COMÉDIE -FRANÇAISE
Daniel Rochat. — Ruy-Blas. — Le Dépit Amoureux. — Le gendre de M. Poirier. — L'Impromptu de l/er saille s. — Iphigénie. — Jean Beaudry. — On ne badine pas avec l'amour. — M"' de Belle-Isle. — Les Rant{au. — Le Roi s'amuse. — La nuit d'Octobre. — M"' du l/igean. — Bertrand et Raton. — L'Etrangère. — Hernani. — Denise.
— Apothéose de V. Hugo. — Phèdre de Pradon. — Anniversaire de Racine. — Chamillac. — Francillon. — La Souris. — Les Femmes savantes. — Adrienne Lecouvreur.
— Pépa.
Mademoiselle Bartet est, on le sait, la plus consciencieuse des artistes; jamais elle ne voudrait aborder un rôle si elle n'était sûre de le connaître à fond.
On juge par la liste donnée plus haut du travail colossal que toutes ces créations ou reprises lui donnèrent.
Elle s'est ingéniée à ûiire un progrès nouveau pour chaque rôle. Aussi, malgré les inimitiés et le mauvais
vouloir, h critique était bien forcée de constater la marche ascendante du talent de l'artiste.
Si bien qu'aujourd'hui, tout à fait désarmés, Messieurs du feuilleton s'inclinent; ils ont épuisé la série des louanges, et se contentent de signaler le dernier succès remporté par Mademoiselle Bartet.
Mais cela ne suffit pas à la vaillante femme, et l'on peut être sûr que chacune de ses créations futures lui coûtera autant de soucis, autant de travail et de préoccupations que le rôle de ses débuts.
^ES cafés-concerts ont aujourd'hui, comme les théâtres, leurs étoiles, et plus qu'eux, leur public attitré.
, ^i5^^=^" C'est un fait que je me contente de
k constater, en laissant à d'autres le soin de
l'expliquer, d'en rechercher la psychologie.
Mais les coulisses du concert sont bien moins connues que celles du théâtre.
Voilà la scène avec un décor de fantaisie, un jardin formant serre, ou un vague paysage, sous un ciel bleu et rose. Là-dedans, deux portes se découpent. Et alternativement, tandis qu'à l'orchestre la grosse caisse change chaque fois le carton indicateur, un homme, en habit ou en costume grotesque, une femme en toilette
de bal ou en travesti fantaisiste, entrent les unes par la gauche, les autres par la droite.
Certains artistes sont salués, écoutés, reconduits, rappelés, bissés, trissés avec des applaudissements enthousiastes. D'autres réussissent à peine à rompre la froideur de la salle, à faire cesser un instant le bruit des conversations, des verres et des cuillers remuées, et les « boum! » des garçons.
Cependant, nul dans cette salle ne sait comment, derrière ce théâtre, les artistes sont installés, comment ils vivent, s'habillent et se déshabillent.
En décrivant la loge d'une des plus aimées parmi les chanteuses de café-concert, j'aurai occasion d'esquisser ces coulisses.
C'est un voyage à l'Eldorado, où Bonnaire chante maintenant, pour parvenir à l'envers de la scène.
A droite de la salle, une porte basse ouvre sur un escalier étroit qui descend au sous-sol. C'est de Là, par une enfilade de couloirs sombres, de marches à monter et à
descendre, de portes à franchir, que l'on arrive enfin aux coulisses.
Oh! rien de compliqué ici!
D'un côté, une seule loge pour les hommes.
De l'autre, une loge pour les femmes.
On s'y habille et s'y grime en commun.
A peine, si Paulus a pu, avec quelques cloisons se faire réserver un petit coin. Mais qu'il y a loin de là à la luxueuse loge Pompadour qu'il rêvait et qui, jadis, fit tant de bruit dans le monde des concerts.
Après avoir franchi la scène par un étroit passage ménagé dans la toile de fond, on arrive à la loge des femmes.
Madame Bonnaire, elle aussi, a son coin particulier.
11 sera vite décrit.
Quatre cloisons tendues d'andrinople limitent un étroit réduit, où, au fond, en face de la porte s'érige la toilette, tandis qu'à droite et à gauche, des patères reçoivent les vêtements de ville et les costumes de soirée.
Deux chaises... et puis... c'est tout.
Sur le marbre de la toilette, à côté d'un nécessaire luxueux, les fleurs qui colorent les cheveux et la poitrine de l'étoile, ses diamants, et les « gants frais >^ qui sont spécifiés, pour chaque représentation, dans l'engagement de tout chanteur de concert.
Madame Bonnaire a là-dedans tout juste la place nécessaire pour se retourner, et je ne sais trop comment elle peut réussir à s'y faire aider par sa femme de chambre qu'elle amène chaque
soir, car l'administration ne fournit qu'une habilleuse
pour tout le personnel féminin.
Lii porte de sa loge doit être constamment ouverte, sans quoi il serait absolument impossible à l'artiste de respirer.
De sorte que c'est un va-et-vient des plus réjouissants.
A demi grimés, le costume à moitié lacé, les camarades de Madame Bonnaire viennent de temps en temps tailler près d'elle une petite bavette. Et, assourdie un peu, une ritournelle arrive par bouffées, ensuite c'est un vacarme formidable : — Tiens, fait Bonnaire, voilà l'orphéon de Bourges qui attaque le refrain.
Elle est la plus proche voisine de Félicia Mallet, cette créature si bizarre, si originale, si drôle, qu'on a tant remarquée pendant les représentations de Tout Paris à l'Eldorado.
Les deux camarades sont très liées, et souvent Félicia Mallet achève sa toilette chez Madame Bonnaire, où elle est tranquille au moins, et plus à l'aise que dans la logeomnibus des dames artistes.
Or, comme M''* Mallet a pour spécialité de chanter des chansons de jeunes titis, certains visiteurs font une mine assez plaisante en pénétrant chez Bonnaire lorsqu'ils la trouvent s'habillant, en compagnie d'un gavroche aux mines ultra-faubouriennes.
Ce n'est pas uw des côtés les moins curieux des coulisses de théâtre.
Madame Bonnaire est une méridionale, qui a obéi à une vocation irrésistible.
A quatorze ans, elle savait par cœur tous les refrains qu'on chantait alors à Toulouse.
Elle vint à Paris, commença d'utiliser ses talents en un petit concert qui a disparu aujourd'hui et qui était situé en face l'établissement de la mère Moreau.
Elle ne vivait pas encore de sa voix et était contrainte à exercer dans la journée un autre métier.
Mais elle avait déjà sa verve endiablée, son rire contagieux, et sa diction promettait.
Elle fut remarquée, trouva un engagement meilleur, put se donner tout à son art et enfin parcourut en rapides enjambées le chemin de croix qui commence aux beuglants du quartier, pour aboutir aux luxueux music-hall du boulevard Sébastopol et des Champs-Elysées, avec les grands portraits en pied sur affiches multicolores, et le nom flamboyant à toutes les murailles.
Elle était passée du rôle d'imitatrice à celui de créatrice.
Aujourd'hui dix paroliers se disputent l'honneur de lui rimer ses couplets; elle a une demi-douzaine de compositeurs à ses ordres; et l'administration lui accorde le droit de choisir elle-même ses chansons.
— Et pourtant, dit-elle en riant, je n'ai jamais appris la musique 1
Qu'est-ce que cela fait? Elle a l'oreille du public.
A peine a-t-elle montré son minois chiffonné, sa bouche fraîche, ses cheveux noirs ébouriffés, et sa gorge plutôt opulente à la baie du décor, que les applaudissements éclatent, et que les rires commencent.
— Eh bien, quoi ! demandet-elle d'un air gouailleur, quand vous resterez là à me regarder
d'un air étonné!... je n'ai rien de changé!... non, vrai, j'ai quelque chose?
Et la voilà qui se tâte, se regarde, interroge les spectateurs des yeux et des lèvres, souvent demande l'avis du souffleur, en un mot, établit entre la salle et elle cette
intimité, cette communication de fluide sympathic]ue cjui sont la clef du succès des acteurs.
Ou bien, elle affecte de se cogner, de trébucher, de faire un faux pas, d'un air de pince-sans-rire qui est irrésistible.
C'est dans son entrée que réside une grosse part de sa popularité. Elle allume dès le début une gaieté qui ne cessera plus. Tel Rochefort, commençant sa chronique par une exhilarante calembredaine.
Puis, elle dit ses couplets de telle façon, elle bat si drôlement la mesure, quand, au refrain, le public reprend en chœur, elle a, durant les ritournelles, des mines, des attitudes, des interpellations si amusantes qu'elle arrache le rire quand même, fait d'une ineptie une bouffonnerie inénarrable et se voit contrainte, en somme, à débiter, l'une après l'autre, ses quatre ou cinq chansons, pour que la salle soit repue... et encore la salle écouterait jusqu'à demain.
On me croira sans difficulté : quand elle a enfin cessé de saluer, et peut rentrer définitivement dans les coulisses, elle est fatiguée.
Heureusement, sa loge est éclairée à l'électricité, sans quoi la chaleur y serait insupportable.
Bien vite, elle jette sa robe décolletée, ses bijoux,