CHAPITRE IV
CAUSES DE iNOS ERREURS. — LE CONTINU ET L ABSOLU.
Assurément , de tontes les canses d'errenr, la principale est celle que nous venons de signaler : c est le sommeil de l'àme qui cherche, ou qui prétend chercher la vérité, sans s'appuver sur l;i j)ratique du bien. S'il est vrai, comme l'a dit h' maître des hommes, que l'homme arrive à la lumière en opérant la vérité , et que celui qui fait le mal hait la lumière, il est certain que l'absence de la vie morale est la source fondamentale de l'erreur.
Lorsque, dans l'Evangile, les serviteurs disent au père de famille : « Seigneur, n'avez-vnus pas a semé du bon grain dans votre champ? Comment « y a-t-ilde l'ivraie? » Le père de famille répond : « C'est l'ennemi qui a semé l'ivraie , pendant que « les hommes dormaient. » Oui , pendant que
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riiomme dort, que l'ànie somiiieille , que, comme s'exprime Bossuet, presque toute la nature humaine est endormie, le mal moral vient pervertir la pure semence divinement répandue en nous, et là où Dieu semait la vérité , l'on voit lever Terreur et tous ses fruits.
Telle est, sans doute, lasoiuce première de l'erreur. ]Mais il faut distinguer pourtant les autres causes dérivées de cette soince , et les formes diverses des vices intellectuels qui arrêtent la philosophie.
L'un des travers les plus apparents de la philosophie,— je parle ici de ce que j'appelle la philosophie séparée, — est la poursuite des questions vaines, et celle des questions insolubles; abus qui vient d'une prétention vicieuse, la prétention à la démonstration absolue^ et à la démonstration déductii^e continue.
La prétention à la démonstration absolue, qui entreprend de démontrer tout , sans exception, est certainement absurde, puisqu'il nous faut toujours nécessairement partir, dans la série des démonstrations, d'un premier point indémontrable. Cette prétention vient, d'ailleurs, dun vice profond de l'esprit, et d'une sorte d'immoralité radicale: espèce d'égoïsme instinctif j dans lequel l'esprit
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se croit centre , auteur, point de départ, cause première de la vérité. Or, l'esprit créé n'est pas source de vérité, mais seulement canal de vérité. Il n'est pas la lumière;, il en est le témoin et le contemplateur. Il reçoit d'abord les données, puis les emploie , mais il ne saurait monter plus haut qu'elles pour les juger, les démontrer, puisqu'au contraire elles sont l'indispensable point d'appui de sa démonstration et de son mouvement.
La prétention à la démonstration déductive continue consiste à vouloir appliquer à tout l'un des deux procédés de la raison, le syllogisme, ou le principed'identité. On prétend établir de tout point à tout autre un passage continu du même au même ; ce qui prouve qu'on ignore l'existence de l'autre procédé de la raison , et qu'on suppose la possibilité de tout voir dans l'identité absolue.
Pourquoi tant de penseurs se sont-ils fait une grande et fondamentale difficulté de démontrer qu'il existe quelque chose ; puis , supposé qu'il , existe quelque chose , que nous pouvons en être certains ; puis , s'il existe quelque chose et si nous en pouvons être certains, qu'il y a des moyens scientifiques d'arriver à cette certitude ? — ^C'est, diton, ce qui tourmente la philosophie, depuis le commencement du monde.
Pourquoi ces puériles questions? Parce que l'on prétend à la démonstration absolue. On regarde comme inconnu ce c[ui est très-connu ; comme douteux , ce qui est certain ; comme sujet à démonstration, ce qui est vu. On oublie que la géométrie est plus sage; car elle part de données, de principes et d'axiomes qu'elle n'essaie pas de démontrer, mais dont elle sait déduire tout son merveilleux édifice.
La philosophie ferait bien, poiu'en finir avec ces graves questions, d'avoir recours à un postulatum, comme le postulatum d'Euclide, et de prier le genre humain de vouloir bien lui accorder, sans démonstration préalable, qu'il existequelque chose, que nous en sommes certains, et que le moyen légitime et rigoureusement scientifique d'arriver à cette certitude est simplement d'ouvrir les yeux.
Voilà pour les questions vaines que soulève la prétention à la démonstration absolue.
Que dire des questions insolubles que poursuit la prétention à la démonstration déductive continue?
La prétention à la démonstration déductive continue implique la supposition , qu'étant données deux vérités, on peut toujours trouver le lien syllogistique de ces deux vérités, c'est-à-dire aller de l'une à l'autre, par voie d'identité, comme, en algè-