ophist. fin
mot : « Vous no comprenez pas, » et c'est ce que ses disciples vont nous répondre.
Nous allons charger Cicéron, que Hegel ne peut pas souffrir, de lever cette difficulté.
Remarquons d'abord que nous n'entendons pas Hegel autrement que Wilm, son impartial historien, autrement que Barchou de Penhoën, son partisan, autrement que la gauche hégélienne, qui a posé toutes les identités du maître, et d'autres encore, telles (pie celle-ci : « Dieu, c'est le mal; la religion, c'est l'athéisme; le gouvernement, c'est l'anarchie; l'économie, la non-propriété. » En outre, Hégel reconnaît les sophistes grecs pour ses pères; il avoue Heraclite et Anaxagore, et les admire. Mais Heraclite et Anaxagore, nous l'avons vu, sont ceux qu'Aristote nomme et qu'il réfute. Aristote donc les entend comme nous : donc il entend aussi comme nous Hégel qui les copie. D'ailleurs, il n'y a pas deux manières d'entendre Hégel : seulement, quand on lui reproche ses monstruosités, il les nie ; quand on lui reproche l'athéisme, il le nie : « Vous ne ne m'entendez pas, dit-il; je crois en Dieu, je le démontre. »
Nous l'avons déjà dit , et nous le répétons avec Aristote, qui appelle ces sophistes des menteurs; avec Fénelon , qui appelait les panthéistes une
secte de menteiirs , et non de philosophes ; nous le disons dans toute la portée dit terme, en cela Fîégel ment et ses disciples mentent car Hégcl savait parfaitement que ce qu'on appelle Dieu, c'est l'être infini, tout-puissant, intelligent, créateur du monde, et que l'être néant, cet être fantastique de ses rêves, cet être qui devient, qui ne prend conscience1 de lui-même qu'à la longue, et dans l'homme, et qui est lent, aveugle et paresseux dans ce travail, Tïégel savait bien que ce monstre-là n'est pas Dieu. Mais cet esprit menteur s'enveloppe à dessein de ténèbres. Il y faut faire descendre le jour.
Cicéron donc s'occupait beaucoup d'Epicure , l'un des ancêtres directs de Hégcl, et lui reprochait, comme tous le lui reprochent, de faire de la volupté la vertu, et « d'introduire la volupté dans le « chœur des vertus, comme une prostituée dans « une assemblée de matrones. » Tanquam meretrirem in matronaram cœtum, sic voluptatem in virtutum conciliwn addacere, Mais les Épicuriens lui répondaient de suite : ^Vous ne comprenez pas ce que nous entendons par volupté ; non intelligere nos quam dicat Epicurus voluptateni . «Toutes « les fois qu'on me répond ainsi, dit Cicéron (et ce « n'est pas rare) , j'avoue que, quoique assez modéré
« dans la dispute, je suis alors très-près de la « colère. Moi, je ne comprends pas ce que veut « dire en grec ïdovh , en latin voluptas ! mais quelle « est donc celle des deux langues que je ne sais « pas 1 ? » Nous en pourrions dire autant à TIégel : Quoi , je ne comprends pas ce que veut dire en allemand Sein unb 9îid)t£, en français être et nonêtre ! Hegel nous répondrait : « Vous n'entendez ni « l'un ni l'autre. Quand on parle de l'être et du nonce être, on dit précisément et en même temps le « contraire de ce que l'on veut dire. » Soit, lui dirai-je; mais si j'entends par être ce que vous appelez non-être, et non-être ce que vous appelez être, je n'en comprends pas moins votre formule fondamentale: « L'être c'est le non-être. » Si j'entends bien, vous avez dit : L'être c'est le non-être*, si j'entends mal, vous avez dit l'inverse, vous avez dit: Le non-être c'est l'être. Où est la différence? Dans les deux cas je vous comprends.
Vous comprenez les mots, disent les hégéliens, mais vous ne comprenez pas ce que nous voulons dire par ces mots* « Eli bien , oui , disait « Cicéron, vous avouez que je sais ce que veut dire « volupté, mais que j'ignore ce qu'Epicurc veut
1 De Firiih. bon, el mal. II, i.
■l'ih LOGIQUE DU PANTRÉESJIE.
c< dire par là. Ce n'esl donc pas nous qui no comte prenons pas, c'est lui qui parle à sa manière et « laisse la noire. » Nous entendons par volupté, disent les épicuriens, l'absence de la douleur; dites donc absence de la douleur, s'écrie Gicéron, et non pas volupté. Parler ainsi, c'est vouloir extirper de l'esprit le sens des mots, extorquere ex an unis cognitiones verborum quibus imbuti sumus. « Pourquoi tous ces efforts pour donner à deux « choses dissemblables un même nom ? ce que je « souffrirais encore ! mais pourquoi en faire une « même ebose ? » V\ os ex liis tam dissimiUbus rébus non modo nomen unum {nain id faedius paterêr), sed etiam rem unam ex duabus facere eonamini.
« Oui , me réplique l'épicurien , il emploie ces « mots-là, mais vous ne voyez pas ce qu'il veut dire. « A quoi je réponds que s'il veut dire une chose, « pendant qu'il en dit une autre, je ne comprenne drai jamais ce qu'il veut dire. En attendant, je « comprends parfaitement ce qu'il dit; et s'il a « dit tout ceci, il a dit des absurdités. »
Il n'y a pas autre chose à répondre à Hégel ou aux hégéliens, quand ils nous disent qu'on ne les (Mi tend pas.
C'est ce que nous ferons tou jours, nous efforçant
de mériter, pour noire compte à l'égard de Hégel , l'éloge que l'interlocuteur de Cicéron lui donne: « Certes, vous supprimez Epicure tout, entier., et. « l'enlevez du chœur des philosophes. » Il me semble que c'est une prétention modeste, que d'aspirer à démontrer que Hégel n'est pas un philosophe, mais un sophiste, puisqu'on appelle sophiste celui qui détruit le sens des mots, la condition de la parole et de la pensée, la possibilité du raisonnement.
Voici d'ailleurs ce que nous pouvons dire aux hégéliens sur le reproche qu'ils nous adressent de ne pas comprendre leur maître.
On connaît le mot de Hégel : « Un seul homme « m'a compris; et encore, celui-là même ne m'a* « t-il pas compris ! » Nous sommes de cet avis. Nul n'a compris Hégel, il ne s'est pas compris lui-même; mais nous, nous affirmons que nous l'avons compris. Nul des disciples ne l'a compris : c'est la parole du maître ; mais nous, placé en dehors de la secte, nous comprenons, et la preuve que nous le comprenons, c'est que nous l'expliquons.
Et voici cette explication. Nous l'avons donnée ailleurs, nous la répétons ici, et la développerons encore, s'il v a lieu.
Le fait est celui-ci. Il y a depuis cinquante ans, en Europe, une école enseignant qu'il faut transfori. 1s
mer La logique ; que le principe du dilemme est faux; qu'il y a toujours un moyen terme; que les contraires ne s'excluent pas; que les contradictoires sont identiques; que non-seulement le fini et T infini, Dieu et le monde, et tous les êtres sont identiques entre eux , mais encore que l'être et le néant, (jue le bien et le mal, la liberté et la nécessité, la vérité et l'erreur, sont identiques. Cette école existe, elle dit cela, et elle a exercé sur le siècle une influence visible. Voilà le fait. Comment l'explique- t-on ? Je l'explique par l'admirable puissance logique de l'esprit humain ; par la belle et consolante loi du progrès; par la bonté providentielle de Dieu, qui ruine l'erreur, en la poussant à bout, par sa propre logique et son propre progrès. Il y avait dans l'esprit humain un germe de panthéisme. Le panthéisme est la racine intellectuelle du péché. Se croire Dieu, c'est le mal de l'intelligence, et le panthéisme, Aristotc même le montre, vient de ce que l'esprit humain prétend penser comme Dieu seul pense. Or, poser le panthéisme, c'est poser l'unité de substance. Mais si, dans l'ordre réel de la substance, toute chose est identique, comment dans l'ordre moral et logique y aurait-il des contraires et des contradictoires? Il faut donc, pour maintenir le panthéisme, établir l'identité des con-
tradictoires, en d'autres termes, il faut nier ce qu'Aristote appelle le principe premier et fondamental de tout discours, de toute pensée, de toute raison. C'est-à-dire qu'il faut renverser et détruire la raison. C'est-à-dire que le panthéisme, ou la prétention implicite d'être Dieu, qui est le fondement du mal et de l'erreur, se montre absolument contraire à la raison, et se déclare absurde. Donc l'esprit humain a aujourd'hui démontré par l'absurde que le panthéisme est faux, et l'on amis à nu la racine de l'erreur. C'est un grand fait, un fait immense, unique dans l'histoire de l'esprit humain. Une sentine d'erreur, profonde, immense, systématisant toute erreur, avait formé au sein de l'Europe contemporaine comme un épouvantable abcès. L'abcès crève, et manifeste aux yeux de tous l'affreux mélange sans nom qu'il renfermait. Dieu soit loué! car c'est le retour à la vie, c'est le salut de l'esprit humain, si nous savons en profiter.
Voilà l'explication claire, raisonnable, consolante, de l'étrange phénomène qui sans cela demeure inexpliqué.
Hégel, l'un des plus puissants logiciens qu'ait vus le monde, a été, en sens inverse de son orgueil, un aveugle instrument de Dieu, choisi pour porter à l'erreur leplusgrandcoup qui lui ait jamais été porté,
dans aucun siècle, par une école philosophique. Donc aucun des disciples de ïlégel ne l'a compris : il ne s'est pas compris lui-même. Nous, nous l'avons compris, puisque nous l'expliquons.
Osons le proclamer d'avance, c'est ainsi que Hegel sera compris et défini, pour toujours, dans l'histoire de l'esprit humain.