‹ Loges d'artistes. Dessins de Félix FourneryChapitre 5 sur 32 · FU MOIR · texte numérisé non relu

FU MOIR

et s'enveloppe d'une sorte de long peignoir sac, saumon ou crème, tandis qu'elle débarrasse sa figure de la poudre de riz et du rouge, et que sa femme de chambre transforme sa coiffure.

Puis, elle s'habille au plus tôt.

Pendant ce temps, Paulus chante à son tour. Il ajoute les couplets aux couplets, les chansons aux chansons, devant un public qui en redemande toujours. Et quand il rentre enfin dans la coulisse, hors d'haleine, suant et soufflant, furieux contre cette foule sur laquelle les vieilles chansons qu'il dit en grand artiste font un indescriptible effet, et qui lui réclame sans cesse la même rapsodie boulangiste, il n'a plus que la force de se laisser aller sur une chaise, en exhalant tout son accablement dans un mot d'une énergie unique :

~ Ah!... flûte!

C'est à peu près le moment où Madame Bonnaire est prête à quitter le théâtre.

Elle parcourt rapidement le labyrinthe des couloirs de sortie, et, en toute hâte, regagne son appartement du boulevard Voltaire, où elle se repose dans un bienêtre luxueux et doux.

Quelquefois, elle va encore chanter dans le monde et si on ne l'y présente pas à M. Renan, elle n'y reçoit

pas moins de superbes cachets qui viennent agréablement grossir des appointements princiers de deux cents francs par soirée.

De tout cet argent, elle fait bon usage, vivant en femme rangée, faisant des vieux jours agréables à sa mère qu'elle va, chaque année, religieusement, voir au pays.

— Et toi qui ne voulais jamais que je chante quand j'étais petite! fait-elle parfois malicieusement.

" Je n'essaierai même pas d'énu-

'j"-y^-, mérer les chansons qu'a créées Bon-

naire. Elles sont innombrables. On

les répète partout, dans les concerts de tous ordres.

Elle a ses imitatrices et ses sous-imitatrices.

Et ce qui montre combien elle donne à ses créations

de vie et de mouvement, c'est que celles-ci deviennent

vite populaires, et qu'à force de les entendre seriner dans

la rue, mises à toutes les sauces par les voix éraillées

de chanteurs et de chanteuses qui n'ont que la bonne volonté, on a hâte de retourner écouter l'étoile ellemême pour entendre de sa propre bouche une nouveauté qui chassera l'ancienne chanson devenue scie, et rafraîchira agréablement l'oreille.

Madame Bonnaire a, au concert, tous les privilèges de l'étoile.

Outre les gros cachets, elle a une loge pour elle seule, le droit de choisir ses chansons, et celui, de toute importance, de paraître la dernière, à une heure suffisamment tardive pour que la salle soit pleine, le public installé, et les consommations servies.

Droit précieux pour une artiste qui veut être entendue.

A d'autres, aux débutantes et aux pannes, la joie d'amuser les chaises vides ou d'accompagner de leurs susurrements les pas des premiers arrivants.

A celles-ci aussi, la corvée ou le plaisir de jouer dans la pièce de la hn. Madame Bonnaire n'en est pas, elle, sauf pourtant, en hiver, dans la revue : mais, le reste du temps, elle renonce absolument à faire du théâtre.

Pourtant, elle en a essayé une fois dans une féerie, au Chàtelet : Coco file, je crois. La pièce était mauvaise. Et Madame Bonnaire ne trouva pas là son succès habituel.

Ça l'a dégoûtée à tout jamais.

Et elle me disait un jour, dans cet original fumoir turc que Fournery a dessiné, en rappelant cette tentative et en affirmant sa ferme résolution de ne point recommencer :

— Dame! j'aime mieux être la première où je suis que la seconde dans un théâtre !

Dernière heure. — Au moment de mettre sous presse, j'apprends que Madame Bonnaire vient de réaliser le rêve de toute sa vie. Elle a acheté à Passy un charmant petit hôtel où elle compte s'installer dès que l'aménagement sera fmi. Elle vit dans les plâtras, les décombres, la peinture, et tout ce qui s'ensuit : aussi rien n'égale son ravissement !

Madame Bosman

EUX mots pourraient suffire à hi dépeindre: c'est une modeste et

une triste.

Elle est modeste, car toute sa vie est simple, calme, ignorée, le tam-tam des réclames ne retentit jamais pour elle, les échos de théâtre sont muets sur son compte sauf quand il s'agit d'un nouveau rôle à reprendre ou d'une création à faire.

Elle le veut ainsi et, entre sa vie

privée et le public, elle a bâti une muraille plus inaccessible cent fois que la légendaire muraille de la Chine.

A la ville, ses toilettes sont d'une simplicité peu ordinaire. Elle arrive au théâtre sans bruit, invariablement

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parée d'un bouquet de violettes à la ceinture, répète dans le jour, chante le soir, et se retire comme elle est venue, doucement, silencieusement, ne laissant dans son sillage que l'odeur douce des violettes, lesquelles la trahissent toujours.

A l'heure de la répétition, pour s'informer si Madame Bosman est arrivée il suffit de tlairer dans le couloir qui conduit à la scène, et jamais l'on ne se trompe. Si ça sent la violette, elle est venue; si c'est au contraire l'odeur trop compliquée des coulisses, pas de danger qu'elle ait passé par là.

Madame Bosman sourit avec une grâce incomparable, mais elle ne rit jamais ; jamais chez elle ne retentissent les éclats de gaieté si fréquents cliez sa belle camarade M"' Richard.

Pendant les entr'actes, elle remonte dans sa loge où elle reste seule presque toujours, jusqu'à ce que la voix de l'avertisseur lui annonce le lever du rideau. Elle passe à travers la foule des figurants, choristes, danseuses, saluant ses amis d'un signe de tête et d'un sourire, pénètre sur le théâtre où elle attend appuyée contre un portant la minute de son entrée.

Elle est très repliée sur elle-même, elle cause peu et s'abandonne rarement, ce qui n'empêche qu'elle est sou-

verainement gracieuse et accueillante, mais sa nature ne se prête pas aux manifestations en dehors.

La loge de Madame Bosman se ressent de la simplicité de sa titulaire. Rien d'inutile ne s'y voit; aucun bibelot ne s'y prélasse, le nécessaire et c'est tout. Très spacieuse, comme toutes celles de l'Opéra du reste, cette loge est éclairée à la lumière électrique, les murs en sont tout bonnement tapissés du papier sombre fourni par l'administration. Sur le parquet une carpette, à droite en entrant un canapé Louis XV en bois doré, capitonné, et recouvert de satin cerise. En face de la porte la cheminée sur le marbre de laquelle se trouve une pendule, à côté de la cheminée une table avec un tapis. Un objet bizarre y est posé qui frappe l'œil tout d'abord. Après examen on reconnaît que c'est une pelote à épingles en forme de métier à dentelle; quelque souvenir de Belgique. Au fond de la loge est la toilette surmontée d'une grande glace. Cette toilette est en marbre blanc, elle n'est garnie que des objets indispensables. Devant la toilette une chaise pour l'artiste, et... c'est fini.

Les costumes sont dans une garde-robe contiguë à la loge.

A rencontre des autres artistes, Madame Bosman estime que sa loge n'est pas un salon de réception, mais

simplement une pièce dans laquelle elle fait sa toilette et ses changements, qu'ainsi le luxe y serait inutile. Elle a fort grand air, sa démarche est royale, ses

gestes et son port remplis de majesté calme et sereine. Elle parle lentement avec un tout petit accent très distingué. On ne s'étonne pas de sa froideur tant elle paraît naturelle chez Madame Bosman, seulement elle impose cette froideur, et inspire une sorte de respect.

L'artiste chante depuis six ans. Ses débuts eurent lieu à Bruxelles, à la Monnaie. Très longtemps elle demeura perdue parmi les chœurs, dévorant son chagrin ; celui de n'avoir pas de rôle.

Pourtant elle sentait bien qu'elle pouvait faire aussi bien, sinon mieux que les autres. Mais voilà, l'occasion ne se présentait pas; qui sait même si elle se présenterait jamais?...

Un jour une artiste tomba subitement malade, le théâtre, n'ayant pas de chan- ' teuse pour la doubler, se voyait dans la nécessité de faire relâche. Madame Bosman. pleine de vaillance et du courage propre à sa jeunesse, s'offrit pour remplacer l'artiste indisposée. Après un raccord au pied levé, elle chanta bravement le rôle et remporta, cela va sans dire, un succès colossal. Combien de réputations d'artistes ont commencé ainsi? Sans une indisposition de Théo, Granier serait-elle aujourd'hui étoile? et Chaumont? et tant d'autres?

La création maîtresse de Madame Bosman est celle de Hilda dans Sigiiid , qu'elle tlt à la Monnaie.

Cet opéra ayant ensuite été monté à Paris, l'artiste

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vint y chanter Hilda avec M'" Caron, la créatrice de Brunehild. Après le départ de cette cantatrice. Madame Bosman devint titulaire du rôle de la Walkyrie, pour

lec]uel elle semble

On se souvient succès de l'artiste, de rinfante. Puis la Dame df Mousopertoire, Mathilde Marguerite de

Elle doit créer canio, l'opéra de devait être monté c]ue l'Exposition naissance d'une création d'un autre genre.

avoir été créée, de Pairie et du qui chanta le rôle vinrent Don Jitaii, r('j//,etdans le réde Guillaume Tell, Faust, etc.

un rôle dans As- Saint-Saëns qui cette année, mais retarde, et aussi la petite tille. Cette comme disent les

journaux, tient Madame Bosman éloignée de la scène pour quelque temps.

La petite fille vient d'être baptisée et on lui a donné le joli nom de Réjane.

11 est superflu de dire que la jeune mère est dans le ravissement.

Aussi, plus que jamais aujourd'hui vit-elle retirée.

Elle demeure à la campagne, =S5, avenue de Courbe-

voie, à Asnières, et tout le temps qu'elle a de libre, l'artiste le passe chez elle, heureuse comme une reine en berçant dans ses bras le baby.

Mais ses nouveaux devoirs ne lui font pas oublier le théâtre; elle étudie plusieurs heures par jour, et plus d'une fois, sous ses fenêtres un passant étonné s'arrête.

Les trilles, les roulades, les vocalises partent en fusée, la voix admirable de l'artiste l'hypnotise.

Heureux mortel, qui peut entendre gratis l'étoile préférée de l'Opéra!

Son engagement doit durer un an encore, mais il sera sûrement renouvelé : Madame Bosman a une véritable action sur le public ; d'autre part, M. Gailhard, le directeur de l'Opéra, la tient en très grande estime et ne voudra pas se séparer d'une artiste aussi aimée. D'ailleurs elle ne désire rien que rester à l'Opéra. Sa vocation est très sincère; elle chante par métier, mais surtout par goût ; la place qu'elle occupe aujourd'hui fut le rêve de toute sa vie : elle y tient trop pour la vouloir quitter.

Madame Bosman a une prédilection marquée pour le rôle de Brunehild, et chaque fois qu'elle chante, elle est prise de l'émotion épouvantable du soir de ses débuts.

C'est le trac monstre, la terreur des artistes en général, auquel une artiste aussi consciencieuse que Madame Bosman ne saurait échapper. Mais c'est épouvantable pour ses nerfs, car il lui est arrivé souvent de s'évanouir en quittant la scène.

Elle a beau se raisonner, c'est plus fort que tout, dit-elle.

Pourtant elle devrait bien être persuadée de l'ardente sympathie du public qu'elle a conquis et qui jamais ne lui ménage les applaudissements.

Mademoiselle Broisat

ERSONNE ne songe plus à contester le

talent de Mademoiselle Broisat. Que dis-

je, on le trouve trop complet. Chaque

qu'elle joue, on lui reproche.... quoi?....

sa perfection!

Voyez un peu quels gens difficiles à vivre sont Messieurs les critiques.

Une artiste a de beaux mouvements, des scènes superbes, mais son jeu n'est pas toujours égal. On lui en veut de ces lacunes, on voudrait la voir plus sûre des moindres nuances de son rôle.

Au contraire, l'artiste ne mérite pas un reproche; toute une pièce durant, elle ne laisse pas passer une réplique sans lui donner admirablement le ton exact qu'elle doit avoir, elle ne fait pas un geste, un pas, qui ne soit mesuré de la façon la plus parfaite. — On se plaint

qu'à force d'être supérieur, son jeu soit devenu monotone, et on souhaiterait quelques-unes de ces lacunes tant reprochées aux autres et qui, dit-on, servent à l:iire apprécier mieux encore les beautés de tout le rôle.

Mesdames les artistes, tirez-vous de là comme vous pourrez, et soyez bien persuadées que, même au cas improbable où vous seriez arrivées à concilier les deux desiderata, vous trouverez encore des feuilletonistes pour vous dire :

— C'est très bien! C'est parfait!

C'est charmant! mais... il y a un

mais:...

Mademoiselle Broisat , heureusement pour elle, ne se tue pas à vouloir concilier l'inconciliable : elle se contente d'affirmer à chaque nou- ' veau rôle sa supériorité reconnue, et elle attend que les critiques se soient décidés à avouer qu'ils sont contents.

Ils sont bien forcés de le déclarer presque toujours, mais ils' enragent, et, ne pouvant trouver rien à reprendre, ils s'en tirent en disant comme Francisque

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Sarcey, dans un de ses derniers feuilletons : Décidément, Mademoiselle Broisat est trop parfaite!

Mademoiselle Broisat rencontra beaucoup de difficultés pour se faire nommer sociétaire. Ce n'est pas moi qui me chargerai d'en expliquer le pourquoi.

Cette circonstance la tint assez longtemps dans les petites loges des étages supérieurs.

Ce n'est que depuis ces dernières années qu'elle a été mise en possession d'une grande loge où elle peut donner libre carrière à son bon goût.

Cette pièce est située au second étage, à gauche et au fond du couloir sur lequel donnent toutes les loges.

On y accède par une porte à double battant, et l'on se trouve dans un premier salon servant d'antichambre, pour ainsi dire. Cette première pièce est meublée seulement d'un canapé Louis XV tendu d'étoffe claire à ramages Pompadour, placé à gauche de la porte.

Les autres cloisons sont couvertes, du sol au plafond, de hautes glaces, sans cadre, fixées dans le panneau et

éclairées toutes deux par des appliques à la lumière électrique. L'ensemble est gai, clair, un peu froid. On sent que ce n'est pas là que sont laissés les intimes. f^\ En effet, pour ceux-ci, le quatrième côté du salon

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devient au besoin une porte qui a son : Sésame, ouvre-toi!

Ce quatrième côté est tout bonnement formé par une immense portière tenant toute la largeur et toute la hauteur de la pièce et qu'un système de coulisses sert à relever des deux côtés.

Cette opération faite, on se tro.uve dans la véritable

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loge, gracieuse et coquette comme peut l'être le boudoir de Lucy Wathson.

Les murs sont tout entiers tendus d'une cretonne crème à fleurs, une délicate imitation des choses si gaies à l'oeil qu'on aimait au siècle passé.

Les angles des murs, la corniche du plafond, sont marqués, mis en saillie par des bandes d'étoffe rouge dont la couleur plus sombre ressort violemment sur l'ensemble lumineux.

Le premier salon est d'ailleurs décoré de la même façon, et la portière de séparation, elle-même, est formée d'étoffe pareille à celle des tentures, et drapée dans le même style.

A terre, dans toute la loge, court un épais tapis à fond rouge dont les ramages sont en harmonie avec ceux des murs et des portières.

La toilette, — le meuble essentiel de toute loge d'artiste, — est placée contre la cloison de droite. Elle est large et fort belle, garnie de tout un nécessaire, élégant et complet, marqué au chiffre de Mademoiselle Broisat.

Au-dessus de la table et jusqu'au plafond, monte un clair miroir, qui réfléchit, avec les traits de l'actrice, la lumière de petites lampes électriques, système Edison, placées de chaque côté.

C'est kl, en quelque sorte, le seul coin que Mademoiselle Broisat se soit entièrement réservé. Tout le reste forme salon où sont reçus et trouvent à s'asseoir, à leur gré, les visiteurs connus.

Des sièges moelleux se posent un peu partout : poufs, crapauds, chaises, fauteuils, de style Louis XV, tendus d'étoffes assorties au meuble.

Et pour l'agrément des yeux, s'accrochent aux murs quelques tableaux, aquarelles, portraits, pastels, ou se dressent des meubles, ou s'étalent les bibelots de prix.

A signaler tout particulièrement, près de la cloison de gauche, une console sobre d'ornements, mais riche de style, qui supporte deux lampes magnifiques, dont les vases de Chine, très fins, sont peints de fleurs et d'animaux étranges.

Contre le mur du fond, entre les deux hautes fenêtres drapées de rideaux pareils aux tapisseries, un bonheur du jour, sculpté comme une dentelle, où les porcelaines, les ivoires, les bronzes d'art se disputent la place.

Enfin, à la même muraille, de chaque côté des fenêtres, deux forts beaux tableaux, dont l'un offert à l'artiste par l'auteur, est le portrait de Mademoiselle Broisat ellemême, dans un de ses meilleurs rôles, celui de la reine, de Ruy-Blas.

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