MADAME JEANNE SAMARY
Madame Samary ne reçoit guère qu'au foyer. Vous n'attendez pas non plus que je vous décrive son appartement. On ne met pas le pied dans le logis de gens mariés, et quand même je serais en mesure de satisfaire votre curiosité, vous qualifieriez ma complaisance d'indiscrétion, et
ne m en sauriez aucun gre.
Je n'apprendrai rien de nouveau à personne en disant que Jeanne Samary est entrée au Théâtre-Français à la faveur d'un premier prix de Comédie vaillamment conquis au Conservatoire.
Cela lui coûta trois ans de concours, mais elle y parvint enfin.
En 1871, elle n'eut qu'un accessit ;
En 1874, elle fut obligée de se contenter de la moitié d'un second prix, l'autre étant dévolu à Réjane ;
En 187s seulement, mais haut la main, elle décrocha la timbale.
11 était temps, elle commençait à ne plus rire aussi allègrement. . .
LOGES DARTISTHS
Depuis, elle a repris toute son insouciance, et elle est montée à l'assaut du succès sans s'y prendre à trois fois.
Les vieillards qui ont connu Augustine Brohan, et dont le palais blasé ne peut plus être chatouillé que par le
souvenir, font bien encore des petites mines de regret, en rappelant leur idole.
Mais tous les jeunes sont d'accord pour déclarer qu'il est possible qu'Augustine Brolian fût autre, mais non « meilleure » que Samary.
Vit-on jamais soubrette plus accorte. plus franchement contente de son sort, et d'avoir la langue bien pendue, et de pouvoir dire des vérités à ses maîtres ?''...
Madame Samary ne joue pas Nicole, Dorine, ou Toinette. elle les incarne, et Molière serait bien incapable
MADAME lEANNF. SAMARY
de dire, en la voyant, si elle est son interprète ou son modèle.
Qj^uint au répertoire moderne, elle n'y a pas moins de succès, et elle a failli faire changer le titre du Monde où fou s'ennuie.
Vous rappelez-vous la Femme de Socrate?... Vous expliquez-vous que le philosophe osât se plaindre?
11 est vrai que les Grecs ne savaient pas apprécier à sa valeur la situation de mari d'étoile.
Madame Samary, inutile de le dire, adore son théâtre.
Un fait le montre plus que suffisamment :
L'été, elle va à la mer, àTrouville.
Mais elle ne prend pas, pour cela, de congé. Chaque fois qu'on joue une pièce où on a besoin d'elle, elle prend le train, débarque à Paris pour dîner sur le pouce, court au théâtre, remporte un triomphe, roule encore en wagon toute la nuit,, et se montre le lendemain sur la plage, fraîche, reposée, rieuse.
il est vrai qu'elle n'a pas perdu les entr'actes.
Sitôt le rideau baissé, elle revient au foyer, ou plutôt
LOGES DARTISTHS
dans les couloirs, s'assoit sur une banquette et tient sa cour.
Les rares amis qui sont là par les temps de chaleur se font reconnaître — elle est très myope et ne quitte pas sa face à main. — et puis on cause, on cause, on cause — c'est son péché mignon, — et si quelque bonne histoire, quelque répartie amusante la met en gaieté, son rire. éclate, sonore, remplissant toutes les coulisses.
On se demande ce que ferait la Comédie sans le rire de Samary.
Madame Sarah Bernhardt
E petit hôtel du boulevard Pereire est fermé; sa ceinture d'arbres dépouillés, ses volets clos lui donnent un air triste, qui va bientôt se changer en air de fête.
Dans quelques jours, Sarah revient.
Je dois à la complaisance de Louise Abbéma, le peintre célèbre et l'amie intime de la maîtresse du logis, d'avoir pu visiter la demeure de la plus grande artiste du siècle. Est-ce la tente luxueuse, exotique, bizarre d'une reine des pays lointains?
LOGES DARTISTES
Est-ce l'atelier pittoresque, ùntaisiste d'une artiste hors pair?
Est-ce le boudoir moderne, intime, coquet, troublant, d'une Parisienne?
Ff, ........ >,^
C'est un peu tout cela.
Cette femme tout nerfs, tout caprice, tout fantaisie, ne pouvait pas, ne devait pas avoir les mêmes goûts qu'une femme ordinaire.
Sa beauté est étrange, enveloppante, bizarre, il lui
faut un cadre qui s'harmonise avec cette beauté; puis n'a-t-elle pas rapporté de ses féeriques voyages mille trophées de tous les pays?^
Sur les murs tendus d'andrinople, sont pendus des armes indiennes, des chapeaux mexicains, des ombrelles de plumes du Chili.
De tous côtés, s'étalent les chimères japonaises, les foukousas brochées de monstres en or, les tentures de soie brodées d'arabesques fantastiques, les vieux ivoires ajourés, les armes damasquinées, les meubles de la Chine aux ciselures faites par quelque artiste patient et génial. Sous un dais retenu par des hampes de velours à chapiteaux de guivres en bronze tourmenté, un immense divan s'abrite. Il est recouvert entièrement, d'abord d'un véritable lit de coussins, puis d'une multitude de fourrures : peaux d'ours, de castors, de ca'imans, de tigres, de lions; on dirait les dépouilles d'une guerrière et non le lit de repos, sur lequel, de préférence, s'allonge paresseusement Sarah.
Elle aime enfouir sa tête blonde dans ces toisons, humer l'odeur de fauve qui s'en échappe;, c'est pour elle une délicieuse griserie.
Sur un haut pupitre de bois sculpté, un missel ancien retlète sa reliure de cuir gaufré dans la grande glace du
milieu, et, ainsi que des pendeloques, les sceaux de cire alourdissent les signets de vieille soie moirée.
Tout près, est placé un curieux fauteuil arabe, derrière lequel s'érigent les feuilles dentelées d'un palmier géant. Quand Sarah s'y assied, avec à ses pieds son danois Osman, elle ressemble à quelque idole aux yeux profonds, que des fidèles prosternés adorent les mains jointes.
Cela c'est l'atelier, avec ses ébauches, ses selles de bois; trois pièces en enfilade lui font suite. Le petit salon tout intime, plein de souvenirs : un marbre de Sarah, le buste de Maurice Bernhardt, par Mathieu-Meusnier, et puis, parmi les cadres, les fleurs peintes par la Tosca, une
pochade de Stevens et un merveilleux émail japonais. Il représente un jeune homme à longue barbe, la figure auréolée de flammes, marchant à travers les rochers, et, dans les nuages, autour de lui, des figures éthérées de femmes, les victimes d'amour de ce don Juan barbare.
Trois marches gardées par des monstres conduisent du petit salon cà l'atelier. La cheminée est à leur droite, et c'est tout d'abord, au-dessus, le portrait de Sarah par Clairin, qui vous accueille d'un sourire.
Les crédences, les poteries, les bijoux, les vitrines pleines de livres, les chevalets, encombrent la pièce immense, fermée de l'autre côté par un amusant store japonais aux lamelles de joncs ornées de perles, et qui fait, quand on passe, un susurrement de castagnettes à peine agitées.
Ce store sépare l'atelier de la salle à manger dont les murs sont peints par Abbéma, Clairin, Duez, Escalier, Butin.
Le lustre énorme en fer forgé, garni de cires jaunes et rouges, surmonte la grande table encombrée, comme les dessous, d'argenteries de tous les pays et de tous les styles, ciboires, coupes, hanaps, services de vermeil, plats d'argent massif verres de Venise, tasses de Sèvres vieux, et j'en oublie !
3,6 LOGES D'ARTISTF.S
C'est un butin précieux et considérable rapporté par une reine de ses voyages triomphants.
Aucune existence n'est comparable à celle de la grande artiste.
Une seule de ses aventures suffirait pour remplir la vie d'une personne ordinaire, et elle en est arrivée, cela se conçoit, à un tel degré de scepticisme que maintenant rien ne Tétonne plus.
Je parle en ce qui concerne les aventures de voyage en pays lointain, el toutes les bizarreries, toutes les invraisemblances qui en sont la conséquence forcée.
Rien qu'à ce point de vue, les Mémoires que Sarali prépare seraient des plus curieux, car assurément ses voyages sont aussi intéressants que ceux de Jules Verne, le merveilleux mis à part.
Elle a été portée en triomphe, traînée dans les rues sur un char fleuri, gardée en otage par une population que son talent affolait, elle a reçu des cadeaux princiers, des bijoux de reine, et aussi des présents singuliers:
depuis les terrains immenses qu'on lui a donnés au Texas, jusqu'à la tigrette qu'elle rapporta l'an dernier de sa grande tournée.
C'est qu'aussi, jamais femme plus extraordinaire ne remplit l'Univers de son nom, jamais talent pareil ne se fit jour, jamais gloire plus bruyante ne brilla comme une traînée lumineuse autour du globe.
Le nom de Sarah Bernhardt restera dans l'histoire comme un étonnement et une curiosité.
jamais femme ne fut plus femme, c'està-dire plus féline, plus onduleuse, plus troublante, jamais la magie d'un regard ne fut plus ensorceleuse, la caresse d'un sourire plus affolante, jamais sur un corps plus souple, tête plus adorable ne se posa.
Et jamais aussi, depuis que l'art dramatique est en honneur, on ne vit artiste plus étonnante, plus étrange.
Là où les autres ont un joli succès, elle excite le délire, les Parisiens l'adorent, elle est leur enfant gâtée ; partout où elle passe, on l'acclame, on l'encense, on la fête.
Elle a ses fanatiques, non seulement en Amérique où
les têtes s'échauffent plus facilement, et où les enthousiasmes sont irraisonnés, mais elle en a à Paris, et je ne parle pas seulement de ceux qui dans la salle l'applaudissent : j'ai vu un soir pendant les représentations de la Tosca, une haie se former devant la sortie des artistes, et, au moment où Sarah sortait, une femme du peuple qui portait un enfant dans ses bras s'est approchée, s'est mise à genoux, et , dévotement , a baisé le bas de sa robe... L'artiste était émue cà en pleurer.
On l'a surnommée : Sarah la charmeuse, et ce nom, elle le mérite en tous points. Il semble que dans les endroits où elle est, règne une atmosphère spéciale, ainsi dans sa loge tendue de nattes, avec de grands panneaux de glaces qui reflètent
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dix fois son image. On entre, et tout de suite le regard est sollicité par une tête blonde, toute crépelée, qui vous sourit des yeux et de la bouche.
On approche, Sarah est là debout, livrée aux mains de ses habilleuses, entourée d'amis; elle tend la main, prononce quelques paroles, et Ton est vite hypnotisé, pour ainsi dire, ne voyant, n'entendant qu'elle.
Elle est fraîche, elle est rose, elle est potelée, certainement! Sur ses bras, sur sa gorge, les veines bleues ombrent la peau semblable cà de la neige rosée.
Les cheveux d'or découvrent la nuque ombrée de boucles folles, les longs yeux bleus ont sous les paupières aux cils invraisemblables de longueur un regard pur de vierge.
Elle est irrésistiblement jeune et charmante, l'enchanteresse, et vous voulez tout à l'heure, quand elle entrera en scène, avec d'ondulantes poses, que toute la salle ne se soulève point pour l'acclamer !
Sarah Bernhardt est ûmtasque et capricieuse, qui ne le sait ? Elle a des amitiés ardentes et des haines
LOGES DARTISTES
mortelles, mais on peut être sûre qu'elle iraime ni ne hait sans motifs.
Le succès est une chose que l'on pardonne difficilement ; pourquoi la grande artiste s"étonne-t-elle encore qu'on l'envie et qu'on lui en veuille de son bonheur !
Elle est bonne, trop bonne, elle donne sans compter, prodigue les bienfaits et crée des ingrats.
11 y a toujours eu, il y aura toujours des reptiles venimeux, prêts à mordre la main qui les a comblés.
Quand la calomnie parlée ne suffit pas, on se livre à la calomnie écrite, au chantage. Sarah a bien tort de dépenser sa rancune contre cette espèce, la plus vile qui soit; qu'elle regarde du haut de sa gloire les cuisinières travesties en bas-bleu qui essayent de la souiller, qu'elle les méprise et n'en prenne point souci.
Ceux qui accueillent la calomnie ne valent pas mieux que ceux qui la lancent, et ce n'est point ce que pourront dire une douzaine de ratés, qui portera atteinte à la réputation de l'artiste et de la femme.
Sarah Bernhardt possède assez d'amis, des dévoués, des vrais, assez d'admirateurs; elle est entourée d'assez de
sympathies. On peut essayer de baver sur elle, on ne l'atteindra pas.
Elle a bien vu qu'on l'aimait tout autant à chacune de ses rentrées, elle verra bien qu'on l'adore toujours quand elle reparaîtra aux Variétés dans quelques jours; l'accueil ne sera pas moins chaud, il le sera peut-être plus que les fois précédentes.
Quand Sarah nous quitte, on la regrette; quand elle revient, on est heureux.
C'est l'idole, l'enfont prodigue, l'enfant gâtée, qu'on revoit toujours avec une joie plus grande.
Et on se la figure mal, cette toujours jeune et toujours charmante, travestie en belle-maman. Oh! l'exquise capricieuse ! elle revient surtout, dit-on, parce que sa belle-fille Madame Maurice Bernhardt se prépare à la faire grand'mère. Et elle veut être présente le jour de cet événement, elle tient à embrasser la première son petit-fils ou sa petite-fille!
On a de la peine à croire ces choses : Sarah Bernhardt grand'mère, alors qu'on peut difficilement la supposer maman, tant elle porte sur son visage la marque triomphale de la beauté et de la jeunesse éternelle.
On lui donnerait vingt-cinq ans ; c'est à faire penser qu'elle a retrouvé la recette de l'eau de Jouvence; mais
non, elle est vraiment jeune, ses caprices, ses fantaisies, ses allures, tout l'indique; les années ont passé sans la toucher, respectueuses de tant de beauté, de tant de grâce.
il faut qu'on l'aime toujours.
Si les applaudissements qui salueront son retour pouvaient lui inspirer la pensée salutaire' de ne plus s'en aller!
Madame Simon-Girard
L y a douze ans à peine, — elle en avait seize la « petite Girard », comme on l'appelait, débutait aux Folies- Dramatiques dans la Foitr Sûi lit -Laurent, opérette d'OlTenbach.
Tout de suite on la jugea fuie comédienne et chanteuse de style.
La « petite Girard » était fraîche, mutine, jolie, elle avait le charme triomphant de sa jeunesse florissante ; cela , je vous
assure, ne gâte rien. Messieurs les critiques ont de bons yeux, et un joli minois n'est pas pour leur déplaire, loin de là!
366 LOGES DARTISTES
D'ailleurs, elle avait de qui tenir, la débutante : sa mère Caroline Girard, la perle des Dugazon, attacha son nom à la plupart des succès du Théâtre Lyrique.
Puis, la jeune fille abordait bravement le théâtre, bien résolue de travailler de toutes ses forces atln « d'arriver».
Elle n'attendit pas longtemps.
La Serpoiette des Cloches de Conieville avait un entrain, une verve, une façon de lancer le couplet, qui la mirent tout de suite en relief. Les connaisseurs l'acclamèrent, et aussi le bon public, celui qui n'analyse pas, mais qui applaudit quand on lui plaît et qu'on l'amuse.
A quelque temps de là, la « petite Girard y* se maria, elle épousa son camarade Simon-Max, le sympathique créateur de Grenicheux des Cloches, si aimé pour sa jolie voix et aussi pour son jeu naturellement comique.
Depuis ce temps, on l'appelle « Madame Simon-Max», mais parfois des erreurs se commettent.
En la voyant si pétillante, si jeune, si gaie, un critique sérieux oublie le mari, et se reprend à la nommer comme autrefois « la petite Girard ». De quelque nom qu'on l'appelle, la charmante artiste n'en fit pas moins, pendant douze ans, la fortune du théâtre des Folies-Dramatiques.
Elle y créa de nombreuses opérettes : la Princesse des
MADAME SIMON-GIRARD
Canaries, la Fille du Tambour-Major, Faiifan la Tulipe, kl Fauvette du Temple, la Petite Fronde, etc.
De temps en temps, le théâtre la prêtait à un direc-
teur en quête d'une étoile. C'est ainsi qu'elle créa le joli rôle de Pierrette dans la Chatte Blanche au Chcâtelet, il y a deux ans.
En Belgique on l'adore. L'an passé, elle y demeura plusieurs mois, et y créa entre autres pièces Ali-Baba, et
le Dragon de la Reine qu'elle chanta ensuite à la Gaîté, avec ce pauvre Bertheiier, que la mort enleva si vite. Dans l'éclatante reprise de la Fille du Tomhoiir-Major,
dernièrement à la Gaîté, tout Paris n'eut qu'une seule voix pour l'acclamer.
« Elle est tlne, elle est alerte, elle est gracieuse, elle est attendrie, elle chante divinement, enfin elle est adorable », dit le lendemain Auguste Vitu.
Pour ma part, je trouve qu'il était impossible déjouer ce rôle avec plus de talent, et je constate avec plaisir que tout le monde est de mon avis.
Cette petite femme, avec ses yeux qui pétillent de malice, son sourire emperlé, son air de bonne santé et de joyeuse humeur, a le don d'épanouir une salle.
On la voit, on est content, on sait qu'on va s'amuser quand elle parlera, et qu'on sera sous le charme dès
MADAME SIMON-GIRARD 369
qu'elle ouvrira la bouche pour chanter. Toute jeune encore — Madame Simon-Girard est la moins âgée de nos divettes, elle a tout au plus vingt-huit ans — la voici arrivée dans la pleine maturité de son talent original et personnel.
Elle n'a plus maintenant qu'cà se laisser porter par le courant ; sa barque est solide, point de danger qu'elle chavire, toujours elle s'en ira vers le succès.
Pour deux ans encore, Madame Simon-Girard appartient au théâtre de la Gaîté; il y a quelques jours, elle a dû céder son rôle de la Fille du Tamhour-Major à M"'' Thuillier-Leloir, — ce n'est pas de sa faute, on sait quelle courageuse artiste est la divette et qu'elle ne craint pas de se surmener; seulement elle est aussi mère de famille et, dame ! cela crée des devoirs !
Il y a déjà une petite Pimprenelle qui gambade dans les jupes de sa jeune maman, et je pense qu'avant peu Madame Simon-Girard, craignant pour le baby la solitude, va lui donner une petite sœur ou un petit frère, cela dépend, dit-on à la bambine, comment l'expéditeur d'Amérique aura reçu la commande.
Madame Simon-Girard, alors qu'elle était pensionnaire
des Folies-Dramatiques, n'avait qu'une toute petite loge
très sommaire, car la place manquait, puis comme elle
370 LOGES DAKTISTF.S
partait assez souvent en tournées, elle pensait très justement que ce n'était pas la peine de faire de grands frais d'installation.
Mais maintenant que la voici à la Gaîté pour deux ans au moins, la divette va embellir sa loge comme il convient.
C'est un ménage charmant que le sien, elle adore son mari, elle est folle de sa fillette; tout ce petit monde vit dans la plus étroite intimité.
Dès la porte extérieure de l'appartement qu'habite Madame Simon -Girard, on sent que les gens qui vivent derrière cette porte sont de bons époux.
Une plaque de marbre noir porte en lettres dorées le nom : Simon-Girard; c'est très f:imilial comme on voit.
La bonne arrive toute souriante, elle vous introduit sans façons, et pendant qu'elle prévient ses maîtres, vous avez le temps de donner un coup d'œil rapide au salon.
11 est très simple avec une pointe de coquetterie artistique qui lui donne une note particulière. Il sent sJ'habité». C'est là qu'on cause, qu'on passe la soirée de temps en temps près du feu en famille, ça n'est pas guindé, pas solennel, pas prétentieux; c'est tout simple et c'est charmant. Le meuble, c'est-à-dire les sièges et les tentures, est en velours frappé, d'une teinte se rapprochant du bronze.
Deux canapés se font face de chac^iie côté de la cheminée, devant latiuelle une petite table supporte des bibelots, entre autres une jolie guitare ornée de tleurs et de rubans. Un peu partout, au hasard, sont placés des bustes, des statuettes, terre cuite ou bronze.
La plupart sont des hommages offerts par les auteurs à leur charmante interprète : la voici en Petit Mousquetaire,
LOGES D'ARTISTHS
en Serpoleite. A ce propos, disons que le jeune ménage possède quelque part, au bord de la mer, une jolie petite villa enguirlandée de clématite et de vigne vierge, sur la porte de laquelle sont écrits ces mots :
VILLA SERPOLETTE
Madame Simon-Girard et son mari y passent une partie
de l'été tous les ans.
Mais j'en reviens au salon .
Les murs sont ornés de tableaux
Il y a d'abord en belle place
le portrait en pied de la divette ,
celui de son mari est accroché
modestement un peu plus loin
à l'extrémité du panneau.
Puis des fleurs partout, dans les coins, sur les tables,
en bouquets, en corbeilles: la maîtresse de céans, comme
toutes les femmes d'ailleurs, adore les fleurs et en sème à
profusion autour d'elle.
M. Simon-Max bibelote, lui, il court les antiquaires et l'Hôtel des ventes : c'est ainsi qu'il acheta, il y a deux
MADAME SIMON-GIRARD
.allé à Jp0i^'
ans, un meuble superbe tout de vieux chêne et de bronze représentant l'entrée d'Attila, roi des Huns, dans la ville de Paris. Ce meuble est unique, paraît-il, et d'une valeur considérable.
Quatre portes s'ouvrent dans ce salon, l'une donne dans l'antichambre, l'autre dans la salie a manger.
Les deux autres se font vis-àvis, c'est celle du cabinet de M. Simon-Max, et celle de la chambre commune des deux époux.
Avais-je bien raison de dire que tout ici est patriarcal?
La divette, quand on l'interroge sur sa vie artistique, consulte à tout instant son mari.
— A quelle date ai-je créé ce rôle, dis-moi, mon ami? Et Simon-Max, en époux scrupuleux, répond sans hésitation :
— Tel jour de telle année.
C'est lui qui s'occupe des engagements de sa moitié, qui lit les rôles avant l'acceptation, qui organise les
LOGES DARTISTES
■il'
tournées, enfin il est le mari et l'imprésario de sa femme.
11 arrange aussi les heures et les jours de répétition. Le
lundi généralement, Madame ne répète pas à cause des
deux représentations du dimanche ; la divette serait trop
fatiguée, et il ne faut pas qu'elle se surmène.
Généralement, Simon-Max est engagé en même temps que sa femme, il parut sans elle dans peu de pièces, et elle sans lui, naturel- ■ lement; cependant, dans la Pdite Fronde, il n'avait pas de rôle, et accepta de jouer aux Bouffes le Mariage avant la lettre.
C'était très incommode le soir pour prendre sa femme ; heureusement que dans la pièce des Bouffes il paraissait seulement au commencement du troisième acte ; de la sorte il pouvait arriver à temps aux Folies, pour emmener la divette.
— Nous comptons sur un grand succès dans la Fille du Tambour-Major, me disait-il dernièrement, je dis nous, vous savez, parce qu'en ma qualité de mari d'étoile, j'efface ma personnalité devant la sienne ; elle, c'est nous !
MADAME SIMON-GIRARD
èh
L'existence intime du ménage se résume en ces mots : l'un ou l'autre c'est : nous. Ils ne font qu'un artistiquement et naturellement ; trouvez-moi beaucoup de ménages mondains dont on puisse en dire autant? ./,
Que dire de plus? J'ai déjà beaucoup trop pénétré dans la vie privée de la charmante Madame Simon-Girard, mais c'était bien nécessaire pour prouver qu'elle est partout, à la ville comme au théâtre, aussi jeune, aussi gaie, aussi simple et tranquille qu'une bourgeoise.
Quand on l'applaudit, elle est heureuse du plaisir que cela causera aux siens, elle ne vit que par eux et pour eux. Je ne veux pas dire,- cependant, que Madame Simon Girard n'aime pas le théâtre pour lui-même; il faudrait pour cela n'être pas véritablement artiste, et chacun sait qu'elle l'est au contraire de la tête aux pieds. Si elle se réjouit du succès, c'est d'abord parce qu'il lui prouve que le public l'aime, et elle reporte toute sa joie sur sa petite famille, avec la conviction que son bonheur les rendra joyeux.
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C'est, en un mot, la femme d'intérieur absolument parfaite, et comme peu de personnes s'imaginent qu'il peut en exister au théâtre, j'ai eu déjcà dans ce livre maintes occasions de le prouver.
Allons, madame Jabotin, dépéchez-vous d'être maman pour la seconde fois; nous avons hâte de revoir votre joli rire, et d'entendre votre délicieuse voix.
Dernière heure. — Au moment de mettre ce livre sous presse, on annonce que Madame Simon-Girard vient d'être mère d'un garçon. Sa joie doit être parfaite, puisque, ainsi, se trouve réalisé son plus cher désir: « Je voudrais tant, disait-elle, avoir un garçon et une fille ! »
Mademoiselle Simonnet
ANS une de ses anciennes chroniques, Scholl raconte un mot qu'il me faut citer ici :
« Un imprésario, dont je n'ai jamais su le nom, et qui était alors directeur de la Renaissance, venait de foire un héritage aussi imprévu que considérable. Et tout Paris en parlait, comme on parle d'un phénomène quelconque : les Lapons du jardin d'acclimatation ou... un sergent de ville civilisé.
« C'était peu de jours après cet
événement, sur le boulevard, vers huit heures du soir.
« Passent deux bons gros bourgeois, mari et femme,
qui s'arrêtent un instant devant une colonne Morris. <; — Si tu veux, s'écrie le mari, je vais te mener à la Renaissance.
« — Est-ce que c'est drôle, ce qu'on joue là-dedans? « — je ne sais pas, je ne crois pas; mais tu verras
le théâtre du Directeur qui vient d'hériter de trois millions!. . . »
... Cela a l'air d'une simple boutade. Et c'est pourtant là une observation d'une singulière justesse.
Le public — j'entends le bon gros public qui va au théâtre parce que tout le monde y va, et ne s'amuse que si M. Sarcey lui en a donné la permission — s'intéresse toujours bien davantage aux petites particularités des acteurs, ou de la salle, ou du décor, qu'.à la valeur artistique de la pièce.
C'est toujours l'histoire des gens qui, au Louvre, s'extasient sur le prix fabuleux qu'ont dû coûter tous ces cadres...
Et c'est la même raison qui fait que M"' Simonnet pourrait fort bien aujourd'hui se passer de tout ce qu'elle
a à profusion — jeunesse, beauté, talent — et réussir cependant à attirer de nombreux spectateurs.
Songez donc! c'est elle qui chantait « Mignon » le soir de la catastrophe!...
Le hasard qui a voulu que M"' Simonnet fût en scène au moment où éclata le terrible incendie de l'ancien Opéra-Comique, lui a, pour ainsi dire, attaché au pied un horrible boulet.
Elle pourra faire ce qu'elle voudra, chanter comme Adelina Patti, jouer comme Sarah Bernhardt, ou même se jeter par la fenêtre, elle est, elle restera toujours l'actrice qui chantait n< Mignon » le soir. . . etc.
11 n'y a pas à aller là contre.
Vous rappelez-vous l'histoire de cet homme politique, qui, étant jeune, eut le malheur de se montrer au Bois, deux fois dans la même semaine, avec une horizontale fort connue ? 11 fut aussitôt coté, pesé, étiqueté : l'amant de Clara.
Plus tard, il fit du journalisme, se fit remarquer, fut nommé député, puis ministre.
LOGES DARTISTES
Quand on parlait de lui, on disait aussitôt, d'un air entendu :
— Ah! oui, l'aiwicn amant de Clara!
Et lorsqu'il mourut, le leader, qui, au bord de la tombe, salua ses restes inanimés d'un dernier adieu, s'écria d'une voix émue :
— ... Cet homme dévoué ne fut pas seul dans la
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vie. Il a été aimé. Les femmes l'ont apprécié comme il le méritait. Ce fut l'amant de Clara!...
Mademoiselle Simonnet n'est pas la créatrice de Proserpine et du Roi d'Ys : elle n'est pas la cantatrice française qui a su f^iire oublier la trop américaine Van Zandt et prouver que, chez nous, on trouve des rossignols; pour les neuf dixièmes de ceux qui l'applaudissent, elle n'est que l'artiste qui chantait \< Mignon », etc..
Mignon ! une Mignon blonde et rose, et fraîche, grassouillette et gentiment dodue, telle est au naturel Mademoiselle Simonnet. 11 y a loin d'elle aux dramatiques personnes qui avaient jusqu'ici interprété l'héroïne de Gœthe. Mais iious n'y perdons pas.
En scène, Mademoiselle Simonnet a tout le nervosisme et même l'apparence physique qu'il faut pour donner classiquement la réplique à Werther, et si dans sa loge, elle laisse voir que tout cela est postiche, qu'elle est au contraire gaie, souriante, reposée et bien en chair, ce n'est pas nous qui nous en plaindrons.
11 faut son sourire pour mettre un peu de gaîté dans cette pauvre loge, où, M. Paravey étant consul, la jeune diva est obligée de s'habiller.
Vous vous rappelez la description que j'ai faite de la loge de M"'' Deschamps.
Eh bien ! celle-ci n"a rien à envier à sa camarade.
La loge de Mademoiselle Simonnet n'est ni plus ni moins élégante que la sienne, et elle est tout aussi mal située.
Il f:uit, pour y parvenir, monter tout autant d'étages, affronter le même nombre de courants d'air, franchir autant de lourdes portes et d'étroits corridors.
On arrive enfin. Et on trouve le même judas à l'huis, et, à l'intérieur, la même table de toilette à peine garnie du nécessaire, les mêmes armoires en bois peint à la détrempe, et, aux fenêtres, les tentures décolorées.
Mademoiselle Simonnet, qui se coiffe, est assise devant une glace maigre, mais brillamment éclairée par l'électricité — précaution plutôt que luxe — et de lautre côté de la cloison est accroché le miroir qui sert à M"" Deschamps.
Quel contraste pour les yeux!
Cet ameublement sommaire et attristant, cet aspect de loge de province, et, là-dedans, en riche robe blanche.