Logique de Galien
Galien n’a négligé aucune partie de la philosophie. La liste qu’il nous a laissée de ses innombrables ouvrages (1) en fait foi. C’était d’ailleurs un devoir pour celui qui, écrivant le traité : Qu'on ne peut être bon médecin sans être philosophe, et divisant la philosophie en trois parties, la logique, la morale et la physique, prend à tâche de démon trer que le vrai médecin doit être en jnême temps logicien, moraliste et physicien. Galien est donc tout cela à la fois. Mais s’il n’oublie ni la physique, ni la morale, il est juste de dire que la logique a ses préférences et le préoccupe pardessus tout. La question de la méthode à suivre, soit pour juger les découvertes des autres, soit pour en faire soimême, est à ses yeux la question capitale : elle domine la médecine comme la philosophie, la philosophie comme la médecine (2). Or, la question de la méthode, si on l’embrasse dans toute son étendue, n’est pas moins que la logique tout entière.
Il faut lire Galien nous rendant compte de son état mental, de ses soucis intellectuels à l’entrée de la carrière et de la méthode qu’il découvrit, dans le onzième chapitre de l’opuscule : De mes propres écrits, chapitre qui est comme son Discours de la méthode. Il est impossible, en effet, en parcourant ces pages intéressantes, de ne pas rapprocher Galien de Descartes, avec lequel il a, ici, de frappantes analogies.
Galien remarqua de bonne heure que les hommes, divisés de sentiments sur toutes choses, sont sans cesse occupés
(1; De mes propres écrits, ch. Ii. —xui.
(2) Ihid., ch. II.
à démontrer leurs propres opinions et à réfuter celles des autres. Il jugea donc nécessaire, dans cet universel conflit, d’avoir un moyen sûr de discerner le vrai du faux. C’est pourquoi il s’adressa aux pMlosoplies, qui se font fort, dans la partie logique de leurs systèmes, d’enseigner l’art de penser juste et de juger droit. Il voulait apprendre d’eux quelle est la méthode qui met celui qui la possède en mesure, d’une part, d’apprécier les arguments d’autrui, s’ils sont rigoureusement démonstratifs, ou si, comme la fausse monnaie, ils n’en ont que l’apparence ; et, d’autre part, d’arriver soi-même, en suivant une certaine voie, à la découverte de la vérité en tout genre de recherches. Il s’adressa, dans ce dessein, aux péripatéticiens et aux stoïciens les plus célèbres de l’époque, et apprit sous leur direction un grand nombre de théorèmes logiques. Mais à un examen attentif, il se convainquit que toutes ces belles connaissances ne servaient en rien à l’art de la démonstration. Ce n’étaient que des questions oiseuses, faites pour amuser la curiosité, et non pour éclairer et guider l’esprit. La plupart étaient d’ailleurs fort controversées, et quelques-unes contraires à la saine raison. Il se serait jeté de désespoir entre les bras des pyrrhoniens ; mais la lumière lui vint d’un autre côté. Il avait étudié avec son père, qui les avait lui-même apprises de ses parents, l’arithmétique, la géométrie, l’astrologie et la dialectique (1). Or, la certitude était là, car les prédictions des éclipses, les indications des cadrans solaires et des clepsydres sont incontestablement vraies. Il pensa donc qu’il devait abandonner les philosophes, qui ne s’entendent jamais entre eux, et pas toujours avec eux-mêmes, et demander à ces sciences la démonstration vraiment démonstrative, qui est la démonstration par les figures et les
(1) Voir la même pensée plus développée dans l’opuscule : De l’ordre de mes écrits. — Voir aussi mon Mémoire intitulé : Galien : Deux chapitres de morale pratique chez les anciens, p. 35.
lignes, en un mot, la démonstration géométrique (1). C’est à cette méthode qu’il s’arrêta, comme à la seule vraie, dans la recherche comme dans la discussion, en philosophie, en médecine et en toutes choses. Il commenta les ouvrages logiques d’Aristote, sauf le traité des dix catégories, ceux des stoïciens et sürtout de Chrysippe, mais seulement pour s’exercer. Quant à la notion définitive de la démonstration géométrique, c’est dans les entretiens de son père, dans la méditation des sciences, c’est-à-dire des mathématiques, et dans ses propres réflexions, qu’il la puisa. Il l’exposa ensuite dans un grand nombre d’ouvrages, qui s’y rapportent diversement (2), mais surtout dans son traité De la Démonstration, qui ne comprenait pas moins de quinze livres (3).
Voilà le logicien dans Galien. On voit quelle importance souveraine il attache à la question de la méthode, et comment il la résout à la fois en disciple et en maître ; en disciple, car la méthode qu’il préconise, c’est la méthode de démonstration des péripatéticiens et des stoïciens; en maître, car, versé dans les mathématiques, il en fait la méthode de démonstration géométrique. On voit aussi que cette méthode est à la fois universelle, car elle convient à tout généralement, soit pour juger ou pour inventer, et particulière, car elle convient spécialement à la médecine, soit qu’il s’agisse de choisir entre les différentes sectes la
(1) Il avait écrit un traité : Que la démonstration géométrique est préférable à celle des stoïciens. De mes propres écrits, ch. xvi.
(2) Voir la liste de ces ouvrages : De mes propres écrits, oh. xi, Suh fine.
(3) Cet important ouvi'age, malheureusement perdu, n'est pas seulement cité dans ce onzième chapitre du traité ; De mes propres écrits, mais partout, notamment dans les traités : De Vordre de mes écrits ; De la meilleure méthode d’enseigner, suh fine: De l’art de conserver la santé, oh. I. V ; etc., etc.
meilleure, soit qu’il s’agisse de faire des découvertes et de pousser la science en avant (1).
Cette méthode de démonstration géométrique étant tout ensemble celle de la philosophie, celle de la médecine, celle de toute science véritable, Galien n’a pas pu n’en pas tracer la théorie générale. C’était saris nul doute l’objet de traités comme ceux-ci :, Des choses requises pour la démonstration; — Des propositions sous-entendues dans l’énoncé des démonstrations; — Des démonstrations suivant le sujet auquel elles se rapportent; — De la démonstration par V impossible ; — Des hypothèses; — De l’usage des syllogismes formés de propositions mêlées (2), etc,, etc. C’était aussi, en grande partie, l’objet du traité De la démonstration, puisque Galien y renvoie sans cesse philosophes et médecins, comme aussi tous ceux qui se mêlent de discuter ou de proposer quelque théorème. D’ailleurs, il était trop profondément imbu de philosophie pour ne pas procéder philosophiquement, c’est-à-dire pour ne pas s’élever d’abord à la plus grande généralité possible. — Mais il était médecin aussi, médecin écrivant, parlant et, pratiquant. A ce titre, il devait joindre à sa théorie générale de la démonstration géométrique, une théorie particulière de la même démonstration spécialement appliquée à l’art médical. C’est certainement ce qu’il a fait encore dans le traité De la démonstration, où il s’occupait de médecine, comme il convenait à un médecin, puisqu’il nous apprend lui-même qu’il discutait certains dogmes d’Asclépiade, dans les V®, VI” et XIII” livres de ce traité (3); puisqu’il dit en propres
(1) Le caractère à la fois général et spécial de la méthode de démonstration géométrique ne ressort pas seulement du chapitre que je viens d’analyser, mais des traités De mes propres écrits, De l’ordre de mes écrits, et de tous les passages où Galien parle méthode, et ils sont innombrables.
(2) De mes propres écrits, ch. il, xii,
(3) De l’ordre de mes écrits.
termes à un médecin à qui il adresse l’opuscule : De l’ordre de mes écrits : « A toi, mon cher Eugène, et à ceux qui se livrent exclusivement à la médecine, notre traité De ta démonstration peut suffire ; ceux qui se sont voués à la philosophie devront lire aussi les autres. » D’où il paraît clairement que Galien a tracé tout à la fois dans ses très-nombreux traités de logique la théorie générale de la démonstration géométrique applicable à tout, et une théorie particulière de la démonstration géométrique applicable à la médecine singulièrement.
De la théorie générale de la démonstration géométrique, nous ne pouvons savoir que bien peu de chose aujourd’hui. Les commentaires de Galien sur les traités de logique péripatéticiens et stoïciens, où il l’indiquait peut-être, les divers traités que je nommais tout à l’heure, y compris celui de la démonstration, où il l’exposait certainement, ont péri en totalité. — Il nous reste bien un traité : Des sophismes qui tiennent à la diction; mais ce n’est, à propos d’un passage obscur d’Aristote, qu’une ingénieuse théorie du double sens des mots, et une non moins ingénieuse classification des différentes sortes d’ambiguïtés. — On a bien découvert, il y a quelques années, au mont Athos, un manuscrit de Vlntroduction logique (1); mais, en supposant cet ouvrage authentique, ce qui est contesté (2), il n’a guère d’intérêt que parce qu’on y trouve une allusion à cette 4® figure du syllogisme, négligée par Aristote, et dont les Arabes attribuent la découverte à Galien. Ni dans Tun ni dans l’autre ouvrage, rien qui soit de nature à nous renseigner sur la démonstration géométrique en général, et à nous apprendre au juste en quoi elle diffère de la démonstration telle que l’entendaient Aristote, Chrysippe et leurs disciples.
S’il nous vient sur ce point quelque lumière, ou plutôt
(1) Publiée pq.r Mynas ; Paris, 1844, chez. Didot.
(2) M. Prantl, Histoire de la logique, p. 560 et 681.
quelque lueur, c’est de traités où nous ne songerions à chercher rien de tel. L’un, en effet : Des dogmes d'Hippocrate et de Platon, est tout historique, comme l’indique le titre ; et l’autre : Sur le discernement et le traitement des fautes, est tout moral, au moins par l’objet. Ils n’en renferment pas moins, le second surtout, quelques indications précieuses sur la démonstration géométrique.
Dans le premier (1), G-alien distingue la démonstration géométrique de tout ce qui n’est pas elle, à savoir : l’argumentation sophistique, qui n’est qu’une ruse des habiles à l’effet de tromper les simples; l’argumentation oratoire, qui n’est qu’une pompe destinée à éblouir la multitude; et l’argumentation dialectique, qui n’est qu’un art ingénieux d’enseigner aux jeunes gens les vérités que l’on sait, ou de réfuter ceux qui les nient ou les travestissent. — Dans le second (2), Galien entre dans quelques détails sur la nature de la démonstration. La théorie de la démonstration comprend deux parties. La première concerne le caractère qui permet de juger si une chose est vraie ou non, le critère. Ce critère n’en doit supposer aucun autre ; il doit avoir la vertu de nous convaincre avec la même force qu’une démonstration ; d’un seul mot, il doit être premier. C’est l’évidence. Il y a deux sortes d’évidence, celle des choses qui se rapportent à l’intelligence, celle des choses qui tombent sous les sens. Il ne faut se refuser ni à l’une ni à l’autre, mais il faut prendre garde d’admettre comme évident ce qui n’en a que l’apparence. Soit dans les choses sensibles, soit dans les choses intellectuelles, le secret, c’est de retenir son assentiment jusqu’à l’instant où la lumière, inondant
(1) L. 2, édition grecque, p. 254 ; édition lat., ch. li. Voir pour plus de développement mon Mémoire sur le traité de Oalien intitulé : Des dogmes d’Hippocraie et de Platon.
(2) Bdit. grec., ch. l, lll ; édit, lat., i, v. — Voir mon mémoire intitulé : Deux chapitrés de morale pratique chez les Anciens.
l’esprit, lui fait violence et le subjugue. La seconde partie de la métliode démonstrative consiste, étant posé le premier critère, à y rapporter les choses particulières, et à juger ainsi de leur vérité ou de leur fausseté, procédé que quelques philosophes désignent par le mot analyse : ils veulent exprimer par là le mouvement de l’esprit s’élevant des choses douteuses vers le principe de toute lumière et de toute certitude. Il n’y a pas d’autre moyen de parvenir à la science, car il n’y a de scientifique que ce qui est démontré, et de démontré que ce qui découle évideminént de propositions évidentes. Ainsi procèdent les géomètres, les astronomes, les mathématiciens en général; ainsi doivent procéder les philosophes, les médecins, et tous ceux qui, ayant l’amour de la vérité, y veulent marcher par le droit chemin. — Dans l’un et l’autre traité, Galien insiste beaucoup sur un point selon lui capital, c’est la nécessité, la vraie méthode une fois découverte, de s’y exercer. Ce n’est pas tout en effet d’avoir dans la main un instrument excellent, il faut savoir s’en servir. Or, on n’apprend à se servir de la démonstration que par une longue pratique, comme on ne fait bien une addition ou une soustraction qu’après avoir mille fois soustrait ou additionné. Il y a même un art de s’exercer au raisonnement et à la démonstration. Cet art consiste à se placer dans l’ordre scientifique. Grande est la différence entre l’oi’dre scientifique et l’ordre philosophique. Dans celui-ci, a-i>-on résolu une question, par exemple celle de la durée ou de l’étendue du monde, on n’a aucun'moyen de contrôler expérimentalement le résultat trouvé. Dans la sphère des sciences, c’est bien différent; ce contrôle est presque toujours possible ou même facile. Telles les prédictions astronomiques. Tel un grand nombre de théorèmes de la géométrie. C’est donc là, où l’on peut se juger et mesurer ses progrès, qu’il faut se former à la pratique de la méthode démonstrative, pratique sans laquelle la théorie n’est rien. — Ces données sur la méthode générale, à grand peine recueil-
lies, je suis loin de me le dissimuler, sont fort incomplètes. Telles que les voilà, elles ne me paraissent cependant manquer ni d’intérêt, ni d’originalité. Et ce qui me frappe encore, c’est de retrouver ici l’analogie déjà signalée entre G-alien et Descartes* Le premier n’est pas moins catégorique que le second sur le critère, l’évidence, l’analyse, l’habileté à acquérir dans l’usage de la même méthode, — et il est le premier.
Sur la théorie de la démonstration géométrique appropriée à la médecine, nous sommes à la fois très-riches et très-pauvres. Très-riches au point de vue historique. Galien a consacré plusieurs traités, qui nous restent, et notamment les deux suivants : Des sectes aux étudiants, — De la meilleure secte à Thrasybule, à réfuter les méthodes des écoles empirique et méthodique, qu’il juge vicieuses, et à exposer la méthode de l’école dogmatique, ou rationnelle, qui se fonde sur le raisonnement et la démonstration, et qui est la vraie (1). Il y a làmne profusion de détails singulièrement intéressants sur le passé médical de la Grèce, et qu’on ne trouverait nulle part ailleurs. Mais cette abondance nous laisse dans une grande disette de renseignements à l’égard de la démonstration géométrique, et de son application à la médecine; En effet, le traité Des sectes aux étudiants manque de conclusion, et le traité De la meilleure secte à Thrasybule n’est pas terminé. C’est-à-dire que la partie réfutative, où les fausses méthodes de l’empirisme et du méthodisme sont critiquées, est complète, et que la partie confirmative» où la vraie méthode du dogmatisme, la méthode de démonstration géométrique et médicale, devait être exposée et défendue, est absente. Nul espoir, nul moyen de combler' cette
(1) Aux deux traités cî-dessus mentionnés, ajoutez : De l'Empirisme ; — De la Constitution de l’art médical à PatropJiile ; — Introduction ou du Médecin ; — Définitions médicales. Ces deux derniers ti’aités d’une authenticité douteuse.
lacune. Les traités analogues à ceux dont il vient d’être parlé ne touchent pas à ce point, ou l’effleurent à peine. Et comme je l’ai déjà dit, le traité Be la démonstration, où nous trouverions amplement à nous satisfaire, n’a pas surnagé dans le naufrage de tant de belles œuvres à jamais regrettables. On ne s’étonnera donc pas si l’étude qui va suivre est incomplète, comme les documents mêmes, et on n’en voudra pas à celui qui l’a écrite de n’avoir pas fait l’impossible.