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Se contentant de lancer un coup d'oeil mécontent, à son subalterne terrifié, le commandant passa son bras sous celui de Warren, et s'installa avec lui dans son cabinet dont, préalablement, il eut soin de fermer les portes.
Après avoir approché d'une longue table une cbaise pour l'éclaireur, il -s'assit en face de lui, et dit à voix basse :
— Maintenant, voyons.
Ralph, sans mot dire, tira d'une poche secrète et profonde une balle en argent, qu'il remit au
colonel ,
Ce dernier toucha un ressort qui la fit ouvrir eii deux parties : alors apparut un petit billet en fin papier artistement roulé. L'officier le déplia lentement sur son genou, puis il se mit
$& à lire.
§£ La dépêche n'était pas longue ; elle contenait
au plus une douzaine de lignes , et pourtant le colonel resta longtemps à l'examiner, les coudes sur la table, les yeux fixes, étudiant ce peu de mots comme si sa vie en eût dépendu.
Warren le contemplait avec une sympathique tristesse, car il lisait sur son mâle visage l'inquiétude, la tristesse, et un amer désappointement. A
la fin, le commandant releva la tête avec un profond soupir, mais en homme qui vient de prendre une résolution ; puis il froissa le papier entre[ses doigts en regardant fixement l'éclaireur. Enfin il lui dit :
— Vous avez vu Abercrombie ?
— Oui, sir.
— Et voilà toute sa réponse ! ah ! seigneur ! quelle réponse ! mais.... que vous a-t-il dit ? Il connait votre froide sagesse, votre jugement sûr, votre fermeté ; il sait que vous ne vous alarmez pas facilement, et que vous ne lui auriez pas parlé de l'immense danger qui nous menace, si ce danger ne vous avait paru certain. Que vous a-t-il dit? " ■■ ;
Il m'a répondu qu'il ne croyait pas un mot de *
tout ce que je lui annonçais. Je venais de lui faire connaître que les Français préparaient à
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Montréal une grande expédition contre tous nos s
postes sur l' Os wégo et sur le Lac je venais de
lui affirmer que j'avais de bonnes et sérieuses f
raisons pour parler ainsi, qu'Ut-ta-wan et moi avions pénétré jusque chez l'ennemi. Il s'est mis à rire en traitant cette expédition de chimère absurde. Finalement il m'a signifié qu'il ne
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prendrait aucune mesure avant l'arrivée du comte de Loudon. D'ici là, Montcalm ou Morand sera sur nous.
— Je le crains, il faudrait que Loudon fût tout proche. Mais tout ce que nous disons là sont des paroles inutiles. Je suis fixé sur ce qui me reste à faire : mes instructions sont de faire tels préparatifs que je voudrai, pour repousser les Français, en cas d'attaque, et de défendre le fort jusqu'à la dernière extrémité. C'est ce que je ferai : arrivera ce qui pourra, je ne serai pas res-
ponsable. Avez-vous éprouvé quelque difficulté au retour?
— Ce renégat rouge, Ireton, m'a rudement talonné ; 3 'ai des craintes sérieuses pour Ut-tawan. Nous nous sommes quittés au Creek Sixmilles ; il est allé faire une fausse piste jusqu'au lac. Maintenant que j'ai remis mon message, je m'en vais à son secours, s'il est encore temps.
I> — Voulez-vous prendre une compagnie de
Riflemen (tireurs de carabine) avec vous ?
— ■ Non, sir ; permettez-moi de prendre douze hommes dans le bataillon du major ; moyennant cela je vous rendrai bon compte d'Ireton si je le
rencontre.
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— Le major ? ah ! très -bien ! répliqua, le commandant avec un sourire; je comprends, il faut que vous voyiez le major, et quelqu'un aussi.
Le brave éclaireur rougit comme une jeune iille, et ne répondit rien.
— Hâtez-vous, mon ami, poursuivit le bon
colonel ; hâtez-vous de voir ce qu'on peut faire pour notre brave Indien. Il n'y a pas au fort dix hommes, excepté vous et moi, que je lui préfère.
Tous deux sortirent pour se rendre sur l'esplanade ; de là on avait une vue superbe sur toute Té tendue des bois. Le fort était situé au centre d'une petite clairière pratiquée à la hache, et mesurant au plus une trentaine d'acres en superficie.
Ils lancèrent avec inquiétude leurs regards dans toutes les directions. Presque au même ins-
tant le bruit d'un coup de feu frappa leurs oreilles ; il avait suivi de si près . leur apparition sur les remparts, qu'un instant ils purent le croire dirigé contre eux.
Mais au bout de quelques secondes Ralph
s'écria:
— C'est le chef! le voilà! il est encore sur
pied, le vieux camarade ! ah ! le voilà qui arrive.
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En même temps il le montra de la main. Sur les galets roulants qui couvraient la rive inférieure du lac, on voyait courir un homme seul poursuivi par trois autres.
Le fugitif paraissait en prendre fort à son aise, ainsi que le remarquèrent très -bien les gens du fort qui suivaient ce spectacle avec un palpitant intérêt.
— Par Jupiter! s'écria Ralph, je veux être pendu s'il ne nous les amène pas jusque sous les murs. Je parie un contre trois qu'il se retournera contre eux lorsqu'il sera aux trois arbres.
— Par les puissances célestes ! comment pouvez- vous deviner d'ici tout ce que fera ce cuivré là-bas? demanda un sergent Irlandais. Àrrah!
mon garçon, je le vois maintenant d'une façon distincte : quelle puissance d'haleine ! il ne parait pas essoufflé : quelles jambes ! il court en jouant, comme un oiseau vole! C'est beau vraiment!
courage, mon garçon ! voilà des enjambées qui
feraient ta fortune aux courses de Donnybrook ! — ' Ne gagnent-ils pas l'avance sur lui ?
demanda le colonel à voix basse.
— Oui, mais c'est un calcul de sa part. Je
connais le camarade, et s'il voulait, il serait
arrivé au fort, avant que les autres fussent seule ment aux trois arbres. Mais le gaillard est amateur de scalps comme Pad-Mooney aime le Whisky. (Pad-Mooney, Irlandais désigné par un sobriquet générique).
— Arrah ! mon fils ! reprit le sergent, vous
parlez d'or. Oh ! oui, oh ! oui,*ge voudrais être dans ma verte Erin, à boire du "Whisky.... oh ! oui, oh! oui.
— Je le disais bien, s'écria Warren, maintenant que le voilà aux trois arbres, il attend que j'aille le trouver pour leur tomber dessus.
A ces mots, le brave garçon bondit pardessus le parapet, se laissa glisser jusqu'au bas des talus, franchit les glacis comme un cerf et courut à la forêt, le fusil en avant .
Un factionnaire placé sur les glacis avait croisé la baïonnette devant lui.
— Laissez le passer ! cria le colonel.
Le soldat releva son arme et bien lui en prit, car Warren l'aurait renversé comme un enfant*
L'éclaireûr fit encore quelques pas ; ensuite il mit un genou en terre, épaula sa carabine, et suivit d'un œil ardent cette chasse humaine qui s'ap-
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A environ quarante pas derrière,- Ut-ta-wan courait un sauvage couvert d'horribles peinture3î il brandissait sa hache pour la lancer.
La carabine de Ralph s'éleva lentement à la hauteur de son œil, une fumée blanche en jaillit, la balle siffla. Le mohawk fit un bond convulsif, il était mort ; son cadavre retomba lourdement
replié sur lui même, et resta enfoncé dans les hautes herbes.
Les Sauvages ses compagnons n'avaient pas de fusils; ils n'étaient armés que de tomahawks et de
couteaux. Quand ils aperçurent le> Grand élan» arriver au secours de son ami ; quand ils virent que le rapide messager de mort avait foudroyé un de leurs -guerriers ; ils firent halte et après avoir jeté autour d'eux des regards irrésolus, s'élancèrent dans les bois où ils disparurent.
L'Onondagà voulait se mettre à leur poursuite, mais Ralph le saisit par le bras pour le rete-
nir.
— En arrière, chef ï lui dit-il : vous allez tomber dans une embuscade. Gomment avez -vous réussi à vous échapper ?
— Grâce à mes longues jambes. J'ai rude-
ment; couru } regardez cjèa,.
En môme temps il lui montrait une chevelure sanglante suspendue à sa ceinture.
*- Encore un scalp ! ajouta-t-il ; cela fait quatre,
je pense que c'est assez pour un jour. A présent,
allons'dans le grand wigwam (le fort). Je suis
fatigué et affamé : il faut que je me, repose.
Les deux amis revinrent promptement au fort poursuivis par la fusillade des hommes d'Ireton,
qui s'étaient aventurés jusque sur la lisière du bois,
A la poterne ils furent reçus par une compagnie de riflemen que commandait un gros capitaine jouflu, ventru et rouge, comme il convient à un vrai John-Bull pur sang, un homme d'importance, tenant beaucoup à ce qu'on sût qu'il était le capitaine John Brown des rifles de sa Majesté.
— Eh ! où donc allez-vous ? lui demanda Ralph
du ton dont on parle à un écolier.
— Moi ? jeune homme ? Moi ! je suis en fonctions d'opérer une charge à la baïonnette dans les buissons, à cette fin de mettre en fuite ce ramassis de vagabonds rouges qui hurlent là-bas comme des chiens perdus. Il n'est pas séant, je dis bien, il n'est ni séant ni honorable qu'une
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citadelle de Sa Majesté soit mise en état de siège par semblable canaille.
— Colonel ! dit vivement l'éclaireur, certainement vous n'envoyez pas cet ofîlcier à pareille expédition ? Lui et une douzaine de braves soldats seraient scalpés en moins de cinq minutes.
— Je l'avais chargé de vous porter secours, en cas de besoin, répondit le colonel; maintenant que vous n'avez plus besoin de ses services, il va rentrer au quartier.
— Mais,.,, colonel!... réclama le capitaine, laissez-moi exécuter une petite sortie seulement, ces vauriens ne tiendront pas une minute devant nous .
— C'est possible, répliqua le commandant; peut-être, néanmoins, auraient, ils la folle idée de vous résister. En tous cas, si vous pensez que ces broussailles soient propices â faire une charge à la baïonnette, vous connaissez bien peu votre affaire. Ces feuillages seront votre linceul, je vous le dis.
— Qu'en pensez-vous ? garçon ! grommela le capitaine en se retournant contre Warren.
— Exactement ce que j'en dis ! garçon ! répondit ce d ernier mimant le ton et les manières du gros bonhomme.
Gar il ne lui accordait pas la moindre parcelle du respect dû à Sa Majesté, et n'avait pas toute la vénération désirable pour le précieux et incomparable capitaine John Brown desrifl.es. Néanmoins, il passa devant lui en le gratifiant d'un regard contemplatif, et entra rapidement dans le
fort.
Au même moment, un officier de noble et mâle
prestance, en petite tenue de major, lui prit le bras.
— Je suis bien heureux de vous voir, major Bowen, dit Ralph avec une émotion joyeuse.; M ? avez-vous vu tirer d'affaire l'Indien ? .
— Oui, mon petit, et j'ai été satisfait. Gomment vous êtes-vous porté ? Vous avez bonne apparence.
— Je vais parfaitement !
— Venez donc au quartier. Vous n'avez pas encore rendu visite à Glara, et voilà une grande heure que vous êtes ici. Par ma foi ! vous êtes un amoureux transi. . .
Ralph le suivit en riant ; ils entrèrent tous deux dans une partie du Fort construite en .pierres de taille, chose rare en pareil lieu et à pareille
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époque.
Un large escalier les conduisit au clsuxième
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étage, dans une grande pièce meublée avec une
certaine recherche. Là ils trouvèrent une jeune
fille, assise près dé la fenêtre. Elle se leva joyeusèment et courut à eux les bras ouverts. Ralph
lui prit les mains et les serra silencieusement
dans les siennes. Puis il s'assit à côté d'elle, et la
causerie commença.
— Je vous ai entendu entrer tout à l'heure, Ealph ! dit la jeune fille d'un ton où perçait une nuance de tendre reproche.
On ne s'étonnera pas de la familiarité * qui régnait entre les deux jeunes gens. Wàrren était le fiancé accepté de Clara Bôwen.
Cette dernière était extrêmement jolie: brune, fine et gracieuse de formes, avec des yeux et des cheveux d'un noir superbe, douce et bonne, autant que dévouée ; elle portait à son père et à Son fiancé un attachement inaltérable. Pour Ralph c'était, non-seulement une charmante personne, mais surtout une fille vertueuse et douée de
toutes les qualités sérieuses. Il avait pour elle un profond attachement ; le vaillant jeune homme ne faisait rien à demi.
— Oh! Ralph, poursuivit-elle avec une grâce touchante, je vous ai bien,,., bien attendu : que
je suis heureuse de vous voir ici ! vous menez une terrible existence ! pourquoi cela ?
— Je n'y peux rien, chère Clara ; et je pourrais la quitter, que je ne m'y déciderais pas facilement; vous ne pouvez comprendre tout le charme qu'elle a pour moi. J'aime à coucher sous les grands arbres, bercé par la voix sombre des cataractes, l'œil charmé par les doux rayons des étoiles, sous le manteau bleu du ciel, remerciant Dieu d'avoir fait la création si belle. La vie que je mène est sauvage, périlleuse peut-être : mais je me suis accoutumé à considérer l'existence comme une chose éphémère ; la mort peut venir, elle me trouvera prêt. Laissez-moi vivre ainsi, Clara'', c'est ma destinée, jusqu'à ce que Dieu en dispose autrement pour moi.
— Yous êtes allé à Albany ? interrompit le major. Puis, revenant sans y prendre garde au même 1 sujet, il poursuivit :
— Allez, allez toujours jeune homme, vous menez une vie noble et belle. Crois moi, Clara, ne cherche pas à l'en détourner ; il mérite bien de sa patrie et de ses frères d'armes. J'aurais pourtant aimé à lui voir choisir une lieutenance dans mon bataillon des rifles.
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— Et, sans doute, j'aurais à être fier de servir sous 3 es ordres du capitaine Brown, riposta Ralph malicieusement; ce serait trop, major!
je préfère le désert. Quant à ce qui est de ma visite à Àlbany, la chose est simple à raconter. J'ai vu Àbercrombie ; il n'a pas daigné m'écouter quand je lui demandais des renforts pour nous : il ne fera rien avant l'arrivée de Loudon. Il n'a pas ajouté foi à ma parole,... la parole d'un homme qui n'a jamais menti ; mais, en revanche, il a donné une confiance aveugle et stupide à celle d'un mohawk, d'un sauvage qui s'est attaché à mes pas depuis Albany, pour m'enlever ma chevelure.
— Ralph!
— Je ne veux pas me gêner, Clara. Je dirai ma pensée tout haut ; ma pensée est qu'on s'est montré injuste à mon égard.Et je vous le prédits, Clara, à vous aussi major Bowen, un jour ils
regretteront de n'avoir plus pour les servir mon bras.et mon cœur fidèle ; mais alors, il ne leur restera plus que des traîtres pour appuis.
— Y pensez- vous ? murmura le major avec un regard effaré.
— Mieux que cela, je l'affirme ; et je dis de
plus qu'un jour les populations américaines se-
coueront le joug anglais. C'est une race forte et
loyale, maïs inquiète, demi- sauvage, et qu'aucune puissance ne saurait maîtriser.
— Vous êtes jeune, Warr en, votre sang est chaud ; c'est pourquoi j'entends vos paroles avec
indulgence , quoiqu'elles résonnent presque comme un écho de trahison. Mais eniin, quoique . ce cas ne soit jamais probable, Dieu merci ! que faudrait-il faire, à votre avis, si les provinces devenaient rebelles ?
Warren se dressa fièrement, ses yeux lan-
cèrent des éclairs, il répliqua avec force :
— Vous me connaissez pour un homme dont Tâme est dévouée au pays qui fut son berceau. J'aime la vieille Angleterre, mais le jour où elle voudra opprimer la terre sur laquelle j'ai respiré mon premier souille, je deviendrai son ennemi lé plus amer.
— Vous avez l'esprit aigri en ce moment, Ralph ; ce temps-là ne viendra jamais , vous ne le pensez pas vous-même.
— Dieu le veuille, chère Clara ! Et pourtant mon avis est qu'il viendra ; oui, oui! cette génération en sera témoin. Des " taxes venues d' An-
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gle terre nous écrasent et nous ruinent, nous autres américains ; cet état de choses est vexatoire, il ne peut, il ne doit pas durer. Savez -vous pourquoi je laisse en friche les domaines de mon père...? Parce que je ne pourrais suffire à payer l'impôt: mes redevances coloniales sont énormes, exhorbitantes ! je m'estime heureux, lorsque, au
bout de Tannée, après avoir épuisé mes faibles ressources, j'échappe aux doigts crochus des Harpagons de la Couronne !
— Si votre prophétie s'accomplit de mon vivant, Ralph Warren, répondit mélancoliquement le major, on me ferra combattre aux premiers
rangs pour mon roi. Je l'ai trop longtemps seryi dans ce désert, pour renier toute une existence de fidélité. Jusqu'au dernier souffle, je m'efforcerai de faire^respecter son autorité.