MADEMOISELLE ROSITA MAURY
Fine, alerte et gracieuse au possible sous la coiffe arlésienne, Mauri, au dire des grandes du corps de ballet, est, de toutes les célébrités chorégraphiques connues jusqu'à ce jour, l'artiste qui laisse le moins voir ou deviner l'effort. Les tours de force chorégraphiques qu'elle accomplit restent toujours aimables et gracieux pour le public.
Elle dut être flère et heureuse de sa soirée, la délicieuse Rosita, car on lui lit bisser deux de ses principaux pas, et on lui eût redemandé tous les autres sans la crainte de la fatiguer outre mesure.
Enfui, tout récemment, elle remporta un nouveau triomphe dans le divertissement de Roméo et Juliette.
Pour l'instant, elle est toute aux répétitions de la Tempête, le nouveau ballet du maître Ambroise Thomas.
Je me suis tant attardé sur les succès de Rosita Mauri, qu'il me reste à peine la place de dire que sa loge est exquise de grâce et d'originalité. Partout s'étalent des blancheurs légères, jupes de gaze jetées au hasard, qui s'envolent comme si elles avaient des ailes, et s'accrochent un peu à la diable : sur les sièges, en un coin de la toilette, le long des murs, après le clou doré soutenant un tableau ; dame ! elle est vive et souvent pressée l'étoile, alors elle lance
ses jupes, sans se soucier de l'endroit où elles tomberont, il faut ensuite que l'habilleuse fasse bien attention, car elle risquerait de casser quelque chose ; ces impertinentes gazes ont des façons de se poser ! Hlles tombent sans vergogne où il leur plaît, et, un soir, ce fut dans la loge une tempête de rires : la plus courte jupe, celle qui succède immédiatement au tutu, n'avait-elle pas eu l'idée de coiffer, le plus drôlement du monde, le buste sévère d'un grand homme, lequel en tressaillit sur sa gaine de marbre !
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Madame Céline Montaland
■"} ouT Paris connaît la terrasse qui couronne d'un '^ dôme de verdure la maison faisant le coin du '-'• boulevard des Capucines et de la rue du même nom.
C'est là que, depuis vingt-quatre ans. habite une des plus sympathiques sociétaires de la Comédie- Française. J'ai nommé Céline Montaland.
Des glycines, de la vigne vierge, / des volubilis et des capucines, grimpent du perron à la toiture, sur des treillages en arcade, et font de cette immense terrasse un véritable jardin suspendu, à l'instar de ceux légendaires de Sémiramis.
C'est charmant, cette fantaisie en plein boulevard. Les
bruits multiples de la rue arrivent assourdis, très lointains, donnant l'illusion d'une mer houleuse; aussi est-ce là que se tient de préférence l'artiste. Puis, c'est si agréable pour sa fillette, un amour de baby qui a trois ans à peine, une vraie miniature de sa maman.
Céline Montaland a joué dans tous les théâtres de Paris ou à peu près, aussi n'a-t-elle jamais eu de loge installée cà proprement parler. On décore actuellement celle qu'elle occupe aux Français.
Mais son salon est une vraie curiosité, et mérite qu'on le décrive.
Les quatre portes-fenêtres s'ouvrent sur la terrasse. Elles sont drapées de rideaux en peluche bleu sombre, étoffe qui recouvre également une partie des meubles; les autres sont en satin noir.
On croirait peut-être que tous les sièges sont arrangés de façon à regarder la cheminée comme dans la plupart des salons? Point. Ils lui tournent le dos, afin de s'étaler en belle place devant un superbe Guignol installé devant le panneau qui fait face à la cheminée et l'occupe tout entier.
Ce Guignol est agencé, machiné, comme un vrai théâtre.
11 a été peint et décoré par Madame Montaland ellemême pour la plus grande joie de la petite Mademoi-
TERRASSE DE MADAME CELINE MONTALAND
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selle, qui en profite pour donner à ses amies, tous les dimanches, l'hiver, des matinées très suivies.
Inutile d'ajouter, qu'à côté des « petites amies », les grandes se pressent en foule, ainsi que tout ce qui a un nom dans le Paris artistique et mondain.
Les artistes de ce théâtre ont été également confectionnés et habillés par Madame Montaland.
Ils ne représentent pas les personnages classiques du Guignol lyonnais; les sociétaires et pensionnaires de la Comédie-Française composent cette troupe de marionnettes.
Il faut y joindre les habitués du foyer des artistes, les amis, des peintres célèbres, les auteurs de la Maison : Augier, Dumas, Pailleron, Feuillet; les hommes politiques, qui vont, le soir, en compagnie des plus spirituelles comédiennes du monde, se délasser des tracas parlementaires : Clemenceau, le général Boulanger, Laguerre, Floquet, etc.
Le spectacle y est le même qu'à la Maison de Molière, les pièces du répertoire y sont interprétées avec des décors et des costumes copiés textuellement sur les vrais.
Mais, après la pièce classique, on joue une saynette dont les acteurs sont les hommes du jour.
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Naturellement, ces saynettes sont d'une actualité brûlante, c'est la vérité un peu amplifiée, dénaturée parfois, mais d'une façon si amusante, si drôle, que ceux-là même qu'on y raille sont les premiers à en rire.
Je connais maints auteurs célèbres, qui ont pris un malin plaisir à faire eux-mêmes la parodie d'une de leurs pièces en vogue, et l'ont ensuite fait jouer sur ce théâtre en miniature.
Aussi le succès de ces matinées est-il énorme, tout le monde voudrait y être convié tant on s'y amuse. Malheureusement le salon de l'artiste est trop petit, ses amis sont trop nombreux, force lui est de faire un choix.
Pourtant comme elle est la grâce et l'amabilité personnifiées, Céline Montaland s'arrrnge de manière à contenter tout le monde en invitant par séries.
11 f:uit voir si Mademoiselle fait bien les honneurs du salon maternel !
C'est elle qui invite naturellement.
Et le spectacle de cette bambine mignarde, au sourire mutin, au zézaiement exquis, est une chose adorable.
Car cette mignonne poupée a non seulement hérité des traits de sa mère, mais aussi de toute sa grcàce et de tout son charme.
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Les objets d'art: tableaux, bibelots savamment choisis, tiennent, comme on pense, une grande place dans ce salon, bien certainement un des plus originaux, des plus personnels que je connaisse.
Le côté intime, celui que l'artiste réserve aux causeries à demi-voix, aux confidences, aux souvenirs, a une physionomie bien spéciale; elle y a rassemblé tous les objets qui lui plaisent particulièrement, ceux auxquels se rattache une bribe quelconque de sa vie.
Et c'est délicieux ce coin, où l'on se sent si bien, où les fauteuils, avec leur allure débonnaire, ont l'air de vous tendre les bras, de dire :
— Prenez donc place, vous ne vous ennuierez pas, au contraire, elle a tant à raconter iTotre maîtresse, et elle parle, avec un art sans pareil, quand on lui est sympathique et qu'on l'invite à la causerie intime...
Les heures passent, on n'en sait rien, on la suit partout où son esprit ingénieux , primesautier, veut vous conduire; on fait en sa compagnie le plus exquis voyage à travers ses souvenirs d'artiste sans cesse fêtée, et aussi ceux de la femme, quand il lui plaît d'entr'ouvrir pour vous la porte de son cœur.
11 y a deux portraits de Céline Montaland dans son salon.
Tous deux sont frappants de ressemblance.
Celui-ci, sur un chevalet drapé de vieilles soies aux tons d'une tlnesse inouïe, a été exposé au Salon de 1876. il représente l'artiste coiffée seulement de ses cheveux couleur de nuit, arrangés en bandeaux plats comme elle les préfère, elle sourit de la bouche et des yeux; elle est adorable.
L'autre, beaucoup plus grand, tient le milieu d'un panneau en pleine lumière. Céline Montaland est de protll, vêtue d'une robe de velours noir montante; sur sa tête un grand chapeau Rembrandt, empanaché de plumes noires, encadre merveilleusement sa beauté tîne.
— 11 a une histoire, ce portrait, dit l'artiste en nous le montrant. C'était, il y a quelques années, avant mon départ pour la Russie. Je devais créer aux Nouveautés une pièce dans laquelle, au deuxième acte, mon portrait était nécessaire.
Le décorateur l'avait peint tout bonnement sur le décor, et ma foi, ce n'était pas ça, c'en était même assez loin.
■Vibert un jour vient à la répétition : il voit la petite horreur qu'on avait faite et se met à hurler.
— Mais ce n'est pas possible, on ne laissera pas là cette ignominie! crie-t-il.
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— Dame! fait Brasseur, c'est après-demain la première, et je doute que vous puissiez d'ici là faire un chef-d'œuvre.
— Attendez, dans une heure je parie avoir fait quelque chose de passable. Voulez-vous me donner une heure de pose, Céline?
— J'accepte, comme vous pensez, on court chercher une toile, un chevalet, des pinceaux et des couleurs, et, l'heure écoulée, mon portrait était comme vous le voyez là.
Sur la cheminée, en belle place, trois photographies chères à l'artiste, celles de ses deux fils et de sa fillette.
A ce propos, elle nous montre un nouveau stéréoscope, inventé par un de ses amis, et qui détache la figure du cadre d'une façon bien curieuse. Elle y place le portrait de la petite... L'enfant est assise, souriante, sur une escarpolette, à laquelle elle se tient de ses deux menottes potelées.
C'est stupéfiant! On dirait qu'elle s'envole dans l'air . et vous crie :
— Plus haut!
A noter aussi deux superbes photographies sur émail de l'empereur de Russie et de la Czarine, grandeur deminature, richement encadrées dans des cadres de cuir de Russie gaufré.
Et de très anciens verres de Bohême, des coupes d'onyx, des lampes rarissimes, des tlambeaux en vieil argent capables d'avoir coûté deux ans de travail à un artiste pour la ciselure, des cornets en craquelé dans lesquels meurent quelques roses, de ci de là l'ombre verte d'un palmier, puis..., gravement assise au milieu du grand canapé, la poupée de Mademoiselle regardant toutes ces belles choses, avec l'étonnement perpétuel de ses yeux d'émail. 11 me semble bien aussi avoir aperçu, dans quelque coin, la toison laiteuse d'un mouton.
Personne n'ignore que les débuts de Céline Montaland au théâtre eurent lieu à l'âge où d'ordinaire les petites filles se barbouillent les joues déconfitures.
Le maréchal Bosquet l'avait surnommée : /'£"///j;// Bonbeitr.
C'est dans Gahrielle, qu'elle fit ses premiers pas sur la scène. Elle représentait Camille, une toute petite bambinette.
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Camille, où t'en vas-tu si vite?..
— Petit père.
Je vais dans le jardin jouer avec la terre... .. As-tu fait ta lecture aujourd'hui ?
— Non,
C'est aujourd'hui dimanche.
« Elle chante juste, elle danse juste, elle parle juste, elle se tait juste, elle écoute juste. Elle est vraie, elle est naturelle, elle est savante !
« On l'admire non pas comme un bûbv précoce, mais comme une très grande artiste jouant un rôle de bab)'. »
Ainsi écrivait Jules Janin le lendemain du jour où Céline Montaland, quittant la Comédie-Française après deux créations, venait de se produire au Palais-Royal dans la Fi/le mal gardée .
Au foyer public de ce théâtre, sur de grands panneaux, tous les artistes anciens et récents de la maison ont leur portrait. Céline Montaland en Espagnole y danse un fandango, entre Dailly et Geoffroy. C'est même, je crois, à cause de ce portrait, qu'un petit poète, dont le nom n'est pas venu jusqu'à moi, composa plusieurs madrigaux dont voici le premier :
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Montaland rit dans ses dentelles, Comme les minois andalous, Sous le velours noir de leurs loups !
Ajoutez qu'elle a des dents telles Que les écrins en sont jaloux !
Deux ans après son entrée au Palais-Royal, Tony- Révillon s'exprimait ainsi :
« Deux mesures et elle sait un air. Les rôles elle les apprend en les répétant. Elle devient actrice, peintre, musicienne, toute seule, sans efforts parce que...
« Mademoiselle Céline était grande fille, elle avait bien dix ans c^uand je l'ai rencontrée pour la première fois, je la vois encore débarquant sur le quai de ma petite ville. Son père surveillait les bagages et sa mère lui donnait la main. Elle venait de f:\ne douze lieues sur le pont d'un bateau à vapeur. Elle allait répéter dans une heure et jouer le soir comme elle avait joué la veille.
« Bah ! elle était fraîche et reposée ! Elle riait d'un bon rire d'enfant, et tout le long du chemin elle mangeait des cerises qu elle tirait d'un petit panier suspendu à son bras.
« Le mois suivant, la duchesse de Gènes lui donnait des bonbons à croquer, et Victor-Emmanuel passait une revue en son honneur.
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<^ Au moment où les canons allaient tonner :
« — Ne tirez pas! cria le roi, cela effraierait l'enfant. « — Tirez! dit bravement Céline, tirez, je n'ai pas peur! »
Il serait fastidieux de répéter encore pour cette artiste ce c^ue je dis des autres, les vraies — qu'elle adore le théâtre.
Quand les passions vous prennent si jeunes, elles ne vous lâchent plus.
Et Céline Montaland Fa bien prouvé en consacrant sa vie entière aux planches Pendant quelques années elle nous a quittés pour aller en Russie. Elle fut Tétoile du théâtre Michel. Puis elle est revenue, bien décidée à ne plus quitter Paris.
Elle est rentrée à la Comédie- Française, et longtemps encore y rendra de grands services.
C'est à la suite de sa belle création de M""' de Moisand dans la Souris, qu'elle cievint sociétaire.
Le rôle lui fut distribué d'une façon assez bizarre. Pailleron, un des bons amis de l'artiste, lui avait promis un rôle important dans la 5c//m, afin de lui témoigner sa gratitude, pour le relief qu'elle a su donner à la physionomie de la duchesse de Réville dans le Monde où l'on s'ennuie.
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C'était diftlcile après Madeleine Brohan !
Mais le rôle une fois prêt, Pailleron se récusa.
Décidément il ne pouvait convenir à Madame Montaland.
Jamais son talent si tin, si subtil, si délicat, ne pourrait s'accommoder de ce rôle de bourgeoise riche, très provinciale, un peu. vulgaire même c^u'est M"' de Moisand. L'académicien exprima tous ses regrets à son amie, lui promit sous peu une compensation superbe, c'està-dire une création magistrale, et donna le rôle à M"''' Pauline G ranger.
11 parait qu'il ne plut pas à M"' Granger car, sans autre forme de procès, elle le refusa.
Voyant cela, Céline Montaland écrivit à Pailleron et le pria de lui donner le rôle.
— Ayez confiance en moi, lui dit-elle, et je crois que vous n'aurez pas à vous en repentir.
C'est ce qui arriva, car dans la presse, au lendemain de la première, toute la critique fut unanime à déclarer que l'artiste avait créé une M'"" de Moisand absolument parfaite.
Très habilement, elle sut glisser sur les situations périlleuses de ce rôle, où elles abondent. En effet, cette mère qui, sous le prétexte de garantir sa tille d'une faute, pousse deux de ses amies presque dans les bras de M. de Simiers, avec les meilleures intentions du monde, bien entendu, est fatalement, ou cynique ou niaise.
Madame Montaland fit ce prodige de n'être ni l'un ni l'autre; elle déploya une dose de talent considérable pour arriver à faire accepter sans broncher les expressions les plus risquées.
Cette création n'est pas sa moindre victoire. Aussi depuis ce jour, la reconnaissance de Pailleron est-elle devenue du fanatisme.
A l'heure actuelle, il n'y a pas à Paris une seule femme pouvant jouer les grands rôles de mère.
Depuis le départ de M'"° Brohan, le Monde où l'on s'ennuie avait quitté l'affiche, f:uite d'interprète suffisante. On s'est empressé de le reprendre à la rentrée de Céline Montaland.
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Quelle exquise vieille que cette duchesse de Réville, avec son regard si jeune sous ses cheveux blancs, son malin sourire, et son impertinence adorable de vraie grande dame!
Et comme Céline Montaland l'incarne à ravir!
A l'acte de la serre, le soir où pour la première fois l'artiste reprit le rôle de la duchesse, ce n'était pas sans inquiétudes que l'on se demandait si le souvenir de Madeleine Brohan ne l'écraserait pas.
On écoutait.... on maîtrisait difficilement son anxiété, les amis comme les indifférents avaient presque peur. Jusque-là tout avait bien marché, mais si la scène capitale ratait, alors ce serait un effondrement.
Malgré la peur qui l'étranglait, Céline Montaland entra bravement en scène. Le silence qui régnait dans la salle à ce moment était presque terrible.
La première scène se passa bien, puis la seconde, puis enfm arriva le dénouement : Céline fut spirituelle, endiablée, étonnante enfin !
Alors, ce fut du délire, de la folie, on se levait, on trépignait, on applaudissait frénétiquement.. . Madame Montaland dut être bien heureuse ce soir-là !
En la créant sociétaire, la Comédie-Française s'est attaché définitivement une artiste au talent fait d'expé-
rience, de conscience, d'études, en un mot de perfections, et capable de rendre à cette maison d'immenses services dans le répertoire moderne comme dans le répertoire classique, au service duquel, dans IDon'ne surtout, elle met son charme exquis et sa bonne humeur souriante.
— Quelle artiste parfaite, quelle femme aimable et quelle charmante camarade! disait d'elle un de ses meilleurs et plus anciens amis.
|e ne puis, pour la dépeindre d'un mot, que répéter cette phrase, en y ajoutant ceux-ci, toutefois, qui m'ont été inspirés au récit d'infortunes par elle secourues bien souvent :
— C'est un cœur d'or!
Madame Grisier-Montbazon
ti''Nv.A créatrice de la Mascotte!
%- tS'iii Madame Montbazon traîne derrière elle ce rôle
/^'4§'^ ¥^ comme Paulin-Ménier le Cour-
lont
1j;r rie y de Lyon ; ça lui fait une seconde personnalité de elle ne peut se débarrasser, qu'elle fuit et qui la poursuit partout, furie vengeresse attachée à ses pas.
Ce rôle, elle l'a joué huit cents fois. A Paris, en province, à l'étranger. Et on le lui réclame toujours !
C'est au point qu'en été, lorsqu'un imprésario lui fait parcourir, par une route dorée, un pays ou un autre, elle prend désormais la précaution de faire spécifier sur ses engagements qu'elle ne jouera pas la Mascotte.
240 LOGES DARTISTES
La bonne précaution qu'a La Châtre !
11 fondrait ne pas connaître ce public des théâtres en province, pour s'imaginer un seul instant qu'un subterfuge quelconque le fera se passer de la Mascotte.
En province, on ignore la bienveillance et l'indulgence qui distinguent, entre tous, le public parisien.
Ici l'on dit : Directeur est maitre chez lui !
Là-bas, c'est le public qui est maître où il paie.
Et il ne laisse pas tomber en désuétude la moindre parcelle de sa prépondérance.
Les abonnés de l'orchestre qui, pour une centaine de francs, ont leur fauteuil à l'année, font la loi dans toute la salle. Un nouvel artiste doit tout d'abord obtenir leurs suffrages. Trois débuts, pour cela, sont à peine suffisants. Si MM. les abonnés ne sont pas contents, à la première fois éclate une tempête de sifflets, coupée de cris d'animaux, d'invectives, de hurlements.
S'ils sont satisfaits, ils ne le laissent voir qu'après le troisième début. Alors leur enthousiasme peut aller jusqu'au délire : ce n'est pas un couplet qu'ils bissent, c'est un acte... ou la pièce entière.
Et il ne faudrait pas essayer de continuer la représentation sans avoir joué une seconde fois en entier la partie qui leur a plu.
Qu'on le tente : une tempête s'élève ; en chœur, sur l'air des Lûi/ipioiis,h foule clame:
— Régisseur ! Régisseur !
Celui-ci paraît; et on lui signifie qu'il taut recommencer ; un dialogue s'établit :
Le régisseur. — Mais les acteurs sont fatigués!
La foule. — Qu'ils se reposent ! Nous attendrons, nous avons le temps !
Et ce n'est pas une plaisanterie : on attend aussi longtemps qu'il faut. Le public de province n'est pas chiche de ses heures. 11 restera jusqu'à l'aube, si c'est nécessaire. Mais, ayant payé, il aura un spectacle à sa guise, il lui en fiuit pour son argent.
On croirait qu'une femme, une artiste venant de Paris, précédée d'une réputation établie, une étoile entln, obtient quelque déférence.
Erreur !
Madame Montbazon a essayé une fois, à Agen, je crois, de ne pas jouer la Mascotte.
On écouta et on applaudit tous les rôles que spécifiait
son engagement.
Mais, après chaque pièce nouvelle, une députation
d'abonnés allait poser cette question au directeur :
— A quand la Mascotte?
LOGHS D'ARTISTES
L'imprésario essayait de gagner du temps, il fut vaincu. Il dut enfin annoncer à sa pensionnaire qu"il lui fallait à tout prix jouer la Mascotte à sa représentation de bénéfice, sous peine de faire salle vide. Rien n'y fit.
Madame Montbazon dut s'exécuter. On dut faire venir les costumes de Paris, en toute hâte.
Ce fut un triomphe. Bouquets, couronnes, bijoux même pleuvaient sur la scène. Et tous portaient cette dédicace : « A la Mascotte! »
Après cela, il n'y a plus qu'à se résigner à tirer l'échelle, et à jouer Bettina jusqu'à la consommation des siècles.
Aussi, maintenant, quand Madame Montbazon part en tournée, elle laisse toujours à Paris une malle prête, avec tous les costumes de la Mas:otte. — Et jamais elle ne manque de la demander.
Autre exemple, en passant, de la tyrannie du public de province. C'était à Marseille.
Madame Montbazon avait joué Mam'{elle Uitonche. Au troisième acte, elle parut à cheval, comme Judic. Quand le rideau tomba, on entendit un grand bruit, des trépignements, des cris.
MADAME GRISIF.R-MONTBAZON 243
Au lieu de se lever, les spectateurs restèrent en place criant :
— Régisseur !
Le factotum se montra. 11 expliqua ciue le plancher de la scène s'était effondré sous les pieds du cheval, que béte et amazone étaient tombés dans les dessous, mais qu'heureusement l'artiste en était quitte pour la peur.
Alors, on demanda que Madame Montbazon vint recevoir les félicitations du public.
— Mais elle est partie se reposer!
Quand les spectateurs eurent constaté que cette information était fondée, ils se portèrent en corps devant l'hôtel où habitait la divette, et lui tirent une bruyante ovation.
Madame Montbazon dut se montrer à sa fenêtre, et saluer en peignoir.
Bettina est revenue l'année dernière au théâtre de ses premiers succès.
Mais, heUis ! elle iia pu y être logée aussi grandement que pourrait le faire supposer son succès.
Les coulisses des Bouffes étaient déjà plus que restreintes.
Mais rOpéra-Comique a brûlé.
La commission des théâtres a été instituée, et, prise d'un beau zèle, elle a taillé, coupé, rogné dans Lexthéàtre d"Offenbach comme si elle était chez elle.
A la vérité, elle n'a point eu tort.
Auparavant, les artistes entassés dans des loges microscopiques auraient été, en cas de sinistre, grillés comme de véritables côtelettes, tant est incommode l'enfilade de couloirs et d'escaliers qui conduit aux coulisses. Maintenant, il y a, à chaque étage, une porte de dégagement, percée dans le mur de la maison voisine, et qu'une clef, placée sous verre, permet d'ouvrir à la moindre alerte.
Mais les loges sont devenues plus petites encore, et les artistes, déjà à l'étroit, n'ont plus, aujourd'hui, à leur disposition, qu'un espace tout à fait illusoire.
Cela n'empêche pas le succès, au contraire, mais il est un peu plus cher payé, voilà tout.
Madame Montbazon a, au moins, le privilège d'une loge pour elle seule.