ATHÉE
Vous le voyez bien, messieurs, ce n'est plus une question de liberté, car la liberté ne supporte pas des
interprétations aussi différentes ; c'est une question de domination, purement et simplement. Ce n'est pas parce qu'il a quelque doute sur l'évidence de son dogme, ce n'est pas parce qu'il a quelque crainte sur le salut de l'enfant que le prêtre de la religion dominante, catholique en France, protestante en Hollande, demande que l'école soit confessionnelle; c'est parce qu'il veut régenter l'école, être le maître de l'instituteur, et, par lui, de l'enfant; car il espère, ayant tenu suffisamment l'enfant en tutelle dans l'école, l'y tenir encore, quand il sera homme, dans la société. Et voilà pourquoi il prétend au monopole de l'enseignement moral, à la direction de cet enseignement, pourquoi il le veut imprégné de son sentiment religieux à lui, et aussi de son système dogmatique propre, si contradictoire qu'il soit avec celui du voisin. Que lui importe la liberté? Il a en mains la vérité. Il faut qu'il l'impose! {Applaudissements.)
Eh bien, messieurs, je voudrais voir le prêtre se joindre à nous — et je crois qu'il ferait bien — pour demander que l'état actuel des choses cesse et soit remplacé par un autre plus logique, et en même temps plus respectueux des intérêts qu'il représente, et dont il est, à bon droit, jaloux. Aujourd'hui, vous savez ce qui se passe dans nos écoles publiques. L'instituteur fait réciter à peu près le catéchisme et l'évangile, lire quelques pages de l'histoire sainte; puis, dans la grande majorité des cas, soit directement, s'il est un peu imprudent, soit indirectement, s'il a quelque habileté, il fait en sorte que l'enfant ne prenne pas au pied de la lettre les lectures et les récits faits par l'ordre du règlement, il redresse dans l'esprit de son élève les diverses infractions aux lois scientifiques qui ont pu se présenter dans le cours de ces leçons religieuses. Je vous demande vraiment si ce système n'est pas plus dangereux pour la tranquillité de l'âme de l'enfant que le nôtre, qui consiste à laisser chacun maître de son domaine, et permet au père de famille qui croit à la
nécessité de renseignement religieux de le faire donner, sans qu'il soit jamais en contradiction avec celui de Tinstituteur. De cette façon il n'y aura pas de conflit possible entre celui-ci et le prêtre, parce qu'il n'y aura pas de contact entre leur enseignement.
N'est-il pas étrange, alors que nous parlons ainsi, qu'on nous réponde que nous voulons la guerre?
Non, nous ne voulons pas la guerre. Est-ce que nous avons intérêt, est-ce que la démocratie a intérêt à voir ses enfants s'entre-déchirer? Est-ce que le gouvernement républicain a intérêt à voir recommencer les guerres de religion? Ce n'est pas à nous, héritiers directs de ceux qui ont tant souffert pour le triomphe de la liberté de conscience, qu'il appartiendrait de donner ce triste spectacle à l'humanité! (Applaudissements,)
Bien loin de là, nous voulons à la fois la paix et la liberté de conscience. La laïcité de l'enseignement public, il faut la proclamer au nom de la liberté de conscience de l'instituteur, qu'il est indigne de contraindre à donner un enseignement auquel il ne croit pas, au nom de la liberté de conscieiice du père de famille, dont l'enfant ne doit recevoir l'instruction religieuse que par son ordre exprès, au nom de la tranquilité publique, de la paix des esprits, qui sera menacée tant que régnera la confusion actuelle du domaine laïque et du domaine ecclésiastique.
Ceux qui crient à l'école athée disent une niaiserie; ceux qui crient à la persécution disent une puérilité. Quoi! la religion catholique se dira persécutée, privée de moyens de propagande et d'enseignement dans un pays où le gouvernement s'est chargé de payer et loger autant de prêtres qu'il en sera nécessaire pour les besoins de cette religion? Cela prête à rire, et voilà tout.
Ainsi, dans notre système d'enseignement tel que nous le concevons, l'enseignement religieux appartient souverainement et exclusivement au prêtre qui, pour accomplir cette partie si précieuse de son sacerdoce, reçoit de la loi et du Concordat tous les moyens d'action
dont il a besoin. Le reste est à l'instituteur, autre fonctionnaire d'État, qui a charge, lui, non de faire des catholiques, des protestants ou des juifs, mais des hommes honnêtes, des hommes utiles et de bons citoyens.
Voilà le cercle parcouru ; voilà le programme tel que je voudrais le voir appliqué. Il disciplinera les sens, dressera le corps, agrandira l'esprit, fortifiera le jugement, affermira la volonté, développera le sentiment du devoir et de la responsabilité ; il n'empêchera l'enfant ni d'ouvrir les ailes de son imagination, ni de laisser son cœur vibrer à toutes les émotions.
Ce programme splendide, il faudrait bien que tout le monde pût le parcourir; malheureusement nous ne verrons pas cela. Tâchons du moins qu'il puisse être tout entier mis en pratique, non seulement pour ceux qui sont nés dans d'heureuses conditions de fortune, mais aussi pour tous ceux qui se seront montrés dignes d'en profiter, et cela dans leur intérêt, dans l'intérêt social, dans l'intérêt de la France! (Applaudissements.)
En vérité, messieurs, lorsqu'on pense à ce que pourrait être notre pays après un certain nombre d'années d'application d'un pareil programme, organisé comme il conviendrait, on ne peut s'empêcher d'être saisi d'enthousiasme. Quant à moi, autant j'éprouve un sentiment de douleur et de colère quand je parcours l'histoire, celle de ces temps sombres encore si près de nous, où l'ignorance était à ce point souveraine que ceux qui en mouraient n'en avaient même pas conscience, autant je ne peux, sans une sorte d'enivrement, me tourner du côté de l'avenir, et contempler en espérance ce que d'autres verront en réalité, ce que nous préparons. Qui pourrait aujourd'hui se figurer ce que sera la France lorsque rien ne sera perdu pour sa force et pour son bonheur de ce qu'elle enfante chaque année de génies? Voyez quel prodigieux essor a suivi l'arrivée de la bourgeoisie sur la scène publique, la diffusion de Tinstruc-
tion dans les classes moyennes de la société! Eh bien, donnez Tinstruction à la masse de la nation ; quels progrès ne réaliserait-on pas si le peuple tout entier était, à ce point de vue, placé dans des conditions similaires? S*il était appelé réellement à fournir au complet son contingent de forces intellectuelles? Nous ne sommes pas des nobles ; nous n'avons pas la vaniteuse niaiserie de croire appartenir à une race particulière, douée de vertus spéciales; nous sommes tous de la même race, du même sang; force nous est bien de reconnaître que la somme des valeurs intellectuelles est proportionnelle aux masses ; or, le peuple s'appelle légion ! (Applaudissements.)
Oui, imaginez que la France ne perde aucune des forces intellectuelles qui restent actuellement inutiles et inconscientes d'elles-mêmes, et songez à la somme prodigieuse de richesses et de bonheur qu'elle en retirera! Voyez d'autre part quelles sources de jouissances d'ordre élevé seront mises par l'expansion de l'instruction à la disposition de ceux qui, dans la société, resteront toujours voués aux travaux manuels, et qui aujourd'hui ne savent le plus souvent se délasser de leur labeur que par quelques grossières plaisirs !
Par quoi sommes-nous séparés de cette époque que nous préparons, que nous touchons presque de la main?
Par les préjugés et par l'argent.
Les préjugés, nous savons comment on en a raison. Le livre de M. Charles Robert, écrit d'hier, et qui semble être écrit depuis des siècles, nous montre avec quelle rapidité ils disparaissent : aujourd'hui, la théorie de l'ignorance ne trouverait plus de défenseurs. Devant la discussion, devant l'exercice de la liberté, ces préjugés font comme ces brouillards qu'on voit flotter au matin dans le fond des vallées, et qui, lorsque le soleil se lève, s'enroulent en remontant au flanc des coteaux, pour disparaître et se dissiper dans l'atmosphère. Avant peu nous n'aurons plus à compter avec eux.
Reste l'argent.
Est-ce là un obstacle insurmontable? Non, certes. L'argent, la France en a donné sans marchander — et elle en donnera encore — quand il s'agit de son armée, qui lui assure la sécurité et l'honneur; quand il s'agit des travaux publics, qui sont les sources de sa fortune. Et vous vous figurez qu'elle s'arrêtera, et qu'elle n'en trouvera pas pour ses écoles, qui préparent à la fois et sauvegardent sa sécurité, son honneur, sa fortune? Non! non! Les questions d'argent ne nous arrêteront pas. Et tout ce qui semblait insensé il n'y a pas vingt ans, tout ce qu'on pourrait encore aujourd'hui appeler utopie, se trouvera bientôt une réalité.
Et lorsque tous ces biens seront réalisés ; lorsque tous les enfants de la Patrie seront véritablement libres et maîtres d'eux-mêmes, parce qu'ils seront instruits, nous ne demanderons qu'une chose — bien ambitieuse, il est vrai, — c'est qu'ils se rappellent quelquefois le nom de ceux qui auront consacré à cette grande œuvre toutes les forces de leur esprit et toutes les ardeurs de leur âme!
(Acclamations, De longues salves d'applaudissements se font entendre encore longtemps après que M. Paul Bert a quitté la salle.)
L'éducation de la femme
Ce n'est pas une des moindres gloires de notre Révolution française que d'avoir compris, pour la première fois, la grandeur du rôle de la femme dans l'éducation et dans la société, et que d'avoir voulu, au même titre qu'à l'homme, lui ouvrir des écoles publiques et s'occuper de son éducation. Ce n'est pas qu'autrefois de nombreuses congrégations enseignantes n'ouvrissent aux jeunes filles de la noblesse et de la haute bourgeoisie des couvents, où, dès leur jeune âge, des enfants — des enfants de deux ans y étaient admis, — des jeunes filles recevaient une instruction, presque toujours singulièrement limitée, du reste.
Et ce n'est pas que, dès avant la Révolution, des hommes de grand cœur, à la tète desquels il faut citer Fénelon, ne se fussent préoccupés de dresser les règles de l'éducation des femmes, et n'eussent reconnu la
1. Conférence faite à la Salle Wagram, le 17 février 1884. Le discours qu'on va lire n'a pas été publié par M. Paul Bert luimême. Il n'en existe qu'une sténographie très imparfaite qu'on a dû revoir de très près et parfois corriger, avec toute discrétion, bien entendu. Les erreurs de dates ou autres, sMl y en a, ne sont donc pas imputables à M. Paul Bert qui ne les aurait pas laissé subsister, en même temps qu'il aurait mis à l'ensemble du discours sa marque personnelle.
nécessité de développer leurs facultés, de fortifier leur raison, d'affermir leur jugement par des études quelque peu approfondies des lettres et même des sciences.
Mais ces hautes pensées d'hommes qui auraient dû être les conducteurs de l'humanité, ne séduisaient pas lout le monde, et il s'en fallait de beaucoup que l'opinion acceptât les conséquences qu'ils entendaient tirer de leurs principes. Mais l'idée était née et pendant les xvi«, xvii® et xviiio siècles, des hommes et des femmes d'élite s'employaient à la répandre et à faire sentir l'intérêt sérieux qu'il y avait à moins négliger l'éducation de la femme.
En 1687, un homme dont le nom mériterait davantage de sortir de l'obscurité où on l'a laissé, Claude Henry, abbé du Loc-Dieu, disait : c Ce sera sans doute un grand paradoxe qu'elles doivent apprendre autre chose que leur catéchisme, la couture et divers petits ouvrages, chanter, danser et s'habiller à la mode, faire bien la révérence et parler civilement, car voilà en quoi l'on fait consister pour l'ordinaire toute leur éducation.
« De certains excès, on a conclu, comme d'une expérience assurée, que les femmes n'étaient point capables d'études, comme si leurs âmes étaient d'une autre espèce que celles des hommes, comme si elles n'avaient pas aussi bien que nous une raison à conduire, une volonté à régler, des passions à combattre, une santé à conserver, des biens à gouverner, ou s'il leur était plus facile qu'à nous de satisfaire à tous ces devoirs sans rien apprendre. » (Applaudissements.)
En vérité on ne peut mieux dire et on n'a jamais mieux dit; mais cela ne convainquait guère la foule, la majorité hochait la tête et comme le vieux Chrysale des Femmes savantes, disait : c Savoir coudre, filer, faire des bourses, travailler en un mot des mains, voilà ce qui convient aux femmes. »
Et Ariste d'opiner : « Les jeunes filles ne doivent apprendre qu'à faire la révérence, à tenir les bras, à sourire en pinçant les lèvres, à ne manger à table qu'à
LE CLERICALISME. 10
peine, quitte à se dédommager ensuite en particulier. » Ce que M"« de Gournay, la fille adoptive de Montaigne, traduisait en un langage autrement ferme et viril en disant : « On lui constitue pour toute félicité, pour vertus souveraines et seules : ignorer, faire le sot et servir. »
Le temps n'était pas loin où le fondateur des Ursulines de Dijon, la conscience inquiète, réunissait une faculté de théologie pour lui demander si ce n'était pas péché mortel que d'apprendre à lire à la femme. (Rires.)
Aussi lorsque le Bonhomme des Femmes savantes récita pour la première fois ses vers devenus si fameux, on était tenté de croire que c'était la sagesse du divin Molière qui s'exprimait par la bouche de ce vieux bourgeois ignorant.
11 n'en était rien, vous le savez, mais le sentiment public était avec Chrysale, et jusqu'à l'aurore de la Révolution, le couvent suffisait amplement aux besoins de la bourgeoisie et de la noblesse ; car pour les filles et les femmes d'ouvriers et de paysans, la question n'était même pas soulevée, et dans les villages, elles étaient même exclues de l'éducation, si rudimentaire pourtant, que donnait à leurs frères le magister ou le curé du lieu. Et si, à une époque de notre histoire, une femme, la Du Barry, gouverna la France, elle la gouverna sans savoir lire ni écrire. (On rit.)
La Révolution change tout cela et, dès les premiers jours de la Convention, Condorcet, dans un rapport célèbre, disait : « L'instruction doit être la même pour les hommes et pour les femmes. En effet toute instruction se bornant à exposer des vérités, à en développer les preuves, on ne voit pas comment la différence . des sexes en exigerait une dans le choix de ces vérités ou dans la manière de les prouver. Il est nécessaire que les femmes partagent l'instruction donnée aux hommes :
» 10 Pour qu'elles puissent surveiller celle de leurs enfants;
» 2° Parce que le défaut d'instruction des femmes introduirait dans les familles une inégalité contraire à leur bonheur ;
» 3° Parce que c'est un moyen de faire conserver aux hommes les connaissances qu'ils ont acquises dans leur jeunesse ;
9 40 Parce que les femmes ont le même droit que les hommes à Vinstruction publique. Elles doivent avoir les lumières qui seules peuvent leur donner les moyens d'exercer réellement leurs droits, qui sont les mêmes que ceux des hommes. »
Cette formule de bon sens était traduite en loi par la grande Convention qui, sur la proposition de Lakanal — le 25 octobre 1795, — déclarait que chaque école primaire de village serait divisée en deux sections : t Tune pour les garçons, l'autre pour les filles, avec un instituteur et une institutrice ».
Et bien mieux, au jour de la discussion de cette proposition, un député obscur, dont le nom est à peu près inconnu. Calés, de la Haute-Garonne, disait qu'il fallait constituer des collèges et des écoles centrales pour les jeunes filles adolescentes comme on en fondait pour les adolescents dans chaque département.
Certes déjà à cette époque la cause de l'enseignement des femmes était une cause théoriquement gagnée; mais de la théorie à la pratique il y a eu loin, et ce n'est pas le gouvernement de Bonaparte — dont vous connaissez le mépris profond pour les femmes — qui devait s'intéresser beaucoup à l'éducation des filles. Ainsi, son ministre Fourcroy, en présentant une loi sur l'instruction publique, déclare inutile de s'occuper de l'instruction des filles. Et en 1833, quand Guizot introduisit dans le domaine politique général sa grande éforme de l'enseignement, la gloire la plus pure de son lom, il ne s'occupe que des écoles de garçons. Dans la oi de 1833, il ajourne les écoles de filles, « non sans [uelque regret, dit-il, mais, parce que la raison d'écolomie le commande », comme s'il devait y avoir une
raison d'économie qui puisse autoriser à placer la femme à un degré inférieur à l'homme.
Ce n'est qu'en 1850 que l'existence de certaines écoles de filles apparaît dans la loi, et encore, tandis que la création d'écoles de garçons est imposée à toutes les communes, les écoles de filles ne sont fondées qu'à la condition que les communes en fassent elles-mêmes les frais. Il faut arriver à l'année 1867, c'est-à-dire jusqu'au ministère du plus grand ministre de l'Instruction publique qu'ait connu ce siècle, M. Duruy, pour obtenir la création d'écoles de filles dans les villages de plus de 800 habitants. Depuis cette époque, nos lois sur la gratuité et l'obligation de l'enseignement primaire ont constitué l'égalité complète entre les filles et les garçons.
La question est donc résolue en théorie, et elle est bien près de l'être même en pratique pour l'instruction primaire des filles. Il en est autrement pour l'enseignement secondaire ; de ce côté les choses ont tardé davantage.
Balzac disait vers 1830 : « L'éducation des femmes comporte des problèmes si graves — car l'avenir de la Nation en dépend — que, depuis longtemps, l'Université de France s'est donné la tâche de n'y point songer. »
Et c'était l'exacte vérité, car jusqu'à des temps récents, l'enseignement secondaire des femmes a été livré sans réserve à l'initiative privée, dans des couvents, dans des pensionnats, dans des cours laïques et enfin dans des écoles professionnelles.
Les couvents, permettez-moi de n'en rien dire, pour ne pas attirer des haines; et cependant il m'est bien permis de regretter le couvent d'autrefois, où n'avait pas pénétré l'esprit casuistique, où la « méditation selon la méthode de saint Ignace » n'était pas une occupation principale, et où l'on n'enseignait pas la guerre civile. {Vifs applaudissements,)"
Les cours laïques de filles ont une grande importance dans une ville comme Paris; mais, malgré l'héroïsme de ceux qui se sont occupés d'en fonder, et dont les noms
méritent d'être glorifiés ; malgré le talent et. le courage de M™® Campan, de M^^^ Saunau et Masson, malgré les efforts d'une femme dont le nom est populaire entre tous, de cette admirable M™« Elisa Lemonnier — pour ne nous en tenir qu'aux morts, — ces établissements laïques ont presque tous disparu, vaincus par la concurrence congréganiste. Quand ils ont reparu, c'est sous la forme d'associations analogues à celle à laquelle nous avons l'honneur de collaborer aujourd'hui.
Ce n'est qu'après avoir organisé l'enseignement primaire des filles que M. Duruy s'occupa de leur enseignement secondaire, en décidant la création de ces cours qui s'installèrent à Paris et dans un certain nombre de villes de France. Beaucoup d'entre nous se rappellent le toile qui se produisit à cette époque, à la suite de cette création, et l'indignation de l'Église catholique, et les mandements violents que nosseigneurs les évèques adressèrent à leurs ouailles pour les prémunir contre cette redoutable tentative. Ils sont à la fois tristes et grotesques, et cependant il ne faut pas les oublier, car nous sommes en présence d'hommes prétendant à l'infaillibilité et qui déclarent aussi ne jamais changer. Si nous n'entendons plus aujourd'hui le langage étrange de 1867 et 1868, c'est peut-être que les circonstances de milieu s'y prêtent moins, mais pour peu que l'occasion devienne favorable, nous retrouverions les mêmes phrases et les mêmes attaques à rencontre de l'enseignement laïque. {Adhésion unanime et bravos,)
Il faut lire ces mandements instructifs. Voici ce qu'écrivait l'évêque de Nîmes en 1868 : c Donner 3000 professeurs de nos lycées pour répétiteurs ou plutôt pour maîtres à toutes les jeunes filles de quatorze à dix-huit ans... Ne suffît-il pas d'énoncer cette idée telle quelle pour faire courir dans les veines un frisson de stupeur et d'alarme. » (Rires,) Autre immense inquiétude pour les mères : les cours se font à la mairie. € Il y a loin de la maison à la mairie ; n'y eût-il que vingt pas, c'est une distance redoutable. » (fiouveaux rires,)
Vous le voyez, c'est toujours ce mépris de la femme qu'on rencontre à chaque pas dans l'Ancien Testament et dont le Nouveau n'a pas guéri la catholicité. (Applaudissements.)
« Qui trouvera-t-elle sur sa route? Et à la mairie que verra-t-elle, qu'entendra- t-elle?... Comment se promettre que cette jeune fille passera à travers ces serpents et ces scorpions... — Ces serpents et ces scorpions c'est nous-mêmes, c'est l'Université (Rire général et bravos)y — sans rencontrer jamais ni le venin d'une piqûre, ni la fascination d'un regard? »
Et un homme qui méritait de mieux faire en une matière qui lui est si familière, et sur laquelle il a écrit des pages véritablement éloquentes, M. Dupanloup, dans son indignation de voir que le ministre veut faire passer à tout prix les jeunes filles « des genoux de l'Église dans les bras de l'Université »... — comparaison peu épiscopale (Rires), — s'écrie : « Ces cours sont une chose inouïe, profondément grossière, radicalement impossible. > — Impossible, vous le voyez, ne réussit pas plus à l'Église qu'à la science. (Très bien! Très bien!) — € Si l'histoire en garde le souvenir, elle dira sans doute que c'était une indignité, mais elle dira aussi et surtout que c'était une folie. »
En vérité, à entendre ces cris de guerre, on se demande si l'Église n'a pas perdu de vue les recommandations de saint Paul aux chrétiens, quand il leur disait si sagement : < Choisissez des évoques irrépréhensibles, modestes, pas du tout batailleurs \ > Et il ajoutait, ce qui est inutile : « Et qui n'aient qu'une femme. »
Ces cours ont réussi, et le 8 octobre 1878, M. Camille Sée eut l'honneur de présenter à la Chambre un projet de loi sur l'enseignement secondaire des filles. Moimême, le 10 novembre suivant, j'en présentais un autre, et de la discussion de ces projets sortit la loi du 21 décembre 1880. L'enseignement secondaire des filles était fondé. Et, simultanément, sur une proposition dont
je me permets de me vanter, on créait, dans tous les départements, des écoles normales de filles. Enfin, le gouvernement a fondé à Sèvres et à Fontenay-aux-Roses des écoles normales pour le recrutement du professorat dans renseignement secondaire et primaire des filles. En attendant les résultats de ces établissements, les jeunes filles qui n'avaient pas à leur disposition tous ces moyens d'apprendre, ne perdaient pas leur temps, et on les voyait en nombre arriver dans nos cours d'enseignement supérieur, et subir les examens de l'Université. 110 jeunes filles possèdent leur baccalauréat, 5 la licence et 23 le doctorat en médecine. Voilà les chiffres obtenus jusqu'à l'année dernière, 1883. (Applaudissements,)
Aujourd'hui nous avons 30 lycées ou collèges de jeunes filles qui sont ouverts, 40 autres environ sont en voie de préparation. Dans nos facultés, et particulièrement à la faculté de médecine et dans les hôpitaux, s'instruisent beaucoup de jeunes filles qui suivent les cours, soignent les malades, prennent leurs grades, et sans qu'aucun inconvénient ne se soit produit, malgré les prédictions et les susceptibilités exagérées de ceux qui ne comprennent l'enseignement de la femme que par le confessionnal.
Nous n'avons d'ailleurs fait en France que suivre l'exemple qui nous a été donné par d'autres pays : en Suède, eu Suisse, en Angleterre, en Russie, surtout en Amérique, où de nombreux établissements d'enseignement d'ordre secondaire et d'ordre supérieur ont été fondés pour les femmes. Plus d'un millier d'étudiantes suivent les cours de l'Université russe. Aux États-Unis, plusieurs centaines de femmes exercent, depuis quelques années, la profession médicale, et cela avec le plus grand succès.
On peut donc dire que la cause de l'enseignement de la femme est gagnée, non seulement en France, mais dans le monde entier. Aussi serait-il véritablement oiseux de revenir sur des. discours peut-être pénibles
pour Tamour-propre national, et de rappeler tout ce qui s'est dît dans les débats parlementaires à rencontre de cette nécessité sociale. Au fond c'était une sorte de crainte des pédantes, des bas-bleus, des femmes savantes, qui inspirait les orateurs qui ont pris part à ces débats. Cela n'a pas de quoi émouvoir ; on a dit avec raison, qu'il y a deux sortes de pédantisme : le pédantîsme de la science et celui de l'ignorance, et qu'en somme celui-ci est le pire.
On a vu à l'épreuve les résultats obtenus. On a constaté que l'esprit des femmes, pas plus que celui des hommes, ne perdait rien à être plié aux fortes études. On s'est aperçu que le fait d'être capable de parler d'autres choses que de chiffons, de modes et de pièces en vogue, ne diminue en rien ni les grâces ni les charmes des femmes. On a vu, en un mot, que la pédanterie est un défaut laid, que les femmes n'aiment jamais la laideur, pas même dans les défauts, et qu'en définitive on trouvera toujours, dans le monde, 100 Trissotins et 100 Vadius pour une Bélise et une Philaminte. (Bravos et applaudûsements.)
Oui, nous avons cause gagnée sur ce point, mais s'il est inutile de revenir sur les discussions qui se sont produites, il n'est pas oiseux d'examiner quels ont été les arguments victorieux, ceux qui ont décidé la Chambre, comme ils avaient entraîné l'opinion publique. Car enfin il faut savoir ce qu'on a voulu faire en organisant l'éducation de la femme, et ce sont ces arguments victorieux qui vont nous l'indiquer. Ils sont, à mon sens, au nombre de deux, et le premier, si je ne me trompe, est celui-ci : on a voulu donner à l'action éducatrice de la femme dans la famille, à son action sur l'enfant, dont elle est la première et la meilleure institutrice, l'influence la plus efficace et la plus profonde. Cette idée a été exprimée en maintes circonstances, et nul ne l'a résumée dans des termes plus éloquents que Jean- Jacques Rousseau.
c Les hommes, at-il dit, seront toujours ce qu'il
plaira aux femmes : si vous voulez qu'ils deviennent grands et vertueux, apprenez aux femmes ce que c'est que la grandeur et la vertu... La première éducation est celle qui importe le plus, et cette première éducation appartient incontestablement aux femmes; si l'auteur de la nature eût voulu qu'elle appartînt aux hommes, il leur eût donné du lait pour nourrir leurs enfants. Parlez donc toujours aux femmes, de préférence, dans vos traités d'éducation. »
Cette vérité ayant été formulée au siècle dernier par le grand écrivain français, il est intéressant de voir quelles mesures elle a inspirées au ministre d'un pays lointain, que nous sommes habitués à considérer comme peu civilisé, ou du moins en retard ou dévoyé sur la route de la civilisation. Elle a dicté au ministre de ce pays une loi qui a précédé de cinq ans notre loi à nous Français.
En 1873, le ministre de l'Instruction publique du Japon, proposant la création d'écoles de filles, qui fonctionnent depuis dix ans, disait : « L'importance de l'éducation des femmes n'a pas besoin d'être démontrée. » — Cinq ans après cette déclaration, il nous fallait lutter vigoureusement pour faille accepter à des Français cette vérité qui au Japon paraissait l'évidence même. — « C'est à la femme, en effet, dit le ministre, qu'est nécessairement confié le soin d'instruire les enfants dès leurs premières années. » — Vous le voyez, le bon sens parle partout le même langage. — « L'influence qu'elle exerce alors ne consiste pas seulement dans l'enseignement direct qu'elle peut donner, mais aussi dans les exemples qu'offrent à tout instant à l'enfant ses manières et sa conversation. Si l'on veut que les citoyens d'une nation soient inspirés des meilleurs sentiments et guidés par les meilleurs motifs, c'est à la mère qu'il faut d'abord s'adresser, car c'est elle qui doit être et qui sera leur premier modèle. »
Gela se passait en 1873. Vous voyez que cette fois on pouvait, au propre comme au figuré, dire : C'est de l'Orient que nous vient la lumière.
Le second argument, le second motif a une valeur non moins considérable. Il s'appuie sur cette puissante raison du rétablissement de l'équilibre et de l'harmonie dans le ménage. On a remarqué que trop de femmes sont élevées dans l'ignorance des tendances et souvent des faits de notre civilisation, parfois même dans un esprit hostile à celui qui a été inspiré par l'éducation à leurs maris, et qu'elles se montraient insensibles, sinon opposées à tout ce qui émouvait, réjouissait, enthousiasmait celui à qui leur destinée était liée. On s'est dit qu'au lieu de trouver en elles un appui, une aide, un refuge, quelque chose de réchauffant et de caressant, quelque chose de semblable à ce qui lui a été donné, pendant ses chagrins d'enfant ou ses luttes de jeunesse, par les sourires et les baisers de sa mère, l'homme ne trouvait le plus souvent au logis qu'un être indifférent.
On s'est dit que dans une union sans entente le foyer manque de chaleur; qu'à la place de ce refuge tiède, tout duveté d'affection, qui devrait être pour l'homme ce qu'était la Terre pour le géant Antée, une source inépuisable de force nouvelle, la joie du présent et la préparation d'un avenir heureux, il ne trouve qu'un lieu terne et froid, où nulle main amie ne panse ses blessures, où nul cœur ne bat à l'unisson du sien; où personne ne se soucie de chercher les paroles qui consolent, qui redonnent le courage, qui redoublent l'ardeur.
Et alors on s'indigne ; on trouve qu'il est urgent de rétablir cette harmonie troublée ; qu'il faut à cet époux préparer une épouse, une compagne en état de comprendre sa vie.
Ces sentiments ont été exprimés sous maintes formes par tous les orateurs et tous les écrivains, et je pourrais accumuler les citations. Je n'en ferai qu'une, parce qu'elle offre un certain piquant de curiosité. A l'heure où je parle, une jeune femme hindoue parcourt l'Inde entière, organisant dans l'Inde aryenne, des associations dans le but de développer l'éducation de la femme,
Elle obtient un grand succès par son éloquence et, dois-je dire, malgré ses vingt-cinq ans.
Voici ce qu'elle a dit à Bombay : t On devrait songer à mettre de p^air avec leurs futurs maris des jeunes filles destinées au double rôle d'épouses et de mères de famille! Le bonheur d'un ménage résulte de la paix et de l'harmonie, et la paix et l'harmonie régnent lorsque la pensée et les actes des deux époux tendent vers le même but. Pour assurer le bonheur domestique, qui par lui-même constitue un grand bien, le devoir d'une femme est donc de mettre ses pensées et ses actions d'accord avec celles de son mari. Pour arriver à cette harmonie en pensée et en action, il est nécessaire que la femme reçoive une éducation libérale. Le système actuel d'éducation des filles est en contradiction avec ce principe. L'éducation devrait tendre à leur apprendre à penser et à agir dans le même esprit que les hommes. C'est ce qui n'existe pas maintenant; les garçons reçoivent une éducation libérale, les filles en sont privées, et de là vient que les tendances d'un sexe ne sont pas les mêmes que celles de l'autre. Aussi les époux sont-ils semblables à deux personnes attachées par un lien et dont l'une veut aller en avant, l'autre en arrière, ce qui rend tout mouvement impossible. > (Applaudissements,)
Voilà, si je ne me trompe, les deux sentiments dominateurs, et, comme je le disais, les deux arguments vainqueurs. Ces sentiments, je me garde d'en médire, je me garde d'en méconnaître la puissance et le bien fondé. Sans doute, il faut, comme nous venons de l'entendre dire, préparer dans la jeune fille la compagne intellectuelle de l'homme, et il faut préparer en elle la mère de famille, l'institutrice de ses enfants. C'est vrai, mais est-ce tout?
Est-ce même le principal? Je dirais même, si nous allions au fond des choses, ces deux raisons sont-elles véritablement les raisons dominantes pour lesquelles il faille instruire la jeune fille?
Voyons, retournons la question. Quand il s'agit d'instruire un jeune homme, quand on veut prêcher à ceux qui peuvent encore en douter, la nécessité même de rinstruction, que dit-on? Dit-on qu'il faut instruire le jeune homme pour en faire un bon père de famille, et un compagnon pour sa femme? Est-ce que l'Université inscrit sur son programme : Ici l'on forme des pères de famille et des compagnons pour leurs femmes?
A entendre ce qui s'est dit à propos de l'éducation des femmes, il semblerait que l'Université pourrait annoncer dans son exposé de titres : Nous cherchons à former de bonnes mères de famille et des compagnes intellectuelles pour l'homme. Eh bien, je vous le demande, pourquoi cette façon différente d'envisager la question quand il s'agit de l'homme ou quand il s'agit de la femme? Qu'est-ce à dire, et pourquoi ne veut-on justifier la nécessité d'instruire la femme que par l'utilité qui en résulte pour un être autre qu'elle, que pour l'utilité du mari ou de l'enfant? Ne serait-ce pas là une forme particulière de l'égoïsme que de conduire l'éducation de la femme uniquement par ces raisons? Une forme supérieure, je le reconnais, par son résultat moral et utile. Mais en somme on tient compte, en première ligne, de l'intérêt personnel des hommes.
Demandez au pédagogue pourquoi il instruit un homme. Il vous répondra que c'est pour développer ses facultés morales ; que c'est pour orner son esprit, pour l'armer pour la lutte, pour donner à la plante humaine la culture intensive qu'elle réclame, à l'homme ce que tout homme a le droit d'exiger, enfin pour obéir à la justice.
Voilà ce qu'il répond. Et pourquoi ne fait-on pas la même réponse quand il s'agit de la femme? N'en est-il pas de même pour elle? Avons-nous à nous occuper d'autre chose que de son développement moral, que de l'agrandissement de ses facultés, que de la solidité de son jugement? 11 faut serrer la question de près, car c'est ici la clé de voûte.
Veut-on instruire la femme en vue d'un avantage d'ordre supérieur, d'un intérêt social, d'un accroissement de moralité générale, ou en vue seulement d'un avantagea donner à l'homme? Vise-t-on, par l'enseignement et à travers l'enseignement de la femme, le seul intérêt de l'homme, oubliant l'intérêt propre de la femme? En d'autres termes, plus précis, mais un peu brutaux : considère-t-on la femme comme un personnage annexe ou comme le personnage principal? Prendon la thèse de la subordination ou la thèse de l'égalité?
Il faut se prononcer. Veuillez remarquer avec quelle prudence je me suis, gardé de soulever cette question dans les discussions du Parlement, mais ici, entre nous, nous pouvons tout dire. (Rires d'assentiment.)
Il faut savoir ce qu'on fait, car si nous nous traînons dans les banalités vulgaires, nous ne ferons que de l'empirisme grossier ou une pédagogie obscure. Il faut savoir prendre parti. S'il y a subordination, il faut interdire à la femme certaines professions, certaines situations sociales, et par conséquent, dans l'éducation la débarrasser d'études inutiles, sinon dangereuses, qu'elle ne pourrait pas, ne devrait pas comprendre.
Si l'on est partisan de la thèse de l'équivalence, il en est tout autrement. Il faut donner à la femme la même éducation qu'à l'homme tout en l'adaptant à ses aptitudes diverses; ici inférieures à celle de l'homme, là supérieures.
Il faut, dis-je, prendre parti. La thèse de la subordination ne peut s'expliquer, ne peut s'excuser que par la proclamation doctrinale de l'infériorité de la femme par rapport à l'homme. Cela est de toute évidence, car si l'on ne déclare pas que la femme est inférieure à rhomme, on n'a pas le droit de soutenir la thèse de la subordination, à moins de reconnaître que l'homme est un usurpateur violent.
La thèse de Téquivalence, j'emprunte ce mot à la géométrie, n'est ni l'égalité ni l'identité; l'équivalence suppose la variété. Ici plus d'adresse, là plus de force,
ici plus de nerfs, là plus de muscles. Ici sentimentalité plus vive, une âme plus chaude, là, raison plus froide. ( Vifs applaudissements . Mouvements , )
Nous sommes ici au centre même de la question, à son foyer pour ainsi dire. Mais sur ce foyer, peut-être reste-t-il encore quelque obscurité, un point qui nous le cache, et qui interceptant une partie du rayon éclairant, en empêche le rayonnement suffisant.
Quittons donc la théorie; regardons les choses dans l'application et voyons quel parti il convient de prendre.
Supposons que nous ouvrons un collège. Dans ce collège nous mettrons de toute nécessité nos actes d'accord avec nos idées, nos principes. Si Fhomme est supérieur à la femme, il a le droit de commander, et le devoir de protéger. D'où s'en suit un ordre d'éducation particulier. Si l'équivalence est admise, la situation change et il faut adopter un autre ordre d'enseignement. Nous arrivons en définitive et inévitablement à la comparaison de l'homme et de la femme. Et c'est une grosse question, une vieille question que celle-là, qui n'a pas toujours gagné à être traitée avec la sentimentalité et la mièvrerie de langage qu'on a apportée à son examen. Oui, c'est une grosse question, aussi ancienne que le monde et qui se posait dès le paradis terrestre. Nous le savons de science certaine.
Mais toute importante, toute ancienne qu'elle soit, c'est depuis deux siècles seulement qu'il lui est arrivé d'être discutée publiquement.
Si nous remontons le cours des âges, après le déluge, bien entendu, à l'origine des civilisations, la force musculaire, la force brutale est la maîtresse de tout; elle a fait de l'homme le conquérant de la femme; de la femme la proie, le jouet, l'esclave de l'homme.
Plus tard, la civilisation orientale a courbé la femme sous le joug honteux de la polygamie. En Grèce, à Rome elle est traitée comme mineure et placée sous les ordres môme de son fils lorsqu'il atteint l'âge de la majorité. Il faudrait des heures pour exposer ses for-
tunes diverses pendant tout le moyen âge. Fenlme de paysan, elle est, comme son mari, à peu près une bête de somme. Noble dame, en son château, pendant Tabsence du baron, guerrier grossier, elle encourage les arts, les ménestrels et tient des cours d'amour ; ou bien elle tire l'épée comme Jeanne Duguesclin.
L'histoire, tant ancienne que moderne, a enregistré les noms de femmes qui n'ont pas craint de se mesurer avec les hommes, même sur le^ champ de bataille, soit en payant de leur personne dans la mêlée, soit en dirigeant ou inspirant les combattants. La Fronde, par exemple, est en vérité la guerre des dames.
Au siècle dernier, malgré le rôle brillant de la femme, pour celles dont l'influence semblait prépondérante, celles qui portaient les nomsdeMaintenon, Pompadour, Dubarry, Marie-Antoinette, comme pour les plus deshéritées, la situation est, au fond, la même. Aux yeux de la loi elle est subordonnée; elle est toujours mineure- L'homme est le seigneur et maître. Elle accepte en souriant cette situation secondaire. Elle sait bien, du moins elle espère prendre sa revanche chez elle, la femme du peuple dans son humble logis, la femme du monde dans son salon.
Sans doute elle soufl're souvent de son infériorité légale, et quand il s'agit de ses intérêts propres et quand il s'agit, surtout, de son autorité maternelle absolument méconnue par la loi. Aussi, parfois lassée, élèvet-elle la voix pour réclamer une répartition moins injuste des droits et des devoirs. Mais jusqu'à présent l'homme a eu l'art merveilleux de lui persuader que ses plaintes la rendraient ridicule, toute inégalité étant effacée, toute infériorité compensée — ou à peu près — par la galanterie — qui est, pardonnez-moi l'apparence paradoxale de l'expression, la forme méprisante du respect.
Enfin, si elle se plaint, elle ne veut pas qu'on la plaigne. Martine crie bien quand Sganarelle la bat, mais quand M. Robert survenant veut s'interposer ; c II me plaît d'être battue >, dit-elle, et lui donne un soufflet. Le
mari irascible se fâche à son tour, et battu par Martine, battu par Sganarelle, le pauvre M. Robert est mal payé de sa peine.
C'est le sort habituel des avocats des femmes. Adversaires et clientes se liguent contre lui. Cela ne doit pas le décourager ni l'empêcher de voir et de proclamer la vérité. Or la vérité, Thistoire est là pour nous l'apprendre. Et puisqu'il n'est pas prouvé que les femmes se soient montrées, en aucune œuvre humaine, inférieures aux hommes — s'agît-il même du gouvernement des sociétés, ce que je considère comme la tâche la plus ardue et la plus complexe (témoin Anne de Beaujeu, Blanche de Castille, Elisabeth d'Angleterre, Catherine de Russie, Marie-Thérèse d'Autriche), — puisqu'il n'est pas établi qu'elles ne se soient pas tenues au niveau des diflicultés les plus redoutables dans la pratique quotidienne de la vie, puisqu'on les a vues, après des catastrophes, après la perte du chef de famille par exemple, prendre en main le gouvernail et conduire avec sagacité, sagesse et prudence, la maison de commerce ou l'usine; puisque l'histoire, puisque les faits de chaque jour nous apprennent cela, la conclusion est facile à tirer.
Tout cela a été dit cent fois et avec raison. Cent fois aussi on a cité des noms de femmes qui se sont illustrées dans les lettres ou dans les sciences; depuis la fameuse Corinne, qui cinq fois dans les jeux grecs battit le divin Pindare ; depuis la célèbre Hypathie, massacrée par ordre de saint Cyrille, l'éloquence de cette mathématicienne philosophe portant ombrage au saint évêque, qui devait pourtant à ses qualités oratoires le siège épiscopal d'Alexandrie.
Mais, dit-on, les femmes sont d'intelligence et d'imagination stériles, et la preuve en est qu'elles n'ont jamais produit ni un Newton ni un Homère. D'abord, les hommes n'en ont produit qu'un. Puis, ensuite, si vous tenez compte des difficultés sociales, du ridicule qui menace, même aujourd'hui, celles quij voulant quitter
M. Lelièvre. — La directrice de Fécole ! {Exclamations à droite,)
M. Paul de Gassagnac. — Il n'est pas permis de dire des choses aussi peu sérieuses que cela.
M. LE PRÉSIDENT. — N'interrompez pas, vous répondrez.
M. Paul de Gassagnac. — Mais nous ne pouvons pas répondre.
M. LE PRÉSIDENT. — Qui est-cc qui s'y oppose?
M. Paul de Gassagnac. — Vous, monsieur le président, et la Chambre.
M. LE PRÉSIDENT. — Réscrvcz-vous, vous aurez la parole, et je m'engage à vous faire écouter...
M. Paul de Gassagnac. — Gela vous est quelquefois difficile.
M. LE PRÉSIDENT. — Seulement, je vous prie de ne plus interrompre.
M. LE RAPPORTEUR. — J'ai cu l'houneur de vous dire que le législateur avait tiré certaines conséquences du principe qu'il avait posé, et je vous en ai indiqué quelquesunes. Je vous ai dit que les administrations, poursuivant la logique des législateurs, avaient été jusqu'à transformer nos écoles normales publiques en couvents et en séminaires; je demande si la lecture que je viens de faire n'est pas la preuve absolue de ce que j'ai avancé? {Marques d'approbation à gauche,)
Je ne prends pas la défense de ces choses. Je ne dis pas à l'honorable collègue qui m'interrompait que ce soit sérieux. Je suis de son avis, ce n'est pas sérieux; mais je suis obligé de dire que cela a été le règlement dans l'intérieur de l'école normale de Lons-le-Saunier.
M. DE LA Bassetière. — Aimericz-vous mieux qu'on leur lût un chapitre de VÉmilet
M. LE PRÉSIDENT. •— Veuillez ne pas interrompre, monsieur de la Bassetière, vous êtes inscrit le premier dans la discussion générale. {Sourires approbatifs à gauche.)
M. LE RAPPORTEUR. — Voilà les preuves de boncatho-
LEjCLéRICAUSME. 12
lique que devait faire Finstituteur avant d'être intronisé. Et, quand il est nommé, quand il est dans son école, est-il exclusivement chargé de donner cet enseignement religieux que, dans un mandement, l'archevêque de Paris — je crois, — je n'en suis pas sûr...
A droite, — Ah ! ah !
M. LE RAPPORTEUR. — ... jc ne suis pas sûr de tout, messieurs. Je crois que c'est l'archevêque de Paris qui avait demandé au ministre de l'Instruction publique d'alors de réduire l'enseignement religieux à une simple récitation. Eh bien, l'instituteur en sera-t-il quitte pour une récitation? Non, messieurs. Il y a un règlement d'école, ce règlement existe encore, il est encore en vigueur, et il le sera jusqu'à ce que le conseil supérieur de l'instruction publique, dans sa prochaine session, ait admis les modifications proposées par les conseils départementaux et qui lui seront présentées; mais jusqu'à présent, sauf quelques détails variables de département à département, ces règlements sont identiques quant au fond. J'en prends un, absolument au hasard. {Exclamations ironiques à droite,)
Apportez-en donc un autre dans lequel cet article ou quelque autre analogue ne soit pas inscrit!
Voici celui du Pas-de-Calais :
c Art. 2. — L'instituteur doit instruire par ses exemples comme par ses leçons. Il ne se bornera donc pas à recommander et à faire accomplir les devoirs que la religion prescrit : il ne manquera pas de les accomplir lui-même.
c Art. 22. — L'instituteur conduira les enfants aux offices, les dimanches et fêtes consacrées, à la place qui leur aura été assignée par le curé. Il est tenu de les y surveiller.
c Art. 33. — Toutes les fois que la présence des élèves sera nécessaire à l'église pour les catéchismes, et principalement à l'époque de la première communion, rinslituteur devra les y conduire ou les y faire conduire. » — [Très bien! à droite.)
M. LE RAPPORTEUR. — Très bien? Écoutez :
« Art. 28. — Quanta la fréquentation des sacrements, l'instituteur se concertera avec le curé sur le temps et les moyens les plus propres à y disposer convenablement tous ses élèves, de quelque âge qu'ils soient. » (Très bien! à droite.)
Ainsi ce règlement, dont je ne vois pas qu'on s'étonne de ce côté (Vorateur désigne la droite), tant s'en faut, puisqu'on l'approuve ; ainsi ce règlement ordonne à l'instituteur, non seulement de donner dans l'école cette instruction religieuse réduite, comme je l'indiquais tout à l'heure, mais de se mettre au service ou à la dévotion du curé pour conduire les enfants à l'église. (Murmures à droite,)
M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccl^. — De s'entendre avec lui !
M. LE rapporteur. — Est-ce le mot « service » ou le mot « dévotion » qui excite vos murmures? Je dirai de se mettre à la disposition du prêtre pour conduire les enfants à l'église, dans le cas où le curé le jugera nécessaire.
Ainsi désorganisation absolue de l'école, et les instituteurs savent ce qu'il leur en coûte quand ils veulent s'affranchir. (Très bien! et applaudissements à gauche.)
Voilà, messieurs, l'état des choses actuel, voilà ce qu'on a ordonné à l'instituteur, voilà l'éducation qu'on lui a donnée, voilà l'obligation non légale qu'on lui a imposée, en conséquence, dit-on, du principe même de la loi !
Parmi les instituteurs qui ont reçu cette éducation, il en est qui sont des âmes croyantes, qui en ont profité dans le sens que vous désirez et qui ont poussé le profit jusqu'au fanatisme. Il en est d'autres, âmes sincères et vigoureuses, qui ont refusé de s'incliner, qui ont protesté contre cette éducation et qui ont quitté une carrière pour laquelle cependant ils étaient préparés et pour laquelle ils se sentaient une vocation.
Voix à droite. — Ils n'avaient pas d'avancement 1
M. Keller. — Demandez à vos inspecteurs!
M. LE RAPPORTEUR. — Mais ce n'est pas la règle, ni dans Tun ni dans Tautre cas ; la masse s*est inclinée devant les nécessités de la vie, elle s'est inclinée devant la crainte des révocations... {Réclamations à droite. — Très bien! très bien! à gauche.)
M. JoLiBOis. — Vous n'avez pas le droit de les injurier!
M. LE RAPPORTEUR. •— Je ne les injurie pas; je les plains d'être obligés, comme ils le sont aujourd'hui, de donner, du bout des lèvres et d'une voix vraisemblablement peu convaincue, une instruction religieuse à laquelle ils ne croient pas. (Nouvelles réclamations à droite. — Très bien ! et applaudissements à gauche.)
M. Paul de Cassagnac. — Leurs convictions valent les vôtres !
M. LE RAPPORTEUR. — Je VOUS parle de ceux qui ne sont pas convaincus. Tâchez de suivre mon raisonnement.
Je dis que ceux-là je les plains d'être obligés d'afficher des convictions qu'ils n'ont pas intérieurement.
Plusieurs membres à droite. — Qu'est-ce qui vous dit qu'ils ne l'ont pas?
M. LE RAPPORTEUR. — Je plains mon pays de forcer les éducateurs de l'enfance à donner un pareil spectacle. [Réclamations à droite.)
Je dis que je plains les malheureux enfants...
M. DE LA Bassetiere. — Je constate que c'est des rangs de la minorité de cette assemblée que s'élève une énergique protestation en faveur de nos instituteurs dont vous accusez la sincérité. (Rumeurs à gauche.)
M. LE RAPPORTEUR. — Je plains surtout les enfants, car vous les mettez là à une triste école. Les enfants sont perspicaces, ils voient où est la foi et où elle n'est pas ; ils devinent l'hypocrisie, ils la reconnaissent, et ce qu'il y a de plus triste, c'est que non seulement ils la connaissent et la constatent, non seulement ils en rient, mais ils ne peuvent pas la condamner; ils sont obligés,
non pas de la flétrir, mais de Taccepter et de la comprendre, parce que les nécessités de la vie sont derrière. Voilà le spectacle que vous donnez aux enfants. Je vous le dis en vérité... {Exclamations et rires à droite.)
A gauche. — Eh bien, cela doit vous faire plaisir 1 C'est le respect des textes de l'Écriture!
M. Paul de Cassagnac. — L'Évangile selon saint Paul... Bert!
M. LE RAPPORTEUR. — ... Je plains ceux qui le donnent autant que ceux qui y assistent! (Vifs applaudissements à gauche et au centre.)
Messieurs, il y a une autre conséquence qu'on a cru pouvoir tirer de la loi de 1850. De ce que cette loi avait gardé, parmi les matières obligatoires de l'instruction primaire, l'instruction religieuse, déjà inscrite dans la loi de 1833; de ce que cette loi de 1850 n'avait pas reproduit l'article 2 de la loi de 1833, ainsi conçu : « Le vœu des pères de famille sera toujours consulté et suivi pour tout ce qui constitue la participation de leurs enfants à l'enseignement ou aux exercices religieux... », on a conclu immédiatement qu'il avait été abrogé. Et de ce que la loi de 1850 rendait cette instruction religieuse obligatoire, imposant seulement à l'instituteur l'obligation de la donner, on en a conclu que tous les élèves avaient l'obligation de la recevoir.
C'est la conséquence qu'on en a tirée, et, je le répète, les circulaires interprétatives de cette conséquence sont encore aujourd'hui en vigueur. Il en est résulté que dans les écoles catholiques, qui sont en immense majorité...
M. Paul de Cassagnac. — Heureusement!
M. LE RAPPORTEUR. — ... Ics cufants des protestants, les enfants des juifs, se sont trouvés contraints de recevoir une instruction confessionnelle contraire à leur foi.
A droite. — C'est une erreur !
M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Je connais beaucoup de protestants qui vous désapprouvent absolument! (Exc/amations à gaucAe.)
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Vous en descendez, des protestants!
M. Paul de Cassagnac. — Cela vaut mieux que d'aller chez le père Loyson, votre confesseur! {Applaudissements et rires d'assentiment à droite,)
M. le président. — J'invite les membres des deux côtés de la Chambre à ne pas échanger d'interpellations et de noms propres. Nous n'avons pas à nous occuper ici des personnes du dehors; nous avons bien assez des choses du dedans! {On rU.)
M. le rapporteur. — Au moment où a commencé cet intermède plaisant, je parlais de la chose la plus sérieuse qui soit au monde, de la violation de la liberté de conscience de divers pères de famille... (Bruit à droite); maiis comme il ne s'agissait que de protestants, on n'y attachait pas grande importance de ce côté de l'Assemblée (la droite).
On a nié le fait en lui-même ; on a dit : Ce n'est pas vrai ; ou plutôt : C'est une erreur. — Je pense que c'est sous cette forme que s'est produite la protestation.
M. Paul de Cassagnac. — Nous avons été polis l
M. LE rapporteur. — C'est une erreur, dit-on; les enfants des protestants ne sont pas tenus de recevoir l'enseignement religieux dans les écoles. {Interruptions à droite.)
Messieurs, je ne dis pas que cela se passe dans^toutes les écoles...
M. Charles Abbatucci. — Cela se passe dans une ou deux écoles peut-être !
A gauche. — Eh bien?
M. LE RAPPORTEUR. — Une ou deux me suffiraient au point de vue du principe. Mais je dis que cela se passe très fréquemment, je dis que très fréquemment les enfants des protestants sont sollicités à recevoir l'instruction religieuse, et je dis que toujours ils sont tenus d'assister aux leçons religieuses qui sont données aux autres. {Cest vrai! — Très bien! à gauche.)
Plusieurs membres à droite. -— C'est une erreur!
M. LE RAPPORTEUR. — Je pense que les honorables membres qui disent que c'est une erreur sont très habitués à fréquenter les écoles...
A droile. — Oui î oui !
M. LE RAPPORTEUR. — ... et quMls ont parfaitement observé les cas spéciaux dans lesquels les protestants se trouvent mélangés aux catholiques. Eh bien, j'ai le regret de dire que d'autres personnes, qui ont aussi quelque compétence, ne sont pas absolument de leur avis. Voici, par exemple, une lettre que m'écrit un pasteur protestant :
< Nous avons, nous autres protestants, beaucoup à souffrir dans les communes où nous ne sommes pas en majorité ou en nombre assez considérable pour nous faire respecter... »
M. Paul DE Cassagnac— Etnous donc, ici ! (Rires à droite.)
M. LE RAPPORTEUR. — On pcut bien rire aujourd'hui quand il s'agit de la violation de la liberté de conscience des protestants; cela n'est pas dangereux; autrefois on riait au pied du bûcher d'Etienne Dolet. {Très bien! très bien! à gauche.)
€ ... Nos enfants... — je vous demande pardon de l'expression : elle est un peu vive et n'était pas destinée à être portée à la tribune...
M. Paul de Cassagnac. — Allez! allez! nous sommes habitués à tout!
M. LE RAPPORTEUR. — «... Nos eufants sont traqués par les instituteurs et institutrices congréganistes et même par les laïques. On veut leur faire apprendre le catéchisme catholique, les conduire à la messe; on les oblige à entendre les Ave Maria et autres litanies à l'usage du culte romain, etc. S'ils résistent, on les montre au doigt et on ne les fait pas travailler, ou encore ils sont objet de punitions plus nombreuses. Votre projet sauegarde donc la liberté de nos enfants, comme de ceux jui, sans être protestants, ne veulent pas être calhoiques et préfèrent la morale naturelle à celle des ésuites. »
A droite, — Dans quel département cela se passe-t-il? Qui est-ce qui écrit cela?
M. LE RAPPORTEUR. — Je n'ai aucune raison pour vous le dissimuler. J'avoue que je ne puis pas lire le nom. Mais... (Interruptions à droite.)
Un membre à droite. — Parbleu I
M. LE RAPPORTEUR. — Je demande que celui qui a dit : parbleu, justifie ce mot. .
Le signataire de cette lettre est le pasteur du consistoire de Crest (Drôme).
M. Chevandier. — Et j'atteste que c'est un homme très honorable et très véridique!
M. LE RAPPORTEUR. — Et puis d'aillcurs vous devez savoir que cela se passe dans un très grand nombre de communes.
A gauche. — Partout !
A droite. — Non ! non l
M. Lelievre. — On oblige les protestants dans certaines communes à concourir dans des compositions catholiques!
M. LE RAPPORTEUR. — Je ne dis pas que cela se passe partout, mais je soutiens que cela se passe dans un très grand nombre de localités, et je m'étonne que vous, qui vous dites si jaloux de la liberté de conscience et qui allez combattre à la tribune notre loi, parce que vous prétendez qu'elle lui porte atteinte, vous ne vous fassiez pas les champions de ceux qui se plaignent ainsi! (Très bien! très bien! à gauche.)
Je sais que le Conseil supérieur, dans sa dernière session, a corrigé ce qu'il y a de plus criant, j'oserai dire ce qu'il y a d'odieux dans les conséquences tirées injustement de la loi de 1850. Il a fait revivre l'article 2 de la loi de 1833, il l'a inséré dans un règlement modèle qu'ont accepté, parait-il, presque tous les conseils départementaux, en telle sorte qu'après la session de décembre ce règlement deviendra obligatoire. Il a mis fin à cette violation de la liberté de conscience des pères de famille protestants envoyant par force leurs enfants dans l'église
catholique, ou môme des catholiques — car ceci ne peut être nié, c'est incontestable •— qui sont obligés de voir leurs enfants recevoir Tinstruction religieuse alors qu'ils ne le voudraient pas, par ce seul fait qu'ils ont été, en leur jeune âge, portés sur les registres de l'Église catholique.
Voilà ce qu'a fait le Conseil supérieur de l'instruction publique. C'est une bonne chose au point de vue de la liberté de conscience; mais je n'hésite pas à dire que ce sera peut-être plus fâcheux que ce qui existe actuellement dans les écoles confessionnelles. En effet, dans ces écoles confessionnelles, les enfants sont divisés d'école à école, tandis que là on les verra séparés sur les mêmes bancs y dans la même salle. Ils seront divisés, non plus par une différence d'origine religieuse respectée par tous les esprits sincères; on ne se contentera plus de les appeler, les uns catholiques, les autres protestants, avec les qualificatifs qu'on peut ajouter dans les discussions de village à ces deux termes généraux ; ils seront séparés en catholiques croyants et catholiques non croyants.
Je vous demande s'il n'y aura pas là des sources de dissentiments et de dissensions. Je laisse de côté les petites difficultés au point de vue de la discipline; on peut en venir à bout. Mais je demande si les enfants qui ne recevront pas l'intruction religieuse de par la volonté de leurs parents ne se permettront pas quelques railleries malséantes vis-à-vis de leurs camarades qui recevront cette instruction ; je demande si ceux-ci recevront ces railleries d'un cœur généreux et patient.
Est-ce qu'il n'y aura pas là des occasions de que* relies, de luttes, de controverses incessantes dans l'école? Et ces controverses se reproduiront au foyer familial, elles se développeront dans le village, de telle sorte que cette mesure du Conseil supérieur, à laquelle je m'honore d'avoir participé comme membre de ce conseil, présente, au point de vue auquel je me place, des conséquences désastreuses. Son grand avantage est de montrer, de mettre à nu, à vif, les défauts fonda-
mentaux de la loi de 1850, puisque de deux choses Tune : ou vous conserverez Funité dans l'école et vous supprimerez ces controverses fâcheuses, et dans ces conditions vous violerez la liberté du père de famille; on vous la respecterez et vous créerez alors dans l'école ces controverses fâcheuses.
Il n'y a qu'un moyen de sortir de ce dilemme, c'est de supprimer l'instruction religieuse, qui est la pierre d'achoppement de toutes ces difficultés, et de rendre ainsi la dignité et la liberté de conscience à l'instituteur, la liberté de conscience à l'enfant et au père de famille. {Très bien! très bien! — Applaudissements à gauche.)...
Lorsqu'il s'agit d'instruction religieuse à introduire dans l'école, si l'on interroge un de ceux qui en sont les chauds partisans; si on lui dit : Quelle religion voulezvous qu'on enseigne? il répond : la mienne. Cela est absolument naturel. Mais lorsqu'il y en a plusieurs, il n'est pas possible de les enseigner toutes, et alors on fait comme dans la loi de 1850, et on dit : La religion de la majorité.
Oh! alors, sitôt que ce mot fatal est prononcé, les minorités se réveillent et elles reconnaissent ce qu'il y a de grave dans cet enseignement obligatoire de la religion de la majorité.
En France, le clergé catholique. et les laïques aussi dévoués que lui à la cause religieuse, paraissent peu favorables à la thèse de la laïcité du programme; au contraire, les représentants des diverses confessions protestantes en sont très partisans, et si voéis me permettez de citer quelques textes à l'appui de cette affirmation, vous en verrez la preuve.
c C'est dans l'intérêt de la religion même, dit l'un d'eux, que je supplie votre commission de persévérer dans son œuvre.
c L'instruction primaire, lorsqu'elle est donnée aux frais de l'État ou des communes, doit être absolument neutre en matière religieuse. Cette neutralité, que vous
appelez laïcité, est absolument nécessaire à la liberté religieuse. »
Voici Fopinion d'un autre ; elle a été publiée et signée dans un journal, et, par cela même, je suis autorisé à en citer Fauteur, M. Bastide; dans un journal intitulé : Le christianisme du dix-neuvième siècle^ il s'exprime ainsi :
< Si donc une nouvelle loi enlève aux instituteurs rinstruction religieuse, elle rendra à ces dignes fonctionnaires un service dont ils lui seront reconnaissants, et elle posera devant la conscience de tous la question en ses vrais termes : L'instruction religieuse, par qui doit-elle être donnée? Impossible de ne pas répondre : Par les ministres de la religion, comme la médecine est pratiquée par le médecin et l'enseignement primaire donné par le maître d'école... »
A gauche, — Très bien ! très bien !
M. LE RAPPORTEUR, Continuant. — c ... Il est vrai que ce sera imposer au pasteur un travail considérable que de lui demander de s'occuper de l'instruction religieuse des enfants depuis l'âge où ils entrent à l'école, jusqu'à celui où ils la quittent, c'est-à-dire pendant une période de six à sept ans. Mais un fait coupe court à toute objection; ce travail, c'est son travail... » {Très bien! à gauche.)
M. Barodet. — Il est payé pour cela!
M. LE RAPPORTEUR, Continuant, — « ... et il ne voudrait pas qu'un autre le fît à sa place. C'est bien assez que nous nous en soyons laissés dispenser jusqu'à aujourd'hui. >
En voici maintenant un troisième :
€ Comme ministre du culte, la laïcité me parait désirable à tous les égards : il y a, parmi les enfants qui fréquentent les écoles, deux groupes distincts, ceux dont les parents repoussent toute pensée et toute instruction religieuse, ceux dont les parents sont religieux. Auprès des premiers mon intervention et celle de l'instituteur ne peuvent certainement rien; l'influence de la famille sera toujours prépondérante; ne
serait-il pas déplorable qu'il en fût autrement et qu'à la faveur d'une législation qui autoriserait la propagande auprès de l'enfant, il pût être détaché des siens et conduit à remplir moins fidèlement ses devoirs d'obéissance et d'affection filiales!... »
A gauche. — Très bien I très bien !
M. LE RAPPORTEUR, continuant, — c A l'égard des autres, si l'instruction religieuse ne se donne plus à l'école, n'aura-t-on pas recours au ministre des cultes, ne le chargera-t-on pas de cette instruction que l'instituteur ne donnera plus, ne pourra -t-elle pas désormais être plus sérieuse, plus fidèle, plus complète? »
A gauche, — Très bien ! très bien !
M. LE RAPPORTEUR. — - Voilà, en termes excellents —je me permets de le dire, — la thèse de la laïcité défendue par les représentants officiels des cultes protestants, tandis qu'elle est attaquée — elle le sera, si je ne me trompe, ici, à la tribune — parles représentants du culte catholique.
Eh bien, passons la frontière, allons en Hollande.
Voix diverses à gauche, — C'est cela ! — Très bien !
M. LE RAPPORTEUR. — En Hollande, la majorité protestante, dans une importante fraction, est d'une intolérance qui ne le cède à aucune religion infaillible. La discussion s'ouvre en 1806 — remarquez cette date, — on parle d'organiser des écoles publiques : on fait un programme. Alors interviennent les catholiques de la minorité ; ils s'expriment par la bouche la plus autorisée, celle de l'archiprêtre de Frise, qui dit :
€ Pour voir régner la concorde, l'amitié, la charité entre les diverses religions, il est nécessaire, à mon avis, que les instituteurs s'abstiennent de l'enseignement des dogmes des diverses communions. » {Applaudissements et rires à gauche,)
Cinquante années s'écoulent; on revise cette loi. Nous sommes en 1857; deux orateurs catholiques prennent la parole. Le premier, M. Van Poldersveldt, parle ainsi :
c Je repousse tout enseignement dogmatique donné à
l'école, et la séparation facultative des enfants de confession différente. »
Et M. Mussen, catholique également, s'exprime d'une façon plus précise, plus claire, plus nette encore :
€ Je veux une école strictement laïque, sans nulle tendance religieuse d'aucune espèce. »
Ainsi les catholiques demandaient la neutralité.
Que leur répond le chef du parti ultra-protestant, M. Pristeren :
€ Tout autre intérêt doit être subordonné au principe de la foi... Le principe de l'école neutre entraînerait nécessairement l'exclusion du christianisme dogmatique et historique. Exclure le christianisme, c'est exclure de l'école toute religion, c'est décréter l'école athée. »
M. Paul de Cassagnac et plusieurs membres à droite. — Très bien ! très bien !
M. LE RAPPORTEUR. — Ainsi parlent, dans tous les pays, les représentants des majorités religieuses violentes : vous le reconnaissez à ces c très bien ». (Applaudissements à gauche,)
Mais les vraies majorités raisonnables, ennemies de l'esprit de secte et d'intolérance, tiennent un tout autre langage.
M. Wintgens s'exprime ainsi dans cette discussion :
€ Je veux une école complètement indépendante de l'Église. Si l'État dans son enseignement empiète sur le terrain de l'Église et va enseigner aux enfants, non pas ce qu'ils doivent savoir, mais ce quMls doivent croire ; si, au lieu d'abandonner cette instruction à la famille et au clergé, l'État s'en empare, alors c'en est fait du repos et de la concorde dans notre pays. »
A gauche. — Très bien ! très bien !
M. LE RAPPORTEUR, Continuant. — c L'État ne connaît pas la diversité des croyances. Il ne peut, il ne doit former que de bons citoyens, des sujets fidèles, des patriotes dévoués. »
A gauche. — Très bien ! très bien !
M. LE RAPPORTEUR. — La majorité de la Chambre se
190 LE CLERICALISME
rendit à ces sages observations; appuyée par la minorité catholique, elle repoussa les prétentions et les exigences des partis extrêmes : la loi fut votée; vous savez comment elle s'exprime, car la loi de 1806 fut reproduite à peu près textuellement en 1857, et la loi de 1878 est la même, sauf quelques modifications.
Voici le texte de la loi de 1806 :
c Art. 22. — Tout enseignement scolaire devra être organisé de façon que l'étude des connaissances nécessaires soit accompagnée du développement des facultés intellectuelles et que les élèves soient préparés à la pratique de toutes les vertus sociales et chrétiennes. »
Et l'article 23 de la loi de 1857 dit : c L'enseignement, en donnant les connaissances utiles et appropriées aux besoins, doit servir à développer l'intelligence des enfants et à les préparer à la pratique de toutes les vertus chrétiennes et sociales... »
M. LE COMTE DE Maillé. — Chrétiennes!...
M. Langlois. — Attendez !
M. LE RAPPORTEUR. — € L'instruction religieuse est abandonnée aux ecclésiastiques des diverses communions.
« L'instituteur s'abstient d'enseigner, de faire ou de laisser faire quoi que ce soit qui puisse être opposé au respect dû aux principes religieux des dissidents...
M. Paul de Cassagnac. — Très bien! C'est la vérité!
M. LE RAPPORTEUR. — Voilà une dernière disposition très sage et si quelque amendement vient de ce côté (l'orateur désigne la droite) la reproduire, nous ne demandons pas mieux que de nous y associer.
J'ai entendu une observation se reproduire à propos des mots : < vertus chrétiennes ».
Il faut voir dans quel sens ce mot a été entendu en 1806 et en 1857.
En 1857, une discussion s'est élevée sur ce point; quelques-uns semblaient craindre que ces mots de c vertus chrétiennes » n'ouvrissent la porte à l'enseignement confessionnel.
Chose singulière! ce fut un député appartenant à la religion israélite, M. Godefroi, qui se leva, demanda à la Chambre de maintenir cette expression, et qui se chargea d'en déterminer le sens.
Voici comment il s'exprima :
€ Strictement, l'esprit de la Constitution et le principe de la séparation de l'Église et de l'État exigeraient la suppression des mots « vertus chrétiennes ». Pourtant, comme ces mots n'expriment pas les dogmes chrétiens, mais les vertus chrétiennes, nous, israélites, pouvons les admettre, parce que tout homme, même non chrétien, doit avouer que les vertus chrétiennes sont les principes qui doivent guider l'homme dans la vie, à quelque religion qu'il appartienne; aussi longtemps que la vertu sera l'objet de la morale, aussi longtemps la culture des vertus chrétiennes signifiera enseignement de cette morale que le christianisme manifeste et qu'il porte au fond de lui-même; tous nous pouvons accepter cet enseignement, à quelque culte que nous appartenions. »
M. LE COMTE DE Maillé. — Lcs libres penseurs acceptent-ils cela?
M. Paul de Cassaonac. — Faites-en votre profit!
M. LE RAPPORTEUR. — Oh ! il y a beaucoup de gens qui pourraient faire leur profit -des vertus chrétiennes !
M. DE LA Bassetière. — Et ccux qui n'ont point de culte?
M. LE RAPPORTEUR. — Même ceux qui n'en ont point. C'est dans ce sens et dans ces conditions que l'orateur que je cite entend et explique les mots « vertus chrétiennes ». C'est dans ce sens et avec une finesse que mes honorables contradicteurs me semblent n'avoir pas bien comprise, qu'il demandait le maintien dans la loi des mots : c vertus chrétiennes ».
Cet enseignement de la morale, nous le trouvons maintenu exclusivement chez presque toutes les nations qui nous entourent. La constitution du canton de Genève du 24 mai 1847 porte que l'enseignement religieux est distinct des autres parties de l'enseignement.
En effet, il n'y était ni obligatoire, ni donné dans l'école par l'instituteur; c'est la thèse que nous soutenons en ce moment.
La loi sur l'instruction primaire de Genève du 19 octobre 1872 dit dans un paragraphe de l'article 32, en faisant l'énumération des matières de l'enseignement : € Entretiens sur les devoirs de l'enfance. » Ces mots sont plus restreints, plus modestes peut-être que ceux d'enseignement de la morale; mais il est bien évident que ce sont là des expressions synonymes.
La constitution fédérale suisse du 29 mai 1874 généralise ces pratiques du canton de Genève et de quelques autres cantons. L'article 27 porte :
« Les écoles doivent pouvoir être fréquentées par les adhérents de outes les confessions sans qu'ils aient à souffrir d'aucune façon dans leur liberté de conscience et de croyance. »
En Angleterre, l'acte de 1870 dit, article 7 : c On ne peut exiger, comme condition à l'admission dans une école ou à sa fréquentation, que l'enfant fréquente ou s'abstienne de fréquenter... »
Remarquez, messieurs, la sagesse profonde de ces mots. Ils correspondent bien à ces paroles de M. le ministre de l'instruction publique, quand il disait : c Nous ne voulons pas une religion d'État; mais nous ne voulons pas non plus une irréligion d'État. » (Très bien! très bien! à gauche.)
Je reprends.
€ ...que l'enfant fréquente ou s'abstienne de fréquenter une école du dimanche ou un lieu consacré au culte; qu'il observe dans l'école ou ailleurs certaines pratiques religieuses, ou qu'il reçoive un enseignement religieux dont ses parents l'avaient dispensé. >
L'application à l'Ecosse donne exactement la même indication.
Pour l'Irlande, pays plus intéressant pour nous, parce qu'il a plus de rapports, au point de vue de la religion, avec notre état actuel; pour l'Irlande, c'est encore le
même principe contenu dans l'acte de juin 1877. Et Ton va bien loin, car, pour des raisons d'ordre et de tranquillité publique, il est dit à l'article 71 : c Les commissaires n'autoriseront aucune inscription contenant un titre ayant un caractère confessionnel, qui leur semblerait indiquer que l'école appartiendrait à une communauté religieuse particulière. >
Messieurs, nous n'allons pas jusque-là, tant s'en faut; nous laissons la liberté aux écoles privées. Nous sommes de beaucoup en arrière de la libre Angleterre, dans les atteintes portées à la liberté publique. (Approbation à gauche.)
M. LE COMTE DE M AILLÉ. — L'Angleterre ne respecte pas la liberté à l'égard de l'Irlande.
M. LE RAPPORTEUR... — c Art. 75. — On devra fournir les moyens (comme il est prescrit ci-après) aux enfants fréquentant toutes les écoles nationales de recevoir l'instruction religieuse que leurs parents ou tuteurs approuveront... »
Messieurs, nous répondons à cette partie de l'article par le second paragraphe de notre article l®*", qui dit : € Deux jours par semaine, y compris le dimanche, resteront vacants pour recevoir l'instruction religieuse... »
€ Art. 76. — L'enseignement religieux doit être donné de telle façon que chaque école reste accessible aux enfants de toutes les communions; qu'il soit tenu bon compte des droits et de l'autorité des parents; que, par conséquent, nul enfant ne reçoive un enseignement que désapprouveraient ses parents ou tuteurs ou n'assiste à cet enseignement; et que le moment choisi pour donner l'instruction religieuse en question soit fixé de telle façon qu'aucun enfant ne se trouve, de ce chef, exclu de fait, directement ou indirectement, des autres avantages que procure l'école. »
En Amérique, ou du moins dans un grand nombre VÉtats de ce pays, des dispositions analogues existent, ot elles sont très clairement indiquées et nettement déterminées dans la loi qui régit l'Etat de Californie :
LB CLiRiGALISME. 13
c Aucune publication, est-il dit dans Tarticle 1672 de cette loi, relative à une dénomination religieuse, ne peut être en usage ou distribuée dans les écoles, ni faire partie de la bibliothèque qui y est attachée; aucune doctrine religieuse ne peut y -être enseignée. »
Et enfin, messieurs, la Belgique est entrée également dans cette voie. Vous savez comment elle a volé récemment une loi qui organise une sorte de laïcité de l'enseignement dans les écoles primaires publiques, qui a supprimé Tobligation de l'instruction religieuse et qui Ta confiée dorénavant aux ministres des cultes, tandis qu'elle était antérieurement donnée par les instituteurs.
M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Et le résultat est que la Belgique est coupée en deux aujourd'hui. (Exclamations à gauche.)
M. LE RAPPORTEUR. — Voilà, messieurs, l'exemple que nous donnent la plupart des peuples qui nous entourent : le peuple suisse, les Allemands, les Hollandais, les Scandinaves, les Anglais, les Américains et les Belges.
Morale et religrlon^
Arrivons à la seule objection d'apparence sérieuse qu'on élève contre la thèse que je développe en ce moment devant vous.
On nous dit : En supprimant de l'expression légale € morale et religieuse » le second terme, vous supprimez implicitement le premier; il ne peut y avoir, ajoute-t-on, en dehors d'une religion, de morale véritable, de morale ayant une base, des règles et une sanction.
A droite. — C'est très vrai !
M. LE RAPPORTEUR. — Je vois, à l'assentissement qui se produit de ce côté {Vorateur indique le côté droit), que je résume bien l'argument.
Et alors, nous dit-on, vous voulez donc des écoles sans morale?
Messieurs, il ne peut venir à l'idée d'aucun législateur de vouloir des écoles sans morale.
Nous savons bien que l'instruction n'est pas, par ellemême, et à titre théorique, une cause de moralisation ; nous savons bien que l'instruction est seulement une augmentation des forces que porte en lui l'individu, et
1. Discours sur Vobligation et la laïcité de Renseignement primaire (Chambre des députés, 4 décembre 1880). Suite du morceau précédent.
que cette augmentation de forces, il peut l'appliquer au mal comme au bien, c'est incontestable. (Très bien! à gauche.)
Mais, chose remarquable cependant, soit que chez Thomme la tendance au bien l'emporte sur la tendance au mal; soit qu'une vue plus générale des choses lui montre les conséquences du mal et le lui fasse éviter à l'avance; soit peut-être, raison plus simple et plus modeste, que dans la lutte sociale l'instruction donne des moyens d'arriver à des situations plus heureuses et fasse ainsi éviter certaines tentations : pour l'une ou l'autre de ces raisons, il est incontestable que l'instruction, à elle seule, devient, non point en thèse théorique, mais en pratique vulgaire, une cause de moralisation. (Vifs applaudissements à gauche.)
Mais ce n'est pas une raison pour séparer l'instruction de la morale, si toutefois la chose se pouvait faire. Et elle est impossible; car la morale ressort de tous les incidents de la classe, car il n'est pas nécessaire de lui dresser une chaire particulière et de lui consacrer des heures spéciales; car l'enseignement de l'histoire, la lecture de chaque jour, le modèle d'écriture m^ème donné aux enfants, peuvent constituer un enseignement moral.
Mais supposons que l'on puisse faire cette séparation de l'instruction et de la morale ; je dis que vous ne la faites pas, par le fait que vous rayez du programme les mots « enseignement religieux »; Et, ici, je reviens à l'objection dans ce qu'elle a de plus précis : Est-il vrai ou n'est-il pas vrai que la morale n'a plus de base, plus de règles, plus de sanction, si elle est séparée d'une religion positive?
Messieurs, j'avoue que je me sens ici un peu embarrassé. Une assemblée politique n'est pas une académie. Discuter de la solidité des bases de la morale devant elle, ce serait, je crois, la faire sortir de son rôle. Il convient de procéder presque par voie d'affirmations, sans prétendre à convaincre, mais en apportant cepen-
dant à Tappuî des affirmations, soit des raisons, soit des autorités, mais toujours brièvement.
Or, messieurs, il est vraiment difficile de soutenir aujourd'hui, et j'oserai presque dire qu'il n'est soutenu par personne, en dehors des représentants officiels des diverses religions, que la morale soit si intimement liée à la religion, que, la religion disparaissant, la morale doive disparaître à son tour.
Cela est difficile et, pour m'appuyer en ces matières sur une autorité — je vous demande pardon de ces citations : j'en ai deux ou trois à faire, et je vous prie de voir là une marque de modestie de ma part; une affirmation de moi n'aurait pas grande valeur ni grande influence, et j'ai besoin de m'appuyer sur des hommes qui ont acquis le respect et l'autorité en dehors des partis politiques et religieux, — eh bien, cette affirmation, je vais l'appuyer sur l'autorité de M. Guizot. M. Guizot n'était pas libre penseur, M. Guizot n'était pas révolutionnaire; c'était un homme profondément religieux, profondément moral. Eh bien, M. Guizot, il y aura tantôt un demi-siècle, en pleine Sorbonne et sans qu'aucune contradiction se soit élevée contre lui, dans cet auditoire d'élite, M. Guizot a dit un jour :
€ Pour ceux d'entre vous qui ont fait des études philosophiques un peu étendues, il est, je crois, évident aujourd'hui que la morale existe, indépendamment des idées religieuses; que la distinction du bien et du mal moral, l'obligation de fuir le mal, de faire le bien, sont des lois que l'homme reconnaît dans sa propre nature, aussi bien que les lois de la logique, et qui ont en lui leur principe, comme dans sa vie actuelle, leur application. >
Voilà la réponse que faisait, par avance, M. Guizot, à une affirmation que vous connaissez, que je rencontre devant moi, et qui, peut-être, se produira à cette trfcune.
Elle ne s^est pas encore produite parmi les discussions nombreuses sur les lois d'enseignement, où l'on a à
Favance soulevé la thèse de la laïcité, toujours pour la combattre, car, de notre côté (V orateur désigne la gauche), nous avons toujours attendu que la discussion soit venue...
M. Paul de Cassagnac. — Ce n'était pas à Tordre du jour. {Exclamations à gaucfie,)
M. Deschanel. — C'est le premier article de la loi : vous ne l'avez donc pas lue?
M. LE RAPPORTEUR. — Dans ces discussions, on a attaqué la thèse de la morale athée, de la morale sans Dieu, on n'a pas parlé de ta morale sans religion. Un jour, l'honorable M. Keller — je lui demande pardon de le citer à cette tribune, c'est une petite revanche (Sourires), — indigné d'une interruption qui lui était lancée des bancs de la gauche de cette Assemblée, s'écria : < Quant à moi, j'estime que, si l'âme n'est pas immortelle, ce n'est pas la peine de nous donner les ennuis et les embarras d'une morale. » (Oh! oh! au centre et à gauche.)
A droite. — C'est très vrai ! -— C'est très logique !
M. Paul de Cassagnac. — Nous nous associons à ces paroles.
M. LE RAPPORTEUR. — Nous acccptons tous cette pensée, me dit-on de ce côté de l'Assemblée (Vorateur indiqua la droite). J'en prends acte. Et ensuite l'honorable M. Keller maltraitait quelque peu les stoïciens, il les appelait des « comédiens », eux qui ont dit : c 11 y a loin d'un calcul habile à une bonne action; l'œil ne demande pas son salaire pour avoir vu, ni le pied pour avoir marché. Fais le bien parce que c'est ta nature, et ne demande pas de salaire. » (Applaudissements prolongés au centre et à gauche.)
Eh bien, messieurs, je ne veux relever de l'affirmation de l'honoi-able M. Keller que ceci, c'est qu'il a dit : Si l'âme n'est pas immortelle, ce n'est pas la peine d'avoir une morale, et elle n'a pas de base. Mais il n'a pas dit : « Si vous n'êtes pas catholique, si vous ne croyez pas à l'incarnation, à l'immaculée conception, il n'y a pas de
morale. Non, il n'a pas dit cela, et je demande si quelqu'un viendra le dire ici. Il n'a pas parlé en homme religieux, mais en métaphysicien. Aussi, à mon sens, il a fait la critique de l'enseignement religieux et, pour être logique, il devrait abandonner l'enseignement religieux et se rallier à l'amendement de l'honorable M. Lacretelle, qui demande que les preuves de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme soient inscrites dans le programme obligatoire de l'enseignement.
Messieurs, il faut laisser de côté toutes ces affirmations qui ne prouvent rien qu'à ceux qui croient déjà, ces affirmations auxquelles nous ne pouvons croire qu'avec le secours de la grâce, quand il s'agit de religion, ou avec les lumières particulières que croient posséder, dans ces matières, certaines écoles métaphysiciennes.
Mais en dehors de ce qu'il est permis d'appeler des hypothèses, pour ceux qui ne croient pas, il reste tout un monde de règles sur lesquelles nous sommes tous d'accord; il reste tout un monde d'idées morales, de pratiques morales, contre lesquelles il n'est pas à craindre qu'aucune discussion s'élève, ni dans un parti religieux, ni dans un parti politique.
Cet ensemble de règles existe depuis l'origine du monde, ou du moins des sociétés. Les sociétés antiques l'ont connu. (Interruptions à droite.)
M. LE COMTE DE Maillé. — Ellcs out cu des aberrations !
M. Desghanel. — Ce sont elles qui ont créé la morale chrétienne.
M. le PRÉsroENT. — Messieurs, je vous prie de ne pas interrompre. Vous n'ajoutez rien au discours de l'orateur, et vous en suspendez le cours. (Très bien! très bien !)
M. LE RAPPORTEUR. — La preuve en est, messieurs, que lorsque la Constitution de l'an III inscrivit dans sa déclaration des droits, article 2, à la fin du siècle dernier, la formule suivante :
€ Tous les devoirs de Thomme et du citoyen dérivent de ces deux principes gravés par la nature dans tous les cœurs : — Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. — Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir. »
Lorsque la Constitution de Tan III, dis-je, écrivait ces paroles admirables, elle ne faisait que traduire et répéter, en la condensant, une formule qui datait d'une dizaine de siècles.
Trois mille ans avant J.-C, Zoroastre écrivait : c Ne regardez pas comme agréable pour autrui ce qui vous serait désagréable à vous-même. >
Cinq cents ans avant J.-C, Confucius disait : < On peut se borner à pratiquer cette maxime : Ce que l'on ne désire pas qui vous soit fait, il ne faut pas le faire aux autres. »
Trois cent cinquante ans avant J.-C, un autre philosophe chinois, Meng-Tseu, disait aussi : c Faites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous fissent à vousmêmes. > {Applaudissement à gauche,)
La Constitution de l'an III ne faisait que répéter des paroles sublimes qui étaient venues de l'extrême Orient, bien avant que le Christ les ait répétées, et qu'elles aient reçu la consécration de la religion catholique.
Voilà, messieurs, les principes et la base de la morale laïque que nous voudrions voir enseigner à l'école! Voilà celle sur laquelle nous serons tous d'accord, croyants ou incrédules !
Voilà la morale universelle, toujours une, toujours identique au milieu des variations innombrables que lui imposent les temps, les lieux, les races. Celle-ci est éternelle, et non suspendue à telle ou telle croyance religieuse, parce qu'elle pousse ses racines au fond de la conscience humaine.
Cette origine de la morale dans la conscience et non dans la foi, qui l'a plus éloquemment indiquée qu'un homme qui n'est pas non plus un révolutionnaire ou un libre penseur, que le célèbre Joufîroy!
ET l'École 201
€ Nous ayons, dit-il, pour la philosophie, le code pénal et les sermons, tout le respect possible; mais nous tenons à laisser chaque chose à sa place. Et puisque le paysan, sans être philosophe, distingue le bien du mal, juge les dispositions du code, approuve ou désapprouve les préceptes de son curé, nous pensons qu'il porte en lui une règle d'appréciation morale qu'il ne doit ni au catéchisme, ni au code, ni à la philosophie . que cette règle, vulgairement appelée conscience, puisqu'elle n'en dérive pas, les précède; puisqu'elle rectifie leurs décisions, leur est supérieure, et, puisqu'elle a sur eux le double avantage de la priorité et de l'autorité, pourrait bien rendre compte de leur origine, au lieu de leur devoir la sienne. » {Applaudissements à gauche et au centre,)
M. Keller. — Monsieur Paul Bert, si c'est Jouffroy le philosophe que vous avez cité, je vous rappelle que personne n'a affirmé plus éloquemment que lui la nécessité de l'enseignement religieux dans les écoles. Je me réserve de vous le citer.
M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur Keller, n'interrompez pas, vous aurez la parole à votre tour.
M. LE RAPPORTEUR. — Voilà, messieurs, les bases de l'enseignement moral que nous voudrions voir donner dans les écoles et qui restera lors même que l'enseignement des religions en aura disparu.
Et la chose est bien simple. L'instituteur parlera de la morale, mais nous laissons toute liberté au prêtre de parler religion; nous laissons toute liberté au père de famille, qui considère que cet enseignement moral laïque est insuffisant, ne le satisfait pas, et qu'il a besoin d'être complété, nous lui laissons toute liberté de le faire compléter, et auprès de qui? auprès de celui qui a autorité pour le compléter, puisqu'il parlera au nom de la religion qu'il représente et qui lui est chère.
L'instituteur dira à l'enfant : Tu ne mentiras pas; cela est mal d'abord parce que tu te dégrades à tes propres yeux, ensuite parce que tu le dégrades aux yeux de tes
camarades qui tôt ou tard connaîtront ton mensonge et te feront rougir de ta mauvaise action; tu ne mentiras pas, au nom de ta dignité, au nom de ton propre intérêt et de celui des autres !
Voilà ce que dira Finstituteur. Que dira le prêtre? La même chose, d'abord, car sur ce terrain il n'y aura pas occasion de dispute, et ainsi précisément notre projet de loi a pour but de ramener la paix là où s'agitent aujourd'hui les querelles. Puis il ajoutera ceci : Tu ne dois pas mentir, parce que Dieu l'a défendu ; tu ne dois pas mentir, parce qu'un jour le créateur dé toutes choses, le maître du ciel et de la terre, est apparu à Moïse, son serviteur fidèle, et lui a remis, gravées sur les Tables de la Loi en caractères de feu, ces paroles : Tu ne mentiras pas. Et si tu enfreins cette règle, tu seras jeté aux flammes éternelles... à moins que je ne puisse t'absoudre auparavant. (Applaudissements et rires bruyants à gauche et au centre. — Exclamations à droite,)
M. Paul de Cassagnac. — Nous n'avons pas entendu la fin de la phrase.
M. LE RAPPORTEUR. — Voilà, messieurs, ce que dira le prêtre; c'est-à-dire qu'il complétera par l'enseignement dogmatique, l'enseignement de la morale primitive. Mais du moins l'enseignement dogmatique ne sera pas seul à donner l'enseignement moral. Et cela sera juste, et cela sera bon, car l'enseigaement religieux pour porter ses fruits, suppose la foi, la foi suppose la grâce, et, la grâce, ne l'a pas qui veut; et combien qui, l'ayant reçue, la perdent en route!
Or, s'ils ont simultanément perdu la morale, que leur restera-t-il, je vous prie? Tout s'écroulera dans leurs âmes.
Une voix à droite. — Oui, que leur restera-t-il s'ils sont malades?
M. Paul de Cassagnac. — Il ne leur restera rien!
M. le rapporteur. — Mais, messieurs, les argumentations sur l'absence de la morale là où n'est pas enseignée la religion, les grands mots à effet sur l'école
athée, sur l'école sans Dieu, tout cela ne sont que des apparences, ce ne sont pas les raisons véritables. La raison véritable des attaques à la loi, la voici, je vais la dire :
Il y a une antique conception de l'école. Dans cette conception l'école fait partie de l'église, l'instituteur est le prêtre lui-même ou un délégué choisi par lui. Il s'agit dans ces écoles, sans nul doute, de former des honnêtes gens — il n'y a pas de discussion sur ce point, il n'y a pas de société sans cela ; — mais il s'agit aussi de faire un chrétien fidèle. C'est alors la maîtrise de l'église par rapport à l'école :
C'est l'antique formule : l'école servante de l'Église.
Eh bien, l'Église ne peut pas abandonner ce droit. Je ne dis pas seulement : ne le veut pas, je dis volontairement : ne le peut pas. Et elle le proclame en toutes circonstances, elle veut garder l'école, non seulement pour l'enseignement religieux — ce qui est son droit, ce qui est son rôle, et c'est pourquoi elle devrait demander à le faire donner personnellement, directement, par ses ministres eux-mêmes, et non par des délégués laïques, — non seulement pour l'enseignement religieux, mais pour l'enseignement tout entier.
Vous connaissez tous la déclaration solennelle qui a été faite en Belgique.
Que dit l'article l®*"? < L'Église seule a le droit d'enseigner la religion. »
C'est évident, et c'est précisément ce que nous demandons. [Rires à gauche.)
€ Art. 3. — L'Église a le droit de contrôler tout autre enseignement qui vient se joindre à l'enseignement religieux. (Très bien! à droite,) Sinon, comment l'enseignement religieux serait-il respecté et efficace? »
€ Art. 4. — Tout gouvernement qui s'occupe d'éducation doit reconnaître ce droit de l'Église, sans lequel il n'y a pas pour les catholiques de véritable liberté de culte. >
Un membre à gauche. — Et pour les autres?
M. LE RAPPORTEUR. — Voilà une déclaration autorisée, absolument sincère; TÈglise ne veut pas abandonner récole, elle trouve qu'il y a danger pour elle-même à Tabandonner; elle ne peut pas l'abandonner, et alors, devant la pression des circonstances, devant la marée montante, pourrait-on dire, du bon sens et de la liberté... {Très bien! très bien!) qu'a-t-elle fait? Elle a inventé des systèmes intermédiaires : celui de la loi de 1850 en est un; l'ancienne loi belge de 1842 en est un autre; l'introduction dans les écoles publiques de fonctionnaires particuliers, mi-religieux parce qu'ils font des vœux et sont congréganistes, mi-laïques parce qu'ils sont nommés par l'autorité laïque, toutes ces institutions intermédiaires sont purement et simplement l'expression de la résistance énergique et justifiée de l'Église à ce bon sens public et laïque qui veut lui arracher l'école. {Applaudissements à gauctie et au centre,)
Eh bien, nous avons une autre conception, et nous la considérons aujourd'hui comme la conception, non plus de l'avenir, mais du présent. [Très bien! à gauche.)
M. LE GOMTE DE Douville-Maillefeu. — Ce n'est pas trop tôt.
M. LE RAPPORTEUR. — Nous ne voulons plus l'école esclave de l'Église, mais indépendante.
Nous ne voulons plus l'instituteur dépendant de l'Église, mais Tinstituteur libre dans son école. En même temps nous laissons le prêtre libre dans l'église. [Très bien! à gauche et au centre.)
A l'un nous attribuons la science, ce qui se démontre, à l'autre nous donnons plein pouvoir dans le domaine de la foi, de ce qui se croit; à l'un le domaine de ce que l'on comprend avec les seules lumières de la raison, à l'autre celui dans lequel il faut faire intervenir la lumière de la grâce. A tous deux la protection, le respect, la liberté. De cette manière, nous séparons ces deux domaines, nous laissons chacun libre, nous évitons les conflits et nous assurons la paix publique. {Applaudissements prolongés à gauche.)
La liberté de l'enselg^nement ^
... Nous employons les mêmes mots, mais ils n'ont pas le môme sens. {Nouvelles interruptions à droite,)
Nous ne parlons pas le même langage, nous, les fils de la Révolution, je Tai déjà dit — et ce mot suffit, — et, d'autre part, les représentants, les champions et les défenseurs de l'Église catholique, puisqu'elle est seule en cause dans le débat.
Nous employons des mots qui sont semblables, mais qui ne signifient pas la même chose; nous faisons appel à des principes qui ont la même étiquette, mais qui n'ont ni la même origine ni le même but. (Très bien! très bien! à gauche.)
Et lorsque nous parlons de liberté, nous ne pouvons ni nous entendre ni nous comprendre; il faut définir. (Très bien! très bien! à gauche,)
La liberté pour nous... — oh! je ne ferai pas de métaphysique, je ne veux pas parler d'autre chose que de la liberté d'enseignement, — la liberté d'enseignement pour nous, c'est la mise en jeu d'une liberté personnelle.
1. Extrait du Discours sur la liberté de Vpnseignement supe'rt^wr (Chambre des députés, 21 juin 1879). Publié dans Discours parlementaires, 1 vol. de la Bibliothèque Charpentier.
M. Charles Floquet. — C'est cela !
M. Paul Bert. — C'est un cas particulier de cette liberté précieuse qu'avait consacrée la première Déclaration des Droits de 1791, de cette liberté, pour tout citoyen, d'exprimer sa pensée par toutes les formes et dans toutes les circonstances possibles, sous la tutelle et la surveillance des lois.
C'est cette liberté qui, pour nous, est la liberté d'enseignement; pour nous qui croyons au progrès, pour nous qui croyons à la perfectibilité, traduire, enseigner à nos semblables ce que nous avons appris, c'est notre droit, je dirai plus : c'est notre devoir.
Et je m'honore d'avoir écrit, il y a déjà longtemps, cette parole : < On parle du droit d'enseigner ! c'est le devoir d'enseigner qu'il faut dire; nul ne peut, sans être égoïste, sans être coupable, garder par devers lui une part de la vérité. > {Très bien! très bien! et bravos à gauche,)
Cette liberté, messieurs; comme toutes les autres, dans sa mise en jeu, dans son exécution ne connaît qu'une limite -- définie encore par la Déclaration des Droits, — la liberté des autres; elle ne s'arrête que là où elle froisse la liberté des autres citoyens.
En est-il de même de la liberté comme l'entend et doit l'entendre l'Église catholique? Cela ne se peut pas. Nous procédons du droit humain; l'Église catholique procède du droit divin. Elle a reçu son investiture d'en haut; elle a reçu une institution sacrée; elle a reçu l'ordre d'enseigner. Il lui a été dit : Ile et docete,
M. LE COMTE DE Perrochel. — C'est là de la théologie!
A gauche. — N'interrompez pas !
M. LE PRÉsmENT. — Vraiment, monsieur de Perrochel, vous m'obligerez à vous rappeler à l'ordre, et je le regretterais beaucoup pour vous, car d'habitude vous n'interrompez pas. Je vous demande de vouloir bien avoir la patience d'écouter M. Bert, puisque vous vous êtes proposé de lui répondre.
M. Paul Bert. — On me dit : C'est de la théologie!
Messieurs, est-ce qu'on voudrait me dire par là que ce n'est pas de Thistoire? S'il en est ainsi, j'accepte l'interruption. (Rires à gauche,)
Je disais que l'Église catholique déclare qu'elle a la mission, la mission divine, d'enseigner la vérité, qu'il lui a été révélé la vérité tout entière sur les faits terrestres et sur les secrets d'en haut ; que nul ne peut la contredire, qu'elle a le signe sacré, que la lumière ne lutte pas et ne daigne pas lutter contre Fobscurité, que Terreur doit disparaître devant la vérité. Elle possède la vérité absolue, immuable, éternelle, suprême; par conséquent, elle est iatolérante, et c'est son droit.
Messieurs, par cela seul qu'elle puise son investiture dans des régions où nous n'avons pas pénétré, par cela seul sa liberté n'est pas seulement, comme la nôtre, le droit de dire le vrai, d'enseigner tout ce qui constitue sa doctrine; sa liberté se trouve froissée par le fait seul qu'en face d'elle quelqu'un dit et enseigne quelque chose qui contrarie sa doctrine. (Très bien! à gauche.)
Cette liberté ne peut pas supporter la concurrence, elle ne le doit pas, elle s'y refuse.
M. LE COMTE DE Maille. — La concurreuce! mais c'est ce qu'elle demande !
M. Paul Bert. — Prenez garde à l'hérésie, si vous demandez cela ! (Rires à gauche,) Car il est écrit que nul ne peut limiter les droits de l'Église catholique, que l'Église catholique doit avoir la direction et la surveil lance de tous les enseignements ; que lorsque les écoles de pestilence — ce sont celles qui ne sont pas exclusivement catholiques — se dressent devant l'Église, c'est un outrage à sa liberté I
Je vois bien que votre silence prouve que vous acceptez cette doctrine. (Dénégations à droite,)
Un membre à droite, — Pas du tout! L'Église n'a jamais dit cela.
Voix à gauche, — Laissez donc parler l
M. DE Baudry-d'Asson. — Que notre président nous permette de répondre, alors!
M. LE COMTE DE Maillé, s' adressant à V orateur. — Si c'est là votre théologie, je ne vous en fais pas mon compliment !
M. Paul Bert. — Puisque vous n'acceptez pas mon raisonnement, puisque vous pensez que je traduis mal — et cela ne m'étonne pas — la pensée de l'Église catholique et ses doctrines, vous voudrez bien me permettre de m'abriter derrière des autorités plus compétentes.
Je disais que l'Église catholique doit avoir non seulement la liberté, mais le monopole; elle le veut, elle l'exige. Je dis qu'elle a raison, car l'intolérance est une des marques de la certitude, et, en matière religieuse, la tolérance est une des formes du scepticisme. Elle l'exige et elle exige aussi que les gouvernements viennent à son aide et la débarrassent de ce qui l'offusque, la froisse et lui fait injure. (Rumeurs à droite.)
Écoutez, puisque vous ne me croyez pas :
c Le devoir de l'État est d'assister l'Église... dans le travail de l'éducation et de l'enseignement publics... Il a parfaitement le droit de susciter et de fonder des écoles publiques, des chaires pour toutes sortes de facultés et de branches d'enseignement; il peut confier l'enseignement à toutes sortes de personnes, aux laïques, comme aux religieux, comme aux ecclésiastiques ; mais toujours à la condition que l'Église, seule dépositaire de la foi et des intérêts du Christ et des âmes, surveille l'enseignement, empêche l'erreur de s'y glisser sous prétexte de science, ou de littérature, ou d'histoire... {Sourires à gauche)^ et puisse trouver dans ses maîtres des auxiliaires pour la grande œuvre dont Dieu l'a chargée.
€ Telle est, dans toute son ampleur, la thèse de la liberté d'enseignement et d'éducation.
€ Nous sommes heureux, quand nous jouissons véritablement de cette misérable égalité entre le mensonge et la vérité, entre l'hérésie et la foi, que dans le style
moderne on appelle liberté d'enseignement. Pour nous, c'est bien de la liberté, quoique ce ne soit pas la pleine et entière liberté; pour les autres, pour les maîtres rationalistes, protestants, libres penseurs, ce n'est que de la licence. Quand ils demandent la liberté d'enseigner ce qu'ils veulent, ils demandent, non la liberté d'enseignement, mais la licence d'enseignement. Ils réclament et ils obtiennent, non le beau droit d'user, mais la désastreuse faculté d'abuser de l'enseignement.
€ Dans notre pauvre France, c'est le cas de l'enseignement universitaire. »
Voilà la doctrine.
A droite. — Quel est l'auteur de ces lignes?
M. Paul Bert. — Je suis tout disposé à vous le dire.
L'auteur est un dignitaire ecclésiastique distingué et
, fort connu, M»' de Ségur, et le livre que je cite est
approuvé par un bref papal. (Rires et applaudissements à
gauche,)
M. LE COMTE DE Maillé. — Vous coufoudcz toujours la question dogmatique avec la question pratique. (Exclamations et nouveaux rires à gauche.)
Paul Bert. — L'honorable M. de Maillé a raison, et je le remercie de son interruption, non que je confonde la question théorique avec la question pratique, mais enfin je devais parler de l'une avant l'autre.
Il s'est ouvert à Rome, cette année, des écoles dirigées par des protestants ou même, paraît-il, par des libres penseurs.
Eh bien, il ne s'agit plus ici de Me' de Ségur, il s'agit du pape lui-même. Il ne s'agit plus ici de théorie; il s'agit d'un fait. Que dit le pape?
€ Nous ne pouvons taire qu'avec une impudence étrange on en est venu jusqu'à ouvrir des écoles anticatholiques sous nos propres yeux, aux portes du Vatican...
€ ... La situation qui en résulte pour nous est telle que nous sommes contraint de voir l'erreur libre d'élever sa chaire dans notre ville sans qu'on nous laisse
LE CLiRICALISME. i4
user des moyens efficaces pour lui imposer silence. >. (Rires à gauche.)
Je pense que voilà la question pratique. Et si vous ne comprenez pas ce texte, eh bien, vous n'avez qu'à vous tourner du côté du moyen âge, et à lire cette phrase à la lueur des bûchers de Vanini et de Giordano Bruno ! (Applaudissements prolongés à gauche et au centre. — Rumeurs et interruptions ironiques à droite,)
Telle est la thèse, messieurs! Et s'il y en a un de vous qui proteste et qui rie, je lui dirai :
€ Anathème ;
c Anathème à qui dira : Toute la direction des écoles publiques, dans lesquelles la jeunesse d'un État chrétien est élevée, si l'on en excepte, dans une certaine mesure, les séminaires épiscopaux, peut et doit être remise entre les mains de l'autorité civile; et cela de. telle manière qu'on ne reconnaisse à aucune autre autorité le droit de s'immiscer dans la discipline des écoles, dans la direction des études, dans la collation des grades, dans le choix ou l'approbation des maîtres.
c Anathème à qui dira : Des catholiques peuvent approuver un système d'éducation en dehors de la foi catholique et de l'autorité de l'Église, et qui n'ait pour but, ou du moins pour but principal, que la connaissance des choses purement naturelles et les intérêts de la vie sociale sur cette terre. >
Voilà la vérité, voilà la situation.
Avais- je raison de vous dire que lorsque vous prononcez € liberté », lorsque vous dites c liberté >, nous ne pouvons pas nous comprendre? Avais-je raison de dire que lorsque vous dites c liberté », vous entendez et nous comprenons € monopole ». (Très bien! très bien! au centre et à gauche,)
Ah ! je sais bien que les temps sont durs et difficiles, qu'on est parfois obligé de composer avec l'esprit du siècle et qu'alors il faut se contenter de demi-libertés.
Oui, M. de Ségur le dit encore :
« L'Église peut se trouver face à face, soit avec des
pouvoirs ennemis, soit avec des pouvoirs indifférents, soit avec des pouvoirs amis.
« Elle dit aux premiers : Pourquoi me frappez-vous? J'ai le droit de vivre, de parler, de remplir ma divine mission, qui est toute de bienfaisance ; vous avez tort de me faire du mal, de ne pas me laisser libre.
€ Elle dit aux seconds : Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. Pourquoi demeurez-vous indifférents à la cause de votre Dieu? Pourquoi traitez-vous le mensonge comme la vérité, le mal comme le bien, Satan comme Jésus-Christ? Vous n'avez pas le droit de rester dans cette indifférence.
« Elle dit aux troisièmes : Vous êtes dans le vrai et vous faites la volonté de Dieu; aidez le plus qu'il vous est possible à faire régner Jésus-Christ et, par lui, la vérité, la justice, la paix, le bonheur; aidez-moi à faire disparaître le plus complètement possible tout ce qui est contraire à la très sainte volonté de Dieu et au vrai bonheur des hommes.
« Tel est le langage de l'Église au milieu du monde : au fond, elle ne demande qu'une seule et même chose : la liberté du bien, la seule vraie liberté. »
Messieurs, je maintiens que lorsque vous dites « liberté », vous voulez dire c monopole ». Et je dis que lorsque nous faisons une loi de l'ordre de celle qui vous est apportée à cette tribune, vous pouvez peut-être, au nom de la logique de nos principes, nous attaquer, nous dire : Vous êtes en contradiction avec vos principes, vous les violez, vous n'êtes pas logiques et nous allons vous le montrer. C'est votre droit, c'est de la discussion. Mais il y a une chose que vous n'avez pas le droit de faire : c'est de vous indigner, parce que cette indignation se retourne contre vos propres principes. Eh ! messieurs, la preuve de ceci se trouve dans l'histoire de la liberté de l'enseignement en notre pays.
Avant la Révolution, était-il question de la liberté d'enseignement? Il y avait alors une grande université florissante, celle de Paris, un certain nombre d'autres
petites universités, la plupart en déchéance, quelquesunes môme à peu près fermées. Aucune école ne pouvait, en dehors d'elles, s'ouvrir sans Tassentiment du roi. Et ces universités ne donnaient des grades que par une délégation directe de la puissance séculière; il n'était pas question de la liberté d'enseignement. Çà et là des congrégations ouvraient quelques collèges; on leur interdisait sévèrement toute collation de grades, quelquefois même toute préparation aux grades, et elles n'ouvraient leurs établissements qu'après avoir reçu des licences du roi.
C'était le monopole. Et pourquoi l'Église le supportait-elle avec tant de patience? C'est parce qu'elle en était maîtresse; c'est parce que ces universités recevaient l'institution canonique, parce que rien n'y pouvait être enseigné, absolument rien, qui sentît l'hérésie. C'est parce que la composition du corps enseignant, la surveillance des évêques et la surveillance du roi lui-même y garantissaient l'orthodoxie des doctrines; c'est parce que les bûchers de la Sorbonne, bien que devenus assez bénins, puisqu'ils ne brûlaient plus, au siècle dernier, que des livres, étaient encore une protection efficace.
Et d'ailleurs le roi, conservateur, protecteur, défenseur, exécuteur des droits de l'Église catholique — ce sont, je crois, les expressions de Domat, — le roi qui jurait, à son sacre, d'exterminer les hérétiques, protégeait suffisamment l'enseignement contre toute velléité dangereuse. Et qui donc aurait osé demander alors la liberté de l'enseignement? Les philosophes en étaient réduits aux presses clandestines ou aux presses de Hollande; et quant aux protestants, encore en 1787, ils en étaient à demander l'état civil pour leurs enfants.
M. DE LA Bassetière. — Louis XVI le leur donna!
M. Paul Bert. — Oui, Louis XVI le leur accorda; mais à la presque unanimité les cahiers du clergé en 1789 protestèrent contre cette mesure. (Applatidissements et rires à gaucfie et au centre.)
ET l'École 213
C'est à la Révolution qu'apparaît la thèse et la doctrine de la liberté d'enseignement. Elle est implicitement contenue dans la déclaration des droits de 4791 ; elle est formellement inscrite dans la législation par le décret du 29 frimaire an II, dont l'article l®*" porte « L'enseignement est libre. >
Mais en même temps des conditions étaient imposées à ceux qui voudraient donner l'enseignement; et c'est là le véritable terrain.
La liberté d'enseignement, de droit naturel, telle que l'entendait la Révolution, telle que nous l'entendons, consiste à exprimer ses pensées librement. Donc toute liberté doit être donnée, toutes facilités doivent être laissées par la loi à celui qui, publiquement, s'adresse à des citoyens semblables à lui, à des esprits faits, mûrs, qui leur expose certaines doctrines, certaines théories, tend à les enrôler dans certains partis scientifiques, historiques, littéraires ou doctrinaux.
Mais lorsqu'il s'agit de s'adresser, non pas à des adultes, mais à des enfants; lorsqu'il s'agit, non plus de parler en public, mais de parler dans une classe, dans une école à huis clos, lorsqu'il s'agit de tenir de jeunes esprits en chartre privée, de les éloigner de tout contact, d'avoir sur eux une influence unique, souvent même isolée du contrôle de la famille; lorsqu'il s'agit, à cet âge si tendre, sur cette cire malléable, d'imprimer une marque qui restera toujours, oh ! alors, le législateur intervient. Il intervenait dès frimaire an II, et il imposait certaines conditions de capacité, de dignité, sans lesquelles il n'était pas permis d'ouvrir des écoles ; l'école une fois ouverte, il fallait que certaines précautions fussent prises pour surveiller son fonctionnement.
Le législateur y introduisait des inspecteurs pour savoir si rien dans les doctrines ou dans les actes ne constituait un danger pour la paix et la moralité publiques. Voilà la véritable thèse, telle qu'elle a été proclamée par la Révolution. (Très bien! très bien! à gauche, — Rumeurs à droite,)
On proteste encore contre ce que je dis ; je sais bien qu'aujourd'hui ces protestations n'ont pas une grande énergie; mais quiconque a suivi les campagnes pour les lois d'enseignement secondaire et primaire qui ont commencé en 4830 pour se terminer en 1850, sait dans quels termes on s'élevait alors contre cette doctrine. On disait qu'elle portait atteinte au droit des pères de famille — comme on le dit aujourd'hui, — en les empêchant de choisir les maîtres qu'ils voulaient donner à leurs enfants, en forçant ces enfants et les professeurs désignés par les pères de famille à subir certaines inspections. On disait que l'État se substituant aux pères de famille avait des prétentions dont il était indigne, car il n'avait pas de doctrine et ne pouvait pas avoir d'autorité pour l'enseignement.
Je retrouvais dans le discours de l'honorable M. Boyer une trace de cette pensée quand il disait que l'État n*a pas de doctrine, que l'État n'a pas de morale; et c'est là une chose qui m'étonnait de la part d'un esprit aussi sagace, de la part d'un homme aussi considéré dans la Chambre et dans le pays. Dire que l'État n'a pas de morale ! Mais que sont donc nos codes, et qu'est donc l'ensemble de notre législation? {Vive approbation.)
Et ne pourriez-vous pas, en tête de nos codes, de même qu'en tête d'autres livres où on inscrit ces mots : € Commandements de Dieu et de l'Église >, ne pourriezvous pas, en tête de nos codes, mettre ceux-ci : t Commandements de l'État! >
L'État a donc une morale et des doctrines. Ce que vous pouvez dire, ce qu'il aurait fallu dire, au lieu de la célèbre phrase de Royer-Collard sur l'État enseignant, c'est que l'État n'a pas de religion ni de métaphysique. (Nouvelle approbation.)
On prétendait que les conditions préalables et la surveillance portaient atteinte aux droits des pères de famille. Oh! ces droits des pères de famille, nous avons bien le droit de les invoquer, nous; mais nous nous demandons comment on ose les invoquer de l'autre
côté. On a exprimé en termes éloquents cette passion et ces douleurs du père de famille obligé d'envoyer ses enfants dans une école où il leur sera enseigné des doctrines qui offensent sa conscience, qui compromettent, à ses yeux, leur salut éternel et leur moralité terrestre.
On a dit tout cela et on a eu raison; mais ceux qui s'indignaient ainsi, devaient s'estimer heureux de parler au xix* siècle et d'être catholiques, car s'il leur fût advenu de vivre en 1686, et d'être protestants, ils auraient subi les effets de cet édit de Louis XIV, qui enlevait, dès l'âge de cinq ans, les enfants des protestants pour les envoyer de force dans les écoles catholiques !
M. Bourgeois. — Cela prouve que nous voulons être de notre temps!
M. Paul Bert. — Est-ce que vous voulez pactiser avec le progrès et la civilisation moderne?
M. Bourgeois, et plusieurs autres membres à droite, — Oui! Oui!
A gauche, — Ah ! ah !
M. Bourgeois. — 11 y a place pour Dieu et la science, dans le monde !
Un membre à gauche, — Le pape dit : Non!
M. CiÂynESCEAV, ironiquement, — La science esthérétique!
M. le comte de Maillé. -- La liberté de conscience a été donnée pour la première fois en 1814 par la Charte, et je défie n'importe qui de dire et de prouver le contraire! {Bruits divers,)
M. Paul Bert. — On nous dit que les choses vont changer, qu'il y a de nouvelles doctrines, qu'on est de son temps, qu'on peut pactiser avec la liberté, avec le progrès, qu'il y a un libéralisme catholique. Je ne veux pas vous renvoyer à l'Univers ou à la Civiltà cattolica, mais écoutez le dernier anathème du Syllabus de 1864 :
€ Anathème à qui dira : Le pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre en harmonie avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. > (Vive approbation et applaudissements répétés à gauche et au centre,)
M. Bourgeois. — Il ne faut pas citer cet anathème sans Texpliquer.
M. Paul Bert. — Vous n'avez pas le droit de Texpliquer.
M. Bourgeois. — Je l'expliquerai.
M. Paul Bert. — Le Pape, dans un bref de 4869, a déclaré qu'il n'appartenait à personne d'expliquer ou d'interpréter ses paroles, qu'elles devaient être appliquées à la lettre.
Je vous lirai ce bref si vous voulez !
M. DE SoLAND. — Il a félicité Tévèque d'Orléans qui en a donné un commentaire!
M. Paul Bert. -- Lisez jusqu'au bout la lettre de félicitations ; elle est de celles dont on n'a pas lieu d'être très heureux. (Ahl ah! à gauche.)
Le droit de l'État, qu'on a contesté, peut-il être mis en doute? Non. Comme je le disais, l'État n'a pas de doctrines scientifiques : il laisse à l'Église le soin d'avoir une astronomie, une géologie, une physique, une histoire à elle... (Sourires à gauche.) 11 n'a pas de doctrines scientifiques : il a des doctrines morales, des doctrines de conservation sociale.
Sur ce terrain, il est souverain maître : sur ce terrain, il doit scrupuleusement examiner si les hommes auxquels il confie ou il laisse confier l'enseignement des jeunes citoyens, sont dignes de cette confiance; il a le droit d'examiner si leurs doctrines ne sont pas périlleuses pour la paix publique, pour l'ordre social; il a le droit d'examiner si, en leur remettant ces jeunes hommes, il ne prépare pas la guerre civile dans un délai plus ou moins rapproché. (Très bien! très bien! à gauche et au centre.),..
Nous sommes ici sur un terrain de doctrine générale, où s'est placée la royauté, avant que la République l'y suivît, à savoir que l'État, d'une manière absolue, d'une manière abstraite plutôt, a le droit de se préoccuper des conséquences des doctrines qu'on imprègne dans les jeunes esprits. Ce n'est pas douteux.
Ah! je comprendrais vos protestations s'il s'agissait d'un monarque! Je ne sais si vous les feriez alors, mais je les comprendrais. Il s'agirait d'une volonté unique, suprême, de la volonté d'un homme arrivé au trône par le hasard de l'hérédité ou par l'usurpation. (Applaudissements à gauche et au centre. — Protestations à droite.)
Je suis en pure doctrine, et j'avoue que je ne comprends pas vos protestations ; ceci me fait présager des orages pour le moment où j'arriverai dans la région des faits.
Je dis qu'il pourrait être à craindre que cette puissance de l'État, si elle est remise entre les mains d'un monarque, ait des conséquences funestes, qu'elle dégénère en tyrannie — nous en connaissons des exemples — mais cette déflance, justifiée par l'autorité d'un seul homme, comment pouvez-vous l'avoir dans une République démocratique? Qui donc ici est le maître, sinon la nation? Qui donc édicté des lois, impose ses conditions, sinon l'universalité des citoyens consultée et en quelque sorte condensée dans une ou plusieurs Chambres? Et qui donc sera souverain dans la nation sinon la nation? Qui donc pourra juger la nation sinon la nation?
Direz-vous que c'est l'Église?
Avouez donc alors que vous rentrez dans votre thèse d'absolutisme, vous serez dans la vérité: mais ne me parlez pas de liberté d'enseignement!
A la liberté proclamée par la Révolution succède l'Université.
C'est là une conception qui, certes, avait sa grandeur; elle l'a montré, elle le moptre encore. Mais cette Université portait dans ses flancs un vice : le monopole! Et le monopole consistait en ce que, au lieu de dire, comme le disait la thèse républicaine : Vous aurez la liberté d'enseigner, sous la condition d'avoir accompli préalablement certaines formalités et montré certains certificats de capacité et de moralité, elle disait : Alors même que vous aurez ces certificats de capacité et de
moralité, vous n'ouvrirez d'écoles qu'avec mon autorisation.
Voilà le monopole !
Cependant, l'enseignement donné par les écoles de l'État était si sage, si modéré, tellement en rapport avec les besoins moraux de la majorité de la nation, que les esprits libéraux ne protestèrent pas. L'Église seule protesta, et avec une ardeur, une intolérance sans pareilles.
Aujourd'hui on a bien adouci la thèse, on en a bien rabattu! On dit volontiers qu'on respecte l'Université; on s'honore d'avoir été son élève, de compter des amis parmi ses maîtres. Tout cela est fort bénin. Mais il n'en était pas ainsi lorsque autrefois on l'attaquait en face.
M. Bourgeois. — Je ne sais pas. Je n'étais pas né!
M. Paul Bert. — En ce temps-là l'Université, c'était l'école de pestilence, c'était — car cette expression a été une sorte de mot d'ordre — le grand bazar de l'instruction publique. Écoutez comment on en parlait. C'était c la négation, l'anéantissement de toutes les notions du bien et du mal, de toutes les lois divines et humaines, de toute sanction véritable : le fatalisme, le suicide, les crimes de tout genre, la destruction de toute morale. » (Le Monopole universitaire, Paris, 1843.)
Voilà un extrait entre mille.
Des évèques, par leurs insultes, se faisaient décréter d'abus.
Donc, seule, l'Église protesta contre le monopole universitaire. Et pourquoi donc protesta-t-elle, elle qui acceptait si volontiers le monopole de l'ancien régime? Tout simplement et toujours par la même raison : c'est qu'elle était maîtresse de l'ancien enseignement, et que l'Université, sans l'exclure de la direction — tant s'en faut, — ne l'avait laissée souveraine absolue ni des programmes, ni de l'enseignement, ni du personnel.
Et cependant, le législateur de 1808 avait écrit en tète de la constitution de l'Université : « L'enseigne-
ment sera donné suivant les doctrines de la religion catholique. »
Et cependant, en 1814, TÉglise catholique étant devenue Église d'État, ces principes s'imposaient encore davantage.
Mais qu'importe! Le temps avait passé, la Révolution avait fait son œuvre. ^L'idée de liberté de conscience était entrée dans les mœurs et, tout en respectant les dogmes généraux de l'Église, on faisait à l'enseignement de la religion une place à part dans l'enseignement universitaire. 11 ne dominait pas en souverain. De là cette querelle, de là celte levée de boucliers au nom de la liberté, de là la campagne de 1831, de là la campagne triomphante enfîn de 1850.
Si l'Église avait osé, alors, formuler ses réclamations dans les termes que j'indiquais au début de ce discours, nul doute qu'elles n'eussent été repoussées par le bon sens et la sagesse du pays. Mais on s'abritait derrière la liberté du père de famille, derrière cette liberté sacrée dont le moindre froissement porte atteinte à ce qu'il y a de plus intime, de plus vibrant en nous. Cette liberté servait de bouclier à ceux qui venaient demander le monopole de l'Église, à ceux qui en seraient revenus, s'ils eussent été les maîtres, à la déclaration de 1686, c'est-à-dire à la suppression de la liberté du père de famille.
Vous savez par quelle complicité d'illusions généreuses, pour ne pas dire plus, la loi de 1850 fut votée. Avait-on alors la liberté? Est-ce la liberté d'enseignement qu'on a proclamée en 1875? Il est facile de reconnaître que non, et cela à un seul caractère.
Je vous ai dit que, pour nous, la liberté d'enseignement procède du droit individuel. Or il est de règle lans la législation française que, lorsque les droits ndividuels se réunissent, ils ne s'additionnent pas totaement : toujours, par le fait seul qu'ils s'associent, ils perdent quelque chose de leur plénitude. L'État intervient.
220 LE CLÉRTCALISME
Or, chose étrange, il est arrivé pour cette loi de 1875 un phénomène unique dans notre législation ; le droit individuel est réduit par la loi de 1875 à des conditions véritablement misérables, au point qu'il n'a pas été possible de l'exercer, — à preuve les dénonciations de certains journaux contre les conférences de l'École d'anthropologie! — Eh bien, ces limites imposées à chaque droit individuel ont disparu quand ces droits individuels se sont réunis; de cette juxtaposition, de cette union de droits incomplets sont nés des droits plus complets, des droits qui vont jusqu'à empiéter sur le domaine même de la puissance publique. (Très bien! très bien! à gauche.)...
Je n'ai pas vu d'un bon œil la création de cette liberté de l'enseignement supérieur. Non pas que je sois hostile à son principe...
M. DE LA RocHETTE, ironiquement. — Au contraire!
M. Paul Bert. — Mais j'en redoutais, je l'avoue, les conséquences.
Je me suis expliqué sur ce point à la tribune de l'Assemblée nationale, et je vous demande la permission de rappeler l'hypothèse que j'indiquais alors.
Je disais, parlant d'abord du régime du monopole : Voici deux enfants qui naissent dans le même village, fils de deux amis ; ils iront ensemble à l'école du villagei de là au collège royal, de là à la faculté d'État. Ils se retrouveront sur les mêmes bancs, suivront le même enseignement; ils ne seront pas coulés dans le même moule, comme on l'a dit, ils ne seront pas les effigies d'une même empreinte — et nos dissensions à nous qui avons été élevés dans ces conditions en sont la preuve suffisante, — mais du moins ils auront appris à se connaître, à s'aimer.
Parmi leurs professeurs, parmi leurs condisciples plus avancés en âge, ils auront rencontré l'expression de sentiments, d'opinions, de doctrines différentes ; ils les auront comparées avec celles qui leur étaient directement enseignées dans le sein de la famille; et alors
Is se seront fait une doctrine à eux, une conviction à eux, qui pourra être une erreur, mais qui au moins sera imprégnée de cet esprit de tolérance qui est le fruit de la contradiction sincère. (Exclamations à droite.)
Voilà la conséquence du monopole. 11 avait des inconvénients, je Tai dit, mais vous voyez qu'il avait aussi son utilité et sa grandeur.
Et maintenant, dans Tétat actuel des choses, que va-t-il, ou que peut-il arriver? L'un de ces enfants suit cette évolution dont je viens de parler; il va à l'école laïque, au lycée d'État, à la faculté d'État; et sur son chemin il reçoit cette instruction à laquelle je faisais allusion, cette éducation toute imprégnée de tolérance... (Rires à droite,)
Oui, messieurs, c'est précisément parce qu'elle est toute imprégnée de tolérance, parce qu'elle est ennemie de tous les fanatismes, que les fanatiques ont prétendu qu'elle amène l'affaissement des caractères.
L'autre enfant ira à l'école congréganiste, au collège des jésuites, enfîn, à la faculté catholique, sans plus revoir son camarade avant de longues années. Et quelle espèce d'enseignement aura-t-il reçu? Je ne parle pas de l'enseignement scientifîque; cela intéresse peu la Chambre, bien que je ne puisse m'empêcher de me rappeler cette maxime dont l'esprit aura dominé toute son éducation, cette maxime d'un célèbre et éloquent docteur qui, s'il vivait aujourd'hui, défendrait les universités catholiques, Joseph de Maistre : c L'ignorance vaut mieux que la science, car la science vient des hommes et l'ignorance vient de Dieu. » (Rires et applaudissements à gauche et au centre.)
M. DE LA BiLLAis. — Il ne mettait pas cette maxime en pratique! (Exclamations à gauche.)
M. Paul Bert. — Oh! monsieur, ce sont des maximes qu'on met en pratique sur les autres, sur ceux qu'on veut dominer et dont on veut faire des instruments de pouvoir. [Nouveaux applaudissements à gauche et au centre.)
M. DE LA Bassbtièrb. — Citez-nous les paroles de
Voltaire qui ne voulait pour le peuple que Taiguillon, un joug et du foin!
M. LE PRÉSIDENT. — N'interrompez pas !
M. Paul Bert. — Messieurs, si vous ne voulez pas que je vous cite de Maistre, je vous raconterai des faits dont j'ai été témoin, et je vous parlerai de ces élèves se présentant au baccalauréat et mettant dans leur encrier quelques gouttes d'eau de Lourdes afin d'être reçus. (Double salve d'applaudissements à gauche. — Protestations à droite.)
M. Bourgeois. — Et le professeur ne sera peut-être pas assez savant pour en faire l'analyse chimique !
M. Paul Bert. — L'enseignement moral, nous en parlerons à l'article 7, quand nous le discuterons spécialement, et nous verrons si la casuistique moderne a suffisamment repoussé les répugnantes maximes de Sanchez et de Liguori... (Vives réclamations à droite.)
Vous verrez si le mot est excessif; comme je n'en donne pas la preuve aujourd'hui, je le retirerai, si vous voulez; mais quand j'en viendrai à l'expliquer, vous me demanderez vous-mêmes de le rétablir. (Très bieni à gauche.)
Voilà pour la science, voilà pour la morale; mais nous sommes une assemblée politique; voyons ce que Tenfant aura appris au point de vue politique.
Il aura appris que l'Église doit être maîtresse souveraine et dominer de haut les gouvernements laïques, qui n'ont que des devoirs envers elle, alors qu'elle a tous les droits, car elle est reine ou elle n'est rien, comme disait M. de Montalembert.
Et pour peu qu'il ait été à l'école de droit de Lyon, il aura appris que, « même dans les questions de simple utilité sociale, le Gouvernement ne peut rien faire s'il n'a pas l'assentiment de l'Église ».
Il aura appris que c la loi, telle que la Révolution nous la fait pratiquer, est une séduction satanique plus dangereuse que toutes les violences ».
Il aura appris — ce sont des paroles sacrées — qu'il
y a « anathème contre quiconque prétend qu'il appartient au pouvoir civil de déterminer quels sont les droits de l'Église et dans quelles limites elle peut les exercer ».
Il aura appris de la bouche de Grégoire XVI que la liberté de conscience est un délire : deliramentum.
Il aura appris de la bouche du dernier pape, que le suffrage universel est un mensonge, universel; que c'est un délire de prétendre que les citoyens ont droit à la liberté de manifester leur opinion; il aura appris, en un mot, à mépriser -— et de là, à les haïr, il n'y a qu'un pas — tous les principes sur lesquels repose notre état social, notre état politique. Et bien heureux s'il n'a pas été élevé, par exemple, dan§ le diocèse de Toulouse, et si l'on ne l'a pas enrégimenté dans la milice sacrée, dans la milice papale, si on ne lui a pas dit, dans des ordres du jour enflammés, que l'heure est venue, que la trompette a sonné, que le drapeau est déployé, et qu'il est temps pour les nouveaux Macchabées de tirer l'épéeetde marcher au triomphe ou au martyre.
Eh bien, je vous le demande, lorsque celui qui aura subi cet enseignement retrouvera son camarade, de quel œil le regardera-t-il? Quelle préparation aurez-vous faite pour la paix publique? Je vous le disais, et je vous le répète, tous aurez préparé la guerre civile dans les esprits! (Vifs applaudissements à gauche et au centre,) Oui, vous aurez préparé la guerre civile dans les esprits! Fasse Dieu que le sentiment national et le bon sens public l'empêchent d'aller plus loin! (Très bien! très bien! à gauche,)
Mais on nous dit : c'est la conséquence de la liberté!..,
M. DE Baudry d'Asson. — Mais il y a ici deux ministres qui ont été élevés chez les jésuites !
M. Bourgeois. — Ceux qui viennent de vous applaudir mettent leurs fils chez les jésuites ! Ils sont bien inconséquents !
M. LE PRÉSIDENT. — Veuillez ne pas interrompre!
M. Paul Bert. — Je vous demande, messieurs, si les citations que je vous ai faites tout à l'heure, émanant de
Digitizèd b^
bouches autorisées et parfois de bouches sacrées, n'ont plus cours dans renseignement des congrégations? Je vous demande s'il n'est pas vrai, le mot d'un homme que je regrette de ne plus voir ici, car il n'était pas de ceux qui dissimulent leur pensée, l'honorable comte Albert de Mun...
A droite. — Vous n'en avez pas voulu ! — Vous l'avez invalidé!
M. Paul Bert. — Je l'ai invalidé, oui, par les néces* sites de la justice, mais avec un profond regret, car son caractère et son talent honoraient cette Chambre. (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche.)
Eh bien, vous savez ce qu'il disait à cette tribune; vous vous rappelez cette parole qui a été recueillie, publiée dans les enseignements donnés dans les facultés catholiques, notamment à la faculté de Lyon : c II ne vous est pas possible à vous. Gouvernement, de dire où commence et où finit l'Église catholique. Son autorité s'étend sur tout. »
Mais on nous dit : Ce sont là les conséquences de la liberté. Je ne le crois pas; je crois qu'on pouvait faire la liberté dans d'autres conditions; je crois qu'on pouvait organiser la liberté même dans les établissements de l'État.
Je l'avais rêvée tout autre. J'avais rêvé la liberté en plein soleil, en pleine lumière, en pleine contradiction; j'avais pensé que nous pourrions rouvrir les grandes universités dans lesquelles toutes les doctrines auraient été enseignées, toutes les théories, toutes les opinions se seraient fait jour. Je n'avais pas peur de la contradiction. Un de mes honorables collègues me le disait hier encore : Vous ne seriez pas digne du nom d'homme de science, si vous craigniez la contradiction. Je n'en ai pas peur, mais à une condition, je le répète : c'est que la contradiction se fasse à armes égales, en pleine lumière, en plein soleil. (Applaudissements à gauche.)
M. Anisson-Duperron. — Il ne fallait pas exclure vos adversaires !
M. Paul Bert. — Ce n'est pas là ce qu'on a voulu; on a voulu tenir les esprits en chartre privée; on a monté la garde autour d'eux; on n'a voulu qu'aucune contradiction ne parvînt jusqu'à eux, parce que c'était le meilleur moyen d'être sûr de se préparer des hommes pour les éventualités de l'avenir. {Très bien! à gauche,)
On ne s'en est pas extrêmement caché, je ne dis pas dans les assemblées politiques où l'on est plus prudent, mais dans certains livres où l'on dit : « Notre devoir à tous est de profiter des pauvres libertés étranglées que nous avons encore pour préparer un noyau de générations chrétiennes fortement trempées dans la foi, ardentes pour la cause de l'Église, intelligentes de la vraie liberté, afin que l'avenir, du moins, soit meilleur que le présent et qu'un beau printemps succède à notre interminable hiver! » (T7*ès bien! à droite,) « Hélas! pauvres enfants! pauvre jeunesse! que d'âmes perdues parla fausse liberté d'enseignement! » {Très bien! à droite,)
M. DE LA BiLLiAis. — Nous avous besoin de songer à l'avenir pour nous consoler du présent.
M. Paul Bert. — Voilà ce qu'on a voulu et ce qui peut se résumer en un mot : On s'est mis à l'abri derrière la liberté afin de préparer la servitude. {Très bien! très bien! à gauche et au centre.)
Je vous demande à vous, assemblée politique, si, lorsque de pareilles doctrines sont enseignées à huis clos, vous pouvez vous désintéresser à ce point de désarmer l'État de ce pauvre et insuffisant droit qu'il aura de s'enquérir, en interrogeant les élèves, si ces doctrines ne les ont pas empêchés d'acquérir au moins des connaissances positives.
Je demande si, lorsque certains hommes ont refusé de se soumettre aux lois de l'État, de lui apporter leurs tuts pour obtenir son autorisation...
Voix à droite. — On ne les leur a pas demandés!
A. Paul Bert. — Vous vous figurez donc que c'est gouvernement à demander les statuts d'une société
crête? Mais voilà une étrange doctrine!
LE CLIËRICALISME. 15
Est-ce que vous pouvez contester au gouvernement le droit de refuser à ceux qui veulent enseigner la jeunesse la possibilité de faire ce que j'ai indiqué tout à l'heure? (Murmures à droite,)
Ce que vous voulez, c'est un gouvernement sourd, un gouvernement impuissant, un gouvernement incapable, c'est le nihilisme gouvernemental, c'est l'abdication gouvernementale. (Exclamations à droite.)
Eh bien, nous ne souscrirons pas à cette abdication, et tant qu'il nous restera un souffle, nous combattrons pour que la nation soit souveraine chez elle et ne reçoive d'ordres de personne. (Interruptions à droite,).,.
Je crois avoir démontré que vous devez restituer à l'État une prérogative qui lui appartient, et dont le retour n'excitera pas même une surprise légitime; je crois avoir démontré qu'il y a des doctrines dangereuses, que vous avez le droit d'empêcher ceux qui les prêchent et qui ne se sont pas mis en règle avec l'État, de les inculper à la jeunesse nationale. C'est là toute la thèse de la loi.
Maintenant, avant de descendre de cette tribune, voulez-vous me permettre, je ne dis pas un conseil, vous ne le supporteriez pas, mais une sorte d'avertissement. Cet avertissement, je me suis permis de le donner lors de la discussion de la loi présentée par l'honorable M. Waddington; il n'a pas été écouté. J'ai dit alors à beaucoup d'entre ses adversaires qu'ils feraient sagement d'accepter cette loi... : Vous pouvez perdre beaucoup pour n'avoir pas su abandonner un peu.
Unmembre à droite. — Nous pouvons gagner beaucoup.
M. Paul Bert. — On ne m'a pas écouté. On ne m'écoutera pas davantage si je répète à peu près dans les mêmes termes le même avertissement.
Messieurs , la loi qui vous est soumise peut se résumer par cette formule donnée par l'illustre Locke : c La liberté n'est pas due à ceux qui ne veulent s'en servir que pour enseigner à haïr et à renverser toutes les libertés. » (Très bien! à gaucîie et au centre,)
Voilà le sens du projet de loi actuel.
Et je vous dis maintenant : Prenez garde! car si le projet de loi était repoussé, si l'intolérance des sectes, si les menées jésuitiques et ultramontaines continuaient à surexciter le sentiment public, il pourrait arriver quelque jour, dans une autre enceinte peut-être, que des hommes plus audacieux à coup sûr, moins prudents sans doute, moins sages, je penche à le croire...
M. Bourgeois. — Plus logiques!
M. Paul Bert. — ... Mais plus logiques, comme on me le suggère, demandassent qu'on traduise en langage législatif et administratif la fin de la formule du grand philosophe : t La tolérance elle-même n'est pas due aux intolérants. » (Applaudissements répétés à gauche et au centre. — Vorateur, en retournant à sa place, est félicité par un grand nombre de ses collègues.)