II
258 LES VEftTUS INTELLECTUELLES INSPIRÉES.
L'homme; il est Dieu même incarné dans l'âme et le corps ; il est l'homme assumé en Dieu, il est la nature élevée jusqu'à l'union substantielle et personnelle à Dieu. Voyageur sur la terre, il connaît le temps, et immuable en Dieu, il voit l'éternité. Il est, plus véritablement que Leibniz ne Fa dit de chaque homme, un composé de temps et d'éternité . Il sait ce qui passe, il sait ce qui demeure, il sait l'union et le rapport de l'un à l'autre. Il est donc toute sagesse, et il a toute sagesse, et il est le modèle de toute science.
Entrez dans le détail du dogme sur ce qu'est Jésus-Christ 5 voyez si tout n'y exprime pas les lois essentielles de la science.
Il n'y a dans le Christ qu'une personne, et cette personne est Dieu. Je vois ici la première loi de la science, de ce que j'appelle la science pleine et la sagesse totale. Dans le Christ, la personne du Verbe n'est ni la substance de l'humanité, ni le sujet d'où émanent les actes humains, mais bien le terme de l'union des deux natures divine et humaine \ De même pour la vraie science à la fois divine et hu-
1 Personam Veibi non esse respectu humanitatis instar snbjeeli quod humanitatera sustentet velut aecidens, sed instar termini, quatenus ejusmodi conjunctio in unam substantiam ac personam desinit. [Perrone. De Incarnations Pars 11 , cap. m.]
maine. La science entière, tonte la science tend à Dieu, cherche Dien et se termine à Dieu. Tant qu'elle ne se termine pas à Bien, elle n'est pas science. Tant qu'on n'a pas trouvé Dieu, on n'a pas la science même : on ne connaît pas ce qui est, et ce qui est nécessairement, absolument ; on ne connaît pas le rapport du contingent à ce qui est nécessairement, absolument. Les sciences diverses, partielles , abstraites et séparées ne sont pas la science. Elles sont comme cette géométrie dont parle Platon, qui serait la science, si elle était rattachée à son principe. Toutes les sciences partielles, toutes les vérités de détail peuvent et doivent être rattachées à leur principe, à leur centre commun, qui est Dieu. Alors seulement la science existe.
Mais ce n'est pas tout. Il ne suffit pas pour la science, pleine et totale, que la raison soit parvenue à Dieu, à travers l'âme humaine et le pionde, et ait tout rattaché à ce que nous nommons le degré inférieur de l'intelligible divin, tel qu'il est dans l'esprit de l'homme; non, alors même, il reste encore, d'après tous les vrais philosophes, un abîme à franchir ; il faut, selon Platon, que la raison arrive au terme du procédé; il faut, selon saint Augustin, que la raison aille à sa fin, à sa fin dernière, comme
le précise saint Thomas d'Aquin. Il faut, pour qu'il y ait science pleine, telle que l ame la désire, il faut que la raison soit parvenue à sa fin dernière, ce qui a lieu lorsqu'elle ne se rapporte plus seulement à la lumière naturelle, et ne s'y termine pins; il faut qu'elle se rapporte aussi et se termine toujours à la lumière surnaturelle, c'est-à-dire à Dieu même personnellement présent dans l'âme, par l'amour, la grâce et la foi. De sorte que la vraie science doit se rapporter tout entière à Dieu, non pas à Dieu connu par abstraction, mais à Dieu connu par lui-même : au Dieu substantiel, personnel, en rapport vivant et direct avec l'âme. La vraie science n'a que ce seul terme, cette seule fin dernière; elle n'a pas d'autre centre, d'autre unité. Donc, dans la science comme dans le Christ, il ne doit y avoir qu'une personne, la personne même du Verbe divin.
Mais alors, dira-t-on, Dieu dans la science agit seul ; il est tout ; l'homme n'agit pas et n'est plus rien . Attendez et voyez cequele dogme enseigne sur Jésus- Christ : « Il y a en Notre-Seigneur Jésus-Christ une a seule personne, qui est divine, et deux natures, « nature divine, nature humaine. Il y a en Jésus- « Christ deux natures entières, distinctes, qui ne a peuvent se confondre en rien. Il y a en Jésus-
« Christ deux volontés, deux naturels principes « d'action, l'un divin, l'autre humain, que l'on ne « doit pas plus confondre que séparer. Jésus-Christ « est parfaitement Dieu, parfaitement homme ; il a « une âme humaine douée de raison, et un corps « humain né delà femme. » Tout le plan de la science est là. La science totale a deux natures, l'une divine, l'autre humaine, que l'on ne doit pas plus confondre que séparer. De sorte que les philosophes, qui, parmi nous encore, soutiennent que la philosophie et la religion ont le même fond et ne diffèrent que par la forme, méconnaissent cette loi essentielle des deux natures, entières, distinctes, qu'on ne doit point confondre {duce naturœ integrœ, distinctes ^ inconfuseé). Et ceux qui ne veulent pas que la philosophie et la religion vivent, dans un même ensemble, soient rapprochées, comparées, et unies dans une même science et dans une même sagesse, comme dans les deux grands livres de saint Thomas d'Aquin, et dans tous les écrits des Pères; ceux-là méconnaissent l'autre loi : « deux naturels principes d'action, qu'il ne faut « pas plus séparer que confondre (duœ naturelles « operationes indivisœ, inconfuseé). « Et ceux-là, surtout, se tromperaient par un étrange renversement, qui méconnaîtraient à la fois ces deux lois ;
et qui, lout en affirmant d'un côté que la philosophie et la religion ont un même fond commun, soutiendraient en même temps qu'il les faut séparer en pratique et en spéculation ! C'est justement le contraire qu'il faut dire: ne point confondre et ne pas séparer. Ne point confondre ce qui est radicalement distinct comme le fini et l'infini, comme le créé et l' incréé, et ne point séparer ce que Dieu veut unir dans l'unité de sa personne. Grande leeon pour l'esprit humain !
Mais de ce qu'il y a en Jésus-Christ deux natures et deux naturels principes d'action radicalement distincts, il s'ensuit, s'il est le modèle de la science, que la science s'égare entièrement, lorsqu'elle prétend tout ramener à un point de départ unique, à une unité homogène, consuhstantielle. C'est le travers d'un grand nombre d'écoles. De faux mystiques ont prétendu tirer la science entière de l'inspiration intérieure, ou des articles de» la foi chrétienne, ou de la Bible. Il est des logiciens plus ineptes encore, qui ont prétendu tout déduire des premiers principes rationnels. Et, sous nos yeux , les sophistes contemporains , Ilégel et son école, entendent déduire le monde entier, toute la nature et toutes ses lois, et tous ses phénomènes, de leur premier principe logique , qui est leur
Dieu, tel qu'ils le font. Ils ont essayé l'entreprise, ils ont construit un monde par cette logique , et lorsque la nature ne s'est point accordée avec leurs déductions, ils ont soutenu que la nature s'était trompée. Ils Font écrit, et les textes subsistent. Toutes ces aberrations viennent manifestement de ce que l'on ignore le mystère des deux natures. Le corps du Christ, comme l'ont soutenu des hérétiques, n'est point tombé du ciel. Il n'est point composé de je ne sais quelle matière céleste : il est humain, il est né de la femme [Christi corpus non e cœlo delapsum est, neque ex cœlesti substantiel consistais, sed est humanum atque ex virgine matre conceptuni). Le Christ est un divin fruit du ciel et de la terre. Quand il naît , le Prophète s'écrie : « La vérité s'est élevée de la terre, et la justice est « descendue du ciel ; et la terre a donné son fruit. « {^Veritas de terra orta est , et justifia de cœlo « prospexit : terra dédit fructum suum.) » Ainsi de la vraie science : elle naît du ciel et de la terre ; son corps ne descend point du ciel ; son corps naît vraiment de la terre. L'âme humaine le conçoit en regardant la terre , par les sens que Dieu lui a donnés, parla raison qui vient de Dieu. Non, dans la science, Dieu n'est pas seul acteur, ainsi que s'exprime Leibniz ; l'âme de l'homme agit par les sens
et par la raison ; de même qu'en Jésus-Christ il y a une âme raisonnable clouée de raison, ainsi qu'un corps humain doué de tous 1rs sens de l'homme. Seulement rien ne doit être séparé de Dieu; rien ne doit tendre qu'à lui seul. Tout se rapporte à Dieu, tout se termine au Dieu vivant et personnel, présent par la grâce et l'amour : car dans le Christ, tout se termine, s'adapte, se rapporte, se continue en sou unique et divine personne.
Il n'y a pas jusqu'au beau mystère de la naissance du Christ , né de Dieu dans le sein d'une vierge, qui n'ait son reflet dans la science. Car, je vous prie, d'où vient l'erreur, et à quelle condition l'âme de l'homme, sa raison et ses sens saurontils éviter l'erreur, et rapporter à Dieu toutes les données des sens et de la raison ? Disons-le, c'est à la condition de la virginité intellectuelle.
Nous l'avons enseigné en d'autres termes au commencement de la Logique, en parlant des causes de l'erreur. Toutes les données premières sont vraies, disions-nous ; toutes viennent de Dieu, celles même qui viennent de lui médiatement par les sens et par la raison. Dieu ne sème que bon grain dans son champ, dans le champ intellectuel de notre âme. ( /est l'homme qui sème l'ivraie. Il faut donc, pour éviter Terreur, que l'homme ne sème rien, et que
l'origine de la science, l'acte premier de la fécondation soit de Dieu seul. Dieu seul semeur ! alors il n'y a point d'ivraie. Si l'homme donc ne prétend pas être père de la science , mais en être la mère seulement, mère vierge sous la seule influence de Dieu , de Dieu parlant par la nature ou par luimême ; alors la science entière est pure , immaculée et remonte à Dieu sans erreur. Et le fruit de votre pensée n'en sera pas moins fils de l'homme, quand, sans en être père, vous en serez mère seulement.
Abus le voyez, tout a son sens et son analogie philosophique dans les formules du dogme. C'est que Notre -Seigneur Jésus -Christ est véritablement le modèle de la science; c'est qu'il en est le plan, le but, l'objet, le terme ; c'est qu'il a dit : « Je suis « la Vérité. » Mais il a dit aussi : « Je suis la Voie. »
Oui , Jésus-Christ crucifié est la voie. Il est la voie, la droite voie, la méthode de la science. Platon n'a-t-il pas dit : « La véritable méthode, c'est la mort? » Méthode morale, méthode de la sagesse
pratique pour purifier la volonté; méthodologique pour déployer 1* intelligence, et mener à sa double fin la raison; méthode logique universelle, et même géométrique , pour passer de tout phénomène à l'essence, de tout fait à l'idée, de tout fini à l'infini, et de toute chose à Dieu, qui est le but unique de la raison ; méthode de toute science et de tout progrès naturel ; voie et méthode unique de toute élévation surnaturelle de l'âme , de l'esprit et du corps.
Est-ce que la méthode morale peut être autre que le sacrifice et la croix ? Est-ce que l'amour n'est pas toute la morale et toute la loi ? Est-ce qu'il y a d'autre obstacle à l'amour, naturel ou surnaturel, ou de Dieu ou des hommes, que l'égoïsme non sacrifié? Est-ce que toute impression, toute sensation, tout désir, toute émotion de la vie, tout battement du cœur n'est pas double, et ne dit pas, ou ne doit pas dire : Dieu et moi : lui et moi ? Mais que dit l'injustice et le mal? Moi; moi d'abord; lui, lui Dieu ou prochain, lui après moi. Et que dit la justice et l'amour ? Lui avant moi. Là est toute la racine et tout le nœud de la morale. Chaque volonté répète habituellement l'une de ces deux fondamentales propositions. Que faut-il donc? Sacrifier ce moi qui s'élève , qui se place d'abord
avant tout, qui est excessif, monstrueux, qui se croit plus grand que le monde , qui se préfère à toute l'humanité, qui se préfère à Dieu. Hâtez-vous, ne laissez pas grandir en vous l'épouvantable monstruosité. Prenez la croix, suivez Jésus-Christ crucifié, anéantissez le mal, qui est vous-même, vous dans votre état faux; il vous en a donné l'exemple. En un sens vrai, il s'est anéanti lui-même (semetipsum exinanwii). Anéantissez donc en chaque émotion de la vie, dans chaque battement du cœur, donné de Dieu pour retourner à Dieu et à l'amour, anéantissez radicalement l'obstacle satanique, la limite coupable, qui prétend détourner et arrêter la vie en vous, sans la laisser jaillir en Dieu ; anéantissez l'obstacle d'égoïsme, qui, comme le dit l'Apôtre, engloutit la donnée divine dans la concupiscence ; coupez et retranchez la différence entre votre volonté propre et celle de Dieu. Soyez libres, dégagez- vous. Prenez, par ce retranchement, l'étendue et la dilatation d'un cœur, qui veut et aime ■ comme Dieu et avec Dieu. Opérez la circoncision de tout mouvement de ce cœur, afin de retrancher l'obstacle et la limite, et permettre à ce petit mouvement, qui allait s'épuiser en vous, de s'élancer dans l'infini de Dieu.
Anéantir en tout l'obstacle et la limite, pour tout
porter à l'infini, c'est bien la voie et la méthode. C'est la méthode dans le temps, dans le mal et la lutte , dans cette époque du sacrifice sanglant. Ce sera la méthode et la voie dans l'éternité , au sein de la lumière et de la vie, lorsque toujours uni à l'éternel et perpétuel sacrifice, tout cœur, par un sacrifice non sanglant d'adoration, de louange et d'amour, dans chaque flot de lumière et chaque mouvement venant du cœur de Dieu, aimera Dieu plus que lui-même et plus. que tous les hommes. Lui donc, lui Jésus crucifié, est bien en vérité, par sa croix même et par son sacrifice, la méthode et la voie, voie théorique et voie pratique du bien et de l'amour.
Mais est-il en même temps la méthode de l'esprit, la voie, la loi de l'intelligence ? Jésus-Christ crucifié est-il l'objet réel , l'objet vivant que doit imiter et calquer la logique des intelligences qui veulent aller à la vérité ? Qu'avons nous donc montré dans tout ce qui précède , si ce n'est que l'esprit de l'homme, qui a deux procédés, l'un pour s'étendre dans sa lumière actuelle, en a un autre, pour s'élever, dans la lumière possible, à ce qu'il n'avait pas; pour voir, hors de soi, ce qui est; pour voir dans la périssable nature l'éternelle loi, en s'élevant plus haut que la nature; pour entrer
clans l'essence de la loi , et reconnaître en elle le caractère sacré de l'infini : pour lire Dieu dans tonte créature, pour épeler dans la vue de notre âme les perfections de Dieu. Pour tout cela, il faut une chose : effacer la limite, abstraire, effacer l'accident. Séparer dans toute donnée contingente et individuelle, tout ce qui vient de la limite et du fini, séparer cet élément mobile, qui voile la loi, sa permanence et son infinité , et l'éternelle idée de Dieu. Effacer un instant, par. la pensée, cet élément mobile pour voir l'idée de Dieu, dont il est l'effet et l'image , c'est la méthode métaphysique aussi bien que géométrique. Sans ce calque logique du sacrifice , nul passage à aucune idée à partir d'aucun fait ; plus d'idée , plus de loi , plus rien d'universel ni d'infini : en un mot, plus de vérité ; ni perception simple, ni affirmation générale, ni loi, ni cause, ni Dieu, ni Être. L'intelligence même est éteinte. Elle ne peut vivre que par l'imitation telle quelle du sacrifice et de la croix, par le logique sacrifice de tout être créé à Dieu.
Mais si l'intelligence , comme il est surabondamment démontré , ne s'élève à la vérité qu'autant que notre volonté s'élève au bien, Jésus-Christ, par sa croix , est donc à la fois la méthode et la voie qui mène au vrai. La volonté n'allant au bien
que par la croix , l'intelligence n'allant au vrai qu'avec la volonté, et n'y allant elle-même, de son côté, que par quelque imitation de la croix, il est visible que Jésus crucifié est deux fois, par sa croix, la méthode et la voie.
Et il est, en un autre sens encore, la méthode et la voie, en ce sens qu'il nous donne d'avance l'ensemble et le plan de la science, afin d'éviter toute erreur. Car, après la séparation de l'intelligence et de la volonté , source principale de l'erreur, il n'y a nulle source d'erreur aussi féconde que ce qu'on peut nommer les méthodes exclusives. Voulez-vous, dit saint Jean, discerner les esprits ; vous les reconnaîtrez à un seul signe : tout esprit qui divise Jésus-Christ vient du mal. Eh bien, que font tous les sophistes et tous ceux qui se trompent ? Ils divisent Jésus-Christ, ou ils s'efforcent tout au moins de le séparer de sa croix.
Essayez de chercher la sagesse et de philosopher en divisant le Christ , lui qui est le vrai monde abrégé, l'éternel plan de Dieu. Essayez de prendre à part son corps seul , séparé de son âme et de sa divinité, vous n'avez plus que des atomes, sans lien ni sens. Ce n'est plus le corps du Christ; ce n'est plus même le corps de l'homme ; c'est la plus grossière des erreurs, la plus inepte des méthodes. La
secte est très-connue, et ne mérite pas même ici d'être nommée.
Essayez de prendre son âme, l ame raisonnable seule, séparée de son corps et de sa divinité : vous n'avez plus ni Dieu ni homme ; car, comme le dit supérieurement le docteur angéiique, l'âme à part n'est pas l'homme {anima non est homp ). Il y a telle philosophie qui s'écrie : Point de ciel , point de terre; point de lumière surnaturelle, point de lumière des sens ; point de théologie, point de mathématique ni de physique ; l'âme seule, la psychologie seule! — O Psyché! ô statue! où donc est le sang humain dans tes veines ? où est le feu divin dans ton cœur et tes yeux ?
Essayez de prendre la divinité seule, séparée de l'âme et du corps ; que ferez-vous, pauvre homme, de ce mot, que vous aurez dans votre tète, éclairé de son sens , j'y consens, de ce mot : Divinité ? Est-ce que vous déduirez de ce grand mot l'homme et le monde ? Est-ce vous qui essaierez de reproduire, comme les sophistes contemporains, l'oeuvre de la création ? Est-ce vous qui , dans votre idée abstraite de Dieu , fixée dans votre entendement par le mot Dieu, être absolu et infini; est-ce vous qui saurez lire directement et face à face l'idée divine de l'homme et de la création ? Vous prétendez
voir Dieu lui-même, sans lia me, sans le corps de Dieu incarné ; niais, vous le savez, c'est là le grand écueil , le grand orgueil, le grand abîme. De votre idée abstraite de Dieu, vous ne pouvez tirer qu'ellemême et ce qui lui est identique. Et comme vous êtes d'ailleurs un homme vivant sur terre, et qu'il vous faut nécessairement rendre raison de la terre et de l'homme, vous viendrez dire : Le monde c'est Dieu, et Dieu c'est moi. Ou bien, si vous comprenez que votre idée abstraite de Dieu est creuse en sa substance, quoique mathématiquement certaine dans sa forme, vous direz : Dieu n'est pas, ou Dieu n'est rien, ou l'être et le néant sont la même chose, et sont ensemble le principe de toute chose.
Mais je veux bien que vous ayez pris pour objet l ame raisonnable et Dieu, en otant seulement le corps d'une part et de l'autre Dieu incarné dans l'âme et dans le corps. Vous distinguez parfaitement Dieu de l'âme, j'y consens ; et vous n'êtes plus ni panthéiste ni athée ; mais qu'êtes-vous et que pouvez-vous ? Privé de corps et de l'humble méditation du monde des corps, signe sensible de la vérité, privé de grâce surnaturelle, des forces et des lumières du Saint-Esprit, vous n'êtes plus qu'un pasteur réformé d'un culte sans sacrements et inévitablement socinien. Vous n'avez plus que la pn-
rôle, la raison seule, le raisonnement et la morale humaine , sans régénération surnaturelle , sans grâce et sans révélation. Vous parlez bien , mais vous ne donnez pas la vie , ni celle qu'apportent les sacrements, ni celle que peut donner l'effusion libre du Saint-Esprit. Vous ne régénérez point de l'eau et de l'esprit ; vous n'entrez point et ne faites point entrer dans le royaume des cieux.
Enfin essayez seulement de séparer Jésus-Christ de sa croix : vous aurez devant vous l'idéal, l'idéal complet, mais vous ne pourrez y atteindre. Il n'est pas mort pour vous : du moins vous ne le croyez pas ; et vous, vous ne mourez pas avec lui. Vous n'êtes pas enseveli avec lui dans la mort par le baptême (consepulti cum Mo per baptismum in 7nortem.) Catéchumène non baptisé, qui ne voulez pas l'être, pour abuser de la vie plus longtemps, vous ne savez pas les mystères et n'y pouvez participer; vous n'avez pas mangé la chair du Fils de l'homme, vous n'avez pas la vie en vous : vous ne savez pas même ce que veulent dire ces mots.
Telles sont les âmes et les intelligences idéalement chrétiennes, mais sans pratique, et privées de la foi substantielle dont parle saint Paul, qui est, dit-il, le commencement de la vie éternelle. Ne