Discours au Grand Théâtre de Lyon (28 mai
Je viens donc aujourd'hui vous dire ce qu'est la liberté réclamée par l'Église et quel usage elle en a fait lorsqu'elle était au pouvoir. J'espère vous démontrer clairement que la liberté de l'Église catholique est la domi* nation absolue du pouvoir spirituel sur le pouvoir civil et qu'elle ne réclame la liberté que pour mettre à néant la liberté d'autrui.
Mais je dois vous déclarer tout d'abord, et ne croyez pas, en cela, voir de ma part une réserve hypocrite, je dois vous déclarer que je ne veux, en aucune façon, parler de la religion.
Je ne veux pas mêler à une revue politique, à une thèse historique, les rapports que la plupart des hommes croient avoir besoin d'établir entre leur conscience et un être mystérieux auquel ils reconnaissent la toutepuissance. Je n'ai donc à vous parler ni du dogme, ni des mystères, ni de la discipline ecclésiastique, ni de la morale religieuse ; non pas que je me désintéresse de ces importantes questions, qui ont tenu et qui tiennent encore une si grande place dans l'histoire des peuples. Si je vous parlais ici de l'éducation publique, j'aurais à vous en entretenir longuement, mais aujourd'hui je n'ai à vous parler que de liberté. Rien de plus simple que la solution de ce problème, bien qu'elle n'ait été donnée que par la Révolution française.
S'agit-il de religion, de liberté pleine et entière de croire ou de ne pas croire, de s'enrôler dans telle ou telle confession religieuse ou de n'en professer aucune? Les dogmes et les mystères sont indifférents à l'État. C'est ainsi par exemple que je me soucie peu de savoir si le dernier concile du "Vatican a innové ou non en décrétant le dogme de l'Immaculée-Conception, c'est ainsi que l'État ne doit pas s'inquiéter de voir de^ hommes reconnaître à un de leurs semblables le don quasi divin de l'infaillibilité, à la condition que, comme le dit le texte sacré, cette infaillibilité ne s'exerce que dans le domaine de la foi et des mœurs.
S'agit-il du culte? Ici encore liberté pleine et entière
des manifestations de la croyance religieuse, à la condition que ces manifestations ne portent pas atteinte à la liberté générale. Ainsi, peu nous importe le costume que porte le prêtre, la langue dans laquelle il officie, la liturgie à laquelle il obéit. Mais l'État a le droit de surveiller et même d'interdire les processions lorsqu'il y trouve quelque inconvénient pour la tranquillité publique et le devoir de protéger les citoyens contre les violences par lesquelles on voudrait obtenir d'eux des marques de respect.
Voilà, pour la religion et le culte, la solution du problème.
Mais autre chose est la religion, autre chose est l'Église; autre chose est la liberté religieuse, autre chose est la liberté de l'Église.
., L'Église est une institution merveilleusement organisée et hiérarchisée, destinée à utiliser la religion , pour en faire un moyen d'action politique. Si vous interrogez l'histoire, vous verrez que les rois et les empereurs ont tremblé devant celte puissance. Si vous vous demandez ce qu'est sa liberté,. vous verrez que l'Église ne s'est avouée libre qu'aux temps lointains où le pied du pape Hildebrand foulait, à Canossa, la couronne impériale et où, sur l'ordre du prêtre, le prince tirait l'épée du fourreau pour en frapper quiconque cherchait à échapper à la domination de l'Église.
Je sais bien que, quand on parle ainsi, beaucoup de gens qui se croient sages, haussent les épaules et disent : Pourquoi cette évocation d'un passé mort et oublié? Les temps sont changés et l'Église avec eux. Écoutez ses réclamations. Que demande- t-elle? La liberté d'enseigner, la liberté de poursuivre ses œuvres pieuses, la liberté de développer ses institutions charitables. Quoi de plus naturel et de plus inoffensif! Quel pape voudrait aujourd'hui réclamer le droit de déposer les princes de la terre? Ne confondez pas ainsi le moyen âge et la société moderne.
Ceux qui parlent de la sorte oublient la fîère et redou-
table devise de l'Église : Semper eadem. Ils oublient qu'il s'agit d'une institution immuable et impeccable. Ils oublient l'infaillibilité des pontifes et des conciles. Ils oublient même leur histoire moderne et ces documents fameux qui suscitèrent tant de bruit il y a vingt ans, l'Encyclique Quanta cura et la Syllabus de 1864.
Oh! je sais bien aussi que, quand on parle de syllabus, les sages sourient volontiers. Je sais bien qu'on s'efforce de faire le silence autour de ce monument compromettant. Je sais bien que, dans le monde des catholiques eux-mêmes, une légende tend à s'établir fort peu respectueuse pour Pie IX. On laisse entendre que ce vieillard, en proie aux obsessions des représentants d'un parti compromettant, a imprudemment avancé des doctrines sans racines dans le passé, sans portée pour l'avenir. On voudrait faire croire que le syllabus est un acte personnel isolé, dont la sagesse du pape actuel a déjà singulièrement atténué les conséquences.
Eh bien, messieurs, je prétends vous montrer, l'histoire en main, que cette interprétation du Syllabus est. aussi erronée qu'impertinente. Je vous prouverai qu'aucune des doctrines qui y sont énoncées n'est nouvelle et qu'il n'est que la centième édition des prétentions de la cour de Rome. Il n'en est même qu'un écho très affaibli. Bien loin d'employer des formules excessives, Pie IX atténue tellement sa pensée, qu'il est parfois nécessaire, pour la bien comprendre, de la rapprocher des textes anciens. Et si ce document, malgré son excessive prudence, a causé une telle émotion, et l'on peut dire un tel scandale, c'est parce que, si l'Église était restée immuable, le monde avait marché ; c'est parce que l'expression de ces doctrines a semblé un anachronisme monstrueux au sein d'une société dont tous les membres, même les catholiques, sont, sciemment ou non, les fils de la Révolution.
Nous allons donc, messieurs, parcourir l'histoire. Elle nous montrera deux choses : la première, c'est que la liberté de l'Église n'est autre chose que la domina-
298 LE GLËRIGALISME
tion absolue du pouvoir temporel, la main mise sur la société civile; la seconde, c'est que l'Église ne se sert du pouvoir temporel que pour détruire toutes les libertés.
Pour arriver à démontrer cette double vérité, je laisserai de côté les formules générales et sonores, j'appellerai à mon aide la méthode scientifique, j'invoquerai les documents authentiques, et j'aurai soin de les demander, non point aux ennemis de l'Église, mais aux docteurs qu'elle révère, aux saints qu'elle honore, aux pontifes et aux conciles dont les paroles ont le caractère de l'infaillibilité. Et quand nous aurons fait ensemble cette évocation du passé, la preuve de mes affirmations vous la tirerez vous-mêmes des documents que j'aurai fait passer sous vos yeux.
Messieurs, jusqu'à l'an 313, au moment où l'empereur Constantin fit de la religion catholique la religion d'État, l'Église catholique était restée dans son véritable ministère. A ce moment elle combattait encore avec une énergie indomptable pour sa vraie liberté. Elle n'avait pas encore eu le souci d'empiéter sur la liberté d'autrui, absorbée qu'elle était par la nécessité de se défendre contre les persécutions impériales et les schismes qui la déchiraient.
Tout d'abord, elle se rappela les bienfaits qu'elle avait reçus et se montra reconnaissante vis-à-vis des empereurs qui l'avaient protégée, vis-à-vis des rois barbares qu'elle avait appelés à son aide. Elle était d'ailleurs dans la période de formation, la force lui manquait encore pour menacer le gouvernement civil.
Pendant plusieurs siècles, elle resta ainsi. Au vi« siècle, elle se fît toute petite, et ses chefs vinrent s'abaisser devant le pouvoir temporel. Elle s'inclina complètement devant les rois. Nous voyons saint Grégoire le Grand, par exemple (590-604), appeler l'empereur Maurice son seigneur, et se reconnaître son sujet avec protestation de demeurer toujours en son obéissance.
Et ce n'est pas dans le domaine civil seulement que
nous voyons TÉglise s'incliner : elle soumet à l'approbation des rois l'examen de cette question religieuse dont elle se montre toujours si jalouse. Bien plus, nous voyons le pape Pelagus (555-560), accusé d'hérésie, rendre compte de sa foi au roi de France, Childebert I®'', reconnaissant que l'Écriture lui commande d'obéir aux princes souverains. Il le fait juge de documents religieux. — Les conciles d'Arles et de Mayence soumettent leur décision à l'autorité de Charlemagne, c afin que si quelque chose semble devoir y être corrigé, la grandeur impériale en ordonne la correction ».
Le clergé reconnaissait, en un mot, la suprématie du pouvoir temporel.
Cependant, même dans ces temps lointains, les aspirations de l'Église à la domination commencent à se faire sentir. On en trouve la preuve dans un document qui remonte à 450, document dont on aurait peut:être perdu le souvenir s'il n'avait pas été repris par Pie IX et inséré textuellement dans l'Encyclique du 9 novembre 1846. Voici la formule :
L'autorité suprême n'a pas été seulement donnée aux princes pour le gouvernement du monde, mais principalement pour la défense de l'Église.
Voilà l'excuse de la docilité primitive de l'Église. Elle obéit au roi, à la condition que celui-ci la défende et l'appuie contre les hérétiques. Elle s'incline devant le pouvoir temporel parce que celui-ci vient à son aide; parce qu'il lui prête un utile concours.
N'importe, déjà quelques velléités d'action directe se manifestent. L'Église cherche à mettre la main sur quelques menues parcelles du pouvoir civil; mais la royauté réprime rigoureusement ces premières tentatives et, hautaine, rappelle l'Église à la modestie qui lui convient.
Lorsque le pape Adrien (862) élève la voix pour soutenir ses prétentions naissantes à la prépondérance en
France, à propos du changement de certains évèques, il reçoit du roi Charles le Chauve cette réponse :
Vous nous écrivez des lettres inconvenantes qui déshonorent la puissance royale. Vous nous envoyez des ordres qui conviennent peu à la modestie d'un évêque; vous nous accablez d'injures et d'outrages...
nieu a établi les rois et les empereurs pour commander et non pour être les serviteurs des papes.
Mais les siècles s'écoulent; les tendances, le langage et les actes changent. La cour de Rome s'enhardit et de plus en plus prend de l'autorité sur le pouvoir temporel. Un de ses papes, grand parmi les plus grands de l'histoire de l'Église, Grégoire VII — Hildebrand -— donne une nouvelle vigueur à la marche en avant, et c'est fièrement qu'il formule une réplique à la lettre hautaine du roi Charles le Chauve. Nous sommes loin de la modestie qui convient à un évèque; — il est vrai que plus de deux siècles séparent les deux époques (862-1076).
Le pape peut enlever et donner à qui bon lui semble les empires, les royaumes, et la possession de tous les honneurs.
Le pape peut déposer les empereurs, et délier les sujets des serments de fidélité.
Dieu n'a excepté personne, n'a rien soustrait à sa puissance. 11 l'a établi prince de tous les royaumes de ce monde.
Vous le voyez, l'ambition constante du clergé de dominer et d'accaparer le pouvoir temporel date de loin; et à mesure que nous avancerons, nous verrons cette doctrine de la suprématie ecclésiastique s'affirmer de plus en plus. En l'an 1076, Grégoire VII fulmine contre Tempereur Henri IV la bulle suivante :
Pour l'honneur et la défense de TÉglise..., je défends à Henri, qui, par un orgueil inouï, s'est élevé contre l'Église, de gouverner le royaume teutonique et l'Italie. J'absous tous les chrétiens du serment qu'ils lui ont fait ou feront, et je défends à tous de le servir comme roi. Car celui qui veut donner atteinte à l'autorité de notre Église mérite de perdre la dignité dont il est revêtu.
C'était bien là la doctrine de l'Église, doctrine confirmée d'ailleurs par l'un des plus grands canonistes, saint Bernard, qui dit :
Les deux glaives, le spirituel comme le temporel, sont au service de rÉglise. Mais Tun doit être mis hors du fourreau par rÉglise, Tautre pour TÉglise, celui-là par la main des prêtres, celui-ci par la main du guerrier, mais sur un signe du prêtre.
Vous savez, maintenant, au nom de quel principe Grégoire VU prononça la déposition de l'empereur Henri IV. Remarquez-le bien : au nom de la liberté de l'Église. Nous sommes à présent au cœur même de notre sujet : la liberté de l'Église. Et cette liberté, voyez déjà comme elle la comprend : impatiente de tout contrôle, elle entend être la maîtresse du pouvoir temporel, de ce pouvoir qui refuse de reconnaître la suprématie du clergé.
L'orgueil des clercs est devenu sans limite. Ils prétendent à une liberté absolue et en jouissent; ils exigent qu'on les laisse indépendants et maîtres dans l'État laïque ; ils sont exempts de l'impôt. En outre ils ont le droit d'asile, l'investiture des évoques, leur juridiction spéciale. Enfin l'immunité la plus complète leur est accordée.
Toutes ces concessions, plutôt tous ces empiétements ne sont pas toujours supportés sans révolte par le pouvoir civil, aussi voyons-nous, puissance contre puissance, se rencontrant sur tous les points, luttant sans miséricorde, ces deux grands rivaux : le pape et l'empereur, l'Église et l'État.
Le pape pouvait peut-être, à cette époque, errer, car il n'avait pas encore été déclaré infaillible ; cependant il est permis de croire qu'il ne se trompait pas. Ecoutez maintenant la voix de l'infaillible; il ne renie rien de ce qu'a avancé son prédécesseur.
Sans doute, le droit de déposer les souverains, et de délier les peuples de leur obligation de fidélité a été parfois, dans des rencontres suprêmes, exercé par les papes. Mais il n'a rien de
commun avec V infaillibilité; et sa source, au lieu d*être dans rinfaillibilité, est dans Tautorité pontificale.
Dans un concile, le plus grand après celui de Nicée, ce but de l'Église est encore plus nettement défini.
Si le seigneur temporel, dit le concile de Latran, négligeait de purger, sa terre de l'infection hérétique, qu'il soit excommunié, et s'il refusait satisfaction dans Tannée, que le souverain pontife déclare ses vassaux déliés du serment de fidélité, et qu'il donne sa terre aux catholiques, pour qu'ils s'en emparent et la possèdent après avoir exterminé les hérétiques.
Nous allons rencontrer toujours ces mêmes principes dans l'histoire de l'Église.
Il m'était facile de les résumer en quelques paroles; j'ai préféré m'en tenir aux textes et aux citations, afin de donner plus de poids à tout ce que j'ai avancé. Ces exemples seront mieux retenus par les esprits studieux et profonds de la population lyonnaise.
Tandis que se tenait le concile de Latran, le pape continuait la lutte qu'il avait entreprise. Et, chose curieuse, en ce douzième siècle, si loin de nous et par le temps et par les mœurs, nous voyons Innocent III écrire des phrases qui ont été répétées en plein dixneuvième siècle et prétendre hautement à la souveraineté temporelle.
Les princes ont pouvoir sur la terre; les prêtres ont pouvoir sur la terre et au ciel. Les rois ont action sur les corps; les prêtres sur les corps et sur les âmes...
Dieu a mis à la tête de la royauté et de l'Église une seule personne, qui est son vicaire sur la terre.
Tous doivent obéissance à son vicaire, afln qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur.
Comme l'avait fait Grégoire VII pour l'empereur Henri IV, Innocent III,- en 1207, lança à son tour une excommunication contre Raymond de Toulouse.
Nous vous avertissons et condamnons, par le souvenir du jugement de Dieu, de faire une prompte pénitence proportionnée à vos fautes, afin que vous méritiez d'obtenir les bienfaits de l'absolution.
Je n'ai pas besoin de vous rappeler les massacres horribles commis à ce moment au nom de la religion. Vous en avez une longue et triste série : la croisade contre les Albigeois, les massacres de Carcassonne, de Béziers, pendant lesquels soixante mille personnes furent égorgées et laissées sans sépulture.
Et voulez-vous savoir comment l'Église traitait ces cruautés? Amaury, archevêque de Narbonne, écrivait à un des chefs de ces bandits massacreurs, à l'infâme Simon de Montfort : € Tuez, tu'ez toujours. Dieu saura bien reconnaître les siens. »
Un demi-siècle plus tard, en 1245, Innocent IV fît déposer l'empereur Frédéric II.
L'empereur, dit-il, nie que toutes les personnes, toutes les choses soient soumises au Saint-Siège. Ainsi celui qui jugera un jour les anges dans le ciel, ne pourra pas juger les choses de ce monde! Déjà sous l'ancienne loi, les prêtres ont déposé des rois indignes. Le vicaire du Christ n'aurait pas le même pouvoir! Ceux-là se trompent qui croient que Constantin a le premier donné une puissance temporelle au pape. Cette puissance lui a été conférée directement par Jésus-Christ, vrai prêtre et vrai roi dans Tordre de Melchisédech. Jésus-Christ a fondé une domination à la fois royale et sacerdotale, il a donné à Pierre l'empire de la terre et des cieux.
Avant Jésus-Christ, le pouvoir temporel manquait de principe; c'était une tyrannie sans règle ni mesure. Constantin remit sa puissance entre les mains de l'Église, et la reçut d'elle sanctifiée et légitimée.
Saint Bonaventure, le docteur séraphique, écrivait également :
L'Église peut, pour des motifs suffisants, déposer les rois et les empereurs. Quels sont ces motifs suffisants? Les crimes des princes, la nécessité publique.
Saint Thomas d'Aquin, le docteur angélique, parle dans le même sens et dit :
C'est l'État qui procède de l'Église, de même que le corps tient sa vie de Tâme.
Passons maintenant au xiv" siècle, à l'époque de la bulle Unam sanctam. Boniface VIII, avec l'uniformité de
pensée de l'Église, prend à son tour la parole, et indique dans ce langage énergique et clair ce que c'est que la liberté de l'Église :
Dans rÉglise et sous sa puissance sont deux glaives, le temporel et le spirituel. L'un doit être employé par TÉglise et par la main du pontife; l'autre par la main des rois et des guerriers, sur l'ordre et la permission du Pontife.
Or, il faut qu'un glaive soit soumis à l'autre, que la puissance temporelle soit soumise à la spirituelle... Celle-ci doit instituer la temporelle, et la juger si elle s'égare. Nier que les princes soient soumis à l'Église, c'est admettre deux principes comme les Manichéens.
Bossuet dit :
Dans cette théorie il ne reste aux rois qu'un vain titre.
Tandis que le pape parlait ainsi, un commentateur s'exprimait comme suit :
Le pape comme vicaire de Jésus-Christ a la plénitude de la souveraineté. Toute puissance, soit spirituelle, soit temporelle, lui appartient. Son autorité est sans nombre, sans poids, sans mesure.
Sentence du pape est sentence de Dieu.
Le pape et le Christ ne font qu'une puissance, si bien que, excepté le péché, le pape peut faire presque tout ce que peut faire Dieu.
Il faut croire le pape notre Seigneur Dieu.
J'en passe; les citations ne sont pas moins bonnes, mais sont identiques. Je ne vous les donne pas, de peur de vous fatiguer. Tous les canonistes sont d'ailleurs d'accord sur ce point que le pape doit avoir toute la puissance et dominer le pouvoir temporel.
Paul IV, en 1511, s'écriait :
Le pontife romain, qui tient la place de Dieu et de Jésus- Christ, possède la plénitude de puissance sur tout royaume et toute nation.
Nous décrétons que toutes personnes, princes, rois ou empereurs, qui seront convaincus de schisme ou d'hérésie, encourront la perte de tout honneur, de tout pouvoir, de toute autorité, de toute principauté.
Ils doivent être livrés au bras séculier, afin d'être punis des peines de droit.
Le souverain Pontife est le seul maître du monde; il peut déposer les rois et les empereurs, supprimer et transférer les royaumes, sans autre raison que son bon plaisir.
Vers ce même temps se tenait le fameux concile de Trente, qui décréta ce qui suit :
La mission des rois est de protéger l'Église et la religion.
Il n'est pas permis aux rois de statuer sur les choses et les personnes ecclésiastiques, lis n'ont pas le droit de se mêler de ce qui concerne TÉglise. Ils doivent, au contraire, obéir à ses ordres, et quand ils sont requis, ils sont tenus de leur prêter l'appui du bras séculier.
Après le concile, le pape Sixte-Quint se sert de ces paroles arrogantes pour excommunier, en 1589, le roi Henri IV :
En la pleine puissance que le roi des rois nous a donnée,... prononçons et déclarons Henri, jadis roi, être hérétique et relaps...
Le déclarons privé de son prétendu royaume de Navarre...
Incapable et indigne de succéder au royaume de France...
Interdisons à ses sujets de lui rendre obéissance aucune.
Au xvir siècle, un incident significatif s'éleva entre la cour de Rome et la République de Venise.
Deux clercs avaient été arrêtés parce qu'ils avaient commis des actes monstrueux. On voulut les traduire devant le tribunal civil. Mais, à ce moment, le pape Paul V, outré de tant d'audace, prétendant que les droits de l'Église étaient violés, se réclama aussitôt de l'immunité des clercs, en d'autres termes de l'immunité de l'Église. Venise n'en persista pas moins à vouloir faire justice; elle fut excommuniée.
Elle n'en ressentit, à vrai dire, aucun effet. Il en était déjà à cette époque comme à la nôtre; les gens mis à l'index ne s'en portaient pas plus mal. Il faut bien avouer --ue déjà, alors, les foudres de l'excommunication com-
lençaient à laisser froids ceux qui en étaient frappés.
Un fait non moins important s'était produit en Angle-
srre au commencement du xvir siècle.
Le roi Jacques I®' s'était par intérêt séparé de l'Église,
LE CLliRlCALISME. 20
306 LE CLERICALISME
voici en quelles circonstances. A la suite de la conspiration des poudres , il bannit les jésuites , et fît décréter par le Parlement le serment d'allégeance, qui refusait au pape le droit de déposer les rois et de délier les sujets du serment de fidélité. De là grande colère du pape, qui excommunia le roi. C'est à la suite de cette scission entre la cour de Rome et la couronne d'Angleterre que Jacques 1«' imposa le fameux serment :
Je jure que j'abhorre cette doctrine, que les princes excommuniés par le Pape peuvent être déposés ou tués par leurs sujets ou par qui que ce soit. Je crois que le pape n'a pas le droit de m'absoudre de ce serment.
De nombreuses contestations eurent lieu par la suite entre la cour de Rome et l'Angleterre. L'Église ne pouvait admettre que le pape n'eût pas le droit de déposer les rois pour cause d'hérésie, ni de délier les sujets de leur obéissance.
Jacques I" ayant abdiqué, son successeur Charles I®*" entama des négociations avec la cour de Rome vers 1640. On lui répondit : Les papes sont en possession depuis tant de siècles du droit de déposer les rois, qu'il est impossible d'approuver une telle clause. De longs pourparlers s'en suivirent..
Mais l'Église, qui jusqu'alors a eu la toute-puissance, commence à voir son prestige diminuer peu à peu. Les formules s'adoucissent : la Papauté, sentant que les principes du moyen âge n'étaient plus de saison, résolut de changer de tactique. Elle s'y prit fort habilement.
A la théorie du pouvoir direct, qui avait fleuri au moyen âge, la cour de Rome substitua le pouvoir indirect. Le principe restait le même, la forme seule changeait. Désormais le pape n'aura plus le pouvoir direct sur le temporel, mais il pourra déposer les rois quand l'intérêt de la religion l'exigera. Voilà la véritab^ formule de ce qu'on appela le pouvoir indirect.
Nous savons, nous, que le Saint-Père, par juridiction direci n'a pas voix sur le temporel; ce sont choses séparées... Ma indirectement la puissance de l'Église s'étend sur le tempor
Jean Boucher, moine ligueur, dit :
Si le salut des âmes l'exige, le pape intervient, et donne des ordres au temporel.
Or, qui juge que le salut des âmes est intéressé? — Le pape* Qui juge si le prince est devenu hérétique? — Le pape. Donc le pape est souverain.
Le pape n'a rien à voir directement, mais indirectement la puissance de FEglise s'étend sur tous les hommes. Écoutez ce que dit le jésuite Bellarmin :
Le pape ne peut pas errer quand il décide des questions de foi, se prononce sur des points qui touchent au salut des fidèles, ou qui concernent le bien ou le mal.
Ce que fait le pape n'est pas l'œuvre d'un homme, c'est l'œuvre de Dieu.
Vous le voyez, avec cette fallacieuse théorie du pouvoir indirect, la domination du pouvoir temporel revient tout entière à l'Église.
Suarez, de la Compagnie de Jésus, écrit :
Dès qu'un roi est excommunié, par cela seul, ses sujets peuvent lui refuser l'obéissance et la fidélité. Si le pape le commande, les sujets doivent prendre les armes contre leur prince, et même le tuer.
Si un roi déposé par le pape continue à régner, il n'est plus roi légitime, il est tyran, et, par suite, tout particulier le pourra tuer.
Retenez ce mot légitime, vous verrez plus tard ce qu'il veut dire.
Nous avons vu, vous vous en souvenez, qu'il existe quatre grands sujets de discorde : la juridiction laïque, l'exemption d'impôt, l'investiture des évèques et le droit d'asile. Quatre pierres d'achoppement contre lesquelles viennent butter le Pape et l'Empereur, c ces deux moitiés de Dieu », a dit Victor Hugo.
Mais nous voici arrivés au xviii" siècle, ce siècle Vintelligence et de progrès, siècle sur lequel rayonne e nom de Voltaire.
L'un des papes, Clément XI, à propos d'une affaire qui
rappelle celle de Venise, où des clercs convaincus de crimes allaient être traduits en justice, prend la parole pour les défendre :
' Ne touchez pas à mes christs, c'est un sacrilège de mettre la main sur eux.
Les saints canons ne donnent d'autres droits aux magistrats que celui de révérer les clercs.
Ainsi, en plein xviii® siècle, nous voyons TÉglise, sous prétexte de liberté, réclamer hautement Timmunité des clercs, c'est-à-dire toutes les prérogatives, tous les privilèges, toutes les exemptions qu'à travers les âges l'Église était parvenue à faire concéder aux siens. En un mot, l'Église, jouissant de tous les droits, met en pratique sa vieille maxime noli me tangere. Ces prérogatives, ces droits des clercs constituent, en somme, une partie de ce que l'Église appelle sa liberté.
En 1761, le duc de Parme a l'audace extrême de prétendre assujettir à l'impôt les biens ecclésiastiques et publie un édit à cet effet. Le pape, transporté de colère, s'écrie qu'on veut rendre esclave l'épouse de Jésus-Christ et excommunie le duc.
La bulle du Saint-Père a paru tellement exagérée que Voltaire la déclara digne d'être du xi« siècle plutôt que du xviu®. Voltaire se trompait, cette bulle de l'Église est de tous les temps, de tous les siècles; elle est inhérente à l'esprit de l'Église, et de même que nous la trouvons au xviii* siècle, nous la verrons encore au xix*.
Par exemple, un des papes de notre siècle, Pie VII, voyant que certains princes allemands voulaient imposer les biens ecclésiastiques, se lamente amèrement et dit :
Nous sommes tombés en des temps si calamiteux et d'une si grande humiliation pour l'épouse de Jésus-Christ, qu'il ne lui est ni possible ni expédient de rappeler les saintes maximes d'Innocent III et qu'Elleest forcée d'interrompre le cours de ses justes rigueurs contre les ennemis de la foi. Elle ne peut plus exercer son droit de déposer de leurs principautés, et de déclarer déchus de leurs biens les partisans de l'hérésie.
Ces paroles nous montrent que le pouvoir temporel
L'ÉGLISE ET LA REPUBLïOtJÉ 300
de l'Église a reçu une atteinte et commence à décliner. Mais le même principe subsiste, la domination par rÉglise du pouvoir civil.
Nous retrouvons, comme je vous Tai dit, les mêmes règles, les mêmes reproductions éternelles des revendications de Rome, exposées dans l'Encyclique et le Syllabus. Écoutez, en effet, ce que dit Pie IX, l'infaillible, en 1864 :
D'autres renouvellent des erreurs funestes, ont Finsigne impudence de dire que l'excommunication fulminée par le Concile de Trente, et par les pontifes romains contre les envahisseurs et les usurpateurs des droits et des possessions de FËglise, repose sur une confusion de Fordre spirituel et de Tordre civil et politique, que TÉglise n'a pas le droit de réprimer par des peines temporelles les violateurs de ses lois.
Ne négligez pas, ajoute le pape, d'enseigner que la puissance royale n'est pas uniquement conférée pour le gouvernement de ce monde, mais par-dessus tout pour la protection de TÉglise.
11 faut laisser TÉglise catholique se gouverner par ses propres lois, et ne permettre à personne de mettre obstacle à sa liberté.
Le Syllabus, dans sa proposition 23, déclare — et vous savez que dans le Syllabus les propositions énoncées sont condamnées par le pape, — - déclare que « les souverains pontifes, et les conciles œcuméniques ont dépassé les limites de leur pouvoir, ils ont usurpé les droits des princes ». Vous le voyez clairement. Pie IX, continuant les traditions de ses prédécesseurs, veut la domination du pouvoir temporel sur le spirituel, et condamne ceux qui croient que l'Église n'a pas le droit de déposer les princes : il condamne également l'hérésie de ceux qui pensent que l'Église n'a pas le droit d'employer la force, qu'elle n'a aucun pouvoir temporel direct ou indirect. Il condamne enfin la doctrine de ceux qui disent qu'en cas de conflit légal entre les deux pouvoirs, civil et ecclésiastique, le droit civil pourra prévaloir. C'est le souverain pontife, c'est le prince de rÉglise qui parle.
Le clergé a suivi naturellement la ligne de conduite
que lui ont tracée les papes; et M. Deschamps, archevêque de Malines, écrit dans un mandement :
L'étendue du pouvoir conféré à TÉglise pour accomplir sa mission n*a pas d'autre limite que le pouvoir de Dieu lui-même.
N'est-ce pas là Taffirmation la plus complète de cet esprit de domination de l'Église? L'Église veut toujours pour elle seule la toute-puissance absolue. Et pour ce qui est des princes, « c'est une erreur, dit le Syllabus en 1863, de prétendre qu'il est permis de refuser obéissance aux princes légitimes ». Cela veut dire : qu'il est permis de refuser obéissance aux princes, sauf à ceux qui sont légitimes.
Or à quoi reconnaîtra-t-on un prince légitime d'un prince non légitime? M. de Ségur nous l'apprend dans une brochure qui ne dissimule pas ses sentiments politiques, puisqu'elle porte pour devise : « Vive le Roy! » Cette brochure a d'autant plus d'importance qu'elle a été approuvée parle pape en 1871.
La légitimité se reconnaît à la nature des principes sur lesquels repose son pouvoir.
Rien de ce qui est contraire à la loi divine, à la foi et à la morale catholique, à renseignement du Saint-Siège, au respect des droits souverains de Jésus-Christ sur le monde; rien de ce qui est révolutionnaire ne saurait venir de Dieu.
Voilà une pierre de touche très simple pour éprouver la légitimité. La légitimité a donc un seul juge : le chef de l'Église.
Quand la légitimité, ajoute M»' de Ségur, est douteuse, ce grand cas de conscience nationale doit être porté au tribunal du seul juge constitué pour apprendre ce qui est juste et ce qui est injuste... au tribunal du chef de l'Église.
Il y a donc toujours un seul juge, un seul maître, l'Église, qui parle par la voix de son pape.
Le Saint-Père prend d'ailleurs le soin de confirmer dans le Syllabus son souverain pouvoir, en signalant comme coupables ceux qui croient que l'immunité de
l'Église et du personnel ecclésiastique tire son origine du droit civil, comme aussi Fimmunité personnelle en vertu de laquelle les clercs sont exempts de la milice.
Et malheur alors aux princes déclarés non légitimes qui persistent à régner. Ils ont été en réalité déposés par le Saint-Siège, pour avoir empiété sur les pouvoirs de l'Église.
C'est là une formule générale dont nous avons eu l'application dans un grand nombre de cas. L'État, d'après l'Église, doit non seulement être religieux en général, mais chrétien, mais catholique. Il doit s'assujettir fidèlement à la direction du pasteur de l'Église.
J'ai suffisamment prouvé quelles étaient les aspirations de la cour de Rome. Vous avez vu l'usage qu'elle a fait de la liberté lorsqu'elle était au pouvoir. Et aujourd'hui, au moment de l'application de la loi sur l'obligation de l'enseignement, elle se réclame de ce même principe de liberté qu'elle comprend si étrangement.
M. Gladstone, dans son beau livre de Rome et le Pape^ a parfaitement résumé les aspirations de l'Église. La ' Rome du moyen âge prétendait à la monarchie universelle; l'Église de Rome d'aujourd'hui n'a renoncé à rien, n'a rien rétracté. L'Église cherche à remettre la main sur le pouvoir civil afin d'exercer à son aise le pouvoir temporel. Cette liberté de l'Église n'est donc autre chose que la négation absolue de la liberté de tout ce qui n'est pas l'Église, la négation de ces immortels principes que nous a légués la Révolution française; la négation de toutes les libertés, de la liberté de conscience, de la liberté de réunion, de la liberté d'association et de la liberté de la presse !
Je vais examiner devant vous, bien que ma conférence soit déjà longue, chacun de ces cas.
J'aborde, en premier lieu, la liberté de conscience, m'appuyant sur des documents, comme je l'ai fait jusqu'ici.
A peine l'Église est-elle arrivée au pouvoir que nous lui voyons poursuivre son œuvre avec la plus féroce
énergie. Vous savez tous les massacres, tous les crimes qu'elle a fait commettre. A peine est-elle constituée, à peine a-t-elle été proclamée religion d'État, qu'avec une barbarie sans pareille, elle prononce la condamnation à mort contre tous les hérétiques et tous les schismatiques. Dans les codes de Justinien, de Constance, de Valentinien , nous trouvons les noms de toutes ces sectes proscrites : Manichéens, Apollinariens, Eutichéens, etc., les listes en comptent 380. Aucune peine n'était trop terrible pour eux; ce qu'on voulait, c'était l'extermination. Au ix« siècle, dans l'espoir de détruire la seule secte des Manichéens plus de 100 000 de ces schismatiques furent mis à mort.
Naturellement, la confiscation des biens et la perte d'héritage pour ces non-oHhodoxes n'étaient jamais oubliées; et ne croyez pas que ces rigueurs inspirassent la moindre horreur aux populations ; on poursuivait, au contraire , tous les hérétiques avec le plus grand acharnement, c'était œuvre pie.
Je pourrais vous redire les éloges adressés en 451 par les 630 pères du concile de Ghalcédoine à l'empereur Marcien, qui, par son zèle pour la religion, joint à d'autres qualités, avait mérité d'être comparé à Constantin le Grand et qui avait immolé un très grand nombre de ces malheureux.
Mais écoutez ceci :
Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques; c'est le digne ouvrage de votre règne, c'en est le propre caractère. Par vous Fhérésie n'est plus. Dieu seul a pu faire cette merveille. Roi du ciel, conservez le roi de la terre, c'est le vœu de l'Église, c'est le vœu des évêques.
Savez-vous de qui sont ces paroles, de quelles lèvres sont tombées ces périodes sonores? Elles sont du plus autorisé des orateurs de l'Église : elles sont de Bossuet, qui les a prononcées dans l'oraison funèbre de Michel Le Tellier.
Remarquez que ceci a été dit sous Louis XIV, sous ce grand roi qui déshonora son règne par la révocation de
redit de Nantes, ce qui lui a valu, à lui aussi, d'être appelé un « nouveau Constantin ».
Mais reprenons la suite de notre récit. A la fin du XII® siècle, Innocent III, ministre d'un Dieu de paix, adressait ces miséricordieuses recommandations aux soldats qui massacraient impitoyablement les hérétiques, aux soldats assassins conduits par Simon de Montfort :
Sus, soldais du Christ! par tous les moyens anéantissez l'hérésie! étendez les bras, et d'une main intrépide exterminons ces sectaires avec plus de vigueur encore que s'ils étaient Sarrasins, car ils sont pires.
Ces exhortations vous font voir à nouveau le véritable sens des mots < liberté de PÉglise ». Elle se montre plus féroce pour les hérétiques que pour les Sarrasins. Elle sévit contre les hérétiques et les apostats, non contre les juifs et les païens. C'est que l'Église craint les premiers parce qu'ils menacent son pouvoir, son autorité morale et matérielle.
Vous avez déjà entendu répéter sous Louis XIV, par la grande voix de Bossuet : « Exterminez les hérétiques du royaume. » Cette simple citation me suffit pour répondre à ceux qui viendraient dire :
« Pour trouver les faits dont vous parlez, il vous faut remonter le cours des âges, retourner jusqu'aux temps barbares. Sans doute l'Église, dans ces temps reculés, a sanctionné bien des violences. Sans doute elle a même ordonné la croisade contre les Albigeois, — personne ne nie les atrocités des massacres de Béziers, où tant de malheureux furent égorgés, — ni plus tard les massacres des Vaudois à Mérindole, — ni la sanglante Saint-Barthélémy. Mais tout cela est très vieux et se passait au temps où l'homme était un loup pour l'homme, où l'on massacrait sans merci ni pitié. Nous sommes loin de cette barbarie et les mots employés même au temps de Louis XIV n'ont plus la signification qu'ils avaient au temps des Albigeois, des Vaudois, voire au temps de la Saint-Barthélémy. »
A ceux qui tiendraient ce langage je répondrai :
Pour que la signification eût changé, il eût fallu que rÉglise se fût départie de ses principes séculaires. N'oublions pas qu'en 1682 Bossuet prêchait la même doctrine religieuse, et dans les mêmes termes.
Non, rien n'a changé.
Ne concluons pas de ce que l'Église n'ordonne plus de verser le sang, de ce que l'Inquisition a disparu avec sa chambre de torture, qu'elle songe à abdiquer, à renoncer à la domination.
Regardons avec soin ce qu'elle réclame aujourd'hui; que veut-elle ?
Elle veut mettre la main sur l'éducation des peuples, les faire siens, car en prenant les enfants elle préparc l'avenir. Tout son espoir est là, tout son désir. Vous pouvez en juger par l'amertume de ses plaintes, par l'âpreté de ses revendications, par les reproches qu'elle adresse aux rois qui l'abandonnent et qui permettent aux nations de substituer à son enseignement l'enseignement laïque qu'elle redoute. Le clergé ne veut pas que nous, laïques, nous préparions les générations qui s'élèvent, il ne veut pas que nous fassions des enfants d'aujourd'hui des citoyens de demain comprenant l'importance de leur rôle, capables de le jouer. 11 ne veut pas de l'instruction largement répandue, qui fortifie la raison, donne de la solidité au jugement, dissipe les crédulités, les superstitions, l'ignorance. Il repousse la lumière parce qu'elle émancipe, et qu'il ne veut ni de la liberté ni de la justice pour tous.
Aujourd'hui que le pouvoir lui a échappé, la cour de Rome est bien obligée de se contenter d'une domination pacifique. Mais soyez sûrs que si la puissance lui était rendue, tout changerait. L'Église suivra toujours la même marche, restera fidèle au même principe; elle y est engagée par Pie IX, qui est infaillible, qui ne peut errer et dont elle suivra aveuglément les ordres.
Et ceci n'est pas une opinion seulement; voici des paroles prononcées en 1860 parl'évèque de Montauban :•
Il y a un degré de pression extérieure, de peines ou souffrances physiques qui peut être employé légitimement et utilement pour faire passer un homme de Terreur à la vérité, et du mal au bien.
Puis nous verrons plus tard que par des fêtes commémoratives célébrées à Toulouse en 1852 et 1862 l'Église glorifie encore de nos jours les violences pieusement coercitives.
Nous ne sommes pas si loin qu'on le pourrait croire, sinon du temps des dragonnades, au moins de l'esprit qui les a inspirées.
Il ne faut donc pas s'étonner d'entendre en 1215 le concile de Latran tenir ce langage :
Que les puissances séculières soient averties, et obligées à prêter publiquement serment d'exterminer de toutes les façons les hérétiques dénoncés par l'Église.
Et d'ailleurs, en 1228, les statuts du seigneur roi Louis, que l'on a appelé saint Louis, portent les clauses suivantes :
Art. 2. Les hérétiques.... seront punis immédiatement avec Fanimad version qu'ils méritent.
Art. 3. Quiconque les recueille, défend ou assiste, perd le droit de tester et succéder.
Les articles 4 et 5 organisent la délation.
Art. 85. Les hérétiques doivent être brûlés.
Remarquez que ces statuts du seigneur Louis sont écrits pour la défense de la liberté de l'Église.
Après les massacres de Vienne, le concile de Toulouse se réunit en 1229 et là, ces pontifes, ces hommes de paix, ces représentants d'une religion de douceur, de miséricorde, promulguent les statuts suivants. — Ces statuts ont été approuvés par Innocent IV et Clément IV.
Dans chaque paroisse un prêtre et des laïques seront chargés de fouiller les maisons des particuliers.
Les hérétiques seront livrés en toute hâte aux seigneurs et baillis pour recevoir le châtiment dû.
316 LE CLERICALISME
Ceux qui laissent sciemment séjourner dans leur domaine des hérétiques, seront livrés entre les mains de leur seigneur pour en faire ce que devra.
Le juge devra les faire brûler et réduire en cendres, vivants, en vue du peuple.
C'est ainsi que cela se passait au xiii® siècle. Il fallait à cette époque que les hérétiques fussent brûlés vivants et réduits en cendres.
Si au XIII® siècle on brûlait les hérétiques, au xix« on les condamnait à la peine de mort.
Entrons, si vous voulez, dans la Chambre des pairs. On y juge un homme convaincu de sacrilège. Quelques esprits d'élite protestent. La grande voix de Royer-Collard gronde. Mais alors M. de Donald, dont la famille est bien connue de la population lyonnaise, se lève et dit : < Que faites-vous du criminel par une sentence de mort, sinon de l'envoyer devant son juge naturel? » et le sacrilège fut condamné à la peine de mort.
Cela se passait en 1820.
C'était là certes une monstruosité. Nous sommes loin cependant des raffinements de cruauté inventés par François !«', ce roi chevaleresque, instruit, « ce père des lettres », qui faisait brûler les hérétiques à petit feu, les retirant de temps en temps pour voir s'ils n'avaient pas été asphyxiés par l'acide carbonique.
Du sein de l'Église s'élève une voix, celle de Léon X, pour crier, dans le même sentiment que M. de Bonald, « Anathème, anathème à ceux qui croiront que brûler les hérétiques, c'est agir contre la volonté du Saint- Esprit. »
C'est ce même Léon X, grand protecteur des arts, qui a donné son nom au siècle de la Renaissance. La sainte fureur qui lui inspirait ces édits sanguinaires lui laissait assez de quiétude d'esprit pour admirer les chefsd'œuvre de Raphaël, ou donner des conseils à l'architecte de Saint-Pierre de Rome, que Michel-Ange devait si merveilleusement couronner et orner de ses peintures. Léon X fait tout cela de sang- froid, comme la chose du
monde la plus naturelle. Et pourtant, c'est au nom de la religion qu'agissent ainsi tous ces papes. Il est vrai que la plupart d'entre eux, leur vie en est la preuve, ne pouvaient prononcer le nom de Jésus-Christ sans que leur vînt aux lèvres un sourire d'incrédulité.
En 1328, un père du concile de Paris s'écria dans un pieux lyrisme :
Heureux les princes qui ont massacré les hérétiques jusqu'à entière extermination!
A peine peut-on croire que cela se passât sous le règne de François l^^; que ce fût dans un siècle de civilisation que ce roi édictât de pareilles peines contre les hérétiques, inventât pour ces malheureux des tortures aussi monstrueuses.
Faut-il que je vous dise les horribles massacres des Vaudois ? Voulez-vous que je vous conte comme on traquait ces malheureux; comment on poursuivait ceux qui s'étaient réfugiés dans les montagnes, comment on chassait — le mot n'est pas trop fort — ce pauvre gibier humain; comment, au mépris de la foi jurée, on en égorgea au sortir d'un lieu d'asile sacré, ou qui aurait dû l'être et par le lieu même et par le serment? Vous dirai-je qu'il se trouva un évêque, Jean Luce, pour absoudre les assassins et déclarer qu'on n'était pas obligé de tenir un serment fait aux hérétiques?
Vous apprendrai-je , chose odieuse, qu'on faisait de semblables édits, au sortir de table, après de ces repas où, rehaussant des jouissances de l'esprit l'attrait de la bonne chère, on se plaisait à lire de spirituels sonnets, des épîtres amoureuses ?
Un certain baron d'Oppède, ayant massacré traîtreusement plusieurs citoyens, fut poursuivi en justice. Le pape Pie IV, qui avait approuvé des deux mains le massacre des Vaudois, déclara que cedit baron était persécuté à cause de son zèle pour la religion. D'ailleurs si grande était la haine de l'Église contre les hérétiques que ce même Pie IV osa reprocher au duc de Savoie
318 LE CLERICALISME
de n'avoir pas tué le reste des Yaudois réfugiés dans son duché.
Car il n'y a pas d'exemple, dit-il, qu'on arrive à convaincre les hérétiques par la douceur.
En 1557, Henri II ayant fait grâce à quelques femmes protestantes, Pie IV fit de grandes plaintes et dit qu'il ne fallait pas s'étonner que les affaires de la France allassent si mal.
Nous arrivons au massacre de Toulouse et de Mérindol.
Le 17 mai 1562, les protestants s'étaient réfugiés dans la cathédrale de Toulouse. Comme la position était forte et qu'on craignait de les y attaquer, on leur fît des propositions de traité, leur promettant la vie sauve. Ils acceptèrent, mais à peine étaient-ils dehors qu'on les massacra. Les catholiques soutinrent que les fidèles n'étaient point liés par des serments faits à des hérétiques. Jean Luce, comme vous voyez, n'exprimait pas son opinion; c'était l'opinion de l'Église.
Le concile de Constance a même déclaré que les saufconduits délivrés aux hérétiques n'engageaient pas ceux qui les signaient.
Croyez-vous que le chef de l'Église, le vicaire de Jésus- Christ blâme ce parjure, ce massacre abominable? En aucune façon. Il ordonne au contraire, en honneur de cet événement, un grand jubilé qui devra chaque siècle en consacrer le souvenir.
Cette fête commémorative a été célébrée deux fois, en notre xix® siècle, en 1852 et 1862. Le programme en a été publié par les soins de l'archevêque de Toulouse. Le gouvernement intervint et interdit la procession extérieure. La fête eut lieu cependant et la procession fut faite à l'intérieur de la cathédrale.
Cet hommage rendu par l'Église à cette guerre, à ce parjure, à ces massacres faits en son nom au temps jadis, montre bien qu'elle ne les répudie aucunement, au contraire. Ces fêtes n'ont-elles pas, d'ailleurs, été
ordonnées par le pape, représentant du Sauveur, chef canonisé et infaillible?
Jusque-là on avait puni les hérétiques de la peine de mort, seulement; bientôt les rigueurs redoublèrent. Il n'était pas permis de donner un verre d'eau à un hérétique mourant, sans encourir de graves châtiments.
C'est ainsi que le pape Pie V déclare que < sera puni de mort quiconque aura secouru, de quelque manière que ce soit, un prisonnier de l'Inquisition, ou qui aura seulement sollicité pour lui » .
Nous verrons plus tard, à l'instigation d'un autre pape, Louis XIV défendre aux médecins de visiter après trois jours les malades qui ne se sont pas confessés.
Enfin, ce même Pie V accorde au roi de France la permission de vendre des biens du clergé, à la condition c que cette somme soit employée à faire la guerre aux hérétiques, afin de les exterminer entièrement ».
Comme les ordres du pontife ne s'exécutent pas assez rapidement, Pie V, le 28 mars 1569, écrit à sa protectrice Catherine de Médicis :
Aucun respect humain touchant les personnes ou les choses ne vous doit induire en la pensée d'épargner les ennemis de Dieu qui n'ont jamais épargné Dieu. Ce n'est que par l'entière extermination des hérétiques que le roi pourra rendre à ce noble royaume son antique religion. Que ces hommes très scélérats soient livrés à de très justes supplices.
Sur ces entrefaites eut lieu, en 1572, Ja Saint-Barthélémy.
Pie V n'eut pas le bonheur de voir ce massacre ; ce fut son successeur Grégoire XIII qui eut cette joie. Il envoya une ambassade à Charles IX pour le féliciter de cette belle action.
Henri IV monte alors sur le trône après s'être converti. Ce trône, il l'a gagné par la conjuration des hérétiques ; il ne peut pas livrer au bras séculier ses anciens compagnons dont l'appui l'a fait roi. Aussi promulgue-t-il en leur faveur un édit de tolérance qui les protège un peu. Ce peu était déjà trop pour l'Église, qui plus tard
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envoya à Richelieu ses doléances; mais Richelieu, jugeant avec sa grandeur d'esprit habituelle, ne leur donna aucune suite, et Tédit — le célèbre édit de Nantes — fut maintenu.
Seulement quand nous arrivons à Louis XIV, nous voyons ce roi révoquer cet édit, qui était resté pour rÊglise comme une épine dans la chair. Et pourtant de Fan 1662 à Fan 1685, d'autres édits avaient si bien modifié les conditions primitives que des maigres tolérances accordées aux protestants en 1598, à peine s'il en restait quelque chose.
Cette révocation fut néanmoins le signal de persécutions de tous ordres contre les protestants.
Le 7 août 1662, défense leur fut faite d'enterrer leurs morts à une autre heure que le matin à la pointe du jour, et le soir à l'entrée de la nuit.
Toutes les libertés furent violées par les catholiques.
On nous parle sans cesse aujourd'hui de violation de la conscience paternelle, parce que nous voulons l'obligation de l'enseignement pour tous les enfants, afin de les préparer tous pour leur rôle de citoyen. Jetons un rapide coup d'œil sur ce qui se passe à ce point de vue en 1682.
Le 17 juin, on publie l'édit suivant :
Les enfants de sept ans qui se convertiront auront le droit d'exiger de leurs parents une pension proportionnée à leurs besoins.... parce que, à Tâge de sept ans, les enfants • sont capables de raison et de choix dans une matière aussi importante que celle de leur salut ».
Les enfants de protestants devront être baptisés par le clergé de la paroisse, et élevés dans la religion catholique.
Le même édit défend aux protestants d'ouvrir une seule école. Voilà pour la liberté du père de famille.
Voyons maintenant la liberté de profession.
Il était interdit aux protestants d'exercer les professions de lingère, sage -femme, notaire, procureur, imprimeur, libraire, clerc, épicier, avocat. Ils ne peuvent non plus exercer la médecine, car un médecin
protestant n'avertirait pas ses malades catholiques du moment où il faut recevoir les sacrements.
Défense de recueillir chez soi aucun malade de la religion prétendue réformée, sous prétexte de charité, et aux consis*toires d'avoir, à leurs dépens, aucuns lieux pour servir de retraite aux malades à peine d'amende et de confiscation des biens.
Lorsqu'un médecin visitera un malade en danger, il devra avertir le curé. Si le malade ne produit pas dans les trois jours un billet de confession, le médecin devra cesser de le visiter, à peine d'interdiction de profession.
Considérons enfin ce qui concerne la liberté de conscience :
Les curés porteront les sacrements aux nouveaux convertis malades.
S'ils refusent et guérissent, seront envoyés aux galères, et leurs biens confisqués.
S'ils meurent, seront traînés sur la claie, jetés à la voirie, et leurs biens conflsqués.
Ces persécutions ne révoltaient personne et la population fanatisée regardait sans pitié ces massacres, et livrait même les victimes au bourreau. Aucune indignation. Bossuet félicite le roi Louis et dit :
Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit être libre, sont dans une erreur impie.
Nous voici au xviii* siècle. Les échecs que nous avons subis à l'extérieur ont donné une leçon au roi ; il ne s6 soucie plus de poursuivre les hérétiques.
Mais le 14 mai 1724, un roi très pieux, Louis XV, reprend et ressuscite toutes les dispositions prises par Louis XIV contre les hérétiques. Il les applique avec une extrême violence, foulant aux pieds toutes les libertés. De nouveau la peine de mort est rétablie pour les hérétiques et ceux qui les secourent, de nouveau Tenlèvement des enfants, Finterdiction des visites des médecins, de nouveau aussi la violation des cadavres^ qui sont jetés à la voirie.
A ces pauvres gens tout est interdit Ils ne peuvent
plus se marier ni avoir des enfants légitimes, et cela dure un demirsiècle. Mais Torage commence à gronder. Le sort des protestants excite enfin la pitié. L'indignation se manifeste de toute part.
Ecoutez ce qu'en dit le baron de Breteuil, dans un rapport au Roi :
i Ces infortunés, écrit-il, destitués de tous moyens de faire admettre le témoignage de leur naissance, de leur mariage et de leur sépulture, se sont vus en quelque sorte retranchés de la
race humaine Les parlements firent tomber sur plus d*un
millier de Français cette même flétrissure de concubinage et bâtardise; ils enveloppèrent dans cette condamnation des contrées presque entières et les races futures.
Aussi, en novembre 1787, le roi Louis XVI promulguat-il redit suivant : *
Nous ne devons plus souffrir que nos lois punissent inutilement nos sujets non catholiques du malheur de leur naissance, . en les privant des droits que la nature ne cesse de réclamer en leur faveur.
Mais ils ne tiendront de la loi que ce que le droit naturel ne nous permet pas de leur refuser, de faire constater leur naissance, leur mariage et leur mort.
Faire constater leur naissance, leur mariage et leur mort, c'était tout ce qu'on leur accordait, et cependant, lorsque cet édit parut, le clergé poussa une clameur d'indignation. En pleine assemblée, d'Esprémenil, montrant le Christ, s'écria d'un ton tragique : « Mais vous voulez donc le crucifier encore une fois ! »
L'assemblée du clergé réunie en 1788 fit au roi des remontrances sur l'Édit rendant l'état civil aux protestants, et en lui adressant le discours de clôture, l'archer vèque de Narbonne le pria de revenir sur ces concesr sions impies.
En 1789, le haut clergé et une grande partie du bas clergé protestèrent encore contre la tolérance qui permettait aux hérétiques de naître, de vivre et de mourir citoyens.
« Eh quoi! disait l'abbé de Larochefoucauld, cette
secte maudite aurait le droit de réclamer une existence civile et religieuse! »
Je n'ai pas besoin de vous rappeler les protestations du clergé lorsque apparurent les Droits de PHomme.
Le pape, le 7 juin 1790, dans un consistoire de tous les évèques, reprocha à la Constituante d'avoir donné à tous la liberté à laquelle il faut s'opposer.
Grégoire XVI s'est élevé véhémentement contre ce qu'il appelle un c délire > et dans une encyclique déclare que :
... de la source infecte de rindiiTérentisme découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire; qu'il faut assurer et garantir à qui que ce soit la liberté de conscience...
Là se rapporte cette liberté funeste et dont on ne peut ayoir assez d'horreur, la liberté de la presse pour publier quelque écrit que ce soit.
Le pape Pie IX, s'adressant aux évèques, dit à son tour :
... La cause de l'Église catholique et le salut des âmes, que Dieu nous a confiés, le bien même de la Société humaine, demandent impérieusement que nous excitions de nouveau votre sollicitude pastorale pour repousser d'autres opinions perverses, issues des mêmes erreurs, comme de leurs sources.
Ces opinions fausses et corruptrices doivent être d'autant plus détestées, que leur but principal est de paralyser et d'écarter cette autorité salutaire que l'Église catholique, en vertu de l'institution et du commandement de son divin fondateur, doit exercer librement jusqu'à la fin des siècles, autant à l'égard des hommes pris individuellement, qu'à l'égard des nations, des peuples et de leurs souverains, et que, de l'autre côté, elles tendent à détruire, entre le sacerdoce et l'empire, la bonne harmonie et la concorde mutuelle, qui ont toujours été si heureuses et si salutaires soit pour la religion, soit pour la société civile. En effet, vénérables frères, vous voyez clairement que de nos jours il n'est pas rare de rencontrer deâ hommes qui, appliquant à la Société civile le principe impie et absurde du naturalisme, comme ils l'appellent, osent enseigner que la « meilleure forme à donner à la société publique, ainsi que le progrès civil, exigent absolument que la société humaine soit constituée et gouvernée sans plus tenir compte de la religion que si elle n'existait pas, ou du moins sans mettre aucune différence entre la vraie religion et celles qui sont fausses »-.De
plus, contrairement à la doctrine de la sainte Écriture de rÉglise et des saints Pères, ils ne craignent pas d'affirmer que « la société se trouve dans Tétat le plus favorable lorsqu'on n'y reconnaît pas, pour les dépositaires du pouvoir, l'obligation de réprimer, par la sanction des peines, les violateurs de la reli> gion catholique,, si ce n'est qu'autant que la tranquillité le demande ». Partant de cette idée absolument fausse du régime social, ils osent favoriser cette opinion erronée, si funeste à l'Église catholique et au salut des âmes, opinion appelée délire par Grégoire XVI notre prédécesseur, d'heureuse mémoire, savoir « que la liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme, qui doit être proclamé, établi dans tout État bien constitué, et que les citoyens ont droite la pleine liberté de manifester hautement et publiquement leurs opinions quelles qu'elles soient, par la parole, par l'impression, ou autrement, sans que l'autorité ecclésiastique ou civile puisse la limiter ». Or en soutenant ces affirmations téméraires, ils ne considèrent pas qu'ils prêchent une libei'té de perdition,
m Nous croyons fermement qu'il n'y a pas, heureusement pour nous, une vraie nécessité d'établir comme loi la tolérance civile, et beaucoup moins la liberté des cultes.
Si l'on autorise la tolérance ou la liberté des cultes, nous aurons la discorde dans les familles...
Cela nous paraîtrait peu sage; sans compter l'obligation qu'un gouvernement catholique a de protéger la vraie religion, la seule qui puisse rendre les peuples heureux. >
Voilà la parole sacrée, qui a sa parole infaillible dans le Syllabus, et qui condamne les erreurs de ceux qui croient qu'
« il est libre à chaque homme d'embrasser et de professer la religion qu'il aura réputée vraie diaprés la lumière de la Yaison » ; — qu' « à notre époque il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme Tunique religion de l'État à l'exclusion de tous les autres cultes ^ ; — que « c'est avec raison que dans quelques pays catholiques la loi a permis que les étrangers qui s'y rendent y jouissent de l'exercice public de leur culte particulier ».
Je ne me permettrai pas d'insister plus longtemps snr des développements déjà trop longs.
J'ai terminé.
Je crois vous avoir prouvé ma double thèse, à savoir
que te ique TËglise entend par le mot de liberté, c'est l'autorité absolue sur le pouvoir civil.
Je crois aussi vous avoir prouvé que l'usage qu'elle veut faire de cette liberté qu'elle réclame, c'est l'interdiction de la liberté des autres.
En un mot la liberté de l'Église, c'est la domination du spirituel sur le temporel.
Je crois encore vous avoir démontré que le clergé ne suivait aucunement les maximes de Celui qu'il appelle son maître Jésus-Ghrist. Car quand on pense que tous ces actes, toutes ces violences viennent d'une Église dont le chef a dit : < Mon royaume n'est pas de ce monde; aimez- vous les uns les autres >, on reste profondément indigné et stupéfait.
Mais l'indignation seule ne sert de rien. Quand on jette un regard en arrière, c'est pour se rendre compte du chemin parcouru et mieux assurer sa marche en avant.
Vous avez vu le progrès croissant et incessant de l'Église, vous avez vu ce qu'elle a tenté, ce qu'elle a fait-
Son but est la domination absolue ; les regards fixés sur sa puissance passée, elle voudrait préparer l'avenir pour l'y ramener. L'honneur civique, le dévouement patriotique, elle n'en tient aucun compte : ceux qui ne sont pas avec Rome sont contre Rome, l'Église les condamne. Souvenez-vous des fîères déclarations des papes, des assertions du commentateur de Boniface VIII :
Le pape comme vicaire de Jésus-Christ a la plénitude de la souveraineté. Toute puissance, soit spirituelle, soit temporelle, lui appartient. Son autorité est sans nombre, sans poids, sans mesure.
Sentence du pape est sentence de Dieu.
Notre devoir à nous est d'élever pour la Patrie des citoyens dignes de ce nom ; de préparer par une éducation forte et vigoureuse une génération à la hauteur de toutes les tâches, pénétrée d'un amour éclairé pour notre France républicaine. C'est là la grande préoccu-
pation que doivent avoir les républicains, là le but que doit atteindre la pensée libre.
Cest là notre tâche sacrée. La nation ne nous abandonnera pas dans notre lutte contre les empiétements de rÉglise.
Nous avons tous la résolution, et nous espérons pouvoir la tenir, de transmettre intactes à ceux qui nous suivront les traditions glorieuses de la Révolution française, c'est-à-dire la liberté de la pensée, la liberté de la parole, la liberté de tous nos droits, la conscience de tous nos devoirs, l'égalité des Français protégés par des lois que seules la Justice et la Raison dictent à la Nation souveraine.
UNIV. ( - :^!!CHiQiH^ç