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Sa loge est située au troisième étage de la Comédie- Française. Elle est construite sur le même modèle que les autres, c'est-à-dire le petit couloir antichambre en entrant, la toilette à droite avec grands panneaux de glaces, et la grande garde-robe dissimulée par une porte
drapée dans le fond, afin que la loge puisse servir de salon.
Mais où elle ne ressemble à aucune, c'est dans l'aménagement. Les tentures en cretonne fleurie de bouquets Pompadour, les sièges tendus d'étoffes de soie aux nuances adoucies, avec ces coussins de plumes si douillets qu'affectionnaient nos aïeules, puis, des gravures du temps, quelques peintures signées des célébrités de ce siècle, et sur la cheminée entre deux lampes merveilleuses, le buste en bronze de Molière.
11 y a, dans un angle, un amour de secrétaire, qui doit contenir dans quelque tiroir à secret toute la correspondance galante de quelque marquisette, et chaque fois que Mademoiselle Bartet l'ouvre, ce secrétaire, il s'en échappe une odeur discrète, exquise, qui vous fait remonter au cerveau tous les souvenirs, tout le charme du temps passé, et qui évoque l'ombre vague de quelque lemme en peignoir Watteau, ses petits pieds dans des mules cà haut talon, les bras nus, et le coin des lèvres souligné par la mouche assassine.
Elle est assise et sur sa figure mutine passe en cet instant une ombre de mélancolie; elle écrit, et sur le papier parlumé voici qu'une larme est tombée...
Qiielque menu chagrin d'amour a tait naître cette
larme, mais elle sera vite remplacée par un sourire, car c'est précisément parce qu'un poète de ce siècle fit quel-
ques vers rendus célèbres par l'adorable musique de Martini :
Plaisir d'amour ne dure qu"un moment.
Chagrin d'amour dure toute la vie.
que les chagrins d'amour ne duraient alors qu'un moment.
Les artistes du Théâtre-Français reçoivent peu dans leurs loges. C'est le sanctuaire exclusivement réservé aux intimes. Les profanes n'y pénètrent jamais.
Pendant les entr'actes, leurs changements faits, pensionnaires et sociétaires descendent au foyer généralement bondé.
Le Tout-Paris y est représenté par ses noms les plus illustres, le monde littéraire et artistique par ses célébrités, le monde politique par les chefs de parti les plus en vue.
Clemenceau y coudoie le général Boulanger, un assidu d'il y a quelque temps avec le député Laguerre et ////// quanti.
Les soirs où l'on donnait Denise, puis Chamillac, puis la Souris furent mémorables. Les couloirs de la solennelle maison étaient pleins d'habits noirs, pressés, haletants, qui se heurtaient, se bousculaient pour aller serrer la
main et féliciter Mademoiselle Bartet, la mignonne Souris- Reichemberg, et la chamiante Cécile Montaland.
Le succès de Pépa renouvelle ces beaux soirs, M"' Reichemberg, deboutau milieu du foyer, fait des mines de chatte en pirouettant sur ses talons, elle lance à tout propos quelque mot à l'emporte-pièce, qui fait pouffer sa cour, tandis que Mademoiselle Bartet, près de la cheminée, cause à demi-voix tout en se chauffant avec deux ou trois amis.
Elle est exquise surtout dans les demi-teintes; avec elle, pas d'éclat de rire en fusée, pas de grands gestes, pas de ces mots étourdissants qui provoquent des rires interminables; son esprit est discret, plein d'à-propos et très piquant, mais elle possède à fond l'art de tout dire en observant scrupuleusement les nuances. Avec Mademoiselle Bartet aucun choc n'est à craindre, les paroles s'adoucissent en passant par sa bouche. Son talent est
fait d'une grâce suprême jointe à une finesse inouïe, à une distinction sans pareille, qui font d'elle le type accompli de la femme du monde.
On l'a bien vu avec Frandllon, ce rôle si périlleux dont elle fit une création inoubliable, avec Denise, Chamillac, La Souris, et dernièrement Pépa, où elle s'est montrée parfaite en tous points. Mais elle est, il me semble, plus séduisante encore dans les rôles à costume, tels Âdrieniie Lecouvreur et cette poétique figure de Dona Sol, un rêve qu'elle incarne et rend tangible, par le charme de sa voix pénétrante et la vision de sa beauté.
Une légende veut que les actrices vivent exclusivement de la vie superficielle, adorablement fausse, clinquante et brillante du théâtre. Pour un certain public l'actrice, selon lui, est partout sur la scène, car lorsqu'elle la quitte c'est pour marcher sur des fleurs, au milieu d'une foule d'amoureux, des diamants au front et le rire sur les lèvres.
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Une actrice ayant un intérieur qu'elle aime, qu'elle pare, où elle se plaît, un salon qui n'est pas constamment illuminé et fleuri pour une fête splendide, une ûimille entln au milieu de laquelle elle vit heureuse; quelle absurdité! quelle folie!
Tout le monde vous dira que les actrices mènent sans discontinuer une existence brillante, faite de triomphes, d'applaudissements, de bruit.
Aux personnes qui croient cela, je répondrai à leur grand étonnement que les actrices d'aujourd'hui, ont en dehors du théâtre le même genre de vie que les « bourgeois » (quelques-uns même le sont plus que les vrais) ; je citerai comme exemple presque tous les sociétaires de la Comédie-Française.
La plupart sont manés, ils habitent la campagne l'été et Paris l'hiver, ainsi que le commun des mortels, ils ont des enfiints et les adorent, les choient, les caressent aussi follement que les parents les plus idolâtres, et ne sont pas mondains pour deux liards.
Mademoiselle Bartet a deux passions en ce monde : son fils, un grand garçon de quatorze ans, et le théâtre.
Son temps est réglé mathématiquement.
Elle se lève vers neuf heures, f^iit sa toilette, et tout en répétant un rôle, mettant à jour sa correspondance
OU s'occupant de son fils, elle reçoit les quelques amis soigneusement triés pour lesquels la porte est toujours ouverte.
Après déjeuner c'est un tour au Bois, dans les magasins, ou la répétition au théâtre si elle est de la nouvelle pièce.
Quand elle ne joue pas le soir. Mademoiselle Bartet reste chez elle la plupart du temps, quelquefois cependant elle assiste à une première courue, ou bien s'en va applaudir une amie. Lorsqu'elle joue, l'artiste dîne à six heures, sa voiture l'amène ensuite au théâtre; elle s'habille et descend au foyer, attendant l'heure de son entrée.
De mémoire d'avertisseur, jamais Mademoiselle Bartet ne fut en retard.
Dans cette nomenclature rigoureuse j'ai omis un des passe-temps préférés de la charmante femme : courir les antiquaires afin de trouver quelque rare bibelot, quelque meuble unique.
L'appartement qu'elle habite, 210, rue de Rivoli, est un musée xviii'' siècle. La maison date du premier empire.
Le vestibule est haut et large, dallé de marbre. L'escalier tourne en spirale du haut en bas de la maison. 11 a l'air de tenir sans appui et la première impression est qu'il pourrait bien se rompre, mais elle dure peu.
Au troisième, vous apercevez devant une porte un tapis de fourrure noire, c'est là chez Mademoiselle Bartet.
La sonnette tinte encore que la porte est ouverte par une femme de chambre souriante qui vous invite à entrer.
Alors commence l'illusion.
L'antichambre est meublée très simplement, mais du plus pur style Louis XV.
Vous traversez la salle à manger, et commencez à vous frotter les yeux.
Voyons, nous sommes bien en 1889?
Où donc alors est la banale salle à manger Henri II en noyer ciré, les chaises de cuir et les panneaux en tapisserie.
Est-ce un rêve? Tout cela est remplacé par des sièges et des dressoirs Louis XV. Les boiseries sont d'un gris délicat, les portes surmontées de trumeaux où se poursuivent les amours joufflus chers à Boucher. L'argenterie ciselée miraculeusement, appartenait autrefois à quelque illustre maison.
Mais une autre porte s'ouvre, nous voici au salon.
Des soies pâles à fond bleu encadrent les portes et les fenêtres, les boiseries sont blanches, les dessus de
portes ornés de peintures signées de noms célèbres au xviii" siècle.
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Les murs disparaissent sous les tableaux de prix, mais aucun n'est moderne.
Dans les angles voici d'adorables petits meubles du
style le plus pur. Çà et là des tables légères sur lesquelles sont placés mille bibelots exquis : éventails de nacre, bonbonnières cà miniatures, boîtes à mouches, etc.
Les meubles en bois sculpté à peintures grises sont tendus de ces adorables étoffes de soie aux teintes passées si douces à l'œil. La chaise longue en paille dorée que voici sous ce haut palmier servit longtemps sans, doute à quelque contemporaine de la Pompadour, et l'on croit voir errer encore sur les touches jaunies de ce clavecin aux sons un peu aigrelets, les doigts fuselés d'une duchesse cà tabouret.
.11 y a dans ce salon de petits coins discrets comme les aimaient nos grand'mères, des petits coins propices aux causeries à voix basse, aux confidences, et la mise en scène, si j'ose m'exprimer ainsi, est si parfaite, tout y est si bien à sa place, les infinis petits détails sont si scrupuleusement observés, que tout d'un coup le visiteur est transporté à plus d'un siècle de distance, et qu'il lui semble impossible de voir paraître, quand cette porte va s'ouvrir, une femme sans poudre et sans robe à paniers, un homme sans l'habit de satin à broderies et la perruque blanche. La porte s'ouvre en effet, et Mademoiselle Bartet vient à vous avec son exquis sourire. Sa robe de chambre en velours noir à longue traîne est bien nio-
derne, elle est coiffée à la mode de demain, pourtant vous n'êtes pas surpris. Elle s'harmonise si parfaitement avec les objets qui l'entourent que vous la verriez mal dans un autre cadre.
Mademoiselle Bartet doit évidemment avoir vécu au siècle passé, et pour la joie de nos yeux elle se souvient du temps où, avec des mines précieuses, elle faisait bouffer ses paniers de brocart à la cour de Louis le Bien- Aimé.
Les débuts de l'artiste furent très pénibles. Elève de M. Régnier, elle entra au Conservatoire en novembre 1871 et le quitta en juillet 1872 munie d'un second accessit de comédie.
C'est au mois de septembre 1872 qu'elle débuta au Vaudeville dans yArUsienne de Daudet.
Mademoiselle Bartet eut à partir de ce jour une vie de luttes constantes. Tout se mettait contre elle, et il fallut sept ans de travail acharné et de persévérance pour
qu'enfin la Comédie-Française jetât les yeux sur elle et consentît à l'engager.
Par exemple, une fois entrée dans ce théâtre, elle se montra bien résolue à conquérir au plus vite le Sociétariat.
Elle l'obtint après une année d'efforts. A partir de ce jour cessèrent les hostilités et l'on rendit entln justice à la vaillante artiste dont on peut dire avec raison qu'elle gagna tous ses grades par une victoire. Maintenant on s'incline subjugué devant son grand talent, on ne discute plus, on la sait parûiite, et, toutes les fois qu'il s'agit d'elle, la critique enfonce soigneusement ses griffes.
Contente enfui parce qu'elle a atteint le but rêvé, Mademoiselle Bartet ne songe plus qu'à se perfectionner encore si cela se peut. Son ambition est de finir sa carrière à son théâtre de prédilection et de le quitter le plus tard possible, regrettée de tous.
Ne lui parlez pas de tournées, de dollars, de coups de grosse caisse et de voyages fabuleux; elle vous regarderait étonnée, sourirait doucement et secouerait la tête. Combien elle préfère à tout ce tapage, son chez elle si douillet, et les applaudissements moins bruyants, mais plus sincères à coup sûr de son public qui la comprend et qui l'aime.
Voici, pour la curiosité, la liste des rôles joués et créés
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par Mademoiselle Bartet depuis le commencement de sa carrière artistique.