DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Depuis la publication de cet ouvrage, Mgr. l'Archevêque de Paris a daigné nous adresser la lettre suivante :
Paris, le 15 novembre 1855.
Mon Révérend Père , j'ai lu rapidement votre Logique, et je veux vous en donner à la hâte mes premières impressions. Au milieu de tant d'occupations qui m'accablent , j'ai ouvert le livre par manière de délassement. Il m'a été impossible de le laisser. Fous avez su y mettre un charme qui m'a entraîné . J'ai lu ces deux volumes de philosophie sérieuse comme , quand on est jeune, on lit les plus agréables compositions.
V ous avez des traits qui marquent bien votre des -
cendance. P ous êtes de la grande école chrétienne du
dix-septième siècle. Vous continuez vos Pères les plus
illustres, avec un tour particulier qui vous caractérise
et constitue une charmante originalité. Je suis frappé
quelquefois de l'élévation et de la justesse de vos vues. I. «
Ji LOGIQUE.
// y a aussi ça et là, dans ces pages , une sensibilité, une douce onction répandue qui attache l'âme et l'émeut. On se souvient de Platon et de saint Augustin.
Ce qui distingue votre livre , c'est qu'il est de pratique plus encore que de théorie, et qu'il s'y agit autant de vertu que de vérité. Vous croyez, et vous avez raison, que les nuages qui obscurcissent la raison viennent du cœur , et que si on avait V âme pure on aurait plus généralement V esprit droit. V ous avez appris celte philosophie à V école de Socrate, ou mieux encore à celle de notre divin Maître Jésus-Christ.
Continuez à marcher dans cette voie , où vos pas ont déjà laissé plus d'une empreinte lumineuse et profonde. Je bénis vos travaux. Fous serez compté parmi les restaurateurs de la seule vraie philosophie : celle qui s'inspire de Dieu et qui conduit à Dieu.
Recevez, mon Révérend Père , la nouvelle assurance de ma haute estime et de mon sincère attachement .
f M. d. auguste, Archevêque de Paris.
Il nous est impossible d'exprimer notre reconnaissance pour cette parole de notre Archevêque : « .le « bénis vos travaux. » Mais nous dirons que cotte bénédiction diminue dans notre âme un sentiment d'humiliation qui nous est habituel. Appelé à l'honneur du
PllÉiÀCE. lit
sacerdoce, nous ne nous sommes trouvé ni digne ni capable de servir, si ce n'est par la plume, la cause de Dieu. D'autres sont devenus pasteurs, missionnaires et apôtres, et nous avons des condisciples qui sont martyrs. Nous, nous sommes relégué parmi les écrivains. Et parmi les écrivains même, il en est qui s'occupent des sciences sacrées. Nous , jusqu'ici , nous nous occupons de logique.
Mais voici donc qu'il y a aussi des bénédictions, dans l'Église, pour l'apostolat indirect de la philosopbie ! Peut-être aussi ce genre de service secondaire a-t-il en ce moment quelque opportunité.
En ce siècle où la pensée , bonne ou mauvaise , gouverne despotiquement le monde par son influx universel et quotidien, et où, par une étrange et trèsredoutable rencontre, quand la parole arrive au trône, il se trouve des sectes puissantes qui entreprennent systématiquement de renverser les lois de la raison, il se peut qu'à une telle époque ce soit une œuvre presque sacrée que de défendre la raison humaine et ses lois. Peut-être , à cause de la solidarité radicale des deux lumières dont Dieu éclaire les hommes, est- il nécessaire qu'aujourd'hui ce soit le prêtre qui soutienne la philosophie, afin de maintenir la foi ?
En ce sens — et c'est là ce qui nous relève le cou-
rage — nos efforts peuvent n'être pas stériles pour le service de Dieu et le salut des âmes.
Quant à ce livre en particulier, il n'a pas encore été discuté scientifiquement. De chauds et sympathiques éloges nous ont encouragé ; de vives attaques sont survenues1. Mais l'étude scientifique du point qui semble nouveau, malgré tous nos efforts pour le montrer ancien, n'a pas été entreprise jusqu'ici. La théorie de celui des deux procédés de la raison qui ne déduit pas, mais induit et s'élance , n'a pas encore été véritablement discutée.
Cette théorie pourtant nous parait importante, non certes que sa connaissance doive donner aux penseurs un instrument « qui les rende à peu près égaux, « et remplace le génie, » selon la bizarre espérance de
1 Une attaque, très -courtoise pour notre personne (sauf l'endroit où nous sommes présenté comme méchant), mais très-vive contre notre ouvrage, a paru dans la Revue des deux Mondes, du 1er septembre 1855. Mais cette critique ne nous touche point, car elle oblige l'auteur à nous prêter des thèses contraires aux nôtres, et à soutenir, pour nous combattre, ce paradoxe inattendu que la raison raisonne tout autrement selon qu'il s'agit de physique, ou de métaphysique, ou de géométrie, et qu'il y a trois arts de raisonner. Il était trop facile de répondre qu'il n'y a qu'un art de raisonner. Nous avons répondu dans le Correspondant du "25 octobre 1855.
PHÊFACE. v
Bacon au sujet du Novum Organum *, mais parce que l'ignorance et la négation implicite du principal des procédés de la raison introduit, non dans les sciences, mais dans le peuple , une logique mutilée, qui entrave et déprime, chez un grand nombre d'hommes, par ses maximes négatives et sceptiques , l'exercice pratique de la raison dans ses opérations tes plus hautes. Selon le mot de saint Thomas, l'on méconnaît « la force de la raison. » Et dès lors , comment des esprits qui ne suivent pas cette lumière naturelle et visible, sauront-ils obéir aux célestes clartés de la foi? « Si vous ne me croyez pas, dit le Sauveur, quand « je vous parle des choses terrestres , comment me « croirez-vous quand je vous parlerai des choses du « ciel ? » Oui , sans compter ici la logique retournée des sophistes, il y a une logique tronquée, qui règne sur presque tous les esprits superficiellement cultivés, et qui travaille à diminuer la raison dans les masses. Cette logique coupe les ailes des âmes, en leur apprenant à nier la légitimité des jugements essentiels, instinctifs, qui sont comme le fond nécessaire de la vie intellectuelle et morale.
1 Nostra enim via inveniendi soentias, exaequat fere ingénia, et non multum exeellentiœ eorum relinquit: cum omnia per certissimas régulas et démon -'trationes iransigat. Nov. Onj., cxxir.
vi LOGIQUE
« La science, disait Jouffroy, n'a pas encore trouvé « le secret , la formule générale de ces jugements « prompts, rapides et sûrs que pose le sens commun « comme par instinct. Mais enfin il les porte , il per- « eoit obscurément les motifs de les porter ; il a une « intelligence sourde de ces motifs : ils existent donc, « et s'ils existent , il est possible de les apercevoir « réellement, de les déterminer. » Rien de mieux dit. Or, entraver ou briser , par une logique étroite , le ressort de ces jugements essentiels, instinctifs et fondamentaux que pose le sens commun, c'est ce que nous appelons couper les ailes de l'âme ; apercevoir les vrais motifs de ces jugements, en trouver le secret, en déterminer la formule, ne serait-ce donc pas travailler à relever les âmes ?
Nous avons affirmé que cette formule existe , et nous avons montré que tous les grands esprits l'ont aperçue. Nous avons dit que cette méthode , simple, rapide et populaire , est sœur de la prière et de la poésie, et qu'elle est en même temps si précisément scientifique qu'elle a son type exact dans la géométrie, et qu'elle est le levier des sciences. Et pourquoi non ? Pourquoi l'élan de la prière et de la poésie n'aurait-il pas sa forme précise et idéale ? Est-ce qu'une vapeur d'encens qui monte n'a pas une forme dans son élan? Est-ce que la musique , sœur aussi de la
PRÉFACE. Ml
prière et cle la poésie, n'a pas la géométrie même pour corps, pour mode et forme de manifestation ? Est-ce que la lumière du soleil , en elle-même , et dans ses couleurs , et dans leurs plus délicates nuances , et dans tous ses élans, n'est pas soumise absolument et tout entière au nombre, à la mesure, à la géométrie? Pourquoi donc en serait-il autrement de la lumière intelligible, et des mouvements de la pensée , et des formes de la raison ? Pourquoi ces formes et ces mouvements ne pourraient-ils se rapporter à l'éternelle géométrie, qui est intelligible, qui est en Dieu?
Eh bien , nous avons dit , nous répétons et nous montrons que le secret, que la formule cherchée a été donnée par Leibniz dans ce qu'il nomme « la partie « élevée des mathématiques générales , qui est la « science de l'infini. » (Genercûis matheseos pars sublimior.... ipsa scilicet scientia infiniti. )
Ce procédé principal de l'esprit, ce mouvement et cet élan de la raison vers les lois, vers les causes, vers les principes , vers l'unité , l'universel et l'infini , ce mouvement rapide et sûr de la pensée, qui ne déduit pas, mais s'élance, sans intermédiaire, d'un monde à l'autre; ce procédé dont Royer-Collard dit que le nom n'est pas encore trouvé ; dont un contemporain 1 af-
1 Whewel.
Mil LOGIQUE.
firme que la théorie n'est pas faite : théorie que, depuis, un autre contemporain 1 vient d'entreprendre avec bonheur : ce procédé, introduit en géométrie par Leibniz , y montre sa rigueur scientifique. Et Leibniz, en l'introduisant, sait que, par cette découverte, il rapproche sans les confondre la métaphysique, la logique, la science de la nature et la géométrie. Il sait qu'il développe et perfectionne l'art d'inventer et l'art de démontrer. Des textes inédits, qui seront prochainement publiés 2, nous prouvent que notre conjecture , à ce sujet, était fondée. Qu'il nous suffise de citer ici ce fragment sur la liberté, qui sera regardé comme l'un des traits les plus profonds du génie de Leibniz. Dans ces pages , Leibniz nous révèle une des crises de son intelligence , qui fut la tentation du fatalisme. « Je suis sorti , dit-il , de ce « précipice. » Mais par quelle voie ? Il nous l'apprend. « Enfin, dit-il, une lumière nouvelle , inespérée , me « vint d'où je n'osais l'attendre. Je l'ai trouvée dans « mes considérations mathématiques sur la nature « de l'infini 3. »
* Apelt.
2 Suite des publications des manuscrits inédits de Leibniz par M. le comte Foucher de Careil.
3 Dans ce fragment nous retrouvons d'ailleurs toute? les idées de