‹ LogiqueChapitre 24 sur 89 · CHAPITRE P · texte numérisé non relu

CHAPITRE P

Un correspondant de Leibniz, Wagner, lui ayant

adressé une lettre sur l'inutilité de la Logique ,

Leibniz lui répondit : « J'appelle Logique l'art

« d'employer sa raison, non-seulement à juger ce

« qui est donné, mais encore à trouver ce qui est

« caché. Donc si un tel art est possible, c'est -à-

« dire si on peut réellement appliquer la raison à i. I

« ces deux choses , il est clair qu'on ne saurait « trop estimer, trop poursuivre un tel art, et qu'il « le faut considérer connue la clef de la science. »

Mais Leibniz, aussitôt après, ajoute ces mots qu'il faut peser : « J'avoue bien que toutes les « logiques qui existent jusqu'à ce jour sont à peine « l'ombre ($cutm cm ©cfyatteiO de celle que je dé- « sire et que j'entrevois, et néanmoins, pour dire « la vérité, et être juste envers chacun, j'affirme « encore que, même dans nos logiques actuelles, « je trouve beaucoup d'utilité. La reconnaissance « m'oblige à cet aveu. L'étude de la Logique, telle (( qu'elle est enseignée aujourd'hui dans les écoles, ce a été pour moi d'un grand fruit * . »

Ceci est la vérité sur la Logique. La Logique, telle qu'elle est généralement enseignée, est utile, nécessaire; mais elle est à peine l'ombre, aujourd'hui surtout, de ce qu'elle peut et doit devenir.

Plus loin Leibniz, insistant sur ce point, ajoute : « Qu'il soit possible de porter incomparablement « plus loin cet art d'employer la raison, je le tiens « pour certain*, je crois le voir; j'en ai comme « lavant-goût; mais, sans les mathématiques, il « m'eût été très-difficile d'y arriver. J'ai trouvé

1 Opéra phil. (Erdmann), p. 419 et 420.

« quelques principes sur ce sujet, étant encore « novice en mathématiques, et, vers ma vingtième «année, j'en ai fait imprimer quelque chose; « maintenant je vois combien le chemin est ob- « strué, et combien il eût été difficile de s'y frayer « un passage sans le secours de la partie intime <c des mathématiques ( £>fyne §ûlfe ber mnern Matfyc- « mattf ) \ Mais ce que j'en pourrais dire aujour- « d'hui est de telle conséquence, que je n'ose espèce rer qu'on me croie si je n'apporte des preuves « bien effectives -, c'est pourquoi je n'en dirai pas « davantage pour cette fois. »

Nous adhérons d'autant plus complètement à ces indications, qu'avant de les avoir rencontrées dans Leibniz, nous les avions données nous-mème, écrites et enseignées, telles qu'elles sont exprimées ici.

Depuis longtemps nous soutenons que la Logique telle qu'elle se comporte aujourd'hui est utile, indispensable, déplorablement négligée; mais qu'elle n'est point tout ce qu'elle pourrait devenir ; qu'elle manque de sa partie principale , et que cette partie principale ne saurait être bien connue, bien expliquée, admise, prouvée, que par le secours de la partie intime des mathématiques.

1 Ibid., p. 423.

h QUELQUES LACUNES DE LA LOGIQUE.

Qu'est-ce que cette partie intime des mathématiques ? Ce ne peut être que le calcul infinitésimal. C'est en réfléchissant sur la méthode géométrique et algébrique des infiniment petits que nous avons compris l'existence du principal procédé de la raison, dont les Logiques élémentaires écrites jusqu'à ce jour ne parlent pas, ou qu'elles ne font qu'indiquer vaguement. Nous sommes parfaitement convaincu que c'était la pensée de Leibniz, ainsi que nous l'avons déjà dit et montré par les textes, en traitant de la Theodicée de Leibniz. La chose est assez claire, ce semble, pour qui a sous les yeux les paroles qui viennent d'être citées, et cellesci : « Ce n'est pas ici le lieu, » dit Leibniz dans ses Nouveaux Essais, « de proposer les vrais moyens « détendre l'art de démontrer au delà de ses an- « eiennes limites, qui ont été presque les mêmes « jusqu'ici que celles du pays mathématique. J'este père, si Dieu me donne le temps qu'il faut pour « cela, d'en faire voir quelque essai un jour, en « mettant ces moyens en usage effectivement, sans « me borner aux préceptes 1 . »

Qui ne voit dans ces paroles une allusion à sa découverte de l'analyse infinitésimale? Il devient

4 Nouv. Essais, liv. iv, § 19.

presque impossible d'en douter lorsque, trois pages plus bas, il dit que, selon lui, on poussera la connaissance scientifique plus loin que par le passé; qu'il ne manque que l'art d'employer les matériaux, « dont je ne désespère point, dit-il, qu'on « poussera les petits commencements, depuis que « l'analyse infinitésimale nous a donné le moyen « d'allier la géométrie avec la physique \ » Vart d'employer les matériaux de la connaissance, c'est bien la Logique. Donc, selon Leibniz, l'analyse infinitésimale est un germe à développer dans cet art, c'est-à-dire en Logique. Ce qu'il faut d'autant plus comprendre ainsi, « que, selon lui, la Logique est « aussi susceptible de démonstrations que la géo- « métrie, et que la Logique des géomètres est une « extension ou promotion particulière de la logique « générale. » Rien de mieux dit. Il n'y a pas une Logique particulière pour la géométrie et une autre Logique générale. Il y a une Logique générale qui s'applique à tout. Donc tout ce qui est dans la géométrie est aussi dans la Logique générale. Donc s'il y a aujourd'hui en géométrie deux procédés radicalement distincts , parfaitement rigoureux et féconds, il doit y avoir dans la

1 Ibid., § 26.

Logique générale deux procédés correspondants.

.le sais bien qu'on dit encore aujourd'hui vulgairement : la logique des géomètres, le procédé des géomètres ; et qu'on entend par là le procédé de déduction qui, par voie d'identité, tire d'une définition tout ce qu'elle contient. Mais, depuis l'invention de l'analyse infinitésimale, les géomètres n'ont |>!us seulement ce procédé, ils en ont deux, dont l'un est déductif, l'autre inductif, dans le vrai sens du mot; et ces deux procédés répondent à ce que nous avons nommé, depuis les premières pages de notre Traité de la connaissance de Dieu, les deux procédés de la raison, dont le principal, comme nous l'avons montré, a été employé par tous les philosophes du premier ordre à démontrer l'existence de Dieu, aussi bien qu'il est employé spontanément par tous les hommes.

Il y a aujourd'hui en mathématiques, comme le remarque fort bien un géomètre, outre la méthode algébrique déductive par voie d'identité, dite jusqu'ici méthode des géomètres, il y a « la méthode a in fini Lé simule qui est mieux appropriée à la na- « ture des choses... quia changé la face des ma- « thématiques... qui est la méthode directe... qui « seule peut conduire à la solution des questions « compliquées... et dont le simple développement

« par F algèbre du principe d'identité ne peut tenir « la place 1 . »

Les géomètres ont donc bien deux procédés. Il y a donc aussi an moins deux procédés dans la Logique générale. Ces deux procédés ont été appelés par Aristote, tantôt sy llogisme et induction, tantôt syllogisme et dialectique, et par Platon, déduction syllogistique et procédé dialectique. L'un, dit Aristote, trouve les majeures, l'antre déduit les conséquences. On peut nommer l'un, avec Leibniz, logique d'invention, l'autre, logique de déduction, ou logique transcendante et logique immanente . Ce sont les deux procédés de la raison, les deux types généraux du raisonnement, les deux mouvements de l'esprit humain, mouvements qui, dans la pratique, sont à peu près toujours impliqués l'un dans l'autre, mais que la théorie a trop peu distingués. Et cette lacune a été, jusqu'à présent, la source des plus grands embarras de la philosophie.

1 Cournot. Traite élémentaire de la théorie des fonctions, p. ix et x; et pag. 89 et 183.

8 Ol i: LOI ES QCUiNES DE LA LOGIQUE.

Mais i! y a, dans Ja manière dont la Logique est traitée» d'ordinaire, beaucoup d'autres lacunes. Lorsque, dans nos premières études, il nous est arrivé d'ouvrir un livre intitulé : Art de penser, art cV arriver au vrai, — n'avons -nous pas éprouvé quelquefois l'espoir naïf de trouver dans ce livre un guide utile, une méthode théorique et pratique, pour nous conduire dans la recherche de la vérité ? Mais notre espoir a-t-il été de longue durée? N'avons-nous pas découvert bientôt que ce livre ne menait pas où nous voulions? Et puis, après quelques mécomptes de ce genre, ne nous sommesnous pas demandé, dans l'exagération de notre mécontentement, pourquoi on n'avait jamais eu l'idée d'écrire une Logique utile ?

Si l'on pouvait écrire une Logique qui ne fût pas seulement l'ombre de celle que Leibniz désirait! Si nous pouvions nous-mème, dans l'essai que nous allons tenter, approcher seulement de ce but ! Si un homme, après avoir traversé la vie jusqu'à l'automne dans un travail sans relâche, après avoir blanchi h la charrue de l'étude, pour l'amour de

la vérité seule, essayait, après la moisson, d'apprendre aux plus jeunes ouvriers l'ensemble des travaux qu'il faut subir, des règles et des industries qu'il faut connaître, des semences qu'il faut avoir, des fléaux qu'il faut éviter pour arriver à une moisson, n'est-il pas à croire que les conseils et les discours de ce bienveillant laboureur, quelque grossière que fut sa parole, seraient utiles à ses jeunes frères, et sauraient en mener quelques-uns à l'art de produire en effet, dans le champ de leur âme, sous le soleil et la rosée de Dieu, le vin et le froment de la vérité?

Telle est, il faut le dire, notre ambition, ou plutôt notre cordial désir : aider ceux qui cherchent la vérité, la vérité entière, dans tous les sens, dans tous les ordres de choses, la vérité pour sa beauté, la vérité pour l'amour des hommes et pour l'amour de Dieu. Oh! que le nombre de ceux qui ont cette unique passion est petit! Il s'en trouve cependant, et il s'en trouvera toujours. C'est pour eux que je veux parler.

Je veux leur dire que, pour connaître la vérité, il faut la recevoir de Dieu. Voilà le principe et le point de départ. Puis, il faut travailler sur cette semence.

On sait cela. Mais ce que l'on sait moins, c'est

que la vie entière est un perpétuel travail de Dieu pour nous donner, et pour nous inculquer la vérité. Il n'y a pas un mouvement de l'âme et de l'esprit, pas une parole survenant du dehors, pas une seule sensation, ni un mouvement du corps, qui ne soit, en un sens, un mouvement et une parole de Dieu pour nous apprendre la vérité. Le monde des corps est une parole de Dieu destinée à instruire les hommes, et par laquelle Dieu parle, à chacun de nous, de la vérité qui est Dieu. Le monde des esprits est un autre discours de Dieu, dans lequel Dieu nous parle plus clairement encore, et de nous et de Lui. Enfin , il y a un troisième monde qui est Lui même, Lui seid, et dans le sein duquel il ne cesse de nous attirer.

Ce que l'on ne sait pas assez, non plus, c'est que l'homme a le sens de ces trois mondes. L'homme a le sens du monde des corps, le sens du monde intelligible, et le sens de Dieu même. Pourquoi dit-on parfois que l'homme n'a que le sens du monde des corps? Pourquoi ceux qui connaissent le sens du monde intelligible ignorent-ils d'ordinaire le sens divin du monde suprême? Pourquoi veut-on détruire ainsi la racine même de l'âme, et par la racine tout l'ensemble?

Ce que l'on ne sait pas assez, c'est qu'en elle-

même, toute impression venant de l'un de ces trois mondes est une impression de la vérité, de la vérité qui est Dieu ; et qu'il nous suffirait de ne point gâter la semence de Dieu, pour rester dans la vérité; que dès lors cette première donnée intellectuelle, qu'on désigne parfois en Logique sous le nom de simple appréhension, n'est pas sujette à l'erreur. Tout philosophe doit l'avouer.

Ce que l'on ne sait pas assez, c'est que pour bien recevoir de Dieu les semences, la première condition est une disposition morale. Ce qu'il faut appliquer d'abord aux données de la vérité que Dieu ne cesse de semer dans notre âme, ce n'est pas notre esprit , mais notre volonté, et, selon la parole éternelle du maître des hommes, parole beaucoup trop peu comprise encore, il faut faire en soi-même la vérité, avant de la connaître. Qui facit veritatem venit ad lucem. Il semble que la lumière se sème dans la volonté, et se recueille dans l'intelligence. Que serait donc l'art de penser et d'arriver au vrai, s'il omettait d'initier l'homme à cette fondamentale et première condition de toute pensée menant au vrai?

Ce que l'on ne sait pas assez, c'est que l'intelligence, dans l'homme, est orientée par la volonté, la raison par la liberté. La raison, comme la vie,

comme l'amour, s'applique à tout ce que l'homme veut L'homme peut appliquer toutes ses forces à Dieu, ou bien au monde et à Lui-même, et il peut appliquer ses forces à ce qui n'est pas Dieu, de deux manières, ou bien avec tendance ultérieure vers Dieu, — voie de justice et de vérité, — ou bien avec dégoût, oubli, mépris de Dieu, — voie de ténèbres et d'iniquité. Dans l'un des cas, la tendance est vers l'infini ; dans l'autre, vers le néant. La raison, comme l'amour, souffre ces deux tendances; seulement, elle sait tirer une éclatante vengeance de ceux qui la profanent dans sa tendance vers le néant. Nous le verrons.

Une vérité bien inconnue encore, c'est que le travail pratique de la volonté, pour couver la semence du vrai, et la développer comme Dieu la donne, consiste à préférer toujours, en toute impression des créatures, impression où Dieu est toujours cause première et la créature cause seconde, à préférer Dieu qui parle la créature, à la créature que Dieu parle; et de même, dans toutes les impressions venant de Dieu, à préférer Dieu même à l'impression. C'est-à-dire, en un mot, que la loi de la volonté, pour ne pas gâter la semence, est de préférer toujours Dieu à soi-même et au monde. Et cette sorte de renoncement à soi-même et au

monde, pou r préférer Dieu, c'est la mort philosophique dont parlent Socrate et Platon ; et c'est l'imitation morale du sacrifice évangélique. Puis à son tour l'intelligence, pour avancer dans la recherche de la vérité, pour acquérir ce qu'elle n'a pas, doit procéder comme la volonté, et opérer aussi l'imitation du sacrifice évangélique.

Oui, il y a dans les données intellectuelles, telles qu'elles nous apparaissent d'abord, des limites et des accidents à sacrifier, pour arriver aux pures et simples idées marquées du caractère de l'infini. La raison ne doit pas seulement ranger et comparer les données brutes du monde des corps et du monde des esprits, mais elle doit les ouvrir, et entrer jusqu'au centre des germes, où se trouve Dieu, auteur et vivificateur du germe. La raison doit savoir employer les données des deux mondes, créés de Dieu comme point d'appui, comme bases d'élan (imcoî'jsiç vA 6[j!J.zg, dit PlatonJ , pour s'élancer en Dieu. L'âme s'élance ainsi par ses ailes; mais, dans ces siècles si peu philosophiques , les ailes de la raison sont bien moins connues que ses pieds, ses pieds fatigués à outrance pour avancer si peu.

Une autre vérité encore trop peu connue, c'est l'importance et l'influence du corps de la raison,

La parole. Le Verbe divin, comme lumière naturelle, éclaira ni tous les hommes, s'est en quelque sorle incarné dans la parole articulée, comme il s Ysl incarné plus lard, d'une manière plus entière et plus haute, dans ces éternelles paroles révélées qu'un saint docteur appelle « un autre corps du Christ. » On méprise quelquefois le corps de la pensée, comme on méprise le corps de l'âme, composé de chair et de sang. On l'appelle une prison, un obstacle. C'est une erreur manichéenne. Le corps, créature de Dieu, est partout un appui, un moyen, voulu de Dieu, qui peut devenir obstacle par accident, mais qui subsistera glorifié, même après notre exil terrestre. Or il en est de même des mots.

Enfin, ce que l'on méconnaît surtout, c'est cette fin dernière et suprême de la raison, que saint Augustin et Platon appellent le terme du procédé, ou la raison parvenant à sa fin (Ti).o; jvjç ^ooelaq; ra tio perveniens ad fine m suum). Même ceux qui croient à cette fin dernière de la raison, laquelle consiste, dès cette vie, en quelque commencement de rapport direct avec Dieu, en attendant la vue directe et immédiate de la substance de Dieu, les croyants, dis-je, cherchent parfois à repousser de la Logique, comme un affreux mélange, toute men-

tion de cette fin dernière. Mais, pourrait dire ici la raison, que m'importe l'art d'arriver à ma fin, si cet art ne m'apprend pas à marcher vers ma fin dernière? Pourquoi donc tenez-vous à séparer la double idée de mon double but, l'idée de mon but terrestre et l'idée de mon but céleste, l'idée de mon but temporel et l'idée de mon but éternel ? Certes, ces idées sont distinctes, et si je ne les distinguais pas, je prendrais la terre pour le ciel et le temps pour l'éternité. Mais pourquoi les mettre toujours à part, et ne les jamais comparer, et n'en point saisir les rapports pour embellir mon but terrestre par la sainte perspective du ciel; et aussi, pour m'apprendre à savoir à propos m'élancer au delà de mon terme moyen jusqu'à mon but suprême ? Et voilà ce que quelquefois l'on voudrait refuser à la raison ! Mais comment ne pas voir qu'un des pins grands obstacles qui empêche la raison d'arriver à son but terrestre, c'est qu'elle ignore ou méconnaît son but céleste? Eh quoi! notre raison comme notre cœur seront incessamment sollicités par la bonté de Dieu, attirés à monter jusqu'à Dieu, jusqu'à Dieu Rédempteur, jusqu'à Dieu béatificateur ; la raison, comme le cœur, aura reçu de Dieu quelque désir naturel de l'éternelle lumière pour laquelle Dieu nous a créés; l'âme portera en elle Tinstimt

bèatifique 1 , comme s'exprime sainte Catherine cle Cènes, et la raison pourrait impunément s'abstraire, et cle ce désir naturel, et des continuelles excitations surnaturelles cpii la poussent a sa fin dernière? Qu'arrive-t- il donc au cœur quand il ne se laisse pas attirer sans cesse vers ce but souverain? On le sait. Il est repoussé 5 repoussé vers le sens réprouvé dont parle saint Paul ; repoussé, non vers la nature, mais contre la nature, et au-dessous de la nature. De même, pour la raison, ne pas tendre à sa fin dernière, malgré le désir naturel et les attraits surnaturels, c'est résister; résister, c'est être repoussé, c'est aller en arrière, non pas vers la saine raison naturelle, mais au-dessous de la raison et contre la raison, vers les abîmes du doute sans fin et de la perversité sophistiqué. Oh ! puissc-t-on bien comprendre ceci, et ne jamais refuser à la raison, surtout à la flexible raison des jeunes hommes, à qui l'on parle pour la première fois de la sagesse, l'ensemble des données de Dieu, et le double flambeau des deux lumières! Puisse-t-on ne jamais tenir la

1 Le mot instinct bèatifique se trouve dans le texte suivant de sainte Catherine de Gènes : « Dio a creata l'anima pura, e netta d'ogni màcchia di pecealo, cou un certo instinto beat if co verso di se. » Traité du Purgatoire, chap. m.

meilleure de ces deux lumières, pendant une longue année, sous le boisseau !

Enfin, ce qui est encore ignoré, c'est que le passage de la moindre des deux lumières à la plus grande, du but terrestre au but céleste de la raison, s'opère, avec l'aide de Dieu, par une imitation à la fois intellectuelle et morale du sacrifice. Oui, pour passer des fantômes divins à Dieu même, et des idées de l'infini à l'Être qui est l'Infini, il faut un acte de la raison et de la liberté, analogue à celui par lequel la raison s'élance de toute donnée finie à l'infini, et s'élève de la vue du monde à la notion de Dieu. Oui, la raison doit savoir critiquer, sacrifier cet état spéculatif pur, ces fantômes et ces ombres, au goût et au désir d'un plus liant état, qui atteigne la substance de Dieu, et vive au sein du monde réel de Dieu. Ceci n'est plus seulement l'imitation du sacrifice évangélique, mais l'union véritable au très- saint et sublime sacrifice de la croix. De sortequc tout l'itinéraire de l ame et de la raison, depuis le premier commencement qui reçoit les germes sans les gâter, jusqu'à sa fin dernière où elle arrive à posséder Dieu même, est toujours, ou l'imitation, soit morale, soit logique du sacrifice, ou l'union intellectuelle et morale au sacrifice du Verbe crucifié. De sorte enfin que saint Paul aurait

dit tout Le secret de la vérité, en s'écriant : « Je ne « veux savoir qu'une seule chose : Jésus-Christ $ et « Jésus-Christ; crucifié! » En paraissant sacrifier toute science, saint Paul aurait posé la formule de toute science! Oui, il en est ainsi. Oui, par ces solennelles paroles, saint Paul donne la méthode pour arriver à la lumière et à la vérité. Ce mot est l'épigraphe de la Logique vivante. Daigne le Verbe crucifié nous éclairer, pour qu'il nous soit donné d'entrevoir ces sublimités, et d'en transmettre à quelques-uns l'intelligence.

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