CAUSES DE NOS ERREURS (SUITE L'ÉGOÏSME PHILOSOPHIQUE
Une autre forme du vice philosophique consiste à perdre de vue les objets réels de la science, pour ne considérer que la pensée que l'on en prend , abstraite de son objet. C'est la manie de philosopher en soi seul , en s'isolant du spectacle de la nature, et de la vie morale et religieuse; ce vice peut s'appeler : t égoisme philosophique .
Le but de la philosophie , selon Socrate , était de reconnaître Dieu dans l'ordre et l'harmonie de la nature , soit au dedans de l'homme , soit au dehors ; de connaître l'âme , comme image de Dieu , de connaître la loi morale, et la religion qui nous élève vers Dieu. Leibniz disait : « La considération de la
« sagesse divine , dans Tordre des choses, tel est, « à mon avis , le grand but de la philosophie ' . »
En effet, comme nous l'avons vu , l'amour de la sagesse et de la vérité ne saurait être satisfait d'iui objet moindre que Dieu, l'homme, le monde, et leur rapport intellectuel, moral et religieux. Toute philosoj)hie qui , en tliéorie ou en pratique , oublie Dieu et le monde , pour ne considérer que la pensée de l'homme, est vaine et sophistique. Mais il se trouve, de plus, qu'elle ne donne même point cette connaissance de l'esprit et de la pensée qu'elle cherche exclusivement.
La prétention de saisir la pensée en elle-même fait que l'esprit cesse d'observer les choses, sans parvenir à s'obsei-xer lui-même. Il ne s'observe plus vivant, agissant, produisant la pensée; il ne regarde que la pensée produite, exprimable, exprimée. Il se détourne donc de lui-même aussi bien que de tout objet, car il ne cherche que la pensée; mais comme la pensée ne se soutient dans l'esprit que par la présence de son objet , ou par la présence de son signe, il en résulte que l'habitude de réflexion factice, qui détourne l'esprit des objets, le porte vers les mots. Abandonnant la vue des choses et la vue
* Leibniz, lettre du 20 février 1697.
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de lui-même , l'esprit s'engage dans la sphère des mots , et s'enferme dans une vie logique. C'est par cette voie que quelques philosophes sont parvenus aux conclusions suivantes : « Toute vérité est no « minale (Ilobbes;. Toute science se réduit à une « langue bien faite. (Condillac). »
Ainsi l'esprit, pour se trouver lui-même, a quitté son objet, et quittant son objet, il s'est perdu luimême, pour tomber dans les mots. C'est, comme nous l'avons déjà dit plus haut, ce que Ton peut appeler « l'Odyssée de l'esprit qui, mei^veilleuse- « ment déçu, se fuit en se cherchant lui-même. » En tout cas, ce n'est pas là l'amour de la sagesse et de la vérité. C'est le travail des sophistes, c'est l'exercice de la pensée pour elle-même. C'est un travail avide, comme serait , dans le corps humain, le travail d'un organe manquant de sang. La pensée solitaire , sans amour et sans but , est une dépravation.
La î'aisoji pure , c'est-à-dire la pensée abstraite, disait Kant, ne forme dans l'esprit (jue le foyer imaginaire de l'idée, mais jamais son foyer réel. C'est-à-dire que la pensée piue ne tend au vrai qu'en apparence, et disperse et dissipe la lumière au lieu de la recueillir. Elle ne crée pas en nous l'idée vivante , réelle et vivifiante , mais elle érige
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en nous l'idole des mots. Elle ressendjle à ces miroirs c[iii, présentés au soleil même, en offrent ime image vaine, sans chaleur et sans vie, parce qu'ils ne savent que disperser les rayons qui les frappent : tandis que les miroirs ardents forment à leur foyer luie image du soleil brûlante et substantielle , parce qu'ils en savent recueillir les rayons.
C'est ainsi que la réflexion abstraite substitue dans l'esprit le mot à l'intuition , le syllogisme au mouvement, l'apparence à la réalité, l'artifice à la vie , et, loin de multiplier la lumière et de développer la vérité, elle en disperse toutes les données et toutes les forces. C'est là le sens très-profondément scientifique de ces paroles de saint Paul : « Ils se sont évanouis dans leurs pensées [evanuenint in cogitationibus suis); n paroles continuellement applicables à la plupart des philosophes, ou plutôt, à tous les destructeurs de la philosophie.
Un philosophe moderne, M. de Schelling, a très-bien signalé ce mal, en déclarant que la philosophie régnante « se borne ei:icore à ces notions « générales qui ne renferment rien d'une science « véritable. Toute cette métaphysique, dit-il, ne « diffère en rien de celle qui régnait avant Kant, « elle ne repose que sur le syllogisme — C^e qu'elle
u veut , et a la prétention d'atteindre , ne dépasse « pas la mesure de l'ancienne métaphysique de ce l'école, et elle est loin d'être ceite philosophie « T'éelle que l'on demande à la science moderne ' . »
C'est en effet la philosophie réelle qu'il nous faut. Et pour cela , il faut rentrer dans l'école des vrais philosophes, tels que Socrate, Platon, saint Augustin , saint Thomas d'Aquin , Descartes, Leihniz, Bossuet. Bossuet « qui faisait bon marché du philosophique pur, » a fait une tentative de philosophie réelle, dans son Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même.
Qu'on se rappelle le début de ce livre :
« La sagesse consiste à connaître Dieu et à se « connaître soi-même. La connaissance de nous- « mêmes doit nous élever à la connaissance de « Dieu. Pour bien connaître l'homme, il faut sa- « voir qu'il est composé de deux choses : l'àme et « le corps. »
« Il y a donc dans l'hpmme trois choses à consi- « dérer, qui sont : l'âme séparément, le corps sé- « parement, et l'union de l'un et de l'autre. »
Tel est le début du traité , et voici les titres des
* Nous n'adoptons pas d'ailleurs tous ces jugements de M. de Schellintr.
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cinq chapitres qui le composent. — i "^ De l'àme. — a** Du corps. — 3'' De l'union de l'àme et du corps. — 4*^ De Dieu , créateur de l'âme et du corps et auteur de leur vie. — 5'' De la différence entre riionuue et la bète. — Yoilà la signature du génie et la signature du bon sens.
La sagesse donc, selon Bossuet , consiste à connaître Dieu et l'honuiie; mais l'iiomme n'est pas seulement une pensée, c'est un être vivant de corps et d'àme. Dans le chapitre du corps , Bossuet fait entrer toute la science anatomique et physiologique de son tenq)s. Dans le chapitre des animaux, il atuait certainement introduit, avec grand profit pour la connaissance de l'homme, même moral et intellectuel , les résultats modernes de l'anatomie comparée.
Pourquoi donc avons-nous reculé depuis ce temps? Pourquoi avons-nous prétendu découvrir de nouveau que la philosophie n'a pas à s'occuper du corps ni de la matière? Est-ce que la philosophie veut se dégager de son corps, pour ne plus être appesantie par ses membres mortels ?
Quantum non noxia corpora fardant.
Terrenique hebetant artus, morituraque membra.
Est-ce que la philosophie moderne voudrait
quitter la terre et prendre son vol vers les cieiix? Non pas vers les cieux, dira-t-elle, ce serait me réfugier dans la théologie. Loin de moi cet acte de désespoir. Je suis aussi indépendante de la théologie que je le suis de la physique, également éloignée du ciel et de la terre.
Mais alors, pourrait-on lui dire, si vous quittez la terre et si vous n'allez pas au ciel, quel sera donc votre séjour?
Je suis moi-même mon domaine, dit la philosophie, j'ai mon existence propre; je suis Moi,
Moi, dis-je, et c'est assez !
C'est ainsi que s'exprime la coupable et perfide enchanteresse. Mais si la philosophie parle ainsi, il en faut appeler à Bacon. Bacon dira qu'il a connu cette philosophie orgueilleuse, suspendue entre ciel et terre, c'est-à-dire, sans base expérimentale terrestre ni céleste , et tirant tout de sa propre substance. C'est elle qu'il comparait à l'araignée; à l'araignée suspendue entre le ciel et la terre, au centre de sa toile, dans ce domaine inconsistant , fragile, nuisible, captieux, qu'elle a tiré de sa propre substance ; insecte malfaisant, égoïste, que l'on doit écraser, odieux et impuissant rival de l'admirable et généreuse abeille, qui tire du suc
des fleurs lo miel dont elle nourrit les hommes. L'abeille, image de la philosophie véritable, selon Bacon , ne tire pas de sa propre substance la matière (le son oHivre, mais la recueille sur les fleurs, où la distille la sève terrestre, où la dépose la rosée du ciel : les parfums de la terre, unis à la rosée du ciel, sont la substance de son travail ; profonde et gracieuse image de ce que doit être la matière du travail humain. Les deux mondes, céleste et terrestre, le spectacle de la nature, le goût des choses de Dieu , les données expérimentales terrestres , et les données célestes surnaturelles, voilà la double base de l'œuvre philosophique, et le vrai sang de la pensée de l'homme.
Non, la philosophie ne peut continuer à s'agiter dans l'abstraction, en dehors des immenses découvertes des sciences modernes , en dehois des divines expériences du christianisme dans l'âme de l'homme et dans la société.
Nous le croyons : la vraie philosophie, celle que saint Grégoire de Nazianze appelait « la très-noble philosophie, » cette reine de l'esprit humain , dirigera encore son lumineux regard et sur le ciel, et sur la terre, et sur l'homme tout entier. Ses mains traceront le plan de la science, et nous verrons une renaissance digne de ce nom, une ère de
science plus élevée que celles qu'on vit jamais clans le passé.
Et voici pourquoi nous osons espérer que l'ère à venir de la philosophie, dans le prochain grand siècle, sera, sans nulle comparaison, la plus brillante qu'ait vue le monde. C'est parce que la philosophie, hors de l'homme, a deux bases, et qu'autrefois ces deux bases de la science n'étaient point explorées, encore moins exploitées, encore moins comparées et unies. Aujourd'hui, ces deux bases sont données, exploitées; il ne reste qu'à les unir.
Il est certain, d'une part, que la connaissance de la terre est toute moderne. Il y a trois siècles, la forme de ce globe n'était pas même connue; les mouvements des astres, l'architecture céleste, n'étaient pas soupçonnés. Depuis un siècle à peine l'homme a sondé son propre corps. Depuis un demi-siecle , il a reconnu et classé les êtres qui vivent avec lui sur la terre. La vie physique^, qui est lumière, chaleur, attraction, électricité, se découvre plus clairement à nos yeux de jour en jour. Donc, pour la première fois, l'esprit humain a fait le tour du monde, et la totalité terrestre est aperçue. Il est clair qu'avant cette époque la science réelle ne pouvait être constituée.
D'une autre part, il est pour l'homme un état
de vie intérieure, noble et libre, saint et vrai, sans lequel l'ère sacrée tie la science n'est pas possible. Or, la vie intérieure véritable n'a point été sur terre avant le Christ. La vie substantielle et profonde , libre d'orgueil et d'illusion , ardente et humble en Dieu, commence à notre maître Jésus ! Cette vie vraiment nouvelle qui , lorsqu'elle fut donnée au monde, s'élevait sur l'état ancien, plus qu'aucune création nouvelle ne dépassa jamais les précédentes; cette vie, toujours en lutte jusqu'à présent, ne frappe pas beaucoup les regards quand on contemple la face des sociétés, parce qu'elle se nomme aussi la vie cachée. Elle se remue au fond des siècles, et porte ses fruits à son heure. Cette vie profonde, àme du monde nouveau, s'est versée siu^ le monde ancien, comme un fleuve sur le sable, et, comme un fleuve qui cherche à se développer sur le désert, ses premières ondes ont été bues avant d'avoir coulé, et la face de la terre était à peine humide; mais la source ne tarit pas; de nouveaux flots ne cessent d'être donnés, et la terre sera pénétrée.
Nous croyons que la vie supérieure, la vie du ciel, est acquise à l'humanité; nous croyons que la terre de la science lui est acquise aussi : nous ne pouvons douter d'une fécondation magnifique et
prochaine de l'une par l'autre. Ce sera là, s'il plaît à Dieu, l'ère vraiment scientifique, où les hommes se mettront plus à la raison et au culte de la vérité qu'ils n'ont fait jusqu'ici. Déjà Bossuet cherchait, dans tous les sens, à entrer dans cette voie. Son histoire, sa philosophie, sa théologie, sa politique même, malgré de notables erreurs, ses prédications et ses méditations sur les mystères en sont des moninnents ou des essais. Tout le xvif siècle, au fond, était imbu de ce sublime pressentiment. Et c'est pourquoi ce siècle est le plus lumineux des siècles et le créateur de nos sciences.
« Il faut savoir, disait jM. Ollier, au commence cernent du xvii*" siècle ; il faut savoir qu'il y a « trois sortes de sciences : la première est purece ment humaine, la seconde divine simplement, (( et la dernière, divine et humaine tout ensem- « ble. Et cette dernière est proprement la vraie c( science des chrétiens ! »
Nous citions ce beau texte au glorieux archevêque de Paris, mort en juin 1848. Il répondit en propres termes : ce Ces paroles devraient être ce gravées en lettres d'or au fronton de toutes ce nos écoles. »