LOGE DE MADEMOISELLE SIMONNET
MADEMOISELLH SIMONNET
toute blanche de satins et de dentelles, avec ses longues tresses blondes, Mademoiselle Simonnet, en épousée du Roy d'Ys, agratiuit une ceinture de pierreries.
La première fois que je la vis ainsi^ je restai comme frappée de mutisme.
Elle vit mon étonnement, sourit, et me dit le plus gaîment du monde ce mot charmant de résignation :
— Ce n'est pas ici, n'est-ce pas?... Mais c'est de la couleur locale. Il parait que c'était comme cela dans les palais du temps de la pièce.
je suis bien contente de ne pas avoir vécu en ce temps-là!
Mademoiselle Simonnet, au dehors du théâtre, mène une existence fort calme.
La chronique du boulevard n'a jamais à s'occuper d'elle.
Heureusement, il n'en est pas de même de la chronique théâtrale. Mademoiselle Simonnet est aujourd'hui à la tête de la troupe de M. Paravey (côté femmes).
Elle a une création dans toutes les nouveautés qu'il nous donne. Et, à chaque remise à la scène, elle reprend
quelque rôle d'une ancienne étoile, qu'elle ne fait pas du tout regretter.
Ainsi, le Conservatoire voit encore une fois démentir ce méchant bruit que font courir certaines mauvaises... oreilles : à savoir qu'il distribue les premiers prix de chant à tort et à travers.
Mademoiselle Julia Subra
..s«,c- LLE personnifie admirablement la danse fran- M caise, c est-à-dire
la danse noble, vaporeuse, élégante.
Ses poses sont des merveilles de grâce plastique, ses tours de reins, ses entrechats sont faits d'une fiiçon si légère qu'elle ne touche pas les planches. Elle vole, elle plane, elle est adorable.
En outre, c'est une très jolie femme.
Ses cheveux blonds lui couvrent entièrement les épaules; ses yeux sont immenses et d'un bleu de saphir étoile.
388 LOGES DARTISTES
Elle a un corps souple, qui se balance avec la flexibilité du roseau; sa taille est parfaite, ses bras ronds et potelés; quant à ses jambes, elles sont tout simplement d"un modelé, d'un galbe, dirait un sculpteur, qui allume plus d'un incendie chez les vieux abonnés de l'Opéra. Si vous joignez cà ces grâces la magie de la scène, le rayonnement des lumières et l'éclat des robes de tulle, aux envolements indiscrets, vous comprendrez bien vite que tous les habitués de l'Académie nationale de musique ' T wl^l^ ^^ ^^ danse, aient pour cette Chimène les '■^--^'il^j5^ yeux amoureux de Rodrigue.
Mais Mademoiselle Subra est peu touchée par les soupirs d'amour; ce qu'elle aime avant toutes choses, c'est la danse, c'est l'Opéra, c'est l'enivrement dans lequel la jettent ses rôles; quant aux amoureux, elle les laisse se morfondre : comme elle a raison! julia Subra est une élève de l'Opéra, et elle a conquis tous ses grades un par un.
Cette créature éthérée, divine, est une tille de Montmartre. Son père était tailleur. Dès qu'elle eut l'âge, il l'envoya avec sa sœur Constance à la classe de M"" Mérante. Mais des deux, julia seule montrait pour la danse de sérieuses dispositions.
MADEMOISELLH lULIA SUBRA
M""' Dominique s'en aperçut bien vite, le jour où, passant coryphée, la petite Subra entra dans sa classe.
Très travailleuse, très sagement conseillée par M'"' Sacré, Julia Subra piocha ferme, étudiant ses rôles avec la constance et Tàpreté d'une artiste t^ui veut parvenir.
En outre, elle interprétait déjà ses rôles avec un jugement et une intelligence qui présageaient une future étoile.
C'est ainsi que, passée sujet, on la remarqua beaucoup dans Don Juan, Faust, la Juive, et plus tard dans Hamkf, où elle commença à ûiire la connaissance du succès.
Mais loin de la griser, les applaudissements ne tirent que lui inspirer le désir d'en moissonner d'autres beaucoup plus nombreux.
Elle continua à travailler, et fit son chemin, jouant des coudes au besoin, et sautant d'un rôle à l'autre, pour le plus grand ébahissement de ses camarades moins intelligentes et, partant, plus envieuses.
Si on la jalousa, c'est presque inutile de le dire; si on la détesta, si on potina sur son avancement, on s'en doute bien.
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Mais qu'importait à Mademoiselle Subra? Elle avait la conscience, la certitude, de mériter ce t^ue les autres appelaient sa chance, et qui n était en somme que la récompense de son travail et de son talent.
Et malgré les mauvaises langues, elle créa le Fandango, Françoise de Rimini, et enfin Coppélia avec un succès toujours grandissant.
Où Subra excelle, c'est dans la plastique et les poses nobles.
Elle est, dit-on, le portrait de laTaglioni, et possède également sa légèreté et sa grâce.
M. Hansen, l'excellent maître de ballet de l'Opéra, s'exprimait un jour de la sorte sur les deux étoiles actuelles delà chorégraphie: Mauri et Subra:
— 'Vous n'ignorez pas, dit-il à un de mes confrères du Gil Blas qui l'interrogeait, que Subra passe aujourd'hui pour la perfection même, comme autrefois Taglioni. Rien ne laisse à désirer dans ce qu'elle fait : toutes ses poses sont purement académiques, voyez ses arabesques, ses attitudes. Le moindre de ses mouvements est rempli d'élégance et de correction, à tel point que l'ensemble paraît froid et n'emballe jamais le gros public.
Mauri, au contraire, est plus vive, plus originale, plus artiste si vous préférez. Elle sacrifiera volontiers la cor-
MADEMOISELLE IULIA SUBRA
rection, sans la perdre jamais cependant, à la fantaisie, au charme, à la grâce, qui ravissent et enlèvent les masses.
Les tours de pointes de Mademoiselle Mauri sont aussi savamment exécutés que ceux de Mademoiselle Subra ; la seule différence, c'est que celle-là apporte en les faisant une fougue, un entrain qui ne ^^ sont pas dans le tempérament de celle-ci.
— Alors selon vous?
— Selon moi , Mauri est brune, Subra est blonde, et ce sont toutes deux des artistes de la plus haute valeur.
Mademoiselle Subra est, dit-on, une personne très sérieuse et très pratique. Elle vit simplement, économise comme la fourmi atln de pouvoir plus tard se reposer sans souci. Déjà elle possède une jolie fortune, elle a pignon sur rue, et des bijoux fort beaux. Dernièrement elle a acheté à Rueil une maison pour la jolie somme de cinq mille louis, afin d'y loger son vieux père.
Dans ces cas-là, la prévoyance change de nom; on l'appelle piété tiliale.
MmrAY
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Julia Subra n'est point seulement parfaite sur la scène, son charme réside surtout dans sa conversation.
Sa loge est un centre de réunion pour les longues
causeries, quelques intimes seuls en ont le libre accès.
Mais ceux-là, elle les accueille avec une grâce adorable, si agréable qu'on en oublie l'Opéra, et qu'on gagne la salle juste au moment où l'étoile descend en scène.
L'étoile aime peu le monde.
Elle préfère son chez elle, si coquet, aux fêtes, aux bals, aux soupers.
Elle ne songe pas à quitter l'Opéra ; bien au contraire, son intention est d'y finir sa carrière, là où sont ses sympathies, ses affections, ses admirateurs et ses amis.
Ce vœu est celui de tous ceux qui connaissent et qui aiment l'étoile.
Madame Aimhe Tessandier
~^*>S N entrant dans hi loge de Madame Tessandier, on w^ ne songe guère à la sombre lady Macbeth — aux cheveux noirs tlottant autour de la tête pâle, comme les serpents de Méduse, aux yeux ; ~ brûlant d'un feu diabolique, à la surhumaine énergie pour le mal — que fut naguère l'artiste à l'Odéon.
Mais bien plutôt à la lascive mousmée qui, dans la Marchande de Sourires, parmi les rutilances des tleurs du Japon, les poétiques et tlmtasques beautés des paysages, où les palais découpent sur l'horizon leurs toits pittoresques, ensorcelle de son sourire le pauvre Yamato et le conduit au crime.
Rien de frais et de charmant comme cette loge. Elle est située, à la Porte-Saint-Martin, au deuxième étage, précisément au-dessus de la loge de Sarah Bernhardt, l'autre étoile qui, dans le Macbeth de Richepin,
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n'a pu effacer Tessandier, dans la pièce de M. Jules Lacroix.
La disposition des deux loges est la même.
L'ameublement et l'ornementation seuls varient.
Ici, c'est une note claire qui domine.
La pièce est toute tendue d'une étoffe à tleurissements pompadour, qui couvre les murs et monte jusqu'au plafond, forme draperie devant la porte et autour de la fenêtre, divise par un grand vélum la loge en deux parties, salon et toilette, et cache, de-ci de-là, quelques recoins où les costumes se dérobent.
Le tapis est de même d'une nuance claire, assortie à la tenture qui drape également le plafond, et les meubles, peu nombreux, sont d'étoffe pareille.
Ce qui distingue cette loge, c'est la commodité, indispensable pour les rôles toujours chargés de Tessandier, rôles où elle n'a guère que le temps juste nécessaire pour ses rapides changements.
Pas d'encombrement et pas d'inutilités.
En entrant, à gauche, un large divan pour les visiteurs. Ce divan est situé sous une grande glace qui couvre presque toute la muraille, et encadré par deux pans coupés, encoignures formées par la draperie, et destinées à recevoir des objets utiles.
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MADAME AIMEE TESSANDIER 399
Assis sur le divan, le visiteur se trouve placé justement en tace de la toilette dont il n'est séparé que par le vélum que l'on peut écarter à volonté.
Cette toilette est un meuble large et fort beau.
De style empire, acajou à tllets de cuivre, elle a la forme d'un bureau à table de marbre blanc, avec, au milieu, une échancrure pour le siège où s'assoit l'artiste, et de chaque côté, comme supports, des tiroirs profonds, où se dérobent les indispensables accessoires de la parure d'une femme qui, souvent, en une même soirée, doit changer dix fois non seulement de costume, mais encore d'allure, de physionomie et d'apparente identité.
Sur la table, les ustensiles de toilette, en écaille blonde, marquée A. T., en entrelacs d'or, s'étalent, avec les pots à rouge, le blanc gras, la patte de lièvre, sous une glace montant jusqu'au plafond, et munie, de chaque côté, d'un pan mobile, se mouvant sur charnières. La glace et les pans sont encadrés d'étoffe pareille à celle des tentures.
A gauche de la toilette, le long du mur, se trouve un second divan, et quelques chaises légères sont posées par endroits.
Peu de tableaux; seulement, à la tète de ce ciernier dans un vieux cadre d'or, une peinture ancienne, copie
d'une fresque romaine, où au-dessus d'une inscription latine se profilent des théories de personnages en péplums, bleus ou rouges. Et, à gauche de la porte, un fort beau portrait eau-forte d'Alexandre Dumas tlls, avec une amicale dédicace du maître.
Mais, ce qui abonde, ce sont les boîtes, les cartons à chapeaux, aux multiples formes, ventrus ou sveltes, qui s'étalent, partout, en piles, sur les rayons, sur les sièges, débordant de rubans, de dentelles, d'étoffes soyeuses, de plumes, de tleurs.
Il y a là de quoi habiller dix femmes et... deux ou trois hommes.
Cela, sans compter le costume que l'artiste vient, en sortant de scène, de faire tomber au galop, jetant les bottes, arrachant les boutons et les aiguillettes, et dont les pièces se tassent à terre, ni celui qu'elle va endosser au prochain acte et qui, avec ses gaufrures bien fraîches, s'étale sur un des divans, disposé de façon que l'étoile puisse prendre, dans l'ordre voulu et le plus vite possible, les objets dont elle se couvre.
L'art ! l'amour de l'art !.. 11 faut penser à tout ce que ces deux mots peuvent renfermer de passion active, dévorante, pour comprendre l'énergie d'Aimée Tessandier.
MADAME AIMEE TESSANDIER 401
Tandis que d'autres croient avoir suffisamment rempli
leur tâche, quand, en quelques répliques bien jetées, elles
ont gagné la somme d'applaudissements qui suffît à leur
bonheur, elle, se dépense toute, se donne entièrement,
n'hésite pas à être la première au feu de la rampe, et la
dernière à la chute du rideau.
Ce que l'on appelle un rôle chargé, loin de l'effrayer, l'attire.
On l'a vue dans Jack Sheppard.
La voici en scène, le rire aux lèvres, l'énergie dans les muscles, l'entrain endiablé brûlant les planches. Les battements de mains éclatent.
Que seraient-ils donc, si le public, admis un moment dans les coulisses, pouvait voir l'actrice aimée rentrer presque en courant dans sa loge, et là, haletante, des gouttes de sueur collant à son front sa perruque masculine, arracher, aidée de son habilleuse, le costume qui la couvre, et, prenant à peine le temps de respirer, revêtir celui sous lequel elle va reparaître tout à l'heure, aussi fraîche, aussi pleine de verve et d'ardeur qu'à l'instant même ?.
Ah ! ce n'est pas là une loge où l'on cause !
L'artiste est charmante, aimable et gracieuse.
Mais, si elle a un visiteur, elle écoute bien plus qu'elle
ne répond. N'est-ce pas du temps et de la force perdus qu'elle doit au public ?
Elle n'a guère qu'un mot aux lèvres :
— Je vous demande pardon !... Je vous demande pardon !...
Et c'est le mot qu'on entend encore, à travers le vélum baissé, quand un changement capital a exigé que la séparation fût établie entre les deux parties de la loge.
Pourtant, jamais un de nos confrères en journalisme n'eut à se plaindre de sa réception. Pourvu qu'on ne se présente pas au moment d'une transformation rapide, on peut être sur d'être bien accueilli, mais, si l'on veut causer, il faut choisir un des grands entr'actes, sous peine de se voir bientôt interrompu par les trois coups du régisseur auxquels Madame Tessandier est toujours une des premières à répondre.
D'ailleurs, si elle aime l'éclat et la louange adressée à son nom, elle ne les cherche pas dans les intrigues de coulisses ou les flatteries. Elle a gagné l'estime de la critique et du public, à coups de succès, et non à coups de tamtam.
Ce n'est pas là une originalité qu'il convienne d'oublier en parlant des actrices de ce temps.
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LOGE DH MADAMK TESSANDIER
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On sait à Paris que Madame Tessandier s'est faite elle-même. Elle ne doit rien au Conservatoire, et son talent naturel, sa façon toute personnelle de comprendre et de composer ses rôles le feraient deviner si ce n'était un fait bien connu.
Qu'importent les origines de l'artiste et comment lui vint le goût du théâtre ?
Ces détails, qu'on a coutume de donner dans toutes les biographies, sont en réalité d'un intérêt bien médiocre.
Ce qu'il vaut mieux savoir, c'est que depuis le premier jour où Madame Tessandier a paru sur une scène parisienne, elle n'a pas un instant passé inaperçue. De tous ses rôles, bons ou mauvais, elle a fait quelque chose. Elle les a tous marqués au coin de son originalité personnelle, dans tous, on sent qu'elle comprend la vérité d'une certaine façon, qu'elle sait voir et observer la vie et qu'elle a de tous points l'art du rendu.
L'artiste a aujourd'hui trente-six ans.
Depuis quelques années seulement, la critique a à s'occuper d'elle. Et c'a été pour noter des créations comme le Fils de Coralic, Macbeth, Ambra, Severo Torelli, XArlésieiuie.
Ceci pour le drame.
4o6 LOGHS D'ARTISTHS
Dans la comédie, Madame Tessandier n'a pas moins bien réussi. Avec son physique accusé, ses traits de Méridionale, plutôt faite pour la tragédie que pour toute autre chose, elle a dans Vyfge ingrat, dans VÀjfairc Clemenceau, montré qu'elle savait nuancer un rôle comique aussi bien que pas une.
Est-ce assez cela, cette comtesse Polonaise, qu'elle a donnée pour mère à M'" Cerny ? Est-il possible de mieux rendre tout ce qu'il y a de na'iveté, d'absence de sens moral, dans ce type de rastaquouéresse qui, d'abord, veut pécher en eau trouble pour sa fille un mari arcliinoble, se contente ensuite, en guise d'ablette, d'un peintre célèbre, et aide entln son enfant à tromper celui-ci pour rentrer de la main gauche dans un monde où elle n'a pu être admise de la droite?
Et qui donc tlt le charme de la Marchande de Sourires, cette erreur scintillante de M'"' Judith Gautier, si ce n'est Tessandier, tour à tour, maîtresse passionnée et avide, puis mère aimante et toute débordante de sacrifice et de repentir?
Aujourd'hui une grosse question se pose, qui sera peut-être résolue lorsque paraîtra ce livre.
La Comédie-Française voudra-t-elle, pour l'Exposition, compléter sa troupe dans laquelle l'absence de Sarah
MADAME AIMEE TESSANDIER 407
Bernhardt laisse un vide irrémédiable, en s'adjoignant Madame Tessandier?
Celle-ci a, il est vrai, contre elle, sa carrière en dehors des règles, sa place taillée sans l'aide d'aucun professeur officiel.
Mais elle a, pour elle, ses succès.
Est-ce elle qui l'emportera ?
M. Claretie semble pencher fortement pour l'affirmative, mais rencontrera-t-il une opinion conforme chez son comité ^f"
En tous cas, il ne faut pas oublier que Madame Tessandier, tout en ne demandant pas le sociétariat immédiat, ne peut pas être engagée comme une petite pensionnaire, fraîche émoulue du Conservatoire, son prix en poche.
Madame Tessandier aime son métier.
Elle en vit, et ne vit que de cela.
11 faut donc qu'à l'honneur d'appartenir à la Maison de Molière s'ajoutent d'autres conditions, suffisamment solides pour être acceptables.
Si cela se réalisait, nous aurions là une Àthalie nouvelle et d'une originalité indéniable.
Et ce qui serait le plus singulier, ce serait de voir cette artiste de drame, cette irrégulière en qui le classique n'a
nulle place, nous ramener aux beaux jours de la tragédie. Cela, ce serait un comble!
N.B. — Depuis que ceci a été écrit, l'engagement de Madame Tessandier à la Comédie-Française est chose f:iite, et à rOdéon elle a créé j^tbalie; je ne pensais pas être aussi bon prophète.
Madame Louise Théo
'est, avec Jeanne Granier et Judic, le troisième ," astre de la constellation d'étoiles d'opérette.
II) qui brille actuellement sur Paris.
La première est franchement gamine et bon garçon ; c'est la gaieté incarnée, le rire sonore et franc, c'est aussi le rose minois futé, prompt à la répartie spirituelle, prompt également à lancer la gaudriole, et qui s'amuse tant de ce qu'elle joue, qu'elle amuse de force ceux qui l'écoutent.
La seconde minaude à ravir, et pourrait de son vrai nom s'appeler Mam'{elle Niioiicbe, tant elle possède à fond l'art des sous-entendus piquants et des mines pudibondes qui en disent si long !
La troisième enfin, c'est la chatte, la chatte mignonne, féline, caressante, ronronnante, qui se roule, se glisse, se pelotonne avec des onclulements, des mines, des caresses, qui grisent le spectateur et l'ont bientôt subjugué. C'est aussi la femme pétrie de grâces, jolie et mutine comme un démon, avec ses cheveux d'or, ses yeux couleur de noisette,, ses joues roses et ses dents si blanches dans sa petite bouche rouge au coin de laquelle rient les fossettes. Elle a des bras potelés, des épaules d'un modelé parfait, et, autour du cou très blanc, ce pli de bébé qu'avait Nana, et qui lui donne l'air d'une gamine échappée de pension.
Son geste tavori : les bras arrondis qu'elle replie sur sa poitrine, semble, quand elle le fait en scène, embrasser le public, son regard a des caresses pour tous, sa bouche des tas de sourires plus ensorceleurs les uns que les autres; elle semble dire avec tant d'ardeur : — Je suis au public, toute à lui, rien qu'à lui, qu'il adore irrésistiblement l'enchanteresse Théo.
il ne faut pas croire que tout ce qui la rend si attrayante soit étudié !
C'est la nature, rien que la nature.
Théo semble avoir été créée pour les caresses : chacun de ses gestes, chacun de ses regards en est une, inconsciente, qu'elle adresse à tous ; il est tout simple qu'on l'acclame, qu'on la fête, qu'on l'aime à la folie, c'est son rôle immuable, celui qu'elle a créé à sa naissance, et jouera toute sa vie.
A la ville elle est pareille, c'est-à-dire irrésistible. Elle a pour accueillir des paroles ensorceleuses, des sourires divins, et vous n'êtes pas en sa présence depuis cinq minutes que vous êtes sûrs de votre affaire : le charme a opéré, vous êtes pris.
Qui s'en plaindrait, d'ailleurs ? Si Théo n'était pas ainsi, elle ne serait pas Théo, et nous y perdrions trop, car elle ne ressemble à personne cette charmeuse, et il serait impossible de lui trouver un modèle.
Depuis qu'elle parut au firmament parisien, Théo a inspiré peintres, poètes, écrivains. On l'a chantée en vers, on l'a chantée en prose, on l'a peinte, photographiée, et toujours, quelque joli que fût le pastel, quelques mignards que fussent les sonnets, toujours la copie fut au-dessous du modèle.
C'est mignonne marquise Louis XV descendue de son cadre pour ravir nos contemporains par sa grâce inimitable.
LOGES DARTISTES
s'est créé un genre à elle et bien à elle; victorieusement elle a planté son drapeau sans se soucier des rivales; qu'eût-elle redouté d'ailleurs?
il ne ressemblait en rien aux étendards qui flottaient au soleil de la rampe. Et tout de suite conquis, Paris cria bravo à la gentille victorieuse.
La première grande victoire de Théo fut la Jolie Tarfumeiise, un des glorieux souvenirs de la Renaissance. Pendant des mois, ce fut la mode pour les gilets à cœur, d'aller applaudir et couvrir de fleurs la Parfumeuse sans pareille.
Isabelle, la bouquetière du Jockey-Club, ne peut se rappeler ce temps-là sans émotion.
Ce qu'on a de fois pillé sa boutique pour la diva! Ces beaux soirs recommencèrent aux Bouffes, de Madame l Archiduc à Madame Boniface.
Ensuite, après des tournées triomphales dans le Nouveau-Monde, dont elle revint les mains et la bourse pleines de dollars, les malles gonflées de cadeaux et de bijoux, Théo créa aux Nouveautés Àda)u et Eve.
C'était inévitable : le lendemain toute la presse la proclamait l'Eve idéale, la plupart des critiques ajoutèrent
même qu'Adam était dans son temps un veinard, si Eve, la vraie, ressemblait à Théo.
A la Gaîté, l'année dernière, elle fut, avec le pauvre Berthelier, la principale cause du grand succès de Dix Jours aux Pyrénées.
11 était indispensable qu'on allât voir la divette dans le duo des chats devenu si populaire, qu'il fut l'un des clous du bal de l'Orphelinat des Arts.
Depuis, elle est revenue aux Nquveautés pour la reprise du Château de Tire-Larigot, et la création de Mimi.
Mais, après cette pièce, elle voulut se reposer, au grand désespoir de Brasseur lequel, pour la circonstance, se rappela César le gendarme de Mimi. et prononça plus d'une fois son fameux :
— C'est dégoûtant !
Théo attend ; elle écoute des lectures de pièces nouvelles, prend note des offres, mais ne se décide pas encore à signer un engagement.
Je vous en prie. Madame, dépêchez-vous, on vous attend et on s'ennuie !
4i4 LOGES D'ARTISTES
La loge 'de la divette aux Nouveautés est curieuse à plus d'un titre.
C'est un ancien magasin à costumes, qu'on lui a donné, vu l'exiguïté du réduit dans lequel elle devait primitivement s'habiller. Une immense armoire tient tout un panneau de la pièce, ce qui lui donne assez l'aspect d'un couloir. Au-dessus de ces armoires s'étagent jusqu'au plafond des piles de cartons à chapeaux. Comme loge c'était primitif, mais Théo est femme de ressources. En deux jours elle transforma ce corridoret en fit un charmant boudoir grâce à une tenture fleurie qui drape les armoires et les murs, à quelques sièges recouverts de soies claires, aux tleurs en corbeilles qui garnissent tous les coins, et aux mille bibelots fantaisistes dont sont recouvertes tables et consoles. Une toilette très grande entourée de guipures tient un des angles de la loge. A côté, s'étalent les costumes de la divette. Une portière de satin vieux rose brodée de Heurs et d'arabesques, sépare la loge du cabinet de toilette, sanctuaire où pénètrent seules Théo et sa femme de chambre.
C'est M"" Isabelle, une personne très avenante, et depuis longtemps Valfer ego de la divette, qui est préposée à la garde de la loge, et qui reçoit les visiteurs si nombreux quelquefois, qu'ils doivent s'empiler dans la pièce, ce qui fait rire aux larmes Madame Théo.
LOGE DH MADAMK THKO
Elle cause, rit, fait de l'esprit tout en s'habillant, tantôt à travers la portière, tantôt dans la loge quand elle n'a plus que quelques épingles à planter.
Le soir de la troisième représentation de Mimi, pendant le premier entr'acte, le souffleur vint prévenir Théo qu'on avait coupé plusieurs répliques à l'acte suivant.
— Encore ! fit-elle, on coupera tout bientôt ! Et, faisant à la hâte le raccord :
— Ça n'est plus une pièce maintenant, ajouta la divette, c'est un scénario !
Théo habite, 17, boulevard de la Madeleine; on la trouve généralement chez elle vers deux heures, et, de préférence, le jeudi de cinq à sept, bien qu'elle n'ait pas de jour.
Son appartement est fort beau. '
La salle à manger a grand air, avec ses crédences de vieux noyer sur lesquelles s'étage l'argenterie massive. De grandes plantes vertes égaient ce décor un peu sombre. Sur les murs, des fLiïences, des assiettes du Japon, accrochent
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les rayons de la lumière du lustre en vieux cuivre tout ajouré.
Les hautes chaises eu cuir gaufré, aux initiales de la diva, ont une mine à la fois solennelle et engageante.
Le grand salon, qui fait suite à la salle à manger, est
décoré de tentures de soie rouge et de vieilles tapisseries.. Les trois fenêtres donnant sur le boulevard sont drapées de triples rideaux de soie rouge et de tulle.
Sur le piano à queue voilé
d'une étoffe précieuse, lin grand
palmier trempe ses racines dans
une merveilleuse potiche de la
Chine, tandis que ses larges feuilles
iW'"^ vont frôler le plafond.
Sur des chevalets sont placés des tableaux, que le
bon goût de Madame Théo sait choisir à merveille. Un
grand portrait en pied de la maîtresse du logis tient,
comme de juste, la place d'honneur.
Par-ci par-Là, s'espacent les sièges invitants et moelleux, et de tous côtés des tleurs, des plantes, des corbeilles enrubannées.
Dans des vitrines, sur des tables légères, de mignons
bibelots attirent les yeux. Ce sont des saxes, de petits personnages aux mines précieuses, des futilités en argent ou en ivoire, des bonbonnières, des coupes lilliputiennes, des bonshommes aux grimaces drôles, des magots ventrus.
Les œuvres d'art sont en belle .,4
place dans ce salon d'artiste; elles y sont représentées par des statues de bronze ou de marbre, signées de noms célèbres.
Par une baie très large, on aperçoit le petit salon tout intime, où la divette se tient de préférence, et où elle s'enfuit à l'annonce d'un raseur. C'est là aussi qu'elle relègue ses amis quand arrive une visite à expédier.
— Comme ça, dit-elle gaiement, il s'en ira plus vite, et nous pourrons rebavarder.
Elle est adorable avec ceux qui lui inspirent de la sympathie, elle cause avec un abandon charmant de ses enf^mts, de sa vie, et quand on la quitte bien à regret, oh ! c'est clair ! on est sous le charme.
Elle a une façon si simple et si cordiale de vous accueillir,
elle sait trouver avec tant de tact le genre de conversation qui vous intéressera ! Puis elle est si jolie dans ses robes d'intérieur arrangées avec un art inimitable !
Qui ne le sait ? Théo est l'inspiratrice des toilettes qu'elle porte et qui font fureur ensuite. Elle les crée dans son imagination, le couturier n'a ensuite qu'à copier le modèle indiqué.
11 y a la robe Théo, le chapeau Théo toutes les saisons, et, cet été, la délicieuse mante Théo, si gracieuse, si seyante, que toutes ont portée mais qu'elle rendit jolie, rien qu'en la chiffonnant à sa façon sur sa délicieuse petite personne.
Un souvenir à propos du fanatisme dont elle est l'objet partout :
Dernièrement un Américain voulut lancer un nouveau papier à cigarettes. Il cherchait le clou qui ferait son succès depuis assez longtemps, et, fmalement, adopta l'idée ingénieuse de donner à tout acheteur de 25 cahiers, un grand portrait de Théo dans Adam et Eve.
Sa fortune aujourd'hui est assurée et, pour témoigner sa gratitude à celle qui en était la cause, il lui envoya un cadeau superbe, enveloppé dans le portrait.
A Paris, si l'enthousiasme n'est pas aussi exubérant, il est aussi grand, aussi sincère, la divette a des milliers
d'amoureux qui l'adorent, et je voudrais bien voir la capitale sans le regard enjôleur et le sourire de Théo !
Voici le portrait qu'a fait de Théo M. Charles Diguet dans son livre Les Jolies femmes de Paris, Vivre aujourd'hui introuvable et qui tlt tant de bruit dans la presse d'alors.
Arsène Houssaye à ce propos disait que Charles Diguet était à jamais le peintre ordinaire des jolies femmes :
« N'était le pire destin des meilleures choses, un sourire qui semble devoir être éternel fleurit cet aimable visage. A ce blond sourire se sont accrochés tous les cœurs en disponibilité et... ceux mêmes que n'ensoleillait qu'cà demi l'élue des ardeurs premières. C'est à elle que Largillière, beau diseur et éminent portraitiste, eût dit : « Vous avez un teint si charmant qu'on vous croirait de la race des fleurs. » Fleur en effet éclose sous les rayons de l'Amour et reversant de mille manières les effluves ignéennes du Dieu. Théo n'a pu être conçue par un jour brumeux. Le soleil, germe de la vie féconde, devait illuminer le ciel et teinter l'azur en rose. Elle en a conservé les lueurs ; et sa chair, d'un tissu serré et ferme, en a gardé cette vitalité inconnue aux vignettes qui encombrent notre siècle hàtif. Nimbée d'un nuage blond, la figure de la rieuse enfant possède la saveur d'un fruit charmant que toute dent voudrait mordre, dût le sang jaillir par les blés-
sures amoureuses. Comme a parte dans cette symphonie blonde des cheveux et du teint, des sourcils noirs surplombent l'œil translucide et lui donnent un air presque profond d'un grand effet. La prunelle, aux heures heureuses, acquiert de vagues reflets d'émeraude décomposée par un prisme et fait rêver de l'Empirée terrestre. Alors, le regard câlin effleure les bords fleuris de l'île enchantée. L'éclair du regard est humide et nacré ; il irise l'âme. La bouche, fraîche sans indolence, provoque. Naïvement insidieuse, la lèvre inférieure se déroule harmonieuse comme le rebord d\ine coupe ciselée pour les Dieux. Les oreilles, divinement ourlées et conformées pour entendre les litanies de Lamour, ont l'aspect d'une fleur de Nérion. Le menton s'arrondit en courbe d'une élégance extrême ; il pade à lui seul tout le langage des tendresses, il convenait à Théo d'avoir des robes sans manches : ainsi elle laisse à l'épaule et à ses bras la liberté d'une gesticulation charmeuse. Ces épaules sont belles et polies comme le plus beau marbre rose. La gorge sobre en son ampleur a été signée par le Statuaire Éternel. Pas de mièvreries. Les seins sont d'une perfection suprême et le Moineau de Lesbie n'a point eu de couchette plus accomplie ni plus vertigineuse. Point n'est souci, à cette perfection, de colliers de perles et de calaïtes, le collier dit : u collier de
MADAN4H LOUISH THEO 423
la Vierge » enrubane délicieusement le cou et cionne le dernier sceau à ce poème de la Chair !
« Née à Paris, et n'en étant point ou presque point sortie, Théo a toutes les grâces des anges sans ailes que cette terre du bien et du mal invente pour les clameurs du monde extra inuros. Depuis sa chevelure lascive jusqu'à son petit pied furtif et parleur, son corps moelleux est pétri de fascinations. Après un siècle, il cause le langage de la Régence. 11 en a les bonnes façons, et le talon de ce pied marmoréen a été rouge dès sa création.
« Théo porte en sautoir le grand cordon de la séduction. »
t^chevé d'im primer Mai mil huit cent quatre-vingt-neuf
PAR NOIZETTE
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR ^ T ^l'm S