CHAPITRE III
Il faut donc en convenir : il y a, comme l'enseigne saint Thomas d'Aquin , deux degrés de la connaissance de Dieu [cluplex veiitatis rnodus)-^ il y a, relativement à riiomme , deux intelligibles divins {duplici veritate dhnnorum intelligibilium existente). L'un est la fin naturelle et première de la raison. L'autre est la fin dernière de la raison ; fin dernière à laquelle la raison n'arrive point par la seule lumière naturelle, mais bien par le secours de l'autre liuîîière. Dans cette lumière surnaturelle, Dieu luimême se révèle, non plus par le spectacle de la nature, mais par lui-même. Or, comme l'enseignent saint Augustin et saint Thomas, suivis de toutes les
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écoles théologiques , moins quelques particuliers , riiomme a naturellemeut quelque désir inné de cette connaissance directe de Dieu. C'est ce qui nous explique comment Platon a pu dire que le procédé dialectique avait pour fin dernière, non pas de voir seulement la vérité, la vérité abstraite, ombre de la vérité substantielle, mais de voir le principe même de la vérité, le souverain bien ; de le voir non plus dans ses reflets, dans les fantômes divins, ombres de celui qui est, mais lui-même en lui-même. Sans doute ici Platon a été saisi de vertige. Car tantôt il affirme que le sage voit ce souverain bien, et qu'il contenq)le le divin soleil en lui-même; et tantôt, lorsqu'il vient à traiter la question pleinemiCnt, et à se demander à quelles conditions Pâme de l'homme arrive à voir le souverain bien, il répond nettement cette merveilleuse parole : C'est par la mort qu'on y parvient !
Ouvrez le Phédon, et lisez ce qui suit : « Oui, le K vrai philosophe désire la mort. La sagesse, dont (c nous nous disons les amants , cette sagesse est a donnée aux morts, non aux vivants. Ou bien nous « ne la rencontrerons jamais , ou ce sera après la {( mort, quand Dieu nous aura délivrés. Alors nous « connaîtrons par nous-mêmes la vérité. On ne le c( peut dans la vie présente ; et si nous avons en
« nous Tespérance de posséder un jour la sa- « gesse que nous avons aimée, ce sera dans le séc( jour de la vie à venir : sinon, il y faut renoncer. (c Donc, en toute vérité, ô ami, le philosophe digne (( de ce nom cherche la mort. »
Or, maintenant que l'on a écouté Platon, affirmant que le vrai philosophe cherche la sagesse dans la mort, pourquoi refuserait-on d'écouter saint Paul, parlant aussi de la mort chrétienne et de la croix, comme source de la sagesse. Saint Paul s'écrie : « Je « ue veux savoir qu'une seule chose : Jésus-Christ, « et Jésus-Christ crucifié, » Pourquoi ne nous permettrait-on pas de dévelopj)er ici , en J^ogique, ce grand mot de saint Paul, qui est notre devise philosophique, et, selon nous, la devise de la Logique vivante ? Nous l'afhrmons, la philosophie peut tout voir et doit tout voir en Jésus-Christ^ et en Jésus- Christ crucifié. Le philosophe doit chercher la sagesse en Jésus-Christ, dans sa mort et sa croix.
Il n'y a pas d'autre sagesse véritable ; il n'y a pas d'autre sagesse utile. Jésus-Christ est à la fois la sagesse même, la sagesse personnelle, la sagesse entière, la sagesse divine et humaine. Il est la source de toute sagesse ; il est le modèle et le type de notre sagesse; il en est le moyen, la voie, la droite voie, et, si je l'ose dire, la méthode. Quant à la science,
il est son terme, la vérité ; il est sa voie, il est son principe et sa vie. O Seigneui', qni avez dit : Je suis la voie, la vérité, la vie, clonnez-nons de mettre en Inmière cette grande parole sortie de voire bouche!
Et d'abord, qu'est-ce que Jésus-Christ? C'est le Verbe éternel incarné dans l'hiunanité. Le Christ est Dieu et homme, âme humaine douée de raison, et corps humain soumis dans tous ses mouvements et à la raison et à Dieu. Donc il est le modèle de la sagesse entière, de la science à la fois divine et humaine dont parlent les vrais mystiques , de cette science divine, qui transfigure la science humaine, de cette science humaine, que développe la raison de l'homme, raison que la science divine, infuse et inspirée de Dieu, n'éteint pas, mais rend plus lumineuse. Il est le type de cette science pleine, universelle, qui puise dans la divine révélation de Dieu, dans la lumière surnaturelle; qui vient de l'âme humaine, qui transfigure le corps, et qui, comme le disait sainte Hildegarde, est une science renfermant à la fois Dieu, l'âme et le corps. (^Corpus et anima in eademsvientia eruntet in eadcniclaritate .)
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Il est le type de cette lumière résultant de toute source, de Dieu directement, de l'âme, du monde des corps; de cette science incarnée, mais en même temps transfigurée, qui voit Dieu dans chaque être, et voit aussi chaque être en Dieu ; de cette lumière, pénétrant tout, dont on a dit : Tout ce qu'on pense, il le faudrait penser avec son âme entière, avec tout son esprit et tout son corps ; lumière dont le Verbe lui-même a dit : Si vous êtes pur, tout votre corps sera éclairé, et votre corps sera pour vous comme un réflecteur de lumière. Il est le modèle de cette sagesse à la fois intellectuelle et morale, qui habite dans la volonté autant que dans l'esprit, qui opère la vérité pour la voir, qui fait la vérité pour arriver à la lumière , qui opère par la vie libre , avant de luire par la vie intellectuelle. Il est le modèle de cette sagesse qui est en nous la lumière chaude, la lumière personnelle, et qui peut dire : Je ne suis pas seul, car mon Père est en moi. Et il est le modèle de ces choses, parce qu'il est lui-même ces choses ; il est tout ce qu'il sait : il est Dieu, il est homme; il ^st âme raisonnable, il est corps. Il porte dans son corps et son sang le monde visible entier, toute la nature des corps ; il porte l'homme entier, l'âme entière, la raison et la volonté, toute la nature de . l'homme ; il est Dieu même incarné dans Tâme et le
corps ; il est riiomine assumé en Dieu, il est la nature élevée jusqu'à l'union substantielle et personnelle à Dieu. Voyageur sur la terre, il connaît le temps, et immuable en Dieu, il voit l'éternité. Il est, plus véritablement que Leibniz ne l'a dit de chaque homme, un composé de temps et d'éternité. Il sait ce qui passe, il sait ce qui demeure, il sait l'union et le rapport de l'un à l'autre. Il est donc toute sagesse, et il a toute sagesse, et il est le modèle de toute science.
Entrez dans le détail du dogme sur ce qu'est Jésus- Christ ; voyez si tout n'y exprime pas les lois essentielles de la science.
Il n'y a dans le Christ qu'une personne, et cette personne est Dieu. Je vois ici la première loi de la science, de ce que j'appelle la science pleine et la sagesse totale. Dans le Christ, la personne du Verbe n'est ni la substance de l'humanité, ni le sujet d'où émanent les actes humains, mais bien le terme de l'union des deux natures divine et humaine ' . De même pour la vraie science à la fois divine et hu-
* Personam Verbi non esse respecUi Iiumanitatis instar subjecti quod humanitatem sustentet velut accidens, sed instar lermini, qiiatenus ejusmodi conjunctio in unarn substantiam ac personam desiit. [Perrone. De Tncarnatione. Pars n, cap. m.]
maine. La science entière, toute la science tend à Dieu, cherche Dieu et se termine à Dieu. Tant qu'elle ne se termine pas à Dieu, elle n'est pas science. Tant qu'on n'a pas trouvé Dieu, on n'a pas la science même : on ne connaît pas ce qui est, et ce qui est nécessairement, absolument ; on ne connaît pas le rapport du contingent à ce qui est nécessairement, absolument. Les sciences diverses, partielles , abstraites et séparées ne sont pas la science. Elles sont comme cette géométrie dont parle Platon, qui serait la science, si elle était rattachée à son principe. Toutes les sciences partielles, toutes les vérités de détail peuvent et doivent être rattachées à leur principe, à leur centre comnum, qui est Dieu. Alors seulement la scieiice existe.
Mais ce n'est pas tout. Il ne suffit pas pour la science, pleine et totale, que la raison soit parvenue à Dieu, à travers l'âme humaine et le monde, et ait tout rattaché à ce que nous nommons le degré inférieur de l'intelligible divin, tel qu'il est dans l'esprit de l'homme ; non , alors même , il reste encore , d'après tous les vrais philoso})hes, un abîme à franchir ; il faut, selon Platon, que la raison arrive au terme du procédé; il faut, selon saint Augustin , que la raison aille à sa fin, à sa fin dernière, comme le précise saint Thomas d'Aquin. 11 faut pour qu'il
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y ait science pleine, telle que l'âme la désire, il faut que la raison soit parvenue à sa fin dernière, ce qui a lieu lorsqu'elle ne se rapporte plus seulement à la lumière naturelle, et lorsqu'elle ne s'y termine plus ; il faut qu'elle se rapporte aussi et se termine toujours à la lumière surnaturelle, c'est-à-dire à Dieu même personnellement présent dans l'âme, par l'amour, la grâce et la foi. De sorte que la vraie science doit se rapporter tout entière à Dieu, non pas à Dieu, connu par abstraction, mais à Dieu, connu par lui-même : au Dieu substantiel, personnel, en rapport vivant et direct avec l'âme. La vraie science n'a que ce seul terme, cette seule fin dernière ; elle n'a pas d'autre centre, d'autre unité. Donc, dans la science comme dans le Christ, il ne doit y avoir qu'une personne, la personne même du Verbe divin.
Mais alors, dira-t-on, Dieu dans la science agit seul; il est tout; l'homme n'agit pas et n'est plus rien. Attendez et voyez ce que le dogme enseigne sur Jésus- Christ: « Il y a en Notre-Seigneur Jésus-Christ une « seule personne, qui est divine, et deux natures, « nature divine, nature humaine. Il y a en Jésusce Christ deux natures entières, distinctes, qui ne « peuvent se confondre en rien. Il y a en Jésusce Christ deux volontés, deux naturels princij)es
ce d'action, Tiin divin, l'antre hiinuiiii, qne l'on ne 'f doit pas pins confondre que séparer. Jésus-Christ '( est parfaitement Dieu, parfaitement homme; il a « inie âme humaine douée de raison, et un corps « humain né de la femme.» Tout le plan de la science est là. La science totale a deux natures, l'une divine, l'autre hnmaine, que l'on ne doit pas plus confondre que séparer. De sorte que les philosophes, qui, parmi nous encoie, soutiennent que la philosophie et la religion ont le même fond et ne diffèrent que par la forme, méconnaissent cette loi essentielle des deux natures, entières, distinctes, qu'on ne doit point confondre {daœ naturœ integrœ, distinctœ^ inconfusœ). Et ceux qui neveulent pas que la philosophie et la religion vivent dans un même ensemble, soient rapprochées, comparées, et unies dans une même science et dans une même sagesse, comme dans les deux grands livres de saint Thomas d'Aquin, et dans tous les écrits des Pères; ceux-là méconnaissent l'autre loi : « deux naturels principes d'action, qu'il ne faut <c pas plus séparer que confondre ( duœ naturales (c operationes indansœ, inconfusœ^. » Et ceux-là, surtont, se tromperaient par un étrange renversement, qui méconnaîtraient à la fois ces deux lois; et qui, tout en affirmant d'un côté que la philoso-
phie et la religion ont un même fond commnn, soutiendraient en même temps qu'il les faut séparer en pratique et en spéculation ! C'est justement le contraire qu'il faut dire : ne point confondre et ne pas séparer. Ne point confondre ce qui est radicalement distinct comme le fini et l'infini, comme le créé et l' in créé, et ne point séparer ce que Dieu veut unir dans l'unité de sa personne. Grande leçon pour l'esprit humain !
Mais de ce qu'il y a en Jésus-Christ deux natures et deux naturels principes d'action radicalement distincts, il s'ensuit, s'il est le modèle de la science, que la science s'égare entièrement, lorsqu'elle prétend tout ramener à un point de départ imique, à luie unité homogène, consubstantielle. C'est le travers d'un grand nombre d'écoles. De faux mystiques ont prétendu tirer la science entière de l'inspiration intérieure, ou des articles de la foi chrétienne, ou de la Bible. Il est des logiciens plus ineptes encore, qui ont prétendu tout déduire des premiers principes rationnels. Et, sous nos yeux, les sophistes contemporains, Hegel et son école, entendent déduire le monde entier, toute la nature et toutes ses lois, et tous ses phénomènes, de leur premier principe logique, qui est leur Dieu, tel qu'ils le font. Ils ont essayé Tentreprise,
ils ont construit un monde par cette logique, et lorsque la nature ne s'est point accordée avec leurs déductions, ils ont soutenu que la nature s'était trompée. Ils l'ont écrit, et les textes subsistent. Toutes ces aberrations viennent manifestement de ce que l'on ignore le mystère des deux natures. Le corps du Christ, comme l'ont soutenu des hérétiques, n'est point tombé du ciel. Il n'est point composé de je ne sais quelle matière céleste : il est humain, il est né de la femme (^Christi corpus non e cœlo delapswn est y neque ex cœlesti suhstantia consistens, sed est liwnanum atcjue ex virginematre conceptwn^. Le Christ est un divin fruit du ciel et de la terre. Quand il nait, le Prophète s'écrie : « La vérité s'est élevée de la terre, et la justice est « descendue du ciel ; et la terre a donné son fruit. «-< ( Veritas de terra orta est, et justitia de cœlo ic prospexit : terra dédit fructuni suwn, ) » Ainsi de la vraie science : elle naît du ciel et de la terre; son corps ne descend point du ciel ; son corps naît vraiment de la terre. L'âme humaine le conçoit en regardant la terre, par les sens ([ue Dieu lui a donnéSj parla raison qui vient de Dieu. Non, dans la science. Dieu n'est pas seul acteur, ainsi que s'exprime Leiljniz; l'Ame de Fiiomme agit jîar les sens et par la raison ; de même qu'en Jésus-Christ il y a
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une âme raisonnable douée déraison, ainsi qu'un corps humain doué de tous les sens de l'homme. Seulement rien ne doit être séparé de Dieu ; rien ne doit tendre qu'à lui seul. Tout se rapporte à Dieu, tout se termine au Dieu vivant et personnel, présent par la grâce et l'amour : car dans le Christ, tout se termine, s'adapte, se rapporte, se continue en son unique et divine personne.
Il n'y a pas jusqu'au beau mystère de la naissance du Christ, né de Dieu dans le sein d'une vierge, qui n'ait son reflet dans la science. Car, je vous prie, d'où vient l'erreur, et à quelle condition l'âme de l'homme, sa raison et ses sens, saurontils éviter l'erreur, et raj)porter à I^ieu toutes les données des sens et de la raison ? Disons-le, c'est à la condition de la virginité intellectuelle.
Nous l'avons enseigné en d'autres termes au commencement de la Logique , en parlant des causes de l'erreur. Toutes les données premières sont vraies, disions-nous; toutes viennent de Dieu, celles même qui viennent de lui médiatement par les sens et par la raison. Dieu ne sème que bon grain dans son champ, dans le champ intellectuel de notre âme. C'est l'homme qui sènie l'ivraie. Il faut donc, pour éviter l'erreur, cpie l'homme ne sème rien, et que l'origine de la science, l'acte
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premier de Ja fécondation soit de Dieu seul. Dieu seul semeur! alors il n'y a point d'ivraie. Si l'homme donc ne prétend pas être père de la science, mais en être la mère seulement, mère vierge sous la seule influence de Dieu, de Dieu parlant par la nature ou par lui-même; alors la science entière est pure, immaculée et remonte à Dieu siuis erreur. Et le fruit de votre pensée n'en sera })as moins fils de l'homme, quand, sans en être père, vous en serez mère seulement.
Vous le voyez, tout a son sens et son analogie ])hilosophique dans les formules du dogme. C'est que Notre-Seigneur Jésus-Christ est véritablement le modèle de la science; c'est qu'il en est le plan, le but, l'objet, le terme; c'est qu'il a dit : «Je suis (( la Vérité. )> Mais il a dit aussi : « Je suis la Voie. ^^
Oui, .Tésus-Chrisl crucifié est la voie. Il est la voie, la droite voie, la méthode de la science. Platon n'a-t il pas dit : « La véritable méthode, c'est la MORT ? )) Méthode morale, méthode de la sagesse pratique ])our purifier la volonté; méthode logique pour déployer l'intelligence, et mener à sa double
fin la raison; méthode logique universelle, et même géométrique, pour passer de tout phénomène à l'essence, de tout fait à l'idée, de tout fuii à l'infini, et de toute chose à Dieu, qui est le but unique de la raison ; méthode de toute science et de tout progrès naturel; voie et méthode unique de toute élévation surnaturelle de l'âme, de l'esprit et du corps.
Est-ce que la méthode morale peut être autre que le sacrifice et la croix ? Est-ce c[ue l'amour n'est pas toute la morale et toute la loi? Est-ce qu'il y a d'autre obstacle à l'amour, naturel ou surnaturel, ou de Dieu ou des liommes, que l'égoïsme non sacrifié ? Est-ce que toute impression, toute sensation, tout désir, toute émotion de la vie, tout battement du cœur n'est pas double, et ne dit pas, ou ne doit pas dire : Dieu et moi : lui et moi ? Mais que dit l'injustice et le mal? Moi; moi d'abord; lui, lui Dieu ou prochain, lui après moi. Et que dit la justice et l'amour? Lui avant moi. Ijà est toute la racine et tout le nœud de la morale. Chaque volonté répète habituellement l'une de ces deux fondamentales propositions. Que faut-il donc? Sacrifier ce moi qui s'élève, qui se place d'abord avant tout, qui est excessif, monstrueux, qui se croit plus grand que le monde, qui se préfère à toute
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l'hiimanité, qui se préfère à Dieu. Hàtez-voiis, ne laissez pas grandir en vous l'épouvantable monstruosité. Prenez la croix, suivez Jésus-Christ crucifié, anéantissez le mal, qui est vous-même, vous dans votre état faux. Il vous en a donné l'exemple. En un sens vrai, il s'est anéanti lui-même ( semetipsiiin exinaim'U]. Anéantissez donc en chaque émotion de la vie, dans chaque battement du cœur, donné de Dieu pour retourner à Dieu et à l'amour; anéantissez radicalement l'obstacle satanique, la limite coupable, qui prétend détourner et arrêter la vie en vous, sans la laisser jaillir en Dieu; anéantissez l'obstacle d'égoïsme, qui, comme le dit l'Apotre, engloutit la donnée divine dans la concupiscence; coupez et retranchez la différence entre votre volonté propre et celle de Dieu. Soyez libres, dégagez-vous. Prenez, par ce retranchement, l'étendue et la dilatation d'un cœur, qui veut et aime comme Dieu et avec Dieu. Opérez la circoncision de tout mouvement de ce cœur, afin de retrancher l'obstacle et la limite, et permettre à ce petit mouvement, qui allait s'épuiser en vous, de s'élancer dans l'infini de Dieu.
Anéantir en tout l'obstacle et la limite, pour tout porter à l'infini, c'est bien la voie et la méthode. C'est la méthode dans le temps, dans le mal et la
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lutte, dans cette époque du sacrifice sanglant. Ce sera la méthode et la voie dans l'éternité, au sein de la lumière et de la vie, lorsque toujours uni à l'éternel et perpétuel s;îcrifice, tout cœur, par lui sacrifice non sanglant d'adoration, de louange et d'amour, dans chaque flot de lumière et chaque mouvement venant du cœur de Dieu, aimera Dieu plus que lui-méîne et plus que tous les liouunes. Lui donc, lui Jésus crucifié, est bien en vérité, par sa croix même et par son sacrifice, la méthode et la voie , voie théorique et voie pratique du bien et de l'amour.
Mais est-il en même lemps la méthode de l'esprit, la voie, la loi de l'intelligence? Jésus-Christ crucifié est-il l'objet réel, l'objet vivant que doit imiter et calquer la logique des intelligences qui veident aller à la vérité? Qu'avons-nous donc montré dans tout ce qui précède, si ce n'est que l'esprit de l'homme, qui a deux ])rocédés, l'un pour s'étendre dans sa liunière actuelle, en a lui autre, pour s'élever, dans la lumière possible, à ce qu'il n'avait pas; pour voir, hors de soi, ce qui est; pour voir dans la périssable nature l'éternelle loi, en s'élevant plus haut que la nature; pour entrer dans l'essence de la loi, et recoiuiaître en elle le caractère sacré de l'infini : pour lire Dieu dans
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toute créature, pour épeler dans la vue de notre anie les perfections de Dieu. Pour tout cela, il faut une chose, effacer la limite, abstraire, effacer l'accident. Séparer dans toute donnée contingente et individuelle, tout ce qui vient de la limite et du fini, séparer cet élément mobile, qui voile la loi, sa permanence et son infinité, et l'éternelle idée de Dieu. Effacer un instant, par la pensée, cet élément mobile ])our voir l'idée de Dieu, dont il est l'effet et l'image, c'est la méthode métaphysique aussi bien que géométrique. Sans ce calque logique du sacrifice, nul passage à aucune idée à partir d'aucun fait; plus d'idée, phis de loi, plus rien d'universel ni d'infini : en un mot , plus de vérité ; ni pei'ception simple, ni affirmation générale, ni loi, ni cause, ni Dieu, ni Etre. L'intelligence même est éteinte. Elle ne peut vivre que par l'imitation telle quelle du sacrifice et de la croix, par le logique sacrifice de tout être créé à Dieu.
Mais si l'intelligence, comme il est surabondamment démontré, ne s'élève à la vérité qu'autant que notre volonté s'élève au bien , Jésus- Christ, par sa croix, est donc à la fois la méthode et la voie qui mène au vrai. La volonté n'allant au bien ([ue par la croix, l'intelligence n'allant au vrai qu'avec la volonté, et n'y allant elle-même de
son coté, que par quelque imitation de la croix, il est visible que Jésus crucifié est deux fois, par sa croix, la méthode et la voie.
Et il est, en un autre sens encore, la méthode et la voie, en ce sens qu'il nous donne d'avance l'ensemble et le plan de la science, ahn d'éviter toute erreur. Car, après la séparation de Fintelligence et de la volonté, source principale de l'erreur, il n'y a nulle source d'erreur aussi féconde que ce qu'on peut nommer les méthodes exclusives. Voulez-vous, dit saiiît Jean, discerner les esprits; vous les reconnaîtrez à un seul signe : tout esprit qui divise Jésus-Christ vient du mal. Eh bien! que font tous les sophistes et tous ceux qui se trompent ? Ils divisent Jésus-Christ, ou ils s'efforcent tout au moins de le séparer de sa croix.
Essayez de chercher la sagesse et de philosophe!' en divisant le Christ, lui qui est le vrai monde abrégé, l'éternel plan de Dieu. Essayez de prendre à part son corps seul, séparé de son ame et de sa divinité, vous n'avez plus que des atomes, sans lien ni sens. Ce n'est plus le corps du Christ; ce n'est plus même le corps de l'homme ; c'est la plus grossière des erreurs, la plus inepte des méthodes. Ea secte est très-connue, et ne mérite pas même ici d'être nommée.
Essaya/- tl^^ prendre son âme, l'âme raisonnable seule, séparée de son corps et de sa divinité : vous n'avez plus ni Dieu ni homme; car, comme le dit supérieurement le docteur angélique, l'âme à part n'est pas l'homme ( anima non est homo). Il y a telle philosophie qui s'écrie : Point de ciel, point de terre; point de lumière surnaturelle, point de lumière des sens; point de théologie, point de mathématique ni de physique; l'âme seule, la psychologie seule! O Psyché! o statue! où donc est le sang humain dans tes veines? où est le feu divin dans ton cœur et tes yeux ?
Essayez de prendre la divinité seule, séparée de l'âme et du corps; que ferez-vous, pauvre homme, de ce mot, que vous aurez dans votre tête, éclairé de son sens, j'y consens, de ce mot : Divinfié ? Est-ce vous qui déduirez de ce grand mot l'homme et le monde? Est-ce vous qui essaierez de reproduire, comme les sophistes contemporains, l'œuvre de la création ? Est-ce vous qui, dans votre idée abstraite de Dieu, fixée dans votre entendement par le mot Dieu, être absolu et infini ; est-ce vous qui saurez lire directement et face à face l'idée divine de riioiume et de la création ? Vous prétendez voir Dieu lui-même, sans l'âme, sans le corps de Dieu incarné; mais, vous le savez, c'est
là le grand éciieil , le grand orgueil, le grand abîme. De votre idée abstraite de Dieu, vous ne pouvez tirer qu'elle-même et ce qui lui est identique. Et comme vous êtes d'ailleurs un homme vivant sur terre, et qu'il vous faut nécessairement rendre raison de la terre et de l'homme, vous viendrez dire : Le monde c'est Dieu, et Dieu c'est moi. Ou bien si vous comprenez que votre idée abstraite de Dieu est creuse , et quoique mathématiquement certaine dans sa forme, est vide d;»ns sa substance, vous direz : Dieu n'est pas, ou Dieu n'est rien, ou l'être et le néant sont la même chose, et sont ensemble le principe de toute chose.
Mais je veux bien que vous ayez pris pour objet l'ame raisonnable et l^ieu, en otant seulement le corps d'une part et de Tautre Dieu incarné dans l'âme et dans le corps. Vous distinguez parfaitement Dieu de l'âme, j'y consens; et vous n'êtes plus ni panthéiste ni athée; mais qu'êtes-vous et que pouvez-YOUs? Privé de corps et de l'humble méditation du monde des corps, signe sensible de la vérité, privé de grâce surnaturelle, des forces et des lumières du Saint-Esprit, vous n'êtes phis qu'un pasteur réformé d'un culte sans sacrements et inévitablement socinien. Vous n'avez plus que Ja parole, la raison seule, le raisonnement et \,\
morale hiiiiiaiue, sans régénération surnaturelle, sans grâce et sans révélation. Vous parlez bien, mais vous ne donnez pas la vie, ni celle qu'apportent les sacrements, ni celle que peut donner l'effusion libre du Saint-Esprit. Vous ne régénérez point de l'eau et de l'esprit; vous n'entrez point et ne faites point entrer dans le royaume des cieux.
Enfin essayez seulement de séparer Jésus-Christ de sa croix : vous aurez devant vous l'idéal, l'idéal complet, mais vous ne pourrez y atteindre. Il n'est pas mort pour vous : du moins vous ne le croyez pas; et vous, vous ne mourez pas avec lui. Vous n'êtes pas enseveli avec lui dans la mort par le baptême {^consepuld cuin illo per baptismwn in rnorteui). Catéchumène non baptisé, et qui ne voulez pas l'être, pour jouir de la vie plus longtemps, vous ne savez pas les mystères et n'y pouvez participer ; vous n'avez pas mangé la chair du Fils de l'homme, vous n'avez pas la vie en vous : vous ne savez pas même ce que veulent dire ces mots.
Telles sont les âmes et les intelligences idéalement chrétiennes, mais sans pratique, et privées de la foi substantielle dont parle saint Paul , qui est, dit-il, le commencement de la vie éternelle. Ne dites pas : Je ne divise pas Jésus-Christ. J'admets