? {Oui!) La voici :
Quand nos armées, sous la conduite d*un chef invincible, allaient partout répandre la terreur et l'effroi; quand nos drapeaux tachés du sang des combats, noircis de la poudre de la fusillade, entraient triomphants dans la capitale des plus grands empires : quand notre empereur, qui a vu tomber à ses pieds plus d^hommes que la faux du moissonneur ne couche d'épis au temps de la récolte, recevait l'épée d'un prince vaincu ou les clefs de quelque ville prise, alors le pays était grand!
Quand, au cri de « Dieu le veut! >• nouante mille guerriers, une croix rouge sur l'épaule et une lance à la main, se levaient en masses frémissantes pour exterminer le Sarrasin, au risque de mourir tous sous le coup de maladies terribles et d'adversaires redoutables; quand un roi, pour arrêter le progrès des idées subversives d'un moine apostat, lançait la patrie dans des guerres interminables, le pays était grand!
Pendant des siècles, la patrie sut aussi arrêter les menées secrètes des sectes ridicules qui menaçaient la société tout entière; des bûchers s'élevèrent sur tous les points du pays pour brûler ces faux penseurs qui en voulaient à notre sainte religion. Charles IX et la grande Catherine de Médicis seront toujours chers au cœur des vrais chrétiens; par leur courage et leur foi héroïque, en une même nuit, le pays fut délivré de cinquante mille huguenots.
Ah! ne vous étonnez pas trop. Il y a quelque chose de plus horrible que de professer de pareilles doctrines, c'est d'en donner la théorie. Écoutez M. Aubineau, rédac-
leur de V Union, parlant de ces persécutions et de ces massacres :
Les protestants de France ne furent pas des martyrs; il n'y a de martyrs que ceux qui souffrent la persécution pour la justice; il n'y a point de justice en dehors de la vérité.
C'est une grande charité de consacrer la puissance terrestre à tirer les Âmes de leurs erreurs ; on ne doit pas être arrêté parce que cette sorte de persécution rend furieux ou même fait périr quelques hommes, lorsqu'on est assuré d'en sauver plusieurs.
Le voilà, je pense, l'enseignement religieux, pris en flagrant délit du plus horrible des crimes, du fanatisme féroce ! (Bravos et applaudissements,)
Ce sont vétilles à côté de cela, que les démonstrations antipatriotiques, que les manifestations de politique antirépublicaine, que la haine de la Révolution, qui forment la substance de tout l'enseignement historique religieux.
Ms"* de Ségur, dont les œuvres malsaines et répandues à centaines de mille dans nos écoles, ont reçu la double approbation du pape et de Henri V, n'ose-t-il pas écrire :
La Révolution, c'est-à-dire la grande révolte, est un immense blasphème et une théorie abominable. C'est la négation impudente du droit de Dieu sur les sociétés, et du droit qu'il a donné à. son Église d'enseigner et de diriger les rois et les peuples dans la voie du salut.
C'est une doctrine nouvelle, née des révoltes protestantes, de l'incrédulité voltairienne et des conspirations de la francmaçonnerie. Elle déclare que l'Église de Dieu n'a aucun droit d'enseigner ni de diriger les sociétés, d'inspirer les lois...
De là encore la fameuse et absurde théorie du suffrage universel...
D'après l'Église, le roi ne règne et ne gouverne qu'au nom de Dieu et comme exerçant les droits de Dieu ; et l'Église est toujours là pour lui rappeler ses devoirs et l'empêcher d'abuser de sa puissance. D*après la doctrine révolutionnaire, le roi ne règne et ne gouverne qu'au nom du peuple; la volonté nationale, c'est-à-dire, en bon français, les caprices de la multitude aveugle et du suffrage universel sont sa règle unique, sa lumière et sa morale; son seul frein, c'est la crainte de déplaire au peuple et de perdre sa place.
Quel patriote pourrait voir sans indignation toutes
ces petites images dont je vous présente de nombreux exemplaires, où il n'est question que des fautes et des crimes de la France, où le nom sacré de la patrie est blasphémé à chaque ligne de légendes factieuses?
Ici, le Christ pardonne à la France prosternée devant lui et qui pleure sur ses péchés, et demande pardon en montrant une pancarte où se lisent ces dates caractéristiques : 1793, 1830, 1848, 1871.
Jésus, y est-il dit, fait un dernier appel à la France coupable, car sa justice la condamne. Avant de frapper, il se souvient qu'il Ta aimée, qu'elle a été léguée à son cœur par le roi martyr.
Là, Marie pleure sur les ruines de la France; dans le lointain, Paris en flammes, et en exergue ce verset où le grotesque le dispute à Todieux :
Sainte Marie, refuge des pécheurs, qui avez averti Paris assiégé par la date mystérieuse du premier jour du siège (19 septembre, anniversaire de la Salette).
Qu'est-ce que c'est maintenant que ces amendes honorables, que cette France blessée, relevée par Marie et qui s'écrie :
Oui! depuis quatre-vingts ans. Dieu tout-puissant, je vous offense en abandonnant ma vocation.
Oui, Dieu toùt-puissant, je vous offense en bannissant dé mes lois et de mes mœurs jusqu'à votre souvenir.
Oui, Dieu tout-puissant, je romps presque publiquement avec vos commandements, violant vos sabbats, méprisant vos jeûnes, discutant l'autorité de votre Église.
C'est à cause de ce péché que j'ai été humiliée, vaincue et frappée de vertige.
mère, dit ici la France blessée et relevée par Jésus, ô mère, votre adorable Fils a été justement irrité de mes ingratitudes... mes enfants vous conjurent de pardonner à leur patrie coupable.
Vierge immaculée, refuge des pécheurs, guérison des malades!... rendez-nous cette vie de fille aînée de l'Église, qui a fait notre gloire... Rendez-nous la grâce de combattre encore... de souffrir... de vaincre... pour le règne de Jésus-Christ, le triomphe de son vicaire et la cause des opprimés..
C'est là toute la France, 6 Marie!
Si elle n'est cela, elle n'est plus...
LE CLERICALISME. «
Et partout et toujours la France passant après Ronae, le souverain pontife étant la préoccupation première, quasi unique de ces prétendus Français. Ne vont-ils pas, dans Fimage que je vous montre, jusqu'à représenter — par une photographie! — le Pape emprisonné derrière une grille en un cachot — dont certaines congrégations ont tendu la paille. (Rires.)
Voilà ce que l'élément religieux fait du patriotisme ! Sa vraie patrie, c'est Rome! Je veux maintenant passer à un autre ordre d'idées, car le temps me presse et vous presse plus que moi. {NonI — Parlez! parlez!)
Je vais jeter un coup d'œil avec vous sur une région particulière de l'enseignement religieux que j'appelle du nom le plus poli que je puisse lui attribuer, la région du mysticisme.
Ce mysticisme, qui engendre l'hallucination, est tantôt sombre, tantôt ardent, et j'oserai dire printanier. (Rires,) Sombre, il est assez rare ; on ne prend pas les fidèles avec du vinaigre (Hilarité), et si l'on distribue bien quelques images tristes déclarant qu'on est mort à ce monde, qu'il faut mépriser cette fumée qui s'appelle l'honneur, ce fantôme qu'on nomme plaisir, cette boue qu'on nomme richesse; si chaque mois on promet de consacrer un jour à se préparer à la mort, ce n'est pas là ce qui fait la fortune de l'imagerie mystique.
Ce qui fait sa fortune, c'est le côté printanier. Oh ! là, dans cette passion mystique, il est d'une richesse et parfois d'une crudité d'expressions qui rendent bien difficile la lecture de ces textes même devant une assemblée d'adultes, alors même qu'on réfléchit que cela est destiné à être lu par des jeunes filles en leur particulier. Voici le langage du céleste fiancé :
Tu me liens lieu de tout, de trésor, de patrie. Tout ce que j'ai laissé, tu le deviens pour moi. Mon amour, mon seul bien, ma liberté, ma vie, Ma famille, c'est toi!
Adieu, petites créatures; adieu, riens de la terre, je vous abandonne à jamais.
Il s'agit d'une jeune fille qui devra vivre dans le monde et qui devra cependant tenir pour quelque chose les biens de la terre, sa liberté et sa famille.
Je me lasse, dit la fiancée du Christ, de discourir, de m^agiter, de chercher mille et mille moyens d^être à vous. Je les réduis tous en un. Cet un nécessaire, c'est V amour, Tamour qui ne veut que vous, ne tend qu'à vous, ne travaille et ne souffre que pour vous. Et cette grande science de Pamour, je l'apprends dans la fournaise ardente de votre divin cœur.
En voici une troisième :
Écoutez le langage du crucifix, il ne fait entendre que cette parole : Amour'. Lisez ce livre ouvert à tous; sur toutes les pages, sur toutes les plaies, vous y trouverez toujours ce mot : amour.,.
Je vous ai aimé, aimez-moi.
Vamour est le commencement, le milieu, la fin de Taccomplissement de la loi :
La loi n'est que Vamour qui croit,
L'expérience n'est que Vamour qui attend,
L'adoration n'est que Vamour qui se prosterne,
La prière n'est que Vamour qui demande,
La miséricorde n'est que Vamour qui pardonne,
La charité n'est que Vamour qui se dévoue,
La mortification de martyrs n'est que Vamour qui s'immole.
Celle-ci parle sur un mode un peu plus léger :
Je ne vivrai pas un instant Que je ne le passe en aimant.
C'est l'âme fervente qui comprend l'oracle du divin Sauveur : « Je fais même apporter le feu sur la terre. » Son cœur est une fournaise toujours ardente dont une partie des flammes s'élève vers le ciel, et l'autre s'échappe de toutes parts pour gagner les âmes, afin de les brûler du même feu qui la consume.
A V Aridité, maintenant :
Divin Jésus, vers toi mon âme aspire, Seul tu connais l'angoisse de mon cœur, C'est pour toi seul que mon âme respire, Et cependant je ne suis que froideur!
Qu'il est cruel le mur de l'impuissance!...
El les cantiques ! je ne vous en lirai qu'un, emprunté aux Perles de saint François de SaleSy joli petit livre, très en faveur dans les écoles congréganistes :
Vive Jésus ! vive sa loi !
Vive Jésus, ma douce vie ; Vive Jésus, ma seule amie ; Vive Jésus, de qui Tamour Me va consumant nuit et jour!
Vive Jésus en ma poitrine î Vive son image divinie !
Vive Jésus en tous mes pas !
Vive ses amoureux appas!
Vive Jésus, lorsque sa bouche
D'un baiser amoureux me touche!
Vive Jésus, lorsque pâmée
Je me trouve en lui transformée!
Vive Jésus, quand sa bonté
Me réduit dans la nudité!
Permettez-moi de n'en pas dire davantage. Mais que pensez-vous de ce mysticisme, qui tend à devenir singulièrement corporel et tangible? {Bravos.)
J'aime mieux vous lire les titres des divers chapitres de ce petit livre,... parce qu'il y en a la moitié en latin. (Rires.)
Quel est celui de vous qui ne connaît ce merveilleux chant d'amour qu'on appelle le Cantique des Cantiques! il ne brille pas précisément par la pureté des images et la délicatesse des expressions. Mais vous savez tous quelles ardeurs orientales il révèle.
Je vous demande s'il vous serait venu à l'idée, à vous, pères de famille qui m'écoutez, d'en faire un abrégé pour vos filles? Or, cette idée est venue à un coryphée de la morale religieuse. Ce Cantique des Cantiques a été mis à la portée des jeunes personnes dans un tout mignon petit livre qui fait partie d'une collection charmante : Les glanes d'or des enfants de Marie ; et pour que vous n'en doutiez, M»' François de la Bouillerie, arche-
vêque de Perga, fait compliment à l'auteur de sa jolie publication et lui dit :
Les jeunes et pieuses âmes pour lesquelles vous écrivez préféreront certainement vos petits livres, qui leur diront beaucoup, à une foule, etc.
Je crains, moi, qu'elles ne les préfèrent trop. Voici les titres des chapitres; c'est tout ce que je puis vous lire :
Premier chapitre. — Le baiser du Seigneur : « Donnez-moi un baiser de vos lèvres divines. » — Deuxième chapitre : « Mon amie, que vous êtes belle à mes yeux! » — « Que vous êtes beau, mon bien-aimé ; notre lit est couvert de fleurs. » — « Ascendam in palmam et apprehendam fructus ejus. » — « Je languis d'amour. » — « Dextera iilius amplexabitur me. » — « Dilectus meus mihi, et ego illi. » — « Lève-toi, hâte-toi, mon amie, ma colombe, ma toute belle, et viens. » — « Anima mea liquefacta est. n
Je passe.
L'Église catholique et son enseignement religieux que j'attaque — et personne ne peut se plaindre que je me serve des armes qu'elle me fournit, — l'Église catholique a de grandes prétentions à la pureté. Ses saints sont très susceptibles sur cette matière.
Moi, je trouve qu'ils le disent trop et que ces considérations tiennent trop de place dans l'enseignement dit religieux.
On raconte gravement que le jeune et bienheureux Berchmann rougissait au sein de sa nourrice! (Hilarité générale.)
Saint Louis de Gonzague allait plus loin, car il rougissait quand il était obligé de rester auprès de sa mère ! Quelle aberration odieuse! A quel laïque serait venue cette honteuse idée?
Le fameux Labre, déguenillé et couvert de crasse et de poux, pour la béatification duquel la France a donné \0 000 francs, avait une grande horreur des femmes. Le petit livre que je vous montre dit ;
On ne peut donner qu'une faible idée de Thorreur qu'il eut toujours pour tout ce qui pouvait ternir ou affaiblir Téclat de
cette vertu angélique : il ne parlait aux personnes du sexe que lorsqu*une nécessité ou un motif de charité l'y obligeait; il prenait même de grandes précautions en parlant aux hommes, et surtout aux jeunes gens.
Quant aux saintes, qu'il s'agisse de la répugnante Marie Alacoque, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Rose de Lima, dont les histoires constituent les innombrables petites brochures de la Bibliothèque des enfants pieuXf elles se hâtent de bien bonne heure d'être au courant de maintes choses que les jeunes filles laïques ne savent pas si tôt, et de promettre de se garder de dangers que d'ordinaire nos filles ignorent. (Rires et applaudissements.) C'est à quatre ans que Marie Alacoque fait vœu de chasteté perpétuelle; Rose de Lima fait ce vœu à cinq ans. (Rires.)
Mais cette précocité n'a rien de bien étonnant, puisque dans un asile de l'académie de Toulouse, toutes les demi-heures, les enfants chantent en refrain : « Mon Dieu, conservez-nous notre innocence jusqu'à la fin de nos jours! » {Hilarité g énéi^ale.)
Je ne puis vraiment vous lire... cependant, il faut que je vous la lise, puisque c'est une dictée donnée aux enfants d'un collège ; nous pouvons bien lire ici ce qu'on donne à des élèves de huitième au nom de Dieu :
Dieu envoya un de ses anges à une humble vierge de la race de David, qui s'appelait Marie et qui habitait la petite ville de Nazareth. Gabriel, c'était le nom de l'archange, annonça à Marie que Dieu l'avait choisie pour en faire la mère de son flls divin. La vierge, après avoir reçu de l'envoyé céleste l'assurance qu'elle garderait intact le privilège de sa virginité, donna son adhésion au grand dessein de Dieu. « Je suis la servante -du Seigneur », répondit-elle, et par l'opération de l'Esprit-Saint, qui la couvrait de son ombre féconde, elle conçut dans son sein virginal le fils du Très-Haut.
A cet instant le Verbe de Dieu prit en Marie, devenue sa mère, notre propre nature; il s'incarna, c'est-à-dire se fit chair.
Ces aberrations redoutables ne sont pas involontaires, elles ne tiennent pas seulement à la situation particulière que la discipline de l'Église impose à ses ministres.
Ce ne sont point les erreurs d'un maladroit ou d'un coupable. Non, cela est de principe dans l'enseignement religieux. La preuve en est que ce que nous, laïques, touchons avec tant de délicatesse, cette région des choses que nous, pédagogues laïques, nous tenons avec tant de soin en dehors de nos enseignements, le pédagogue religieux la place au premier rang de ses préoccupations :
Il faut, dit Rousselol, grand vicaire de Grenoble, s'efforcer de saisir les occasions fréquentes d'inspirer l'horreur de ce péché, de mettre devant les yeux des enfants ses débuts, ses progrès, ses suites funestes, d'en citer des exemples tragiques... Il faut montrer les innombrables manières dont on peut être réduit à y tomber; il faut en décrire les diverses espèces, non pas en détail, mais avec une demi-obscurité qui ne puisse scandaliser les âmes innocentes.
Or, c'est là, de l'aveu de tous les pédagogues laïques et pères de famille, le meilleur moyen de faire naître dans les jeunes imaginations des idées dangereuses.
Je vous présente la preuve douloureuse que cet enseignement redoutable et pervers est en réalité donné dans nos écoles sous le couvert de l'enseignement religieux.
Je vous montre un cahier de classe écrit par un pauvre enfant de treize ans, sous la dictée d'un aumônier de collège. Il est consacré à l'explication des sixième et neuvième commandements de Dieu, qui défendent le péché de luxure; l'enfant y traite en quatre chapitres, avec une richesse de détails monstrueux et qui ne remplissent pas moins de huit pages d'une écriture serrée^ de la variété, de la gravité, des conséquences, des causes et des remèdes du péché de luxure. (Mouvemen général d'indignation.)
Mais il semble que l'écriture ne suffise pas à ces pédagogues étranges : le graphique intervient. Je vous ai montré tout à l'heure une carte ridiculement absurde; en voici une véritablement odieuse, intitulée VEmpire du vice. Elle représente l'empire du vice et les sept péchés capitaux qui se le partagent en sept provinces,
le tout, VOUS le voyez, avec un certain luxe, une certaine habileté calligraphique : chacun des péchés a là son domaine, son département, son chef-lieu, ses arrondissements, ses communes; chacun de tous ces lieux a son titre et son nom. Or, le chef-lieu du département de la luxure s'appelle l'impudicité.
Les chefs-lieux d'arrondissement s'appellent : la débauche, la volupté, l'immoralité, l'adultère, l'inceste, la prostitution, le cynisme, le viol, l'impureté.
Les communes sont : la séduction, les mauvais désirs, le relâchement, la turpitude, la fornication, la dépravation, les faux plaisirs, l'orgie, la sensualité, l'impudeur, le rapt.
Et quand je vous dirai que ceci est écrit, dessiné par une jeune fille âgée de quinze ans, qui y a appliqué peut-être quinze de ses soirées, vous jugerez quels sont dans ce domaine les fruits de l'enseignement religieux que je combats! (Applaudissements.)
Messieurs, je n'irai pas plus loin, je n'irai pas plus bas. Aussi bien, nous sommes en pleine fange. (Bravos et applaudissements répétés,)
Je vous ai dit que je ne laisserais rien à la déclamation. J'ai tenu parole. Je vous ai volontairement fatigués d'une énumération de faits; j'ai voulu vous en lasser, pour qu'il n'y ait pas seulement de la fatigue, mais que l'irritation, le dégoût et l'indignation vous saisissent! Maintenant, je puis vous dire, appuyé sur ces preuves — et vous le sentez bien, il y en a bien d'autres que j'ai laissées volontairement de côté, — je puis vous dire ce qu'il est, cet enseignement. Personne ne me démentira quand j'affirmerai qu'il devient aisément et quasi fatalement l'école de l'imbécillité (Bravos et applaudissements), l'école du fanatisme, l'école de l'antipatriotisme et de l'immoralité! (Nouveaux applaudissements,)
Nous avons bien fait de le chasser de l'École; il est absolument contradictoire sur tous les points avec l'enseignement scientifique, l'enseignement civil, dont
ET l'École 105
nous avons la charge et la responsabilité. (Applaudissements,)
Et maintenant, écartons-nous de toutes ces immondices ; de toutes ces sottises ; prenons du champ, prenons du recul ; regardons-les en face, et voyons en quoi tout cela diffère de l'enseignement vrai de l'École.
En toutes choses, il y a antagonisme, contradiction incessante entre les deux enseignements.
Dans le domaine matériel, l'enseignement de l'École montre que la nature est soumise à des lois permanentes, éternelles, invariables; que, par suite, pour pouvoir se servir de cette nature et la dominer, il faut étudier et utiliser ses lois.
L'enseignement religieux ne reconnaît pas les lois naturelles, ou s'il les reconnaît, il les fait incessamment contredire et violer par le caprice des puissances surnaturelles, bienfaisantes ou malfaisantes ; pour dominer la nature, ce sont ces puissances qu'il faut solliciter ou conjurer.
Ainsi l'enseignement laïque incite l'homme au travail et lui donne confiance dans ses propres forces, dans le progrès personnel, le progrès social, le progrès humanitaire, tandis que l'enseignement religieux le tient en défiance de lui-même, et au lieu du travail et de l'instruction, le pousse à se prosterner et à prier.
Et à prier qui? Ah! sans doute le Tout-Puissant d'en haut, mais aussi et surtout l'innombrable série d'intermédiaires qui se sont placés entre lui si grand et vous si chétifs, la vierge, les saints, avec la myriade de grotesques superstitions que j'ai énumérées devant vous, et enfin celui qui est là toujours présent : le prêtre, le délégué de Dieu, qui a le secret de sa volonté et qui même se prétend plus puissant que lui, puisque d'une parole il le force à descendre sur l'autel. En telle sorte que tandis que l'enseignement laïque développe l'activité, la science, le progrès, l'enseignement religieux engendre l'inaction, l'inertie et la superstition!
Dans le domaine moral, égales différences. En histoire.
Fenseigûement religieux ne juge pas les hommes par les services généraux qu'ils ont rendus au monde; l'Église se soucie peu qu'ils aient travaillé au progrès, au développement dîla civilisation et à la libération de l'humanité; non, elle les estime par les services qu'ils ont rendus à l'Église. Elle canonise Constantin, l'incestueux; elle célèbre Clovis, l'assassin; elle encense Simon de Montfort, le massacreur!
En morale, l'enseignement religieux met sur le même rang, je l'ai démontré, et l'infraction aux rites bizarres de l'Église catholique et la violation des règles éternellement reconnues par la conscience humaine. Tandis que l'École dit à l'enfant : Tu as en toi ton juge, développe-toi et travaille; c'est ta conscience qui, aidée de la consultation d'autres consciences, t'indiquera la voie du bien et te protégera contre le mal, l'enseignement religieux lui crie : Tu ne le peux, car tu es gâté, dès le germe, par le péché originel, et tu as besoin, pour te relever, de la grâce; et comme la grâce peut t'abandonner, tu as besoin du prêtre, qui seul sera ta règle, ton appui dans ta conduite de tous les jours.
Tout diffère entre l'enseignement de l'Église et celui de l'École.
Ils diffèrent par la doctrine d'abord, car le premier procède de la grâce, qui est la forme suprême du caprice; et le second procède de la justice, qui ne reconnaît que la loi.
Ils diffèrent par la méthode, car l'enseignement religieux affirme, et en affirmant il s'appuie sur la foi, mère de la superstition; l'enseignement de l'École, lui, démontre et s'appuie sur la raison, qui engendre la science.
Ils diffèrent par le but : l'enseignement religieux dédaigne cette terre : il prétend n'y voir qu'une vallée de larmes, qu'un lieu d'épreuves où le premier souci doit être d'essayer de se rendre digne du ciel ; il méprise, en apparence du moins, toutes les grandeurs de ce monde, et en arrive, pour prouver son renoncement aux
choses de la terre, jusqu'à considérer le mariage comme un état inférieur! L'enseignement de l'École, tout au contraire, soutient l'enfant, l'encourage, lui montre le progrès, lui enseigne à se dévouer à tout ce qu'il y a de grand, à tout ce qui peut travailler au développement de l'homme, et il fait de la famille à la fois le premier des devoirs et la première des joies.
Ils diffèrent enfin par le résultat ; car pour tout résumer en un mot, l'un tend à former un moine paresseux, ignorant et fanatique, tandis que l'autre tend à former un citoyen instruit, travailleur et tolérant! (Bravos et applaudissements,)
Depuis assez longtemps ces deux enseignements marchent côte à côte, ou plutôt, depuis trop longtemps l'un d'eux est dominé et étouffé par l'autre! En vérité, que de génie, de force, de véritable vertu, il a fallu à ce noble et grand pays pour résister à cet enseignement, pour rester la France de Molière, de Rabelais, de Voltaire, et pour être la première entre les nations à secouer les épaules en y sentant passer le grand frisson de la liberté! {Applaudissements prolongés.)
Noble et généreux pays qui marches à la liberté malgré tes gouvernements, qui marches à l'instruction malgré tes écoles, de quel essor t'élanceras-tu vers le progrès, vers la lumière, quand sera coupé ce. boulet, enlevé cet éteignoiri (Bravos.)
Il était temps! Nous avons déjà beaucoup fait, il nous reste beaucoup à faire; nous travaillerons, nous combattrons ; car nous sommes en plein dans le bon combat, celui qui ne finira que par le triomphe définitif de la justice, du droit, de la science, de la liberté. (Vifs applau- ^sements.)
L'instruction dans une démocratie ^
... Voyons ce que doit être, dans une démocratie, l'instruction du peuple.
On peut concevoir deux états sociaux logiques : l'autocratie et la démocratie. Considérons ces deux sociétés à leur maximum de développement.
Dans l'une se dresse un maître absolu; il détient le pouvoir suprême qu'il a conquis le fer en main, ou reçu par l'hérédité, et qu'a consacré le droit divin. Dans ce dernier cas, surtout, il s'appuie sur le prêtre, dont il a acheté le secours en lui concédant une part de ce pouvoir qu'il prétend tenir de Dieu, à moins cependant qu'il ne se proclame Dieu lui-même. 11 commande ainsi souverainement aux corps par le glaive, aux âmes par la religion d'État. Cette forme de société a existé dans ces grands empires d'Orient plus extraordinaires encore par leur disparition totale que par leur immense développement.
Maintenant voici la démocratie complète : Tous les citoyens vivent dans des conditions réelles d'égalité; tous participent équitablement aux charges sociales comme aux avantages sociaux; leur part individuer"
1. Conférence faite au Havre (Cercle Franklin), le 21 mars 188 Publiée dans Leçons, Discours et Conférences, 1 vol. in-18 de Bibliothèque Charpentier.
d'autorité, ils la délèguent, dans des conditions déterminées, à des hommes par eux choisis, et qui viendront à des époques fixées rendre leurs comptes, afin que leurs mandataires jugent s'ils sont dignes de recevoir une investiture nouvelle. Voilà l'état démocratique. Personne n'y commande, parce que tout le monde est partie du souverain et que la nation souveraine ne fait qu'obéir à ses propres décisions. Ici, plus de religion d'État, mais respect absolu de la liberté de conscience. Le prêtre ne commande plus ; il obéit à la loi comme les autres citoyens, et s'il reste maître dans son église, il ne met plus les pieds sur la place publique. (Applaudissements.)
Or, que devra être l'instruction du peuple dans ces deux états sociaux? N'est-il pas évident qu'elle sera réduite au minimum dans l'autocratie, et devra être, au contraire, développée à son maximum dans la démocratie?
Mais de ces deux états sociaux logiques, l'un a disparu dans les ombres du passé; l'autre est dans l'avenir, et nous n'en jouissons pas encore, bien que nous marchions à pas de géant vers sa réalisation. Entre deux ont évolué et vivent encore à l'heure actuelle des états intermédiaires.
Ici, c'est une monarchie autour de laquelle vient se grouper une noblesse héréditaire; ailleurs, une monarchie constitutionnelle parlementaire, bourgeoise et censitaire; ailleurs, des institutions diverses, qui semblent les épaves du passé et tendent chaque jour à disparaître pour se noyer dans l'unité et la logique démocratiques : telle, dans notre constitution, l'incompréhensible institution des sénateurs inamovibles *. (Rires et applaudissements.)
Mais quittons l'idéal, et, pour comparer utilement les nécessités de l'instruction dans la démocratie et dans
t. On sait que cette institution a disparu à la révision de 1884.
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les autres états sociaux, considérons Tétat social qui a précédé immédiatement en France celui dans lequel nous vivons.
Avant la Révolution, voici un roi, oint du Seigneur, qui règne de par le droit divin. Le prêtre catholique lui garantit l'origine sacrée de son pouvoir ; en échange, le roi lui a promis protection et monopole pour son Église, et à son sacre, il a fait le serment d'exterminer les hérétiques. Au-dessous du roi, la noblesse, qui descend ou se figure descendre de la race conquérante, qui croit avoir dans les veines un sang d'une nature plus noble que celui du reste de la nation, et qui jouit de privilèges spéciaux, conquis par ses ancêtres à la pointe de l'épée; plus bas, la bourgeoisie, qui s'occupe d'affaires, de négoce, d'industrie, de banque, qui remplit certains emplois dans les administrations, dans la magistrature même, un peu partout, excepté toutefois dans l'armée, car l'épée de commandement ne peut être tenue que par une main noble.
Puis au-dessous, bien loin, des masses grouillent dans la pénombre : c'est le peuple, chargé des besognes les plus humbles, des travaux les plus bas, selon les idées de ce temps. Il n'a pas autre chose à faire qu'à fouiller le sein de la terre, à l'ensemencer, à recueillir les fruits, puis, dans quelques grandes villes, à se servir de ces fruits de la terre pour les employer aux usages sociaux; il tissera des étoffes, confectionnera des vêtements, etc. Ainsi, tous les droits sont en haut, tous les devoirs en bas.
En haut, le privilège, en bas l'obéissance, obéissance au roi, obéissance au prêtre. La notion du droit n'existe pas; tout vient de la grâce d'en haut. Peuple, bourgeoisie, noblesse, tous lèvent des mains suppliantes vers le maître qui distribue les faveurs. La grâce est pour ainsi dire le nœud de cette organisation sociale. Si bien que si j'avais à faire un tableau symbolique de l'ancien régime, je représenterais le peuple et le tiers état à genoux — comme cela se passait, du reste, dans
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les anciens états généraux, — et le roi debout, inclinant la tète devant le prêtre qui bénit. (Très bien! très bien! — Cest cela!)
Dans cet état politique, quelle sera l'instruction des diverses classes sociales? Pour la noblesse, elle sera à son maximum de développement ; mais peu productive, parce que ces hommes ne s'en serviront pas beaucoup, ne sentant pas la concurrence derrière eux. Développée aussi chez la bourgeoisie, qui l'utilisera davantage, car elle est en plein dans la lutte pour la vie, et accomplit mille offices difficiles. Quant au peuple, il n'a droit à rien. Bien plus, c'est un danger de l'instruire; on risque de lui inspirer des idées inutiles pour la situation inférieure à laquelle il est condamné. Ne peut-il pas arriver parfois que certains esprits imprudemment appelés par l'instruction à l'habitude de la réflexion, finissent par s'apercevoir que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes? Et l'instruction n'aura-t-elle pas servi à préparer des révoltés? La lecture même de l'Évangile ne peut-elle pas enseigner la rébellion contre le prêtre et contre le roi?
Non, non! il n'y a qu'une chose que le peuple doive apprendre : à obéir. L'instruction doit se borner à en faire un sujet docile et un bon catholique ! C'est assez ! ( Vifs applaudissements,)
Cela est tellement vrai, cette opinion est si généralement répandue, que dans toute la première moitié de ce XVIII* siècle qui a vu naître tant de grands hommes et de grandes idées, on ne croit pas à l'utilité d'instruire le peuple; on redoute cette instruction, qui voit se réunir contre elle et Montesquieu et La Chalotais et Voltaire et Rousseau lui-même, le démocrate Rousseau ! Tant on se tenait ferme dans la logique du gouvernement royal ! tant on était convaincu que pour le maintien de ce régime de privilèges dont on reconnaissait cependant les abus, il fallait s'opposer au développement de l'intelligence des masses, il fallait les laisser ignorantes et aveugles ! Et, comme d'instinct, on mettait en pratique le mot que
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112 LE CLERICALISME
devait plus tard prononcer Chateaubriand : « Quand on veut fait tourner la meule à un cheval, il faut commencer par lui fermer les yeux. » (Rires et applaudissemenls,)
Voilà de Tinstruction sous un régime dont le souvenir doit rester vivant et exécré dans la mémoire de Français.
Mais tout a changé. Le roi a disparu, le peuple à genoux s'est redressé; le prêtre est rentré dans son église... ou plutôt il doit y rentrer. (Applaudissements.) Le peuple a le sentiment et la connaissance de sa propre souveraineté ; Tégalité a remplacé le privilège ; la notion du droit s'est substituée à celle de la grâce. Le citoyen, maître de lui-même, a senti s'éveiller en lui une dignité nouvelle ; il a affranchi sa conscience en même temps que sa volonté. Dès lors, comme je le disais au début de cet entretien, ne sentez-vous pas la nécessité profonde d'instruire le peuple, afin qu'il puisse évoluer vers ses destinées et suivre sa marche naturelle, sans être jamais tenté de livrer encore à un maître ce pouvoir qui ne reviendrait entre ses mains qu'à travers les révolutions, le sang versé et la guerre étrangère ! (Bravos et applaudissements,)
Que devra donc être son instruction maintenant? Il ne s'agit plus d'en faire un catholique fervent et un sujet obéissant : il faut qu'il s'apprête à être un homme libre et un citoyen. Il faut qu'une forte instruction le prépare pour toutes les évolutions sociales, qu'une forte éducation morale lui tienne lieu de la tutelle officielle du prêtre, à laquelle il a maintenant le droit de renoncer.
Tel est le problème; et il se pose, le même partout, au fond du plus petit village, pauvre et obscur, comme au sein des villes riches et splendides, car il y a là partout des citoyens, des souverains, des enfants de France.
Serrons ce problème d'un peu plus près. Examinons les parties constituantes de cette éducation nationale, et parcourons à grands pas ce programme immense;
Voyons, que doivent apprendre, à Técole, le futur citoyen et sa future compagne?
Oh! chacun va s'écrier : < A lire et à écrire d'abord. » Sans doute ; mais je me refuse à considérer la lecture et récriture comme des connaissances véritables. Ce sont des moyens d'acquérir des connaissances ; c'est en quelque sorte un sens nouveau donné à l'enfant et qui lui permettra d'apprendre quelque chose, mais voilà tout. Comme le disait spirituellement le physiologiste anglais Huxley : « Enseigner à l'enfant seulement l'écriture et la lecture, c'est absolument comme si l'on plaçait devant un afTamé un couteau et une fourchette, mais sans rien mettre dans le plat. » {On rit.)
Ne comptons donc pas la lecture et l'écriture, pour les mots non plus que pour les nombres, et voyons quelles connaissances vraies doivent être inscrites au programme.
D'abord, la langue, la langue nationale. C'est une grande tristesse d'avoir à constater que non seulement sur nos frontières, où, au contact des populations étrangères, un mélange naturel se fait à travers les limites des États, mais au cœur même de la France, en Auvergne, en Bretagne, ailleurs encore, il y a des milliers de Français qui ne parlent ni ne comprennent la langue nationale. Les rapports des inspecteurs d'académie signalent ce fait véritablement stupéfiant que, en 1864, dans le département de la Meurthe, dans ce département mutilé qui ne donne plus son nom qu'à un demi-département, non seulement des milliers d'enfants ne savaient pas parler le français, mais encore vingt-quatre institutrices publiques congréganistes ne le comprenaient pas! (Rires et applaudissements. ) Réfléchissez maintenant, et songez que les communes "i l'on ne comprend que l'allemand sont aujourd'hui treles mains des Allemands ! [Mouvement.) Oui, l'unité de langue est nécessaire pour que l'unité ançaîse, pour que la fraternité française ne soient pas î vains mots ; car on ne s'imagine pas les fils d'une mère
ne se comprenant pas et ne parlant pas la même langue! (Applaudissements,)
Après la langue, nous enseignerons à Tenfant les sciences naturelles, physiques, mathématiques. Ne vous récriez pas î Ne me dites pas que c'est là un bien vaste programme, chargé de mots rébarbatifs! Vous auriez tort de vous effrayer. Je persiste à le penser; il faut que vous enseigniez les sciences dès l'enfance, non seulement dans l'école secondaire, mais dans l'école primaire elle-même, même dans ce que l'on appelle aujourd'hui la salle d'asile et ce que nous nommerons l'école enfantine. Oui, il faut enseigner de bonne heure la botanique, la zoologie, la minéralogie, la physiologie, la géologie et même la paléontologie; oui, toutes ces sciences aux noms féroces, et qui au premier abord feront peut-être peur à l'enfant, il faut qu'il les apprenne... et bien plus, il faut qu'il s'amuse en les apprenant. (Vifs applaudissements.)
Et cela est bien facile.
Quand vous montrez à un petit enfant des objets noirs, blancs, rouges, verts, et que vous lui dites de nommer ces couleurs, que faites-vous, sinon lui enseigner des sciences naturelles? Quand vous découpez sous ses yeux un rond et un carré de papier, quand vous lui faites remarquer que le rond est circonscrit par une ligne courbe, tandis que le carré est délimité par des lignes sur lesquelles on vise, et que séparent des écartements appelés des angles ; quand vous repliez ensuite le carré de papier de manière à former deux triangles égaux, et que vous faites remarquer à l'enfant que les angles se superposent exactement les uns sur les autres, et que les côtés du carré ont la même longueur; qu'est-ce que vous avez fait alors, sinon de la géométrie, et non de la moins difficile, puisque tout cela fait partie des deuxième et troisième livres euclidiens? (Applaudissements,)
Lorsque vous prenez un miroir, que vous recevez sur sa surface un rayon de soleil, si vous montrez à l'enfant — qui saisit cela très vite et sait parfaitement s'en
ET LECQLE il5
servir à Toccasion {On rit), — qu'en faisant osciller le miroir il fait osciller le point lumineux, et qu'il peut à volonté le promener sur le mur ou faire cligner les yeux de ses camarades; lorsque vous lui apprenez ainsi qu'il y a un lien entre la façon dont est placé le miroir et la manière dont on fait mouvoir le point lumineux; qu'estce que cela, sinon de la physique? Car vous ne lui avez appris rien de moins que les lois de la réflexion de la lumière. {Vives marques (T approbation.)
Quand vous mettez au fond d'un verre plein de vinaigre deux cailloux, dont l'un reste intact, tandis que l'autre laisse échapper des gaz qui montent à la surface du liquide en faisant de petites bulles, à la grande joie de l'enfant, cela le frappe ; il voudra savoir pourquoi ces cailloux, en apparence semblables, se conduisent dans le liquide d'une manière si différente. Qu'est-ce que cela sinon de la chimie, cette terrible chimie si peu comprise... môme de nos bacheliers? {Rires et applaudissements,)
Tout cela amusera l'enfant, mais cela fera plus que l'amuser : cela l'habituera à bien voir, à ne pas se tromper sur l'appréciation des faits, à regarder juste, à ne pas conclure trop vite. S'il raconte à quelqu'un que lorsqu'on met un caillou dans du vinaigre, il s'en échappe des gaz, et que l'autre lui dise : ce n'est pas vrai, j'ai essayé, et il ne s'est pas échappé de gaz; l'enfant répondra : cela dépend du caillou l {On rit.) C'est tout le fond de la science! Et plus tard dans la vie, en présence de récits ou de phénomènes qui paraîtront contradictoires, il saura que < cela dépend du caillou » ; c'est-à-dire qu'il se sera habitué à observer, à ne pas croire les gens sur parole, à examiner les faits, à se rendre compte de l'exactitude des choses qu'on lui enseigne, à comparer, à analyser, de quoi qu'il s'agisse dans la vie! {Applaudissements.)
Ces connaissances, qui auront orienté son esprit, qui auront discipliné ses sens, qui l'auront rendu maître de lui-même, de quelle utilité directe et pratique ne lui seront-elles pas! Est-il un seul artisan qui ne recon-
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naisse, est-il un seul ouvrier qui ne puisse déclarer, combien il est utile d'avoir reçu quelques notions de géométrie, de mécanique, de physique? Croyez-vous que la science soit inutile à ceux qui vivent et travaillent dans les champs? On se plaint de la dépopulation des campagnes; on dit que les laboureurs sont attirés vers les villes, que les bras manquent à Tagriculture, que les campagnes se vident. On a raison. C'est là un fait que je ne juge pas en ce moment, et qui a peut-être sa justification dans l'organisation même de la société. Mais alors n'est-ce pas le cas de rechercher les moyens de rendre aux habitants des campagnes la vie plus agréable, afin de les retenir chez eux? Lorsque l'école les aura habitués à s'intéresser à toutes les choses au milieu desquelles ils vivent, lorsqu'ils sauront se rendre compte de tout ce qu'il y a d'attrayant dans l'étude de la vie de la plante et de l'animal, lorsqu'ils pourront comprendre l'histoire que leur racontent les végétaux et la terre elle-même, soyez sûrs que si vous ne les empêchez pas tous de s'en aller, vous aurez au moins rendu la vie plus agréable à ceux qui resteront. N'est-ce pas quelque chose qu'il faille considérer, lorsqu'il s'agit de ceux qui tiennent tous les jours le manche si dur de la charrue? {Applaudissements.)
Mais ce n'est pas tout. Il y a mieux que cela. Ce ne sont pas seulement des notions utiles et agréables qu'aura acquises l'enfant; il aura acquis quelque chose de bien supérieur. Lorsqu'il aura vu que les faits naturels ne sont pas livrés au hasard, lorsqu'il aura appris par une expérience répétée et par l'enseignement de ses maîtres qu'il y a toujours une relation constante de cause à effet, qu'il n'y a pas de caprices dans la nature, que tout y est soumis à des lois, il se débarrassera de ces terreurs superstitieuses auxquelles les habitants des campagnes ne sont que trop enclins. Voici encore un passage du livre de M. Charles Robert, relatif à ces superstitions. Il s'agit du département des Vosges, un des plus instruits de France.
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< Nos paysans compromettent le succès de leurs semailles et de leurs récoltes sur telle apparence de la lune. Ils craignent de couper leurs foins et de faucher leurs seigles parce que le macabre (la voie lactée) est tourné de telle façon. Ils se règlent pour leurs semailles d'automne sur les trois angélus de l'Assomption. Ils exposeraient leurs bestiaux à devenir malades plutôt que d'enlever leur litière entre Noël et la Circoncision. Ils s'inquiètent beaucoup de leurs songes; en un mot, le moyen âge n'est pas fini dans nos campagnes, et j'ai ouï regretter qu'on ne pende plus les sorciers. » {Rire général.)
Qu'est-ce donc que ces superstitions? C'est la théorie des miracles incessants, de ces grâces qui tombent du ciel, comme, dans le gouvernement monarchique, elles tombent du haut du trône; c'est la théorie de l'homme peureux parce qu'il ignore, et à qui les forces et les phénomènes de la nature apparaissent toujours comme de mauvais démons, qu'on ne peut conjurer qu'en leur faisant quelque offrande. Mais l'homme instruit qui, tout enfant, s'est imprégné de la connaissance des lois naturelles, sait qu'il n'a rien à craindre du hasard, et qu'il n'y a pas de gros ou de petits démons hantant les fontaines ou les bois. Lorsque Jupiter tonne dans la nuée sombre, si quelque vieille femme l'exorcise, il ss^it, lui, que ce n'est pas un démon qui le menace; il invoque ce Franklin sous le patronage duquel vous vous êtes placés vous-mêmes.
< O Jupiter, dit-il, tu ne me fais pas peur. Voici que depuis trop de siècles tu effraies les populations. Je sais ce qu'il faut pour te réduire au silence! je vais prendre un cerf-volant et le lancer dans les airs; et toi, tu vas descendre le long du fil, je te condamne à faire ici-bas le métier de facteur rural ! » (Rires et vifs applaudissements.)
Et Jupiter descend, et même il fait très bien son service. (Nouveaux rires.) Avec la science, plus de superstitions possibles, plus
d'espérances insensées, plus de ces crédulités niaises, de ces croyances aux miracles quotidiens, à Tanarchie dans la nature. Le vrai miracle, mais il est tout autour de nous, il est en nous. Levez les yeux au ciel par une belle nuit, considérez ces astres qui décrivent leurs orbes réguliers, et songez à ce que l'astronomie nous a révélé de leurs distances et de leur vitesse. N'est-ce pas le miracle permanent que tant d'ordre en une telle immensité ! Et nous-mêmes ! Et cette minuscule aggrégation de molécules d'azote, de carbone, d'hydrogène, d'oxygène, de phosphore, de fluor... que sais-je? qui est là, dans un coin de cet incommensurable Univers, qui pense, qui réfléchit, qui compare, qui mesure la course des astres immenses, dont l'imagination dans ses audacieux calculs pénètre jusqu'aux dernières limites de l'immensité, et qui, chose plus merveilleuse encore, conçoit de grandes pensées, qui s'émeut à toutes les générosités, qui aime! N'est ce pas encore un miracle et le plus grand de tous, en face duquel l'esprit s'élève et le cœur bat? (Bruyants applaudissements,) Que sont à côté de cela, je vous prie, les apparitions grotesques, et la banquise de Saumur vaincue par la neuvaine? (On rit,)
Est-ce tout enfin? Est-ce cela seulement que les sciences enseigneront à l'enfant? Non! Voici quelque chose encore. Lorsqu'il aura appris dans l'étude des sciences naturelles et physiques le culte de la loi, lorsqu'il saura de science certaine que tout effet a une cause antécédente, n'ayez plus peur que ce caprice chassé de la nature, l'enfant devenu homme et citoyen l'admette dans la société; qu'il abandonne son droit, conséquence de la loi, pour se livrer aux mains de la grâce. Non; quand il ne croira plus aux miracles, il n'attendra plus rien des coups d'État. Et, en effet, qu'est-ce que le miracle, sinon un coup d'État dans la nature? Qu'est-ce qu'un coup d'État, sinon un miracle dans la société? ( Vifs applaudissements , )
Tous les deux présentent les mêmes éléments : il y a
d'abord celui qui souffre, homme ou peuple; puis, une loi naturelle ou sociale, qui nie la possibilité de la guérison : enfin, le Sauveur qui apparaît et dit : < Viens à moi; je suis plus fort que la loi, j'ai reçu avec puissance spéciale une investiture d'en haut; je te sauverai! » Et vous savez trop comment dans le domaine politique — je ne veux parler que de celui-là — les sauveurs font payer leurs services! (Très bien! très bien!)
Je le répète, lorsque Tenfant aura appris à aimer et à respecter l'idée de la loi, n'ayez plus peur que devenuhomme il se remette jamais entre les mains ni de l'un ni de l'autre sauveur ; il ne croira pas plus aux superstitions qu'il ne se livrera aux faiseurs de coups d'État, ni qu'il n'aura confiance dans l'efficacité des révolutions. Car à l'idée des coups de force, des changements soudains, des destructions et des créations à vue, la science a substitué l'idée des progrès constants, de l'évolution lente réglée par les lois, et cela dans le domaine social et politique, comme dans le domaine cosmologique et géologique. {Applaudissements.)
Tel est le rôle que les sciences devront jouer dans l'éducation populaire.
A côté des sciences doit prendre place un élément pédagogique beaucoup trop négligé de nos jours dans l'école, et que nous y introduirons parce qu'il a une importance considérable; c'est le travail manuel. Non pas que nos écoles publiques élémentaires doivent devenir professionnelles ; non pas qu'on doive sortir de l'école communale avec un métier. Mais c'est une erreur singulière, que n'avaient pas commise les anciens — qui, sous ce rapport, nous étaient bien supérieurs, — c'est une erreur singulière que celle qui consiste à avoir jusqu'à présent délaissé dans les écoles les exercices corporels et les travaux manuels. Il faut que nous les y rétablissions; d'abord parce que, selon l'antique adage, < dans un corps sain loge une âme saine >, et parce que les exercices corporels et la gymnastique sont une des conditions de la santé. Ensuite, parce que
120 LE CLÉRIGALTSME
l'usage des travaux manuels, remploi des principaux outils, la connaissance et la mise en action des moyens par lesquels Thomme a triomphé de la nature, Ta fait servir à ses desseins, l'utilisation de toutes les productions naturelles, bois, métaux, etc., parce que tout cela constitue une véritable gymnastique intellectuelle associée à la gymnastique physique; car l'enfant, tout en apprenant à se servir de ses mains, joindra à chaque instant les applications pratiques aux notions scientifiques que la théorie lui aura données. Enfin, il y a une autre raison dominatrice et d'ordre social, et que jusqu'ici l'on n'a pas entrevue. Une des causes de l'antagonisme des classes sociales, c'est qu'elles ne se connaissent pas, et ne se peuvent pas apprécier; cela tient à ce qu'elles ne se sont pas rencontrées sur un terrain commun, et qu'elles n'ont pas, les unes par rapport aux autres, le sentiment des difficultés en face desquelles elles sont placées. A coup sûr, dans l'état actuel des choses, si le futur artisan a coudoyé sur les bancs de l'école primaire le futur bourgeois, il pourra apprécier les avantages qu'aura plus tard recueillis celui-ci, pour son évolution intellectuelle, d'une instruction plus étendue, et il le pourra estimer à sa véritable valeur- Mais où donc le bourgeois aura-t-il appris à connaître l'artisan et à mesurer sa valeur? Nulle part. Depuis l'enfance, il Ta perdu de vue ; il ne sait pas ce que l'exercice de sa profession nécessite d'habileté; il ignore les immenses difficultés cachées dans la construction d'une charpente, ou dans la taille d'une pierre. Eh bien, faites en sorte que ces enfants élevés sur les mêmes bancs se soient livrés aux mêmes occupations manuelles, aient manié les mêmes outils, résolu les mêmes problèmes matériels, et n'ayez peur ensuite que le bourgeois dédaigne l'ouvrier habile ; non, il connaîtra les difficultés de son œuvre, il l'appréciera à sa valeur, et vous aurez fait pour la paix sociale quelque chose de véritablement grand et utile. (Vifs applaudissements,) Après l'étude de la langue maternelle, après les
sciences, après les travaux manuels, ou plutôt simultanément, car si nous sommes obligés en parlant de faire une énumération, tout devra marcher d'ensemble dans la mise en pratique de ce programme, vient l'histoire.
Vous savez à quoi elle est réduite maintenant dans nos écoles : d'abord à l'histoire sainte — qui doit appartenir à l'enseignement religieux dont nous parlerons dans un moment, — puis à quelques notions d'histoire de France, à quelques énumérations de dates célèbres, de rois connus, enfin à quelques connaissances, plus ou moins imprégnées d'esprit réactionnaire, sur les faits contemporains.
Ce n'est pas là le programme que je rôve pour l'enseignement de l'histoire dans l'école primaire. On se fait généralement de singulières illusions sur la capacité intellectuelle de l'enfant. Quand il ne comprend pas, ce n'est pas sa faute; c'est toujours la faute de celui qui lui enseigne. Quand il s'ennuie, c'est la même chose : je l'ai toujours remarqué. Eh bien, cette histoire, il faut commencer son enseignement par le commencement. Ce n'est pas que je me soucie beaucoup des Assyriens et des Babyloniens ; je passe volontiers condamnation sur les exploits de Téglath-Phalasar et de Sennachérib ; je trouve tout cela fort peu intéressant. Mais dites à l'enfant qu'il y a quelques dizaines de siècles, sur le sol qu'il foule, se trouvaient des hommes, ses ancêtres, vivant dans les cavernes, se cachant dans les bois, armés d'un bâton d'abord, plus tard d'une pierre taillée ; racontez-lui que ces hommes, nus, quasi sans défense, ont trouvé devant eux les animaux les plus redoutables; qu'ils ont eu à lutter contre l'éléphant, contre le rhinocéros, contre le tigre, contre le grand ours des cavernes; que ces animaux féroces, ils les ont vaincus et mangés les uns après les autres, eux qui se faisaient fort de les manger. Dites tout cela à l'enfant, et vous verrez si vous ne l'intéressez pas; et si, par hasard, l'école est située près d'une des stations où ces hommes préhistoriques ont vécu assez longtemps pour y laisser les traces de
leur industrie primitive, Tenfant saura bien en trouver des vestiges, et il sera tout fier de vous apporter des os sculptés et de petites pierres taillées.
Voilà le commencement de renseignement de l'histoire. Ce qui s'en dégagera, c'est cette idée que l'âge d'or n'est pas en arrière... et qu'il est peut-être en avant! (Applaudissements.) Ce qui s'en dégagera, c'est le sentiment du progrès, le respect et l'amour de ceux qui ont tant combattu et tant souffert pour arriver à constituer les premiers linéaments d'un état social, pour préparer à la société humaine ce capital de connaissances et de forces dont nous jouissons aujourd'hui. Mais il ne faut pas, bien entendu, se borner à l'histoire de ces hommes préhistoriques ; il faut, après avoir franchi un espace dont nous ne pouvons mesurer exactement l'étendue, se rapprocher de notre ère, montrer à l'enfant et lui faire connaître et aimer la race qui habite notre sol, cette merveilleuse race gauloise, qui emprunta à l'envahisseur germain sa ténacité, au conquérant latin l'amour de l'ordre, de la logique et de la clarté, et qui a su, dans ce mélange avec des peuples si divers, garder sa gaieté, sa vivacité, son intelligence, sa sincérité, sa délicatesse, sa loyauté, sa générosité, toutes ces nobles qualités natives qui font que l'humanité, que seule elle sait aimer, a toujours eu et aura toujours les yeux fixés sur elle. {Vifs applaudissements.)
Puis, c'est la nuit du moyen âge. Le vieux Jacques Bonhomme, écrasé pendant des siècles sous le talon féodal, est là, dans sa chaumine que périodiquement viennent piller les soudards, ne sachant jamais s'il aura un lendemain : demain, c'est pour lui sa récolte pillée, sa maison brûlée, sa femme outragée, ses enfants massacrés. Un jour, il sort de sa tanière, et l'on assiste alors à une de ces terribles revendications sociales que nous ne reverrons plus, mais dont il est bon que l'enfant conserve le souvenir dans sa mémoire. (Applaudissements.)
Ensuite vient la Renaissance avec son brillant et
prîntanier cortège de poètes, de savants, d'artistes, mais laissant derrière elle une trace sanglante. C'est ici l'ère de l'oppression violente des consciences, l'ère des guerres de religion. Encore un souvenir qu'il faut profondément imprimer dans l'esprit de l'enfant. (Vives marques d'adhésion,)
' Plus tard, c'est le despotisme royal, brisant les caractères, accumulant les misères, de complicité avec le noble devenu un valet, avec l'évêque devenu un complaisant de ruelles. Enfin la nation se redresse un jour. Alors éclate une grande, une terrible révolution. Ahl c'est là encore une chose qu'il faut bien dire à l'enfant, en faisant ressortir à ses yeux la supériorité du régime démocratique sur le régime monarchique : c'est qu'aujourd'hui nous n'avons pas besoin de révolution, nous n'avons pas besoin d'insurrection, nous n'avons pas besoin de barricades, nous n'avons pas besoin d'assassinats royaux! Ce dont nous avons besoin dans une démocratie, c'est d'un peu de patience; car, tous les trois ou quatre ans, si nous avons à nous plaindre, il nous suffit de déposer un petit carré de papier dans une boîte de sapin. Oui, cela suffît! (Longs applaudissements.)
Voilà l'histoire qu'il faut apprendre à l'enfant; parce qu'il faut que, d'une part, il ait la rancœur des souffrances des aïeux, qu'il plaigne les torturés des guerres de religion, qu'il s'indigne contre ce despote souverain tenant la France sous son pied et osant lui dire : L'État, c'est moi! Et que de l'autre, il apprenne à aimer, à vénérer ceux qui ont lutté, qui ont souffert, qui sont morts pour le progrès, qui nous ont légué ce que nous avons aujourd'hui, qui ont consacré leur vie ,à travers les âges à la conquête de toutes ces libertés, et qui )us ont transmis la première de toutes, la liberté de ►nscience! (Longs applaudissements.) A côté de l'histoire se place la littérature, ou plutôt îs littératures, car il faut que l'enfant ne reste étranger aucune des manifestations du beau, et il est néces-
saire que Testhétique, malgré son nom un peu barbare, pénètre et imprègne sa jeune âme. Il faut qu'il apprenne les langues étrangères, et aussi les langues mortes, pour que rien dans les sublimes productions du génie humain ne lui soit absolument inconnu, et cela non seulement parce que ces connaissances agrandiront son esprit, mais parce qu'elles ouvriront les ailes de son imagination, et surtout parce qu'elles sont vraiment éducatrices. Oh ! sans doute, les sciences développent l'intelligence; mais les lettres seules font battre le cœur. (Applaudissements.)
Eh bien, voilà, ce me semble, le cycle accompli : le corps et l'esprit ont chacun leur domaine; les sciences, l'histoire, la langue, les lettres sont enseignées. Voilà l'éducation, n'est-ce pas?
Eh bien, non. Rien de tout cela n'est l'éducation; c'est la matière de l'éducation ; ce n'est pas l'éducation elle-même. Ce qu'il faut maintenant, c'est que la vie circule au milieu de toutes ces connaissances et qu'elle les anime. Sans elle, tout cet ensemble de faits qui chargeront la mémoire et surexciteront l'intelligence, pourront former un négociant sagace, un industriel habile, un savant, peut-être, ou un poète, mais non un homme ni un citoyen. Or la vie, c'est l'enseignement civique et moral qui peut la donner.
L'enseignement civique et moral! Je joins les deux mots avec intention ; j'en ai le droit, puisque nous parlons de l'éducation dans une démocratie, et parce qu'il n'y a pas une autre forme de gouvernement qui les unisse aussi intimement. Car, seule, la démocratie repose sur l'une des bases les plus solides de la morale elle-même, c'est-à-dire sur l'idée de justice! (Applaudissements.)
Cependant le sujet est assez vaste pour qu'on It divise, et qu'on parle successivement de l'enseignement civique et de l'enseignement moral.
Voyons d'abord l'enseignement civique.
Je dis qu'il doit commencer dès les premières années
de l'école. Cela peut paraître hardi, mais quoi? N'est-ce pas dès les premières années de l'école qu'on apprend aujourd'hui aux enfants que les Hébreux ont eu successivement le gouvernement des juges, des prêtres et des rois? Est-il donc plus difficile de leur dire que les Français ont eu le gouvernement des rois et qu'ils ont maintenant le gouvernement de la République? Un petit enfant peut très bien comprendre le rôle du Conseil municipal dont son père et son oncle font partie; un peu plus tard, quand il aura grandi, et que son horizon se sera élargi, il pourra se rendre compte de ce qu'est le Conseil général, la Chambre des députés, le Sénat, de ce qu'est enfin le gouvernement de la République dans laquelle il vit. Est-ce donc si difficile à apprendre à des enfants de douze à quatorze ans? On leur enseigne bien au collège comment votaient les tribus romaines et comment elles se subdivisaient en curies et en gentes ; il ne sera pas plus difficile de leur faire comprendre le fonctionnement de nos élections, même celles du Sénat... si compliqué que cela soit. (Rires et applaudissements.)
Oui, il faut que l'enfant connaisse l'organisation politique de son pays, et qu'en même temps il reçoive quelques notions sur son organisation sociale. Ce sera bien vite fait. Croyez-vous qu'il n'apprendra pas aisément, par exemple, comment une succession se partage également, sans privilège, entre tous les enfants, comment s'acquiert par le travail ou l'hérédité et se transmet librement la propriété; il entend parler de ces choses tous les jours à la maison, par son père; il saura cela bien vite. Il suffira que l'instituteur ajoute à ces notions pratiques quelques indications sur la sagesse et la prudence de ces lois protectrices de l'égalité entre les citoyens, de la liberté, de la propriété et de la paix blique.
Vlais il y a plus : l'enfant devra non seulement con- .ître l'état de la société, mais aussi l'aimer, afin de se svouer, s'il est nécessaire, lorsqu'il sera devenu homme, our la défendre. On raconte que le précepteur de
Louis XV enfant le conduisît un jour à un balcon et lui montrant la foule assemblée sur la place, lui dit : « Sire, tout ce peuple est à vous! » Je pense que Louis XV aimait cet état social. Eh bien, pour faire aimer à l'enfant celui au milieu duquel il est destiné à vivre, il suffira que l'instituteur lui dise : « Personne ne te commande excepté la loi ! Ici nul n'est maître, sauf la nation. Toi, tu fais partie de la nation, et s'il y a dix millions d'électeurs, tu participes, pour ton dix-millionième, aux mêmes avantages que tes concitoyens, et aux mêmes droits. »
Mais quand l'instituteur aura dit cela à l'enfant, il faudra qu'il aille plus loin encore. Il devra lui faire remarquer la supériorité du régime démocratique sur le régime monarchique ; lui faire comprendre comment le premier est le règne de l'égalité et le second le règne du privilège, l'un le régime du droit, l'autre celui de l'arbitraire ; lui apprendre que l'homme ne doit compter que sur son propre développement et son perfectionnement; qu'il n'a rien à attendre des caprices d'en haut ; qu'à force de travail il est le maître de sa destinée : car l'état démocratique a pour base l'égalité, la justice, et doit donner à chacun la part et la place conquises par ses mérites. {Très vifs applaudissements.)
11 faut dire aussi à l'enfant — - ce qui a également une importance considérable, — qu'en monarchie celui qui soufTre n'a de recours que dans la charité, tandis que dans le régime démocratique, à côté de la charité, ne la supplantant pas, mais coopérant avec elle, se place la solidarité; c'est-à-dire qu'à côté du devoir imposé à chacun par la morale il y a, imposé par la politique à la société elle-même, le devoir de venir au secours de ceux qui souffrent. Et en regard de tous ces avantages du régime démocratique, il faut que l'instituteur montre à l'enfant combien nous sommes loin de la réalisation de toutes ces promesses, combien notre état social actuel présente d'imperfections, car l'enfant apprendra ainsi à la fois à prendre en patience un mal transitoire, et à
s'efforcer de le faire disparaître le jour où il sera appelé à se servir de son bulletin de vote! {Nouveaux applaudissements.)
Comment y arriver? Gomme nous le faisions tout à l'heure; en comparant devant l'enfant l'état social qui a précédé la Révolution et celui qui l'a suivie. Rien de plus fécond, de plus instructif, et je dirai même de plus nécessaire que ce contraste saisissant. Nous avons le droit et le devoir de le faire.
Est-ce à dire que nous voulons faire pénétrer la politique dans l'école?
Oui, et non.
Non, si l'on entend par politique que l'enfant doit savoir ce qui se passe jour par jour, dans les Chambres, quel est le ministre d'aujourd'hui, et quel sera le ministre de demain. Oui, si vous appelez politique l'enseignement de cette vérité que cet état social au milieu duquel il vit, et qu'il aura charge de conserver, date de la Révolution. L'introduction dans l'éducation populaire de l'amour des principes de 89 est une loi de défense sociale, dans la véritable acception du mot; car depuis que le parti bonapartiste a perdu ses chefs, et que par conséquent il n'a plus de raison d'être, la France est divisée nettement en fils de la Révolution et en fauteurs de la contre-Révolution. Eh bien! nous voulons, le pays veut, les millions de voix qui nous ont donné le pouvoir nous en ont en même temps donné l'ordre, faire en sorte que les principes de la Révolution triomphent de leurs adversaires. {Applaudissements.)
Nous n'y faillirons pas. Quoi ! C'est en vain que tant de larmes et de sang auraient coulé ; c'est en vain que le vieux Jacques Bonhomme que je vous ai montré tout à l'heure courbé sous l'éperon féodal, se serait redressé; c'est en vain que nos pères auraient jeté ba& l'édifice social qui pesait sur eux, au risque d'écraser tant d'innocents sous ses ruines ; c'est en vain que les fils de la Révolution, dans leurs illusions imprudentes et généreuses, auraient répandu leur sang sur les
128 LE CLÉRICAUSME
champs de bataille pour appeler les peuples à la délivrance! Et des maîtres viendraient aujourd'hui, dans les écoles qu'elle a fondées, en son nom, pour ainsi dire, enseigner aux générations qui s'élèvent le mépris de ses principes et la haine de ce qu'elle a voulu !
Et quant à ces prétendus maîtres, qui se sont mis par leurs vœux, leur discipline, leurs doctrines, jusqu'à leurs habits, en dehors de la société, ces hommes dont la vraie patrie n'est pas la France, qui ne reconnaissent pas nos lois ou qui rusent avec elles et les éludent chaque jour, nous ne pouvons souffrir que l'éducation de la jeunesse leur soit plus longtemps confiée. Ils ne parlent du temps présent qu'avec le sourire du dédain sur les lèvres; ce temps est dur et mauvais, parce qu'il prépare le règne de l'égalité et le triomphe définitif de la liberté de conscience. Ils font profession de haïr et mépriser tout ce que nous avons appris à honorer et à aimer, tous nos héros, tous nos martyrs ; pour eux, les services rendus à la Patrie ne comptent pas devant ceux rendus à l'Église; à leurs yeux, la France passe loin après Rome ; leur enseignement, bourré de niaiseries mystiques, est une protestation quotidienne contre le plus précieux des biens que nous a légués la Révolution française: la liberté de conscience.
Non, nous ne leur laisserons pas entre les mains nos enfants. Voici déjà chassés les plus hardis d'entre eux, ceux qui bravaient, tète levée, nos lois *. Nous renverrons les autres, au moins de nos écoles publiques. Nous ne voulons pas que nos enfants, que les Enfants de France, entraînés par le mouvement du siècle, et retenus en arrière par une éducation funeste, soient comparables à ces damnés que le Dante nous représente marchant éternellement le visage tourné derrière eux ! {Applaudissements prolongés,) -
Ce sera difficile ; ce n'est pas là l'œuvre d'un jour ;
1. Allusion à la dispersion des congrégations non autorisées, — qui depuis se sont reconstituées.
nous aurons besoin pour la mener à bonne fin du concours de tous; nous aurons besoin, avant peu d'années, de nous retremper dans la volonté nationale. Mais nous voulons, au nom de la nation, qu'avant peu d'années, les enfants qui sortiront de l'école soient imprégnés à un tel degré de l'amour des principes de cette Révolution qui les a faits ce qu'ils sont, propriétaires, hommes, citoyens, qui leur a donné toutes les libertés, que si les fauteurs de la contre-Révolution relèvent jamais à l'intérieur le drapeau de la révolte, ils retrouvent devant eux les volontaires de 1830, et que si, comme ils en ont coutume, ils adressent un appel à l'étranger et préparent quelque jour, derrière la frontière, une nouvelle armée de Condé et de Quiberon, ils retrouvent devant eux les volontaires de 92 ! (Bravos et applaudissements.)
C'est ainsi que nous entenâons l'enseignement civique : passons maintenant à l'enseignement moral.
Ici, nous nous trouvons en présence d'une difficulté jusque-là inconnue. Au moment où nous parlons de l'enseignement moral à donner dans l'école un homme se présente et dit : < Cet enseignement m'appartient. »
Cet homme, c'est le prêtre.
Jusque-là, s'il est prudent, s'il connaît bien son époque, il n'a rien dit; il n'a revendiqué aucune partie du programme. 11 a laissé passer l'enseignement des sciences; il sait que le temps n'est plus où l'Église avait sa science à elle, sa physique catholique, son astronomie catholique. Il sait qu'aujourd'hui Galilée et Roger Bacon pourraient parler en toute sécurité, et si, sur certains points, il a fait récemment entendre quelques timides objections, comme lorsqu'il s'est agi des six mille ans de la légende et de l'existence de l'homme préhistorique, elles ont bien vite sombré sous le ridi- "•ile. S'il est prudent, il a laissé passer encore l'ensei-
aement de l'histoire; tout en protestant contre le
lauvais esprit qui l'inspire, il ne l'a pas réclamé pour
li. Mais lorsqu'on arrive à l'enseignement de la morale,
se dresse et dit :
LE CLjiRICALISME. 9
€ Ceci est à moi! Vous prétendez enseigner la morale? Mais il n'y a pas de morale sans religion, parce qu'il ne peut y avoir de morale sans la notion de Dieu juge, maître et créateur; sans sa Providence toujours présente et en éveil, sans la notion de l'âme immortelle, sans la notion du jugement qui répare après la mort les injustices de la vie. Eh bien, je suis l'homme de Dieu; j'ai qualité pour le représenter. Dogmes, mystères, rites, morale, tout cela se tient. Seul je les connais; seul je dois les enseigner. Ou, du moins, s'il y a dans cet enseignement sublime quelques parties d'importance relativement médiocre, quelques exercices matériels et un peu fatigants, je puis déléguer leur enseignement à un homme que j'aurai choisi, et que je surveillerai avec soin. »
Ainsi parle le prêtre, et il joint à l'occasion la pratique à la théorie. Lorsqu'il est le plus fort, lorsqu'arrive 1850, lorsqu'il rédige lui-même la loi, il écrit en tête du programme des écoles publiques : c Instruction morale et religieuse. > Il déclare, et la loi proclame avec lui, que c'est lui qui examinera l'instituteur. Et cela est logique, et il est logique aussi que ce soit lui qui inspecte l'instituteur dans ces matières spéciales.
Or, il faut lui répondre; et la réponse est aisée au moment où il dit : < Il n'y a pas de morale sans notion de Dieu, sans notion de l'immortalité de l'âme; je suis l'homme de Dieu; seul j'ai donc qualité pour enseigner la morale » ; il faut l'arrêter dès ces premiers mots. Dites-lui : < Croyez-vous donc avoir le monopole de l'âme et de Dieu ! Voudriez-vous nous faire croire que ce sont vos religions nées d'hier, avec leurs dogmes particuliers et leurs inexplicables mystères, qui ont enfanté la notion de Dieu et celle de l'âme immortelle, et celle du jugement final? En vérité, il serait fâcheux pour elles qu'elles n'eussent d'autre raison d'être qu' ces doctrines contradictoires qui se nient réciproque ment les unes par les autres, et que réfutent à tour d< rôle, non sans violence, les prêtres des diverses reli
gions. Car vous avouez vous-mêmes que vos doctrines sont incompréhensibles pour quiconque n'a pas reçu une grâce d'en haut, et n'a pas senti les langues de feu se poser sur sa tète. Non, ces grandes idées ont des racines plus profondes; elles ne sont pas nées seulement il y a dix-huit cents ou deux mille ans ; elles sont antérieures à vous. Vous voudriez bien, au sein de vos formalismes étroits, les retenir prisonnières et les accaparer; vous n'y parviendrez pas. Ce n'est pas Dieu qui vit des religions, ce sont les religions qui vivent de ridée de Dieu. »
Et d'où viennent-elles donc?
Un poète ancien a dit : < C'est la terreur qui a fait les Dieux. » Ce n'est pas vrai, ou du moins ce n'est pas complet. Ce qui a donné l'idée de Dieu, ce n'est pas seulement la crainte, c'est aussi l'admiration et la reconnaissance; c'est la contemplation des splendeurs et des harmonies de la nature; c'est l'étude de l'œuvre, appelant l'idée d'un ouvrier. C'est plus encore : c'est la protestation de celui qui souffre, contre un mal immérité; c'est l'appel de la victime à un juge tout-puissant et infaillible qui, par delà la mort, la récompensera, parce qu'elle a injustement souffert, et punira le bourreau terrestre.
Voilà les raisons, bonnes ou mauvaises, je ne veux pas me prononcer ici sur ce point, ou si vous aimez mieux, voilà les sentiments éternels et indépendants de toute religion, d'où est née l'idée de Dieu.
Et celle de l'âme? n'a-t-elle pas elle aussi trois racines? D'abord le sentiment profond de notre liberté morale, de notre libre arbitre, de cette certitude, qui résiste aux plus subtils raisonnements, que nous faisons ce que nous voulons faire, certitude qui nous fait revendiquer comme un droit et comme un honneur la responsabilité de nos actes. N'est-elle pas née aussi au lit de mort, lorsque le disciple voit mourir son maître, le soldat son chef héroïque, la mère son enfant bien-aimé : quelque chose crie en nous, contre quoi les philosophes protes-
teront vainement pendant des siècles, que cette séparation n'est pas éternelle, que cet homme, tout à l'heure plein de vie, d'intelligence, d'amour, n'a pas tout entier disparu. Et enfin, l'idée de l'âme, elle vient de la protestation du mourant lui-même qui, à l'heure suprême, alors même qu'il se sent abandonné par son corps, s'écrie : Je pense, je vis toujours, je vivrai encore, je veux vivre encore, alors que mon corps sera mort tout à fait ! {Sensation et applaudissements.)
Notez que je ne prends pas ici de parti; que je ne cherche pas si ces sentiments font preuve. Mais, je vous le demande en toute sincérité : est-ce que ces sentiments ne sont pas éternels? Est-ce qu'ils n'existent pas partout où il y a un homme? Lorsque les naturalistes ont voulu chercher une caractéristique de l'espèce humaine, ne sachant quelle autre définition trouver, ils ont dit : L'homme est un animal qui a le sentiment religieux. En vain la froide raison le combat, et triomphalement, je le veux. 11 reparaît toujours vivant, surtout quand vient la souffrance, et parfois dans le cœur de celui-là même dont le cerveau un instant avant le réfutait.
Mais qu'a-t-il à faire avec les dogmes, les mystères, les rites que représente le prêtre ? Que lui importent les confessions diverses? Vrai ou faux, il n'appartient pas au prêtre ! Il est la caractéristique et le patrimoine de l'humanité ! (Applaudissements,)
Est-ce à dire que ces notions elles-mêmes, vraies ou erronées, soient indispensables dans le domaine de la morale, comme enseignement et comme pratique? Non, à mon gré, incontestablement.
Athées ou déistes, matérialistes ou spiritualistes, vous tomberez toujours d'accord sur l'appréciation des faits moraux, pour applaudir à ce qui est bien, poui condamner ce qui est mal, pour flétrir le mensonge, l'iniquité, la lâcheté, pour honorer la vérité, la justice^ le courage. Par conséquent, elles ne sont pas indispensables pour que, si vous êtes instituteur, vous ensei-
gniez l'amour du prochain, la fidélité au serment, la reconnaissance pour les bienfaits. Sur tout cela, il importe peu que vous croyiez ou non à Dieu ou à l'âme; vous serez d'accord, c'est l'honneur éternel de l'humanité. Trois mille ans avant le Christ, Zoroastre défendait de faire à son prochain ce qu'on redoutait pour soi-même, et il y a deux mille deux cents ans que Mengtseu, complétant la formule, disait : « Faites aux autres ce que vous désireriez qu'ils vous fissent à vousmêmes. »
Mais s'il en est .ainsi, en quoi diffèrent donc, au point de vue de la morale, le déiste et l'athéiste? Ah! en ceci, l'un dira : < Moi, je suis satisfait ou mécontent, suivant ce que dit ma conscience. C'est par le jugement intime qui se prononce au dedans de moi, que je sais si j'ai bien ou mal fait, et c'est en lui que je trouve ma récompense ou ma punition. > L'autre répondra : « Cela ne me suffît pas; j'ai besoin d'un autre juge qui, ici-bas ou après la mort, prononce la peine ou donne la récompense. » La différence est donc dans la sanction seulement, et non dans les bases mêmes de la morale. Eh bien, alors, vous n'avez qu'à enseigner les bases de la morale, sans vous prononcer sur la sanction, et vous mettrez d'accord spiritualistes et matérialistes. {Applaudissements.)
Mais encore un coup : qu'ont à faire avec tout ceci les dogmes, les mystères, le particularisme des diverses religions? Rien, évidemment. La prétention du prêtre de subordonner la morale à la religion, n'est donc en rien justifiée. Le rôle dominateur qu'il veut jouer dans l'école serait donc une usurpation ; et pour tout dire, il n'a aucun rôle à y jouer, et doit rester sur le seuil.
Un mot encore, avant d'insister sur cette dernière rérité.
Quand il se sent vaincu sur le terrain théorique, le )rêtre se retranche dans le domaine de la pratique : : Si vous n'imprégnez pas fortement le peuple, et dès .'enfance, dès l'école, de sentiments religieux, dit-il,
comment pouvez-vous espérer qu'une société puisse subsister, surtout une société démocratique? Ne voyezvous pas que toute idée de dévouement, que toute idée de subordination nécessaire va disparaître, et qu'au lieu de prendre leur mal en patience, comme nous les exhortons à le faire, tous les déclassés, tous les misérables, tous ceux qui souffrent à raison ou à tort, vont se ruera l'assaut de la société! L'enseignement religieux est indispensable pour mettre un frein aux appétits, aux instincts déchaînés. >
Remarquez d'abord que voici la religion descendue des hauteurs sublimes où l'on avait voulu la placer, et réduite au rôle médiocre et intime d'instrument politique.
Remarquez encore que cette résignation aux déshérités de la vie, les prêtres de tout temps ont eu soin de la prêcher dans des conditions où la prédication leur était facile. Sans sortir de notre pays et de temps voisins de nous, les grands prôneurs de résignation étaient ces moines gras et vermeils, ces abbés frétillants, ces évêques aux riches palais, jusqu'à ces fainéants tonsurés, mendiants en froc et sandales, épuisant au profit de leur paresse le dernier morceau de pain de la huche, le dernier liard de l'escarcelle. Ah ! ils avaient raison de prêcher la patience, et de proportionner les récompenses d'en haut aux dons qu'on leur faisait icibas! Ils ont encore raison; mais leur intérêt propre est trop visible en tout ceci.
Mais enfin, pour revenir à la thèse même de la résignation, croyez bien qu'elle n'est autre chose qu'un appel au jugement suprême, qu'un appel après la mort, qui devra compenser par des jouissances légitimes et inconnues les souffrances terrestres. C'est encore Dieu, c'est encore l'âme ; cela n'a rien à voir avec les dogmes et les mystères; cela ne justifie en rien l'intrusion du prêtre dans l'instruction publique.
Et maintenant, que conclure? Qu'il faut interdire au prêtre tout enseignement de la jeunesse? Qu'il faut
ET l'École 13S
lui fermer la bouche? Loin de moi une telle pensée * I Certes, je crois son enseignement mauvais, pernicieux; je suis persuadé qu'il fausse l'esprit par l'intervention incessante du surnaturel, qu'il le pervertit en morale par la doctrine de la rémission facile des péchés, qu'il amollit la conscience par la domination du directeur spirituel. Je ferai donc ce que je pourrai pour écarter les enfants de l'enseignement religieux; mais alors j'agirai à titre personnel, non pas à titre de législateur. Cela, c'est mon droit absolu. Comme particulier, je peux ne pas avoir le respect théorique de cet enseignement ; mais comme législateur j'ai le devoir d'en avoir le respect pratique. Si je ne respectais pas le droit de ceux qui, de bonne foi, donnent cet enseignement qu'ils considèrent comme nécessaire, et le droit de ceux qui veulent que leurs enfants le reçoivent, je violerais la liberté de conscience! Si j'agissais ainsi, moi, républicain, moi, héritier de la Révolution, je n'aurais pas de raison d'être, ni de droit de parler! (Applaudissements,) Que faire alors, dans cette contradiction apparente? Rien de plus simple, et l'on se demande vraiment pourquoi cette solution soulève tant de déclamations et de colères. Séparer les deux enseignements, laissant chacun d'eux maître et libre chez soi ; donner à l'instituteur l'enseignement moral qui, nous l'avons vu, est indépendant des hypothèses religieuses ou métaphysiques; laisser au prêtre celui des matières religieuses. L'instituteur maître en son domaine, agissant à la fois par et sur la raison et le sentiment; le prêtre, maître dans le sien, faisant intervenir la grâce d'en haut pour inspirer la foi. Le législateur les protégeant tous les deux l'un contre l'autre , interdisant à l'instituteur toute attaque, toute critique quelconque dans le domaine des hoses religieuses ; ménageant dans la distribution des eures d'école tout le temps nécessaire pour que l'en-
1. 11 est facile de voir que tout ce raisonnement s'applique i>articulièrement au prêtre catholique. (P. B.)
fant puisse aller, si telle est la volonté de ses parents, à l'église ou au temple recevoir de l'homme autorisé renseignement que, seul, cet homme a qualité, autorité pour lui donner. (Applaudissements,)
On fera autre chose encore.
Dans les pays où existe un concordat — et nous nous trouvons dans ces conditions, — le gouvernement a fait un traité avec diverses religions; il s'est engagé à leur fournir tout ce qui est nécessaire à leurs besoins matériels; il loge les prêtres, il les paye, il pourvoit aux frais des édifices consacrés aux cultes. Eh bien, si, cet enseignement religieux venant se surajouter aux nombreuses occupations d'un curé de village (Sourires), ce prêtre démontre qu'il ne peut suffire à sa tâche ainsi augmentée, s'il le prouve au gouvernement, celui-ci sera obligé de lui fournir un adjoint, un suppléant, un vicaire. On se demande vainement en quoi cet enseignement religieux se trouve compromis parce qu'il est donné par ceux qui ont qualité pour le faire, et parce que l'instituteur, qui ne peut connaître cet enseignement, se tiendra soigneusement en dehors des limites qui lui sont consacrées. (Marques d'approbation,)
Ne trouvez-vous pas dans ce système, au contraire, toutes les conditions de la vraie liberté, pour le prêtre, pour l'instituteur, pour l'enfant, pour les parents? Ne sont'Ce pas tous les conflits évités, car enfin, où pourraient-ils se produire?
Ce n'est ni sur les vérités scientifiques, la littérature et l'histoire, réservés à l'instituteur; ni sur les affirmations religieuses, réservées au prêtre. Serait-ce sur la morale? Impossible encore; car instituteur et prêtre seront d'accord pour vanter ou blâmer les mêmes actes, et l'on ne pourrait supposer l'un d'eux faisant, à la grande indignation de l'autre, la théorie du mensonge ou du vol. Non, en morale, le prêtre acceptera tout ce qu'a dit l'instituteur; seulement il donnera aux mêmes principes une autre base, une autre sanction,
voilà tout; et il y ajoutera des prescriptions spéciales relatives aux dogmes et aux rites de son église particulière.
Qu'y a-t-il donc là dont on puisse s'offusquer? Chose curieuse, cette distinction, que beaucoup rejettent comme imbue de mauvais esprit, je la trouve au début de tous les catéchismes catholiques. Il y a, disent-ils, parmi les vérités qui appartiennent à la religion, deux ordres de vérités; les unes de l'ordre naturel, qui peuvent être connues par la raison humaine; les autres de Tordre surnaturel, qui ne peuvent être connues que par la révélation. Qu'y a-t-il donc d'étonnant à ce que nous laissions les premières seulement à l'instituteur, et que nous chargions exclusivement le prêtre des autres? Ne sont-ils pas ainsi chacun souverain en son domaine?
Que vient-on dès lors nous parler de persécution, de dangers courus par la religion? C'est lui faire injure. Comment! Dans l'école on n'en parlera pas; il sera interdit à l'instituteur, sous des peines sévères, de se livrer à des attaques contre elle, à des critiques, à des appréciations même, de froisser la liberté de conscience, en un mot; on laissera à l'enfant le temps nécessaire pour qu'il puisse recevoir au temple ou à l'église l'instruction religieuse; il sera établi des fonctionnaires ecclésiastiques en nombre suffisant pour que cet enseignement puisse être donné, et l'on s'écrie que la religion est en péril, par ce fait seul que l'instruction religieuse n'est pas donnée dans l'école ! Quelle singulière idée se fait-on donc de ses splendeurs morales et de l'évidence de ses vérités? A- t-elle donc si grand besoin que non seulement le prêtre l'enseigne dans son église, deux ou trois fois par semaine, mais aussi l'instituteur, lans son école, et tous les jours? 11 me semble qu'ici rous lui faites injure; elle devrait déjà triompher des iontradictions ; elle triomphera encore plus aisément lu silence. Quelle étrange estime vous avez d'elle le penser que les enfants s'en éloigneront parce que
Ton aura dans Técole discipliné leurs sens, afTermi leur raison, ouvert leur esprit! {Applaudissements,)
Mais vous voulez que l'instruction religieuse soit donnée dans Técole. Par qui? Ce ne sera pas par l'instituteur alors; quelle qualité a-t-il pour cela? Ce doit donc être par le prêtre. Lequel? Évidemment par celui de la religion dominante.
Oh! quand la question se pose ainsi, il est curieux de voir comment, soudain, le représentant de la religion de la minorité, aperçoit la vérité dans tout son jour.
En France, la religion catholique est celle de la majorité. Ses prêtres sont généralement opposés à la laïcité de l'enseignement, telle que je l'ai définie tout à l'heure — et qui, par parenthèse, est tout autre chose que la suppression des instituteurs publics congréganistes, — à la séparation de l'Église et de l'École. Les prêtres protestants, au contraire, y sont généralement favorables; ils représentent la minorité.
Passons la frontière; allons en Hollande; nous y trouverons la religion protestante dominatrice, et la religion catholique en minorité. Dans ce pays on a discuté la question de la laïcité de l'enseignement, sous le nom de question de « l'école neutre ».
Qu'en dit l'archiprêtre catholique de Frise?
« Pour voir régner la concorde, l'amitié et la charité entre les diverses religions, il est nécessaire, à mon avis, que les instituteurs s'abstiennent de l'enseignement des dogmes des diverses communions. »
Oui; mais que répond M. Van Prinsterer, le chef le plus autorisé du protestantisme?
< Tout autre intérêt doit être subordonné à celui de
la foi Le principe de l'école neutre entraînera
nécessairement l'exclusion du christianisme dogmatique et historique. Exclure le christianisme, c'est exclure de l'école toute religion; c'est décréter l'école