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RESUME SUR L INDUCTION OU PROCEDE* DIALECTIQUE

Rendons- nous compte du chemin que nous avons parcouru jusqu'ici dans l'étude du procédé dialectique. Nous l'avons étudié dans Platon, qui le distingue radicalement du syllogisme, en montrant qu'il s'élève au principe non contenu dans le point de départ, tandis que le syllogisme part d'un principe, en tire les conséquences par déduction , et ne peut jamais s'élever au-dessus de son point de départ.

Nous l'avons ensuite étudié dans Arislote, qui

le distingue radicalement du syllogisme, en affirmant que l'induction est en quelque sorte l'opposé du syllogisme ; qu'elle pose les majeures ou principes, ce que ne peut le syllogisme, lequel déduit seulement à partir des principes ou majeures.

Nous avons vu ensuite que , si les modernes le confondent assez souvent avec le vague procédé de tâtonnement attribué à Bacon, cependant de bons esprits signalent sur ce point une lacune et demandent le vrai nom de ce procédé inconnu, dont ils entrevoient l'existence. Il est à regretter, dit Royer- Collard, que ce procédé n'ait pas encore de nom dans la science. Et Jouffroy espère qu'une science pins avancée donnera la formule de ces jugements rapides que portent spontanément les hommes. Cette formule, nous l'avons donnée ; c'est celle du procédé infinitésimal : « Passer du fini à l'infini « par l'effacement des limites du fini. » Ce nom, nous le proposons : c'est, si l'on veut, le procédé infinitésimal; ou pour prendre un nom plus classique, plus ancien et plus général, c'est le procédé dialectique comparé au procédé sjllo gis tique . La racine des deux mots dialectique et syllogistiquc exprime assez bien que le premier des deux procédés est transcendant, c'est-à-dire s'élève au-dessus de son point de départ, et va du même au dif-

feront, tandis que l'autre enchaîne ses déductions par un lien continu, ne va que du même au même, et ne peut que déduire par voie d'identité. Nous croyons néanmoins que I'induction sera toujours le nom vulgaire et usité du procédé qui s'élève aux principes.

Nous avons ensuite cherché dans la langue les membres épars de ce procédé, et nous avons trouvé que les mots perception, abstraction , généralisation , analogie et induction l'expriment chacun sous quelque point de vue. L'acte de simple perception franchit l'abîme d'une sensation à un jugement implicite. L'abstraction, qui généralise, efface les accidents, les caractères individuels des données sensibles. La généralisation, comme le remarque fort bien Malebranche, passe d'un petit nombre d'individus à tous les individus possibles, c'est-à-dire en un sens du fini à l'infini. L'analogie, légitimement appliquée , montre , dans l'image qu'on voit, les caractères du modèle invisible ; de sorte que tous ces actes de la pensée pris ensemble réalisent plus ou moins le mot de saint Paul : « Les perfections invisibles de Dieu sont aperçues par l'intelligence, dans la vue de ce monde créé. »

Après ces considérations préliminaires, nous avons fait connaître le procédé dialectique, en le

mettant en action sons les veux du lecteur. Son

application à la science du monde visible crée l'astronomie, la science la plus achevée que l'esprit humain ait produite. Son application aux mathématiques crée le calcul infinitésimal, qui est le grand levier de la science moderne, mathématique, physique et mécanique. Et nous voyons déjà combien cette découverte peut réagir sur la logique, en montrant la légitimité et l'exactitude rigoureuse du principal des procédés de la raison, procédé que tant de logiciens oubliaient ou méconnaissaient.

Dans ces deux exemples vivants , qui sont les deux grands chefs-d'œuvre de la Logique humaine, nous avons pu comprendre la nature du procédé dialectique. Dans Kepler, nous trouvons comme point de départ quelques faits, quelques observations en nombre fini , relatives au mouvement d'une planète. De cette donnée, savoir : un nombre fini de phénomènes particuliers et contingents, l'esprit s'est élevé à l'idée nécessaire, qui régit comme loi l'infinité possible des faits de même nature. L'esprit a réellement passé du fini à l'infini, mais il lui a fallu pour cela, par le fait et dans la pratique, un puissant ressort ; il fallait croire fermement d'avance, comme Kepler, qu'il y a des lois, c'est-à-dire que les idées éternelles de Dieu gouver-

OU PROCÉDÉ DIALECTIQUE. 17â

lient le monde, que le monde, en quelque manière, ressemble à Dieu. Il fallait que la raison prétendit chercher Dieu dans la nature, avec cette ferme conviction, ou implicite ou explicite, que le monde visible est une certaine figure ou un certain miroir, dans lequel notre intelligence peut voir Dieu. Il fallait croire à l'analogie du monde des corps et du monde des esprits et du monde divin. Il fallait posséder et suivre avec docilité ces données primitives de lumière naturelle que Dieu nous donne, par lesquelles il nous parle, par lesquelles il opère <»n nous plus de la moitié de la science. Il fallait croire qu'étant donnée une seule planète, grain de poussière dans l'immensité, sa loi serait celle de tous les astres ; et qu'étant donnés quelques points de l'orbite, ces quelques points devraient rentrer dans une forme immuable et simple et imposée de Dieu au mouvement de cet atome, comme à celui de tous les autres. Étant donnée cette foi, qui est plus de la moitié de la science, il fallait regarder la nature visible avec une infatigable attention , il fallait lire correctement les données sensibles, afin d'en découvrir la loi particulière et d'en fixer le caractère précis.

Pour cela il fallait appliquer le procédé dialectique ou inductif, toi que nous l'avons décrit dans

notre étude sur le caleul infinitésimal. De même que le calcul infinitésimal cherche à trouver la loi intime d'une forme, la loi simple de sa continuité, la loi unique qui lie tout point au point suivant, et pour cela cherche dans le rapport de deux points quelconques, séparés par une distance variahle, la partie variable et la partie invariable de ce rapport, de même Kepler, étant données plusieurs positions de son astre, devait les comparer entre elles, pour en découvrir l'unité. Sans insister ici sur la nécessité de les rapporter au soleil et non pas à la terre, point de comparaison relativement auquel la loi eût été comme insaisissable, disons qu'il fallait éliminer la partie variable et individuelle de ces positions, pour ne conserver que leur partie constante, chacune étant, à la première vue, différente. Si toutes ces positions avaient été également distantes du soleil, la loi était trouvée, c'était le cercle. Mais toutes offraient quelque inégalité. Il y avait donc au moins une partie différente et variable dans le rapport de chaque point au soleil ou de chaque point à l'égard de tout autre. Y avait-il un élément commun , constant pour toutes les positions? En d'autres termes, v avait-il une loi? et quel était cet élément constant ou quelle était la loi ? Continuant à comparer pour

chercher l'unité sous la différence, Kepler trouve enfin que , si chaque point différait de tout autre, dans sa position relative au soleil, tous s'accordaient en ceci : qu'en prenant à côté du soleil un certain point idéal, et rattachant chaque position de l'astre et au soleil et à ce point, la somme de ces deux distances réunies était toujours la même pour toutes les positions de l'astre. C'était la loi. C'était dire que le soleil et l'autre point étaient deux foyers d'une ellipse dont toutes les positions de la planète occupaient la circonférence. Donc, faire ahstraction des inégalités relatives au soleil, et de toute autre circonstance individuelle, effacer toutes ces circonstances par la pensée, pour saisir la partie constante dans la position de chaque point , c'est-à-dire l'égalité sommaire des distances aux foyers, c'était trouver la loi. C'est le travail analogue à celui du mathématicien qui, partant de l'équation d'une courbe f x, trouve sa fonction dérivée f x, c'est-à-dire la partie constante du rapport entre deux points quelconques. Quand cette partie invariable est trouvée, le mathématicien affirme que si l'on passe du discontinu au continu, c'est-à-dire du fini à l'infini, cette partie invariable subsiste, et est la loi de la continuité, de l'élément infinitésimal.

De même Kepler dut affirmer, après avoir découvert cette partie constante dans un nombre fini de cas, qu'elle subsiste dans tous les cas.

Quant à la découverte de Leibniz, nous voyons Leibniz convaincu d'avance que Dieu gouverne tout conformément à lui-même et que les règles du fini réussissent dans l'infini et réciproquement. Dès lors, il croit pouvoir analyser le fini géométrique pour juger de l'infini géométrique , et il puise, par contre, dans l'infini géométrique des règles pour le fini ; il passe du discontinu et du divisible au continu et à l'indivisible, et affirme de l'un ce qu'il trouve dans l'autre, moins la limite. Il découvre dans le fini deux éléments, l'un variable et l'autre in variable -, il efface le second et il affirme que le premier subsiste dans l'infini, dans l'indivisible et le continu. Il agit en géométrie comme il agit en psychologie et en métaphysique : les perfections de Dieu sont celles de nos âmes, moins les limites, et il affirme que ces perfections infinies, illimitées, dont cet effacement donne quelque idée, sont vraies et subsistent en Dieu.

Tel est le procédé dialectique ou inductif : même méthode en physique, en géométrie et en métaphysique.

Il semble à propos de nous demander ici à quoi peut nous conduire, relativement à la connaissance de Dieu, le procédé dialectique dans son application au monde visible, telle que nous l avons trouvée dans Kepler; puis dans son autre application au monde abstrait de la géométrie, telle que Leibniz l a pratiquée.

Le procédé dialectique, dans son application à l'étude du monde visible, nous élève à la connaissance des lois. La raison croit d'avance à des lois ; mais elle en veut connaître le caractère 'précis. Les lois, comme le disait saint Augustin, d'après l'Ecriture sainte, ce sont des nombres et des figures gouvernant la matière, les forces et les mouvements. Cette matière, ces forces et ces mouvements sont des choses contingentes, qui sont, mais pourraient n'être pas. Les lois, ce sont des idées nécessaires, comme la géométrie, ou plutôt elles sont la géométrie même. C'est là le degré inférieur du monde intelligible qu'avait en vue Platon , lorsqu'il parle de la géométrie qui aie songe, mais non la vue de

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l'Etre* Ce résultat vérifie dans le détail l'antique parole : « Dieu gouverne tout par mesure et par « nombres; » et le mot de saint Augustin : « Ce sont « les nombres qui régnent; » et cet autre de Descartes : « Tout se fait par formes et mouvements. » Ce n'est pas tout : l'intérêt théorique principal consiste ici à atteindre l'idée de l'infini dans ces figures, dans ces mouvements, dans l'espace, le temps, et la force que suppose le mouvement. Dans les idées de figures parfaites et continues, mais abstraites, la raison découvre l'idée abstraite de l'infini, et à travers le temps, l'espace, la force, le mouvement, choses concrètes, elle saisit l'idée de l'infini , conçu comme réellement et actuelle-

ment existant. C'est là le degré supérieur de l'intelligible dont parle Platon, et dans lequel la géométrie est rattachée à son principe.

Mais, étant donnée l'idée abstraite de l'infini, la philosophie se demande si cette idée peut exister dans notre esprit sans correspondre à rien de réel ; puis, étant donnés des forces et des mouvements, l'espace et la durée, dont la continuité absolue ne s'explique que par l'existence de l'infini actuel, il s'ensuit immédiatement que l'infini réel et actuel existe. De sorte que le procédé dialectique, scientifiquement appliqué à l'étude du

monde visible, et puis à l'analyse intime des lois, des formes et des mouvements, conduit à quelque idée de plusieurs attributs de Dieu : simplicité, immensité, force infinie, loi nécessaire.

Il ne faut pas dire pour cela que la géométrie démontre l'existence de Dieu, et qu'il s'agit ici d'une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, la preuve parle calcul infinitésimal. Pour nous, nous n'avons jamais eu cette ridicule pensée.

En effet , nous arrivons par le calcul infinitésimal appliqué à la géométrie pure à l'idée abstraite de l'infini. Voilà tout. L'infini abstrait est-il Dieu? Non, il n'est rien. C'est le Dieu de Hégel, qui est athée. L'infini mathématique n'existe pas dans la nature, comme on l'enseigne d'ordinaire, et comme l'a démontré le cardinal Gerdil dans sa dissertation sur l'infini absolu. L'infini mathématique est une abstraction. Rien dans la nature n'est infini. A cette idée abstraite de l'infini que notre esprit conçoit ne répond, dans la nature créée, aucune réalité. L'infini n'a sa réalité qu'en Dieu. Mais par contre-coup il en résulte que toute idée de l'infini est une certaine idée de Dieu. Donc si la géométrie nous mène à l'idée d'infini, la raison peut ultérieurement s'emparer de cette idée abstraite, idée que notre esprit rencontre d'ailleurs

181) RÉSUMÉ SOfi L'INDUCTION

partout , i n dépend âm men t de toute géométrie et do tout procédé scientifique, et elle peut, à partir de cette idée, considérée comme un effet de Dieu en mous, établir les démonstrations ordinaires de l'existence de Dieu. Ce n'est pas démontrer Dieu par la géométrie, c'est le démontrer seulement par l'idée d'infini en nous. Cette démonstration est connue, surtout depuis l'admirable développement que Fénelon lui a donné. Au fond, toute idée vraie en nous, étant bien pesée, comme au reste tonte créature et tout mouvement des créatures, tout démontre l'existence de Dieu. Les idées qui nous viennent par la géométrie ne sont pas exemptes de cette loi commune. C'est-à-dire qu'à partir d'une idée réellement existant en nous , surtout si c'est l'idée de l'infini, qu'elle nous vienne par la géométrie ou sans la géométrie, la saine philosophie démontre l'existence de Dieu.

Mais il n'y a pas seulement la géométrie pure, il y a la géométrie appliquée aux mouvements, au temps et à l'espace. Et ici l'analyse infinitésimale démontre que sous les phénomènes du temps, de l'espace et du mouvement, il y a l'infini, non plus abstrait, mais réellement et actuellement existant.

L'analyse infinitésimale démontre cela avec une précision et un détail que la raison, libre de toute

formule géométrique et scientifique , n'avait pas encore rencontrés. Mais qu'est-ce à dire ? C'està-dire, qu'étant donné le mouvement, phénomène réel, qui ne peut exister ni être conçu si Dieu n'existe pas, — ce qu'on a toujours enseigné, — la raison, à partir du fait du mouvement, démontre l'existence de Dieu. Mais c'est la démonstration bien connue d'Aristote ; c'est celle que saint Thomas développe amplement et dans la Somme théologique et dans la Somme philosophique. Oui, à partir du fait du mouvement, on peut, on doit démontrer l'existence de Dieu ; car Dieu est seid cause première de tout mouvement ; rien ne se peut mouvoir sans Dieu, surtout si l'on définit le mouvement, comme Aristote, comme saint Thomas d'Aquin , le passage de la puissance à l'acte. Alors la démonstration par le mouvement est celle de Descartes, comme nous l'avons montré dans notre Traité de la connaissance de Dieu. Alors il est clair que tout mouvement implique à l'origine le moteur immobile d'Aristote, et que tout passage de la puissance à l'acte, qui est la vie même du monde visible et des esprits créés, prouve l'existence de l'Etre éternellement en acte. C'est-à-dire qu'il n'y a pas d'effets sans causes, et point de série de causes secondes sans cause première.

Qu'y a-t-il d'étonnant si l'analyse infinitésimale, appliquée à l'étude du mouvement , retrouve l'équivalent de ces idées, et les précise ?

L'analyse infinitésimale appliquée donne, selon nous, plus de détail et de précision à la démonstration antique de l'existence de Dieu par le mouvement , et la met sous les yeux avec une clarté saisissante.

Mais le plus grand service que le calcul infinitésimal ait rendu à la philosophie , c'est de faire mieux comprendre la rigueur du procédé inductif général. Si ce procédé dialectique, que nous avons décrit, s'applique à la géométrie, la transfigure et l'élève à une incalculable puissance, il s'ensuit que ce procédé logique général est un procédé légitime et puissant , rigoureux comme le syllogisme , et plus fécond. Donc, quand les sceptiques objectent à toutes nos démonstrations de l'existence de Dieu, qui toutes impliquent essentiellement le procédé dialectique, quand ils objectent que le raisonnement n'est pas rigoureux, que la déduction est interrompue , la chaîne des identités brisée , qu'on franchit des abîmes, que Ton passe du fini à l'infini, ce qui, disent-ils, est impossible, c'est qu'ils supposent que la raison n'a qu'un seul procédé, le syllogisme, qui va d'identités en identités, et qu'ils

ignorent que la raison possède, avant tout, le procédé dialectique ou inductif, qui passe très-réellement et très-rigoureusement, en géométrie et ailleurs , du fini à l'infini , procédé sans lequel la pensée serait impossible. Le seul fait du calcul infinitésimal renverse toutes leurs objections.

Donc il est bien entendu : i° que le procédé infinitésimal appliqué à la géométrie pure ne fait que nous donner l'idée de l'infini abstrait, et dès lors ne démontre pas l'existence de Dieu; 2° que ce procédé, appliqué à l'analyse du mouvement, ne fait que préciser dans le détail l'ancienne preuve de l'existence de Dieu par le mouvement ; et encore, ne voyons-nous pas clairement, nous l'avouons, comment l'idée d'une force infinie, qu'implique le mouvement, comment l'idée de durée continue et de grandeur continue, mène nécessairement à celle d'un Dieu sage et bon , intelligent et personnel. Saint Thomas franchit ces abîmes, je lésais; mais j'aime mieux, avec Clarke, reprendre pied dans la réalité, et démontrer la sagesse infinie de Dieu, à partir de la sagesse finie qu'il met en nous. Quoi qu'il en soit, une chose subsiste : c'est que le procédé dialectique, qui démontre l'existence de Dieu, dans toutes les démonstrations connues , est un procédé logique général, qui, appliqué aux mathé-

18ii RÉSEMÉ SUR L'INDUCTION

matiques, a créé le calcul infinitésimal : cette remarque, d'une part, démontre la légitimité du procédé , et prouve, par contre-coup, ce qu'avaient avancé Descartes et Leibniz aussi bien que le cardinal Gerdil , que la démonstration de l'existence de Dieu est d'une rigueur mathématique.

Appliqué à l'étude du monde visible, le pi océdé dialectique en trouve les lois , lois géométriques , lois nécessaires, immuables, absolues en elles-mêmes1, quoique la nature créée soumise à ces lois

1 Nous disons nécessaires en elles-mêmes, en ce sens que toutes les vérités géométriques sont des vérités nécessaires. Mais nous ne disons nullement que les lois de la nature soient nécessaires, en ce sens que Dieu n'eût pu donner au monde d'autres lois. Cette proposition, à nos yeux, serait fausse et très-voisine de \ hérésie. Toute la géométrie est nécessaire ; mais, évidemment, Dieu peut choisir dans l'infinie géométrie.

J'admets aussi que l'on puisse appeler luis de la nature certaines habitudes des choses, certaines répétitions des phénomènes, qui n'aient rien de géométrique. Cependant , en présence de ce texte sacré, si conforme d'ailleurs à la raison et à la science : « Dieu a « tout créé sous le nombre, la mesure et le poids ; » en présence de ce texte, je suis porté à croire (pie les vraies lois de la nature, bien

ne soit pas nécessaire, mais contingente. Appliqué à l'étude de ces lois elles-mêmes, considérées dans leur essence intime et dans la loi de leur génération, il nous conduit à l'idée abstraite de l'infini, en petitesse et en grandeur, en simplicité et en immensité. Appliqué à l'analyse du mouvement dans le temps et l'espace, par le calcul infinitésimal, on arrive à l'idée d'une immensité continue infinie, d'une durée continue infinie, et d'une force infinie réellement existante. Ce procédé consiste donc, soit qu'on le sache ou qu'on l'ignore, à chercher Dieu et à voir Dieu dans la nature : car chercher la loi sous les faits, l'unité et la stabilité dans le multiple et le mobile, c'est chercher Dieu sans le savoir ; c'est chercher le sens de ce signe sensible qu'on appelle la nature, c'est voir comment la nature signifie Dieu et ses différents attributs.

Ce n'est pas seulement l'unité et la stabilité que cherche la raison dans la nature ; elle y cherche tous les attributs de Dieu. A travers les choses contingentes, elle recherche l'idée d'être absolu, de substance absolue ; à travers le temps et l'espace, les deux idées d'éternité, d'immensité ; à travers la

romprisei, ont toujours forme géométrique {omnia m numéro et meusurà).

série des eauses secondes , l'idée de cause première et de cause finale.

Appuyons encore ces idées sur la doctrine et l'autorité de l'homme qui, en ce siècle, aie mieux pressenti l'existence du procédé infinitésimal , et qui en a demandé le nom.

« Considérons, dit Royer-Gollard, notre âme en face de la nature1. Les sensations qu'elle produit en nous sont en 110115 des modifications de notre âme. Mais en même temps la sensation, ou du moins quelques sensations ont l'étonnante vertu de nous faire sortir de nous-mêmes, et de nous faire savoir que l'impression qui est en nous vient d'un être qui est hors de nous. Les sensations du toucher, par exemple, ont cette étrange propriété. Si je viens à toucher un corps dur , je suis intérieurement modifié d'une certaine manière, je change d'état, voilà la sensation. Mais en même temps que je change d'état, j'ai la conception subite d'une chose étendue et solide qui résiste à mon effort. Non-seulement je conçois cette chose, mais j'affirme la réalité de son existence. Bien plus , je juge sans défiance qu'elle existait avant d'être touchée , et

1 Fragments de Royer-Collard , à la suite des Œuvres de Reid. T. iv, p. 431 (2e édit.).

qu elle continuera d'exister quand je ne la toucherai plus. C'est cette connaissance, et cette suite de jugements qu'elle implique, que nous appelons perception. Nous renfermons sous ce mot toutes les croyances qui se développent dans l'exercice des sens. Ces croyances qui ne donnent ni le raisonnement pur ni l'expérience raisonnée , ayant été peu remarquées et n'ayant trouvé place dans aucune théorie accréditée, n'avaient pas de nom dans le vocabulaire philosophique.

« Ainsi c'est un acte de foi naturel, inévitable, inexplicable, antérieur à tout raisonnement , qui affirme l'être et la substance, et les affirme comme permanents et comme causes de nos sensations

« Mais si l'on veut creuser l'origine de ces idées de substance, de durée et de cause, on est conduit à la découverte de la plus singulière des lois de la pensée humaine, loi antérieure à la perception et sans laquelle celle-ci ne s'accomplirait pas.

« C'est que les sens nous montrent des qualités et que nous affirmons des choses. C'est que le tact, par exemple, dont l'objet est l'étendue impénétrable, ne porterait dans notre esprit aucune de ces idées, si nous ne les avions auparavant. La percep tion les puise donc dans une autre source. Elles vont du dedans au dehors, par une sorte d'indue-

lion dont la nature seule a le secret et qu elle seule légitime. La perception qui les emprunte au dedans les réalise impérieusement au dehors; et la croyance qu'elle produit n'est pas moins irrésistible que celle qui serait produite par l'intuition immédiate. Le fait est merveilleux, mais il est indubitable. C'est une loi primitive de la croyance humaine.

« Ce procédé, par lequel nous transférons hors de nous, dans la perception, ce que nous n'avons pu observer qu'en nous-mêmes, je l'appelle induction, pour le distinguer de la déduction, avec laquelle il n'a rien de commun. Quoique la conscience de notre propre existence soit, de fait, le commencement, l'occasion et la condition de toute la connaissance extérieure que nous recevons par les sens, elle ne garantit point au raisonnement la certitude de cette connaissance, dont elle reste à jamais distincte.

« L'induction dont nous parlons ici, distincte de l'expérience comme du raisonnement, et libre du joug des hypothèses, ne permet à la pensée aucune incertitude. Ses jugements universels et absolus ont la force de la nécessité.

« Nous durons. De là nous comprenons la durée extérieure. Mais ce n'est pas tout : à l'occasion de la durée contingente et limitée des choses, nous

comprenons une durée nécessaire et illimitée, théâtre éternel de toutes les existences; et non-seulement nous la comprenons? mais nous sommes invinciblement persuadés de sa réalité!

« Gomme la notion d une durée limitée nous suggère celle d'une durée sans bornes, qui n'a pu commencer et cpii ne pourrait pas finir, de même la notion d'une étendue limitée nous suggère celle d'une étendue infinie et nécessaire, qui demeure immobile, tandis que les corps s'y meuvent en tous sens. Le temps se perd dans l'éternité, l'espace dans l'immensité. Newton a cru que c'est Dieu lui-même qui, étant partout et toujours, constitue l'immensité et l'éternité , en qui se meuvent et vivent toutes choses ; et Clarke a tiré de là le sublime argument qui prétend prouver à priori l'existence d'un être immense et éternel. Toujours est-il qu'en décrivant et qu'en suivant dans son progrès l'induction appliquée à la durée finie, à l'étendue finie, nous la voyons créer l'infini dans la pensée de l'homme. Elle va jusque-là.

«c Mais c'est lorsqu'elle s'applique à l'idée de cause, que cette induction progressive crée la loi la plus énergique et la plus féconde de la croyance humaine, celle qui l'élève jusqu'à l'auteur de l'univers. Tout ce qui commence éi exister a été produit

par une cause, est un jugement primitif que l'idée de cause nous fait concevoir irrésistiblement. Les sceptique! ont prouvé sans réplique qu'on ne tire ce jugement, ni de l'expérience, ni du raisonnement, et il le faut nier, ou reconnaître que c'est une croyance primitive, universelle et nécessaire de la nature humaine.

« De là l'induction s'élève aussitôt à la cause première et à la volonté première, source commune de toutes les volontés contingentes; cause première et nécessaire que la pensée de l'homme affirme sans la connaître, dont vient toute force, toute loi. »

Sans garantir dans tous ses détails l'exactitude parfaite de la doctrine que nous venons d'analyser, on plutôt de reproduire presque textuellement , nous disons que l'ensemble en est fondamental.

On le voit, dans tout ce procédé que Royer- Collard nomme procédé de perception et d'induction, il n'y a point de déduction antérieure aux affirmations ; et quant à l'expérience , elle éveille ces affirmations , mais ne les fournit pas. Ces lumières sont en nous ; elles sont données par la nature, c'est-à-dire par Dieu même, qui vivifie ainsi notre nature, et qui, comme le dit saint Thomas d'Aquin? met en nous la lumière naturelle de

la raison, lumière clans laquelle} il nous parle. {Ex lumine naturali rationis divinitus intérim indito , quo in nobis loquitur Deus. — Ipsum naturale lumen rationis est illustratio Dei.)

Cette lumière nous est donnée implicitement; elle est véritablement la lumière universelle qui éclaire tout homme venant en ce monde. Elle ne donne pas d'abord des idées claires , mais des croyances ou idées implicites qui sont en nous sans nous. Ces croyances peuvent se nommer aussi le sens divin en nous ; c'est la raison de Dieu, qui parle en nous sans nous. Le devoir de notre raison est de les écouter, de s'y soumettre, non de les discuter. La raison humaine qui les écoute a la foi naturelle; elle repose sur ses bases véritables, et vit de la vie de son principe ; celle qui les discute ou qui les rejette ne vit pas, parce qu'elle ne vit pas de la vie de son principe, qui est raison première, elle qui n'est pas raison première, elle ne vit pas ; elle se renie, s'épuise, s'évanouit et se détruit.

« La vie intellectuelle, dit Royer-Collard , est « une succession non interrompue, non pas seule- « ment d'idées, mais de croyances explicites ou « implicites. Les croyances de l'esprit sont les « forces de l'âme et les mobiles de la volonté. Ce

im résumé son à^nduction

« (|tii nous détermine à croire, nous l'appelons « évidence (vi i •:). Il y a donc aulant de sortes d'évi- « denee qu'il \ a de lois fondamentales de la « croyance. La raison ne rend pas compte, de « l'évidence. L'y condamner, c'est l'anéantir. Si le « raisonnement ne s'appuyait pas sur des principes a antérieurs à la raison, l'analyse n'aurait point « de lin, ni la synthèse de commencement. Ce sont « les lois fondamentales de la croyance qui constipe tuent l'intelligence ; et comme elles découlent « de la même source, elles ont la même autorité : « elles jugent au même titre; il n'y a point d'appel « du tribunal des uns au tribunal des autres Qui « se révolte contre une seule se révolte contre « toutes, et abdique toute sa nature.

« Le rebelle alors, comme le remarque Royer- « Collard, nie successivement tout; la perception, « la conscience, la mémoire, le sens moral, toute « la raison. Il anéantit l'étendue. Il nie la liberté. « Il nie le vice et la vertu, et les axiomes de la rai- « son. Le néant même n est plus nul, il entre dans « le domaine de Fétide, il est quelque chose. Je ne « déclame point, ton les ces conséquences ont été « tirées avec une exactitude qui ne laisse rien f( à désirer ni à contester : les exemptes sont « connus. »

Celte belle et simple analyse des sources de la connaissance met en lumière la nature et le fond du procédé dialectique , acte fondamental de la vie raisonnable.

Elle établit que la lumière, disons le sens divin, est d'abord en nous, sans nous, nous donnant, sous forme de croyances implicites on obscures, la vérité. Puis le témoignage extérieur, celui des sens, celui des faits de la conscience, celui de la parole , éveille ces croyances obscures et en fait des idées. Le créé se présente au dehors pour rendre témoignage à la lumière qui est en nous. Mais cette lumière, toujours inspirée au dedans, et réveillée par le témoignage extérieur, notre esprit s'y soumet ou ne s'y soumet pas. Il en devient fils ; ou bien il refuse de naître de ce père, et de se développer sous cette donnée. S'il veut naître de luimême, de lui seul, à priori, comme s'il était raison première, il reste dans les ténèbres et ne naît pas. S'il veut naître de Dieu, il vit; il passe à la lumière, à la connaissance de l'infini par le fini, de Dieu par la nature.

L'élan et le ressort de ce passage inconcevable de la nature à Dieu et du fini à l'infini, le fond même du procédé infinitésimal, c'est réellement, comme le répète Royer-Collard , un acte de foi;

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