‹ LogiqueChapitre 77 sur 89 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

J'ai dit un mot de la lecture II en faut parler plus an long. Après la prière, et tout ce qui s'y rapporte, après la méditation personnelle, vient la lecture comme source de lumière.

Comment user de La lecture pour le progrès de la Logique vivante, le développement du Verbe en vous ?

11 y a un livre qu'on appelle, entre tous les autres, le livre proprement dit , la Bible. Lisez ce livre.

Et d'abord, croyez-vous qu'il ne puisse y avoir , sur la terre, de parole de Dieu actuellement écrite ?

Il y a des penseurs qui soutiennent que tous les livres sont sacrés, que toute pensée est inspirée, que toute parole est parole de Dieu. Car, disent-ils, s'il est vrai, comme le croient les chrétiens, que l'homme n'est raisonnable , qu'il ne pense et ne parle que par une participation actuelle à la lumière de Dieu, ou plutôt si, comme nous le soutenons, l'homme est Dieu même pensant, comment expliquez-vous que l'homme puisse parler quelque chose qui ne soit pas parole de Dieu ?

J'espère que vous ne comprenez rien à tout ce panthéisme. Mais, du moins, si l'on vous enseigne qu'il y a, dans la mémoire des hommes et dans la tradition, des paroles pures et vraiment inspirées de Dieu, je suis certain que vous n'avez aucune solide raison de le nier.

Voici que, depuis plus de trois mille ans, une grande partie du genre humain, la plus vivante, la

partie civilisatrice du monde, qui forme le courant principal de l'histoire universelle, et qu'anime l'Église catholique, voici, dis-je, que ce coté lumineux de l'humanité , par des motifs considérables qu'il vous est facile de connaître, tient comme étant toute pure, comme certainement sainte et divinement inspirée, ce texte écrit, qu'on nomme la Bible. Pourquoi ne le pas croire, si vous croyez en Dieu ? Pourquoi ne pas croire d'avance que la bonté du Père a su parfois inspirer ses enfants ?

Vous lirez donc la Bible.

Du reste, comment comprendre qu'un homme quel qu'il soit, croyant ou autre, ne médite pas, avant toute autre chose, les paroles du Christ ? Comment comprendre que l'Evangile ne soit pas toujours, pour tout homme de cœur et tout homme qui pense, le premier des livres ?

Vous donc, qui voulez être disciple de Dieu, et qui avez en vous le sens divin, vous lirez chaque jour l'Evangile. Et quand vous en aurez quelque usage, et que vous y lirez ceci: « Si vous pratiquez « ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité ccvous rendra libres; » quand vous aurez, en effet, entrevu l'insondable lumière du texte, et pressenti les forces libératrices que sa pratique vous donnerait, vous verrez bien qu'après la pratique même

de l'Évangile et la prière, la méditation des paroles du Christ doit être la grande source philosophique, l'aliment principal du développement du Verbe en vous.

Quand vous commencerez à comprendre et à vous douter enfin de cet Évangile éternel, incarné dans cet Évangile historique que vous voyez, vous direz avec Origène: « Il s'agit donc maintenant de « traduire l'Évangile sensible en Évangile intelli- « gible et spirituel. » Et vous ajouterez avec -son commentateur, Thomassin : « Oui, il faut traduire « l'Evangile temporel et sensible, en Évangile in- « telligible, éternel, si nous voulons enfin quitter « l'enfance, et parvenir à la puberté de l'esprit1. s

Voici comment vous lirez.

Lisez le texte ou la Vulgate. D'ordinaire, mettez une heure à lire un ou deux chapitres. Quelquefois, une lecture suivie de l'un des quatre Evangiles est d'un grand fruit. Dans ce cas, il faut lire tantôt

5 « Etenim nunc nobis proposition est, dit Origène, ut Evan- « gelium sensibile transmutemus in intelligible et spiritale. » Et Thomassin ajoute : « Ubi perspicue duplex discriminât Evangelium. « et sensibile in intclligibile, temporale in seternum traduci debeiv « demonstrat , si modo pueritia aliquando excuti et adolescere « intelligentia débet. » — Thomassinus . de Incarnatione Verbi . lib. I , cap x,

dans une langue, tantôt dans une autre, français, allemand, anglais, etc Dans tous les eas, efforcezvous de vous appliquer à vous-même tout ce que vous lisez. Priez Dieu ardemment de vous faire entrer dans le fond du sens. Efforcez-vous, et ceci est très-important, de trouver dans les discours du Christ, qui d'ordinaire semblent passer brusquement d'un objet à un autre, de trouver l'unité puissante et vivante qui les caractérise. À mes yeux, une des plus fortes preuves intrinsèques de la divinité de ces discours, c'est leur saisissante unité jointe à leur étonnante variété. Quand on est parvenu au fond du sens, on aperçoit une sorte de lumière éternelle, immense et simple, dans laquelle vivent et se touchent tous les objets de la création, les plus divers, les plus lointains, comme en Dieu même. Si jamais il vous est donné, une seule fois, devoir les mots èvangéliques que Jésus-Christ lui-même compare à des grains de blé, s'il vous est donné de voir ces germes éclater et s'ouvrir, développer leurs tiges, leur beauté, leurs parfums, leurs trésors, vous n'oublierez pas ce spectacle. Et quand vous vous serez nourri de leur substance, qui est à la fois vigne et froment, et plus encore, ou plutôt qui est je ne sais quelle substance universelle impliquant tout, vous comprendrez pourquoi le Christ avant

prononcé sur le monde ce peu de mots que nous recueillons en dix pages, ces quelques mots ont produit dans l'histoire, je ne dis pas la plus grande, je dis la seule révolution morale, religieuse et intellectuelle qu'ail vue le genre humain.

Plus vous aurez de cœur, d'esprit, de science, de bonne volonté, de courage, de pénétration, d'expérience, surtout d'amour des hommes, plus vous verrez le texte évangélique s'ouvrir pour vous. Mais sachez bien que vous n'aurez saisi le sens éternel des mots du Christ que lorsque vous apercevrez leur incomparable unité, et quand vous pourrez dire de chacun d'eux : Patuit Deus.

Vous voyez, vous qui voulez avoir Dieu pour maître, que je ne cesse de vous dire une seule chose : écoutez Dieu. Écoutez Dieu dans le silence, dans la méditation, dans la prière, dans le travail de la prière écrite, dans la lecture. Comme lecture, je ne vous ai parlé encore que d'un seul livre, l'Evangile. Mais la lecture du livre divin exclura-t-elie les livres humains ? Brûlerons-nous tout pour TEvan-

giîe, comme on a tout brûlé pour le Coran ? Non ; le livre divin n'exclut pas plus les livres humains, cpie l'amour de Dieu n'exclut l'amour des hommes. L'amour de Dieu donne l'amour des hommes; de même on puise dans l'Évangile l'intelligence des pensées des hommes ; on y puise l'esprit philosophique et scientifique le plus profond; et il faut dire, avec saint Thomas : « La science du Christ ne « détruit pas la science humaine, mais l'illumine. » Un esprit élargi par l'Évangile voit dans les livres humains des étendues, des profondeurs, que l'homme souvent n'y a pas mises, mais qu'il a rencontrées et laissées au milieu de son œuvre, à son insu. D'ordinaire, notre étroite pensée ne voit, dans le livre ou la pensée d'autrui, que ce que les mots et le style expriment à la rigueur. Loin de prêter aux autres, nous leur otons. Nous leur faisons toujours, dans notre entendement parcimonieux et inhospitalier, un lit de Procuste. Mais l'esprit dilaté par l'Evangile a cet incomparable don des langues, qui comprend les langages divers des différentes natures d'esprit; il a cette bienveillance intellectuelle qui transfigure les accidents de la parole, remonte4 de la parole à son sens dans l'esprit, et de ce sens lui-même, tel qu'il est dans l'esprit de nos frères, à l'éternelle idée qui est en Dieu, et qui porte

et inspire ce sons ; de sorte que, parfois, cette clairvoyante charité de l'esprit voit les choses mêmes, à travers une pensée mal conçue et pins mal exprimée, et elle se sert de ces débris pour reconstruire la vérité, comme la science reconstruit un être, qui fut vivant, avec un débris de ses os.

On sait qu'il n'y avait pas de livre si détestable dont Leibniz ne tirât quelque fruit.

Faites de même, ou plutôt faites mieux. Puisqu'il est permis de choisir, ne lisez que les excellents. Il faut peu lire, disait Malebranche. Il ne faut lire qu'un livre, disait un autre, voulant faire comprendre par là la puissance toujours considérable de l'unité. Mais que serait-ce si vous saviez trouver l'unité des esprits du premier ordre, et si vous pouviez fréquenter comme une seule société, par voie de comparaison continuelle, Platon et Aristote, saint Augustin et saint Thomas d'Aqnin, Descartes, Bossuet et Fénelon, Malebranche et Leibniz ? Ce sont là, je crois, les principaux génies du premier ordre. Puissiez-vous parvenir à en voir l'unité! Pnissiez-vons parvenir à comprendre dans quel sens général et commun Dieu inspire les grands hommes, et ce qu'il veut de l'esprit humain ! Puissiez-vous clairement comprendre, dans Aristote et dans Platon, la grandeur de l'esprit de l'homme et ses

bornes, et, dans les antres, l'immensité qu'ajoute à la raison humaine la lumière révélée de Dieu I

Mais, disions-nous, qu'est-ce que Dieu veut de l'esprit humain? Grande question, que je n'aborde pas ici tout entière. Je poursuis ces conseils pratiques. Il est vrai qu'ils nous mènent à considérer un côté, fort important pour nous, de cette question.

Je vous ai dit que quand un homme se donne vraiment à Dieu et devient son disciple, Dieu le pousse à une œuvre, le salut du siècle où il vit. Dieu lui montre le monde malade, couché dans les ténèbres et la souffrance ; il lui donne le regard du Christ pour en sonder les plaies, et quelque chose du cœur du Christ pour les sentir: puis il lui dit, au fond du cœur: « Il y a peu d'ouvriers. »

Quand l'homme comprend ce mot et se décide à devenir un ouvrier, un de ces « ouvriers dont « parle le prophète, qui travaillent sur les na- « tions', » qui fortifient leurs frères, et que Dieu

1 Zach,, i, 20, 21. Etostendit mihi Dominus quatuor fabros... ut dejiciant cornua gentium.

suscite quelquefois pour sauver un siècle ou un peuple, alors Dieu lui inspire, par la compassion et l'amour, l'intelligence, ou instinctive ou développée, de l'œuvre à entreprendre.

Or, aujourd'hui, quelle est la plaie et quelle est l'œuvre ?

Il n'est pas nécessaire d'être prophète pour le savoir. Jésus-Christ dit aux hommes dans l'Evangile: « V ous savez bien prévoir le beau temps ou « l'orage; hypocrites! pourtpioi ne connaissez- « vous pas aussi les signes des temps ? »

Vous donc qui voulez devenir ouvrier parmi les hommes, rendez -vous attentif aux signes des temps qui s'aperçoivent.

Mais d'abord, qu'attendez-vous de la marche de l'humanité sur la terre? Vers quel avenir va le monde? Comment finira- t-il ?

Pour moi, je crois que le monde est libre, et finira comme il voudra. Le monde finira comme un saint, comme un sage, ou comme un méchant; peut-être comme une de ces âmes insignifiantes et inutiles que Dieu seul peut juger. Tout est possible. L'humanité est libre. Il n'y a pas d'article de foi sur ce point. La seule chose qu'en ait dite le Christ, si toutefois j'entends bien ses paroles, est une question qu'il a posée sans la résoudre. « Quand

« le Fils de l'Homme reviendra, dit-il, pensez-vous « qu'il trouve encore de ia foi sur la terre? » Il semble que, sur ce sujet, le doute est la vérité même.

Or, je ne sais si vous sentez ceci comme je le sens, mais ce doute m'électrise. Le doute énerve d'ordinaire ; ici, il vivifie, il transporte. Oui, il se peut que sur la face de celte terre, comme fruit de tant de larmes et de luttes, le bien l'emporte enfin, que le règne de Dieu arrive, et que sa volonté soit faite en la terre comme au ciel. Il se peut que l'histoire finisse par une moisson. Et il se peut aussi que tout finisse par la stérilité, comme la vie du figuier maudit; que, comme on voit des hommes, épuisés de débauche et perdus de folie, mourir avant le temps, le monde aussi vienne à mourir avant le temps, épuisé de débauche et perdu de folie. Il se peut que la justice et la vérité soient vaincues, et rentrent dans le sein de Dieu en maudissant la terre qui aura refusé de donner son fruit. Or, vous savez qu'aujourd'hui, parmi nous, bien des esprits découragés soutiennent qu'il en sera certainement ainsi. D'autres, étrangement coufiants, déclarent qu'il en sera, sans aucun doute, tout autrement, et que le bien doit triompher sur terre. Moi je l'ignore, et ne sais qu'une seule chose, c'est que l'humanité est libre et que l'homme finira

connue il voudra. Je sais que vous, moi, chacun de nous, nous pouvons ajouter nos mouvements et noire poids au mouvement de décadence qui nous emporte vers l'abîme , ou bien , au nom de Dieu, et en union avec le Christ, travailler à sauver le monde, et à redresser, en ce moment même, la direction du siècle et de l'histoire, si elle est fausse.

Mais je vous le demande maintenant, et ceci est la plaie du siècle, qu'est-ce qui nous manque à tous pour cette œuvre ?

Il nous manque la foi.

Si vous aviez de la foi", seulement comme un grain de sénevé, a dit le Christ, vous transporteriez les montagnes, et rien ne vous serait impossible. Or, qui est-ce qui croit maintenant que rien n'est impossible ? Qui est-ce qui croit qu'on peut transporter les montagnes, qu'on peut guérir les peuples, faire prédominer la justice dans le monde, et, dans l'esprit humain, la vérité? Où sont-ils ces croyants ?

La foi manque dans ceux qu'il faut sauver, et on ne peut pas les saisir ; et la foi manque dans ceux qui veulent ou croient vouloir sauver les autres, et ils n'ont pas la force d'entraîner ceux qu'ils auraient saisis.

Quand le Fils de l'Homme reviendra, pensez-

vous qu'il trouve encore de la loi sur la terre ?

Je le vois, nous sommes sous le coup de cette question. Voilà la plaie.

« Seigneur, augmentez-nous la foi. » Voilà donc la prière qu'il faut faire, et l'œuvre à laquelle il faut nous attacher.

Mais comment ?

Il y a deux manières. L une, plus haute que la philosophie, ne nous regarde pas ici. Je l'indiquerai cependant. L'autre, précisément, est l'œuvre de la philosophie, et répond à la question posée plus haut : Qu'est-ce que Dieu veut de l'esprit humain ?

Le plus puissant moyen de retrouver la foi est celui qu'a employé saint Vincent de Paul. On lit, dans la vie de cet homme héroïque, un fait trop peu connu. Un jour, ému de compassion par l'état d'un malheureux prêtre, docteur en théologie, qui perdait la foi parce qu'il avait cessé d'étudier la théologie, saint Vincent de Paul pria Dieu de lui rendre la vivacité de sa foi, s' offrant de se soumettre lui-même, s'il le fallait, au fardeau que ce pauvre frère ne pouvait pas porter. Il fut exaucé à l'heure même, et ce grand saint resta, pendant quatre ans, comme privé de cette foi qui cependant était sa vie. Savez-vous comment il sortit de cette

épreuve? Il en sortit en devenant saint Vincent de Paul, c'est-à-dire tout ce que signifie ce nom. C'est cette épreuve, inexplicable en apparence, qui a fait saint \ incent de Paul, c'est-à-dire l'esprit de foi, d'amour, de compassion incarné dans une vie tout entière. C'est en se donnant à la compassion sans réserve que ce grand cœur a retrouvé la possession paisible de sa foi. « Après trois ou quatre ans « passés dans ce rude exercice, dit son historien, « gémissant toujours devant Dieu, il s'avisa un ^ jour de prendre une résolution ferme et invio- « lable de s'adonner toute sa vie, pour l'amour de « Dieu, au service des pauvres. Il n'eut pas plutôt « formé celte résolution dans son esprit que ses « souffrances s'évanouirent ; que son cœur se « trouva remis dans une douce liberté; et qu'il a « avoué depuis, en diverses occasions, qu'il lui « semblait voir les vérités de la foi dans la lu- « mi ère 1 . »

Voilà l'exemple. Que notre siècle en fasse autant, et se donne, pour l'amour de Dieu, au service des pauvres. Il n'y aura bientôt plus de luttes contre la foi.

Tel est le grand et premier moyen de ramener

' Aholy, t. il, p 298.

la foi sur la terre pour la sauver. Voici le second.

Le premier est ce que Dieu veut du cœur humain. Le second est ce que Dieu veut de l'esprit humain. Ceci regarde la Logique. Donnez-moi toute votre attention.

Quel est, depuis trois siècles, en France, et plus ou moins dans toute l'Europe, et par conséquent dans le monde, la marche de l'esprit humain sous le rapport de la foi ? Je vois un grand siècle de foi, le xvne ; je vois un siècle d'incrédulité, le xvuic ; je vois un siècle de lutte entre la foi et l'incrédulité, c'est le nôtre. Qu'est-ce qui l'emportera ? C'est là, dis-je, ce qui dépend de nous.

Qu'était le xvne siècle ? Un docteur en théologie, d'abord ; et en outre, le point le plus lumineux de l'histoire. Le xvnc siècle, lui seul, est le père des sciences, le créateur de cette grande science moderne dent nous sommes si fiers aujourd'hui. On a, depuis, perfectionné, déduit et appliqué : mais il a tout créé ; et, si l'on ose ainsi parler, tout, dans l'ordre scientifique, a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait jusqu'à présent n'a été fait sans lui. Il y a eu là comme une inspiration du verbe pour l'avènement des sciences. Ce siècle, du reste, était le plus précis, le plus complet des siècles théologiques; le plus grand sans comparaison des siècles philo-

Vi8 LES SOURCES.

sopluques. et le plus grand des siècles littéraires.

Mais après cet immense élan, l'esprit humain, semblable à ce docteur qui avait cessé d'étudier, cessa aussi de travailler, non la physique, non les mathématiques-, mais la théologie et la philosophie, la science de Dieu et celle de l'homme.

Et alors la foi se perdit,

Je dis qu'on a cessé de travailler la théologie et la philosophie. La théologie, cela est visible ; et l'œuvre du xvmu siècle a précisément consisté à chasser la théologie de toutes les directions de l'esprit humain. On la chassait au nom de la philosophie. On proclamait le règne de la philosophie, et, pendant ce temps, on chassait la philosophie à tel point que je ne connais aucun siècle qui en ait eu moins. C'est ce que j'ai clairement démontré au livre précédent par une citation de Voltaire, suivie d'une citation de Condillac. Je dis donc qu'après l'immense lumière du siècle précédent, l'ignorance philosophique du xvuie siècle est un prodige qui ne saurait être expliqué que par la dépravation générale des mœurs, la paresse et l'abâtardissement qui en résultent. Je ne connais qu'un seul phénomène analogue : c'est l'histoire, du reste trop fréquente, de ce pauvre enfant, d'abord brillant et admirable dans ses premières études, tant

qu'il est pur et pieux ; mais le vice et l'impiété survenant le font descendre, d'une année à l'autre, aux derniers rangs.

On cessa donc de s'occuper de théologie et de philosophie, et on perdit la foi, ou plutôt le tout vint ensemble : il y a là une cause et un effet mêlés, qui se produisent réciproquement : immoralité, incrédulité, et paresse, font cercle. Le commencement est où l'on veut.

Je n'ajoute qu'un mot sur le xvuie siècle. Sa ressource devant Dieu, et ce pourquoi, peut-être, il n'a pas absolument rompu avec le cours providentiel de l'histoire, c'est qu'il a parlé de justice et d'amour des hommes, parfois sincèrement, et que, pendant qu'il s'égarait d'ailleurs, il y avait, au fond du siècle, je ne sais quel mouvement du cœur universel des bons, qui cherchait, par une adoration plus profonde, à devenir plus semblable au coeur sacré du Christ; et le siècle superficiel luimême, à travers ses débauches et ses folies, bénissait saint Vincent de Paul, et le prenait pour son patron.

Mais revenons. La question est aujourd'hui de savoir lequel des deux mouvements sera le nôtre? A qui voulons-nous ressembler, à nos pères ou à nos aïeux ? Il est clair que ces deux mouvements, parmi nous, luttent encore et que nous hésitons

Laisserons-nous courir la décadence, qui court toujours, ou 1 emonterons-nous vers la lumière?

Je le répète, cela dépend de nous.

Vous avez vu la décadence simultanée de la philosophie et de la foi. Relevez Tune et l'autre en même temps, et l'une par l'autre. Est-ce que vous ne comprenez pas que votre philosophie stérile, nulle, épuisée, et dont ne s'occupe plus que la lignée des professeurs, n'est telle que parce qu'elle est vide de foi ? Et ne voyez-vous pas de vos yeux que la foi est chassée de l'esprit de tous les demi savants, et même des ignorants, par le préjugé séculaire que la philosophie et la raison sont contraires à la foi ?

Travaillez donc à les réunir, et vous travaillerez au salut du siècle.

Mais je ne m'arrêterai pas aux généralités, je veux en venir au détail. Voici pour arriver à ce grand but, -—qui est précisément ce que Dieu veut de l'esprit humain ; — voici encore, si vous ne vous lassez pas de me suivre, un conseil pratique qui, du reste, est indispensable au développement de vos facultés et au progrès de la lumière dans votre esprit.

Voici ce conseil : Travaillez la science comparée. Ceci demande explication.

Travailler la science comparée, c'est prendre

pour devise, dans vos études, cette parole de Leibniz : « Il y a de l'harmonie, de la métaphysique, « de la géométrie, de la morale partout. » C'est ajouter encore à cette immense et profonde parole deux mots que Leibniz ne désavouera pas, et dire : « Il y a de l'harmonie, de la métaphysique, de la « tliéologic, de la physique, de la géométrie, de la « morale partout. » C'est y ajouter encore une autre parole que nous citons sans cesse, que nous voudrions pouvoir écrire partout en lettres d'or, et que voici : «. Il faut savoir qu'il y a trois sortes « de sciences ; la première est purement humaine, « la seconde divine simplement; la troisième est h humaine et divine tout ensemble ; c'est proprece ment la vraie science des chrétiens1. »

Si vous voulez aujourd'hui travailler utilement, contribuer au retour du siècle vers la lumière, à la renaissance de la foi, à la restauration de la raison publique, c'est dans ce sens qu'il vous faut travailler.

Rappelez-vous les paroles du grand Joseph de Maistre, ce demi-prophète :

« Attendez que l'affinité naturelle de la religion « et de la science les réunisse dans la tète d'un

' Vie de M. (Hier, t. il, p. 277.

« seul homme de génie : l'apparition de cet homme « ne saurait être éloignée , et peut-être même « existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin « au xviii* siècle, qui dure toujours1. »

Remarquez toutefois que si l'homme de génie était né avant i8lo, ou même avant 1820, il aurait bien probablement déjà donné signe de vie. Considérez de plus que l'œuvre est tellement immense qu'Aristote ou Leibniz n'y suffiraient pas. Aristote a trop peu d'élan ; Leibniz a trop de singularités. Peut-être saint Thomas d'Aquin pourrait-il entreprendre la somme du xix° siècle : génie d'un élan prodigieux, sans aucune singularité, sublime et rigoureux, aussi étendu tout au moins qu'Aristote on Leibniz , on n'ose lui tracer de limites ni dire ce qu'il ne pourrait pas. Mais où est saint Thomas d'Aquin ? Où est la plus haute sainteté , unie au plus haut génie ? Où est l'absolue chasteté d'une vie entière , unie à la richesse d'une nature méridionale ? Où sont la solitude , le silence, le cloître, et ces douze frères écrivains, qui déchiffrent, copient, cherchent pour saint Thomas, et sont prêts nuit et jour à écrire ces dictées que Dieu inspire ?

1 Soirées de Saint-Pétersbourg. Onzième entretien.

Que faire donc ? Il faut, en al tendant que quelque coup de génie nous réveille, et entraîne l'esprit européen dans cette féconde et magnifique carrière, ii faut, vous qui entrevoyez ces vérités, vous y donner d'abord et tout entier. Qui sait si l'on ne fera pas, par le nombre et l'union, ce que Joseph de Maistre attend de l'unité et de la solitude du génie?

Peut-être, en effet, le temps est-il venu où il n'y aura plus d'écoles, où l'on ne donnera plus à aucun homme particulier le nom de maître, où l'on pratiquera en un certain sens élevé ce mot du Christ : « IN'appelez personne sur la terre votre maître, <c parce que vous n'avez qu'un maître, qui est le « Christ, et que vous êtes tous frères. » Peut-être que plusieurs humbles disciples du Christ, unissant leurs intelligences dans l'humilité fraternelle, et méritant, dans Tordre de la science, cette bénédiction du maître : « Lorsque deux ou trois d'entre vous « s'unissent en mon nom sur la terre, je suis au « milieu d'eux ; » peut-être, dis-je, que plusieurs humbles frères, unis en Dieu , feront plus qu'un grand homme.

Peut-être que plusieurs bons ouvriers, décidés, courageux, laborieux, et poussés par un architecte invisible, construiront l'édifice comme des abeilles

construisent une ruche.

35/i LES SOURCES.

Mais je suis seul, me direz-vous. Alors, soyez du moins aussi courageux que Bacon , mais plus modeste. Ne dites pas comme lui : Viam aut inveniam aut faciam ; mais travaillez pourtant, et si vous êtes persévérant et convaincu, peut-être, plus heureux que Bacon , qui cherchait à briser une porte déjà ouverte par de plus forts que lui, peut-être vous sera-t-il donné d'ouvrir modestement à d'autres plus forts que vous, qui sauront conquérir la place, une porte qu'ils n'apercevaient pas.

Cela posé, voici comment vous travaillerez, si vous voulez parvenir à la science comparée.

Je suppose que vous sortez du collège, avec de bonnes études littéraires et quelque commencement de philosophie.

Tl vous faut maintenant la théologie et les sciences. Vous savez que les grands hommes du xvue siècle étaient à la fois mathématiciens, physiciens, astronomes , naturalistes , historiens , théologiens , philosophes, écrivains. Qu'on en cite un qui n'ait été que philosophe 1 De Kepler à Newton, tous sont théologiens. Voilà vos modèles.

Donc, reléguez un peu, et même beaucoup, les lettres et la philosophie, et faites place à la théologie et aux sciences.

Du reste, il est heureux cpie vous ayez à prendre ce parti , car, si vous avez du goût pour les lettres et la philosophie, la première précaution à prendre, c'est de ne pas vous y enfermer. « Homme littéraire, « dangereux et vain ! » disait quelqu'un.

Comprenez -vous ce texte de l'Écriture sainte : « Parce que je ne suis pas littéraire, j'entrerai dans « les puissances sacrées. [Quoniam non cognovi Util, teraturam, ideo inlroibo in potentiels Domini.) » N'avez -vous jamais remarqué la différence, le contraste, je dirai même l'opposition qui se rencontrent entre la puissante profondeur des divines idées, et surtout des divins sentiments, et leur expression littéraire ? N'avez-vous jamais remarqué ces deux natures d'esprit, si bien décrites par Fénelon, dont l'une exprime, à peu près sans voir ni sentir; dont l'autre sent et voit, mais n'exprime pas, ou du moins pas encore ?

Défiez-vous de cette première espèce d'esprits, et tâchez de n'en être pas. Si vous avez acquis déjà quelque art d'exprimer ce que vous tenez., cherchez maintenant les choses à exprimer ; car il vous faut d'abord savoir :

LES SOI RCKS.

Scribendi recte sapere est et principium et fons.

Laisse/ maintenant dormir en vous l'esprit littéraire, et cherchez l'esprit scientifique. Soyez savant. Votre esprit non-seulement en deviendra plus riche, mais aussi plus fort et plus grand.

Heureux ceux qui soumettent leur esprit au conseil que Virgile donnait aux laboureurs :

Quid qui proscisso quae suscitât sequore terga Rursus in obliquum verso perrumpit aratro , Exerce tque frequens lellurem atque imperat arvis 1 !

Faites de même. Croisez votre littérature par la science , la science par la théologie. Rompez vos premières habitudes d esprit, vos premières formes de pensée. Surtout, si vous avez pris , au collège, une première attache à un système particulier de philosophie, hâtez -vous de rappeler la charrue, et de diriger les sillons dans un tout autre sens :

Rursus in obliquum verso perrumpit aratro.

Dans ce second travail , rien de bon ne sera perdu ; mais que de préjugés, d'erreurs, d'incohérences disparaîtront ! Quelle mince culture que

1 « Que dire de celui qui, après avoir ouvert le sol et soulevé la « terre, retourne la charrue, croise et brise ies premiers sillons, « exerce ainsi la terre et la gouverne ! »

HCS SOURCES* 357

celle de la première éducation ! Superposez à cette éducation une autre éducation, et puis une autre encore. Rompez et domptez votre esprit en le labourant plus d'une fois en plusieurs sens :

Exercetque frequens tellurem atque imperat arvis.

Ne craignez pas de changer plusieurs fois de culture. Rien n'est plus favorable à la terre, dit ailleurs le poète. Le changement de culture repose :

Sic quoque mutatis requîescunt fœtibus arva

Il y a plus, telle et telle production bride et des» sèche la terre, si on la continue. Mais que les moissons se succèdent sans se ressembler, et la terre les porte gaiement.

Urit enim lini campum seges , u rit avenœ 2 , Urunt lethaeo perfusa papavera sonino.

Sed tamen alternis facilis labor.

C'est ainsi, par exemple, que les mathématiques isolées brûlent et dessèchent l'esprit : la philosophie le boursoufle ; la physique l'obstrue; la litté-

1 « C'est ainsi que la terre se repose par le changement de cul- « ture. »

- « Le lin brûle le champ qui le porte; l'avoine aussi et le pavot « chargé du sommeil de la mort. Mais la terre n'en souffrira point, « s'ils se succèdent. »

rature l'exténue, le met tout en surface, et la théologie parfois le stupéfie. Croisez ces influences : superposez ces cultures diverses ; rien de bon ne se perd, beaucoup de mal est évité.

L'esprit, est une étrange capacité, une substance d'une nature surprenante. Je vous excite à la science comparée ; je vous demande, pour cela, d'étudier tout : théologie, philosophie, géométrie, physique, physiologie, histoire. Eh bien, je crois vous moins charger l'esprit que si je vous disais de travailler, de toutes vos forces, pendant la vie entière, la physique seule, la géométrie seule, la philosophie ou la théologie seule. Il se passe pour l'esprit ce que la science a constaté pour l'eau dans sa capacité d'absorption. Saturez l'eau d'une certaine substance : cela ne vous empêche en rien de la saturer aussitôt d'une autre substance, comme si la première n'y était pas, puis d'une troisième, d une quatrième, et plus. Au contraire, et c'est là le fort du prodige, la capacité du liquide pour la première substance augmente encore quand vous l'avez en outre remplie par la seconde, et ainsi de suite, jusqu'à un certain point. Donc, ajoutez à votre philosophie toutes les sciences et la théologie, vous augmenterez votre capacité philosophique : votre philosophie, à son tour, augmente de beaucoup

votre capacité scientifique, théologique ; ainsi de suite, jusqu'à un certain point qui dépend de la nature finie de l'esprit humain, et du tempérament particulier de chaque esprit. Il ne faut point oublier surtout que ces capacités de l'eau dépendent, principalement de sa température. Refroidissez : la capacité diminue; elle augmente si la chaleur revient. De même, rien n'augmente autant la vraie capacité de l'esprit qu'un cœur ardent. L'esprit grandit quand il fait chaud dans l ame. Les pensées sont grandes quand le coeur les dilate. Il y a des esprits où il fait clair; il y en a où il fait chand, disait excellemment Joubert. Oui, parfois la chaleur et la clarté se séparent, mais la chaleur et la grandeur, jamais. Les esprits les plus grands sont toujours ceux où il fait chaud.

Donc, ne vous effrayez pas du travail de la science comparée ; la science comparée, au contraire, est une méthode pour travailler énormément, sans trop de fatigue ; c'est le moyen de déployer toutes vos ressources et toutes vos facultés, et surtout d'approfondir chaque science plus qu'elle ne pouvait l'être dans l'isolement.

L'avenir montrera la vérité de cette remarque, si l'on entre cou rageusement dans la voie de la science comparée.

Quelle n'a pas été la fécondité de l'algèbre, appliquée à la géométrie ; puis la fécondité de cette science double, appliquée à son tour à la physique et à l'astronomie! Que sera-ce quand on ira plus loin, et que l'on saura comparer les sciences morales aux sciences physiologiques et même physiques, et le tout à la théologie ?

Sous ce rapport, les Allemands nous donnent l'exemple. Seulement, le panthéisme en égare un grand nombre. Le faux principe des hégéliens opère, dans le domaine des sciences, la parodie de ce que nous annonçons ici. Ils prétendent qu'il n'y a qu'une science, parce que tout est absolument un; qu'il ne faut plus morceler la science en logique, morale, physique, métaphysique, théologie: tout cela, disent-ils, est précisément un et identique, parce que tous les objets sont identiques, tout étant Dieu.

Voilà la confusion. îîous parlons, nous, de comparaison. C'est autre chose. Comparaison suppose, au contraire, distinction.

On sait assez les résultats risibles, et quelquefois odieux, qui sortent de ce principe de confusion panthéistique, soit en Logique, soit en morale, soit en physique. Mais ce que l'on sait moins, c'est que cette voie de rapprochement, cette tentative

impossible d'identifier toutes les lignes de l'esprit humain, a cependant poussé à la comparaison, et produit, en quelques esprits éminents, dont plusieurs, du reste, sont libres de tout panthéisme, de très-grands résultats. Il suffit de citer Ritter, le grand géographe, Burdach, le grand physiologiste, Gœrres, Schubert, Humboldt le philologue Nous pouvons d'ailleurs attendre de ce peuple de grandes choses pour la science comparée. Ces âmes profondes, mystiques, harmonieuses, vont volontiers au centre des idées, en ce point où les racines des vérités se touchent. La monstrueuse philosophie, absolument absurde, dont ils sont aujourd'hui victimes, n'est point, pour toute l'Allemagne, une preuve de réprobation intellectuelle. Ils ont poussé à bout, les premiers, la raison humaine isolée et séparée de Dieu ; dès que la raison de ce peuple reprendra sa racine en Dieu, on verra ce que peut produire la puissance harmonique de ces âmes.

Mais, même dès maintenant, d est vrai de dire que leurs travaux, malgré la confusion panthéistique qui s'y rencontre, ont préparé beaucoup de matériaux à la science comparée. Quand la véritable science comparée s'élèvera, elle traitera ce monstrueux produit, comme l'Écriture sainte nous

rapporte que Tobie, inspiré par l'ange, traita ce monstrueux poisson qui l'effrayait d'abord. « Sei- « gneur.; il m'envahit, » criait l'enfant, comme nous disons du panthéisme qui nous envahit de toutes parts. « Ne crains rien de ce monstre, lui dit « l'ange, prends-le, et amène-le à toi : tu te noura riras de sa chair. » Quand nous aurons conçu quelque chose de l'idée et du plan de cette science nouvelle, qui sera celle du prochain grand siècle, nous traiterons ainsi le panthéisme, qui maintenant s'engraisse pour nous.

Ainsi ne craignez ni la masse, ni le nombre, ni la diversité des sciences. Tout cela sera simplifié, réduit, et fécondé par la comparaison.

Mais il vous faut, en tout cas, de toute nécessité, une connaissance suffisante de la géométrie et des mathématiques en général, de l'astronomie, de la physique et de la chimie; de la physiologie comparée, de la géologie, et de l'histoire, sans parler de la théologie, dont il sera question plus tard.

Et n'oubliez pas, d'ailleurs, qu'il ne faut jamais

consacrer à ces choses tout votre temps. Il en faut, an contraire, réserver la meilleure partie pour Dieu seul, et pour écrire.

La tâche, peut-être, vous parait impossible. Elle ne l'est pas. Mais à deux conditions : c'est que vous saurez étudier et que vous choisirez vos maîtres.

Vous ne prendrez pas la science comme on prenait autrefois le quinquina, avec l'écorce ; le malade alors, mangeait peu de suc et beaucoup de bois. Vous prendrez la science, le plus possible, comme on prend* aujourd'hui la quinine, sans écorce ni bois. Puis vous aurez des maîtres qui n'enseigneront pas avec cette excessive lenteur que nécessite la faiblesse des enfants dans les collèges, et surtout qui s'éloigneront de la manière de ces trop nombreux professeurs, qui jamais ne présentent un ensemble à l'auditoire, mais toujours des parcelles indéfiniment étendues; en sorte que le cours n'est jamais terminé, mais court toujours, quel que soit le nombre d'années qu'on y mette. Vous chercherez des maîtres qui sachent vous présenter très-rapidement les résultats et les totalités.

Ceci posé, commencez par consacrer, par exempie, deux ans aux mathématiques, à la physique et la chimie, et à la théologie.

36a MIS SOURCES.

Prenez une heure et demie de Leçon par jour, dans l'après-midi; Deux leçons de mathématiques par semaine; deux leçons de physique et de chimie, deux leçons de théologie. Travaillez chaque leçon deux heures, immédiatement après les leçons. Ceci est l'emploi de l'après-midi.

Donnez ensuite deux ans aux trois cours suivants : astronomie et mécanique; physiologie comparée ; théologie.

Puis deux autres années aux cours suivants: géologie, géographie, histoire, philologie, théologie. •

N'oubliez pas que je parle à un homme décidé à travailler toute sa vie ; qui trouve que l'étude même, après la prière, est le bonheur; qui veut creuser et comparer chaque chose pour y trouver la vérité, c'est-à-dire Dieu. Du reste, tenez pour certain que de grandes difficultés vous attendent, vous qui entrerez les premiers dans cette voie.

Mais que de peine on pourrait s'épargner si on savait s'unir et s'entr'aider ! si, au nombre de six ou sept, ayant la même pensée, on procédait par enseignement mutuel, en devenant réciproquement et alternativement élève et maître ; si même, par je ne sais quel concours de circonstances heureuses, on pouvait vivre ensemble ; si outre les

cours de l'après-midi, et les études sur ces cours, ou conversait le soir à table même, sur toutes ces belles choses, de manière à en apprendre plus, par causerie et par infiltration, que par les cours eux-mêmes; si, en un mot, on pouvait former quelque part une sorte de Port-Royal, moins le schisme et l'orgueil.

Quoi qu'il en soit, j'ai supposé que vous pourriez trouver des maîtres capables de vous présenter rapidement l'ensemble de chaque science et son résultat utile; et aussi, que vous sauriez prendre, dans chaque science, le suc en négligeant l'écorce.

Mais là même est la difficulté. Si nos sciences étaient ainsi faites, et nos professeurs préparés à enseigner ainsi, les admirables résultats de nos grandes sciences cesseraient bientôt d'être un mystère réservé aux écoles et aux académies, un arcane pour les initiés. Mais puisqu'il n'en est pas ainsi, j'essaierai de vous donner, sur la manière d'étudier ou d'enseigner ces sciences , quelques avis très-incomplets, auxquels, j'espère, vous saurez suppléer.

XIT.

Parlons d'abord des mathématiques.

Platon avait écrit, dit-on, sur la porte de son école de philosophie, ces mots : Nul n entre ici s il ne sait la géométrie. Ce mot a été récemment commenté par M. Bordaz Desmoulin, l'un des rares esprits qui, parmi nous, ont cherché à entrer dans la voie de la science comparée, et qui écrit sur la première page de son livre cette épigraphe : « Sans les mathématiques, on ne pénètre point au ce fond de la philosophie; sans la philosophie, on ce ne pénètre point au fond des mathématiques; ce sans les deux, on ne pénètre au fond de rien. »

Quand Descartes, l'un des quatre grands mathématiciens, anathématise les mathématiques en ces termes : ce Cette étude nous rend impropres à la ce philosophie, nous désaccoutume peu à peu de ce l'usage de notre raison, et nous empêche de silice vre la route que sa lumière nous trace; » Descartes, par ces mots, ne contredit point Platon ni ses commentateurs; il parle de l'usage exlusif des mathématiques isolées. De même qu'une terre est

épuisée par tel produit unique revenant chaque année, mais le supporte par alternances, ainsi cle notre esprit. Les mathématiques seules ruinent l'esprit: cela est surahondamment prouvé. Quant à ce que peut l'union de la philosophie et des mathématiques, Descartes en est lui-même la preuve, avec Leibniz, encore plus que Platon.

Kepler, le plus grand peut-être des mathématiciens, disait : « La géométrie, antérieure au monde, « coéternelle à Dieu, et Dieu même, a donné les « formes de toute la création, et a passé dans « l'homme avec l'image de Dieu... » D'après lui, la géométrie est en Dieu, elle est dans l'âme. On ne connaît Dieu et l'âme, sous certaines faces, que par idées géométriques.

Non-seulement Kepler a montré le premier que la géométrie, non approximativement, mais en toute rigueur, comme le dit Laplace, était dans le ciel visible ; il l'y a vue, et cette vue est la vue des grandes lois qui régissent toutes les formes et tous les mouvements astronomiques. Non-seulement on a su, depuis, introduire les mathématiques dans toutes les branches de la physique ; non-seulement on a trouvé que la lumière et les couleurs ne sont que nombres, lignes et sphères ; que le son n'est que nombre et sphère ; que la musique, dans sa forme

sensible, n'est que géométrie et proportions de nombres : niais voici que déjà la physiologie ellemême commence à s'appliquer la géométrie comme dans les travaux de Garas et autres, par exemple, dans ce beau théorème de Burdach: « Dans la « forme la plus parfaite, le centre et la périphérie « sont doubles. » Mais on ira plus loin. On introduira les mathématiques dans la psychologie pour y mettre de l'ordre et en apercevoir le fond ; ces vagues pressentiments de Platon, de Pythagore, de saint Augustin, et de tant d'autres: « L'àme est un « nombre; lame est une sphère; l'àme est une « harmonie; » deviendront des précisions scientifiques. On verra ce qu'a dit Leibniz : « Il y a de la « géométrie partout; » on en trouvera jusque dans la morale.

Mais comment étudier et enseigner cette vaste science? Comment en cultiver toutes les parties: arithmétique, géométrie, algèbre, application de l'algèbre à la géométrie, calcul infinitésimal difrérentiel et intégral : comment embrasser toutes ces sciences ?

Voici ce que je vous conseille.

Posez d'abord à votre maître une première question: Qu'est-ce que tout cela? Demandez-lui une première leçon d'une heure et demie sur ce

sujet. Quand il vous aura dit et fait comprendre qu'il n'y a en tout cela que deux objets, les nombres et les formes, arithmétique et géométrie; puis une manière de les représenter, de les calculer, de les comparer, algèbre et application de V algèbre à la géométrie ; puis une manière plus profonde encore de les analyser, calcul infinitésimal, dont le calcul différentiel et le calcul intégral sont les deux parties, alors vous demanderez à votre maître une leçon sur chacune (le ces branches.

Il y a une règle générale d'enseignement presque toujours renversée aujourd'hui : c'est qu'il faut commencer, en tout enseignement, par la racine et par le tronc, passer de là aux maîtresses branches, puis aux branches secondaires, puis aux rameaux, puis aux feuilles et aux fruits, puis à la graine et au noyau, et montrer à la fin, dans chaque noyau et dans chaque graine, la racine et le tout. Aujourd'hui, d'abord, nous ne parlons jamais du tout, ni au commencement nia la fin; du reste, nous commençons arbitrairement par tel ou tel rameau, et quand nous avons plus ou moins décrit toutes les branches, sans en approfondir ni même en montrer l'unité, nous croyons notre tâche achevée. Les professeurs sont trop souvent comme le poète dont parle Horace, assez habiles

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