‹ Loges d'artistes. Dessins de Félix FourneryChapitre 22 sur 32 · LOC.F. DE MADAME MONTBAZON · texte numérisé non relu

LOC.F. DE MADAME MONTBAZON

MADAME GRISIHR-MONTBAZON 247

Oh ! bien petite ! Cest un réduit taillé à même dans le bureau du régisseur.

Quand on a franchi le couloir montueux qui donne sur la rue, grimpé un escalier de fer, passé derrière la scène par un boyau où on ne va que courbé en deux, monté encore quelques marches, devant la loge des choristes, on arrive à la loge de Madame Montbazon.

A droite, un rectangle, deux mètres de long, un mètre cinquante cie large.

La toilette (une simple table de bois) tient tout un côté. En face, une fenêtre permet de donner un peu d'air.

L'électricité éclaire, là-dedans, deux chaises, un petit placard, quelques rayons pour les accessoires, des patères pour les costumes, une glace, les objets de toilette nécessaires, et, en belle place, une superbe pelote à épingles, en forme de soleil, indispensable à la divette qui, avec sa vivacité, fait craquer les coutures à tout propos.

Pendant l'acte, l'habilleuse est tout occupée à ranger la loge, atln de dégager une place suffisante pour les changements.

Mais si, à l'entr'acte, il y a des visiteurs, il faut laisser la porte ouverte.

Et on cause à demi sur le palier, avec, d'un côté.

ta loge de Scipion — une cage munie d'un judas en guise de fenêtre — et de l'autre, le cabinet de M. Chizzola.

Tout cela n'empêche pas la gaieté. Madame Montbazon a beau être logée à l'étroit, s'embarrasser dans ses robes faute de place, elle rit et chante toujours, pendant que d'une main agile, elle met un œil de poudre ici, un brin de rouge là.

Grande et point mièvre, belle de fraîcheur et de santé, elle est, elle-même, ce qu'elle se montre dans ses rôles : d'une vivacité exubérante, rieuse, espiègle, très bonne et très douce.

Dans ses yeux, où brille la gaieté, on croirait voir un reflet de sa vie, toute faite de bonheur et de succès, avec, seulement, ça et là, quelques rares pages sombres. Véritable « enfont de la balle », elle est née à Avignon, d'une ûimille de comédiens. Son grand-père, sa grand'mère, sa mère, son père et ses frères étaient ou sont au théâtre. Son père s'appelait Livergne et prit le nom de Montbazon qu'elle a conservé.

Digne fille d'une telle race, elle débuta sur les planches, à cinq ans, dans le drame : Les Pirates de la Savane.

A quatorze ans, elle jouait les ingénues du répertoire de Sardou et de Dumas père, et ne songeait pas plus à la musique qu'à quitter le théâtre.

Or, la troupe à laquelle appartenait sa famille, jouait aussi l'opérette. Un jour, l'étoile se trouva malade au moment de la représentation. On avait affiché Barhe- Bleue, grand succès. Il fallait jouer la pièce, ou tout perdre.

Quelqu'un s'avisa que la petite Marie, qui avait entendu la pièce vingt fois, en savaittous les couplets, et, tout le jour, remplissait le théâtre de roulades des plus harmonieuses.

Si elle jouait le rôle?... C'était un pis-aller auquel on se résigna.

Au pied levé, Madame Montbazon remplaça sa camarade et se montra si bonne diseuse , révéla tant de perles dans son gosier, que le public la trissa et que, du coup, elle passa étoile d'opérette... en province.

Peu après, Cantin, qui montait alors la Mascotte, l'engagea pour jouer... la Princesse Fiametta. Bettina était confiée à M'"" Degrandi. Mais celle-ci, malade, ne put achever de répéter la pièce; et, de nouveau, ce fut à la petite provinciale qu'on eut recours.

Cantin était désolé. 11 voyait le succès compromis, et, persuadé que la pièce n'irait pas à la dixième, il songeait déjà à reprendre quelque bonne vieille rengaine.

La première fut un triomphe. En une soirée, Paris adopta la nouvelle chanteuse, et en huit jours, elle passa étoile.

Cantin déclara qu'il l'aurait prédit huit jours à l'avance!

Madame Grisier-Montbazon, en dehors de la scène, vit en bourgeoise, d'une vie de tamille, très heureuse et point bruyante.

Elle a, en effet, épousé, il y a quelques années, notre confrère Georges Grisier, de la Patrie, Tune des tètes du joyeux trio, complété par Blondeau et Montréal.

C'est charmant, l'histoire de ce mariage :

Madame Montbazon avait été engagée aux Folies- Dramatiques, par Blandin, alors directeur, pour jouer Boccace. Mais, on le sait, dans ce rôle, on met sabre au clair. 11 y a duel, il faut tirer Tépée.

La divette, qui émaille la ^^

plupart de ses rôles de claques si gaîment appliquées à ses partenaires, ignorait totalement le noble jeu de l'escrime. Et elle avait une peur vague mais insurmontable des maîtres d'armes.

Blandin lui proposa de prendre des leçons de M. Grisier, fils d'un de nos meilleurs professeurs et lui-même lame très remarquable.

Ce fut accepté. Et c'est durant ces leçons que s'établit une intimité qui aboutit bientôt au mariage.

Jamais, d'ailleurs, on ne vit cérémonie si joyeuse que celle-là, qui fut célébrée h Bois-Colombes.

A l'église, tout fut des plus corrects. Le curé prononça une allocution charmante, émue et spirituelle. Des artistes chantèrent au lutrin.

Puis, un dîner réunit une compagnie choisie d'acteurs, d'hommes de lettres, de journalistes, qui, tous, rivalisèrent de gaîté et d'esprit.

La fête dura longtemps.

Burani improvisa, à l'éloge des mariés, des bouts-rimés où Mascotte rime avec bergamotte.

François Coppée dit des vers dédiés à Georges Grisier. Ces vers sont inédits : rien d'intime comme ces strophes du poète des Intimités.

Grisier possède un album « aux souvenirs»; là, sous une reliure de chagrin à initiales entrelacées M. G., il recueille avec un soin pieux tout ce qui a trait à son mariage avec l'étoile, et à leur vie commune.

Là, se trouvent également les bouts-rimés de Burani crayonnés sur un coin de la table du banquet.

Et ces deux dates :

^Septembre 1882 — 5 Juin iSS^,

qui rappellent la première de Gilkttc de Narhonnc, une autre création de Madame Montbazon, et la naissance de la petite « Gillette ».

Là aussi, se trouvent les noms des témoins : pour le marié : MM. Desmazes, ancien président à la Cour d'appel, et Guyon, directeur de la Patrie.

MADAME GRISIHR-MONTBAZON 253

Pour la mariée : MM. Ponchard, de l'Opéra, et Millier du Palais-Royal.

L'album s'ouvre par une dédicace à Madame Montbazon..

C'est un quatrain, signé Grisier:

Page 1