CHAPITRE HT
Il faut doue eu convenir : il y a, comme l'enseigne saint Thomas d'Àquin, deux degrés de la connaissance de Dieu (duplex veritatis modus) ; il y a, relativement à l'homme, deux intelligibles divins (duplici veritate divinorum intelligibilium exis tenté). L'un est la fin naturelle et première de la raison. L'autre est la fin dernière de la raison ; tin dernière à laquelle la raison n'arrive point par la seule lumière naturelle, mais bien par le secours de l'autre lumière. Dans cette lumière surnaturelle, Dieu luimême se révèle, non plus par le spectacle de la nature, mais par lui-même. Or, comme l'enseignent saint Augustin et saint Thomas, suivis de toutes les
'25'i LES VERTUS INTELLECTUELLES INSPIRÉES.
écoles théologiques, moins quelques particuliers, l'homme a naturellement quelque désir inné de cette connaissance directe de Dieu. C'est ce qui nous explique comment Platon a pu dire que le procédé dialectique avait pour fin dernière, non pas de voir seulement la vérité, la vérité abstraite, ombre de la vérité substantielle, mais de voir le principe même de la vérité, le souverain bien ; de le voir non plus dans ses reflets, dans les fantômes divins, ombres de celui qui est, mais lui-même en lui-même. Sans doute ici Platon a été saisi de vertige. Car tantôt il affirme que le sage voit ce souverain bien, et qu'il contemple le divin soleil en lui-même; et tantôt, lorsqu'il vient à traiter la question pleinement, et à se demander à quelles conditions l'âme de l'homme arrive à voir le souverain bien, il répond nettement cette merveilleuse parole : « C'est par la mort qu'on « y parvient! »
Ouvrez le Phédon, et lisez ce qui suit: « Oui, le « vrai philosophe désire la mort. La sagesse, dont « nous nous disons les amants, cette sagesse est « donnée aux morts, non aux vivants. Ou bien nous « ne la rencontrerons jamais, ou ce sera après la « mort, quand Dieu nous aura délivrés. Alors nous « connaîtrons par nous-mêmes la vérité. On ne le « peut dans la vie présente ; et si nous avons en
« nous l'espérance de posséder un jour la sa- « gesse que nous avons aimée, ce sera dans le sé- « jour de la vie à venir: sinon, il y faut renoncer. « Donc, en toute vérité, 6 ami! le philosophe digne « de ce nom cherche la mort. »
Or, maintenant que l'on a écouté Platon, affirmant que le vrai philosophe cherche la sagesse dans la mort, pourquoi refuserait-on d'écoutersaintPaul, parlant aussi de la mort chrétienne et de la croix, comme source de la sagesse? Saint Paul s'écrie : « Je « neveux savoir qu'une seule chose : Jésus-Christ, « et Jesus-Christ crucifié. » Pourquoi ne nous permettrait-on pas de développer ici, en Logique, ce grand mot de saint Paul, qui est notre devise philosophique, et, selon nous, la devise de la Logique vivante ? Nous l'affirmons, la Philosophie peut tout voir et doit tout voir en Jésus-Christ, et en Jésus - Christ crucifié. Le philosophe doit chercher la sagesse en Jésus- Christ, dans sa mort et sa croix.
Il n'y a pas d'autre sagesse véritable ; il n'y a pas d'autre sagesse utile. Jésus-Christ est à la fois la sagesse même, la sagesse personnelle, la sagesse entière, la sagesse divine et humaine. Il est la source de toute sagesse; il est le modèle et le type de notre sagesse ; il en est le moyen, la voie, la droite voie, et, si je l'ose dire, la méthode. Quant à la science,
il est son terme, la vérité ; il est sa voie, il est son principe et sa vie. O Seigneur, qui avez dit: Je suis la voie, la vérité, la vie, donnez-nous de mettre en lumière cette grande parole sortie de votre bouche !
Et d'abord, qu'est-ce que Jésus-Christ? C'est le Verbe éternel incarné dans l'humanité. Le Christ est Dieu et homme, âme humaine douée de raison, et corps humain soumis dans tous ses mouvements et à la raison et à Dieu. Donc il est le modèle de la sagesse entière, de la science à la fois divine et humaine dont parlent les vrais mystiques, de cette science divine, qui transfigure la science humaine, de cette science humaine, que développe la raison de l'homme, raison que la science divine, infuse et inspirée de Dieu, n'éteint pas, mais rend plus lumineuse. Il est le type de cette science pleine, universelle, qui puise dans la divine révélation de Dieu, dans la lumière surnaturelle; qui vient de l'âme humaine, qui transfigure le corps, et qui, comme le disait sainte Hildegarde, est une science renfermant à la fois Dieu, l'âme et le corps. {Corpus et
anima in eadem scient ia erunt et in eadem claritate. ) Il est le type de cette lumière résultant de toute source, de Dieu directement, et de l ame, et du monde ; de cette science incarnée, mais en même temps transfigurée, qui voit Dieu dans chaque être, et voit aussi chaque être en Dieu ; de cette lumière, pénétrant tout, dont on a dit : Tout ce qu'on pense, il le faudrait penser avec son âme entière, avec tout son esprit et fout son corps; lumière dont le Verbe lui-même a dit : Si vous êtes pur, tout votre corps sera éclairé, et votre corps sera pour vous comme un réflecteur de lumière. Il est le modèle de cette sagesse à la fois intellectuelle et morale, qui habile dans la volonté autant que dans l'esprit, qui opère la vérité pour la voir, qui fait la vérité pour arriver à la lumière, qui opère par la vie libre, avant de luire par la vie intellectuelle. Il est le modèle de cette sagesse qui est en nous la lumière chaude, la lumière personnelle, et qui peut dire: Je ne suis pas seul, car mon Père est en moi. Et il est le modèle de ces choses, parce qu'il est lui-même ces choses ; il est tout ce qu'il sait : il est Dieu, il est homme; il est âme raisonnable, il est corps. Il porte dans son corps et son sang le monde visible entier, toute la nature des corps; il porte l'homme entier, l'âme entière4, la raison et la volonté, toute la nature de