LA MÉTHODE MEDICALE
Le problème de la vraie méthode médicale, tel que Galien le conçoit et le pose, est fort simple. Il ne s’agit pas de savoir comment on peut connaître le corps, comment la vie, comment les désordres qui s’y produisent, mais comment:, étant donnée la maladie, on peut découvrir les remèdes. Voici en effet en quels termes il s’exprime au commencement de l’opuscule Des sectes auoe étudiants : « L’objet de la médecine est la santé, son but de la rendre à ceux qui l’ont perdue. Elle rend la santé à ceux qui l’ont perdue par la vertu des remèdes. Comment donc découvrir les remèdes? »
Or, à cette question : comment découvrir les remèdes? trois réponses ont été faites par trois sectes différentes, les Empiriques et les Dogmatiques, aussi anciens que la médecine même, et les Méthodiques, plus récents, et qui sont comme un moyen terme entre ceux-ci et ceux-là. De là trois méthodes qui prétendent également et contradictoirement être la vérité : l’Empirisme, le Dogmatisme et le Méthodisme (1).
L’Empirisme, comme le mot l’indique, c’est la souverai-
(1) Des sect. aux étud.. oh. i et vi; — De la meilleure secte à Thras. ch. VII : — Inirod. ou du Méd., ch. Ill ; — Définit, med.
neté de l’expérience, qui ne sort pas de la sphère des faits perceptibles aux sens. Vous avez observé que tel remède a guéri telle maladie? Fort bien! quand la même maladie se représentera, vous appliquerez le même remède. Des observations et des observations, il ne faut rien de plus (1).
Le dogmatisme, qui serait mieux appelé le rationalisme (2), c’est la souveraineté du raisonnement, qui part des faits, mais pour découvrir par l’analyse de ces faits la cause du mal, et par la cause le remède. On ne s’en tient plus à de simples observations, et à ce qui saute aux yeux ; on cherche ce qui se cache dans ce qui se montre ; la raison de la maladie, et par conséquent les moyens de guérison, dans ses caractères, dans le tempérament du malade, dans la constitution du corps, dans les influences locales, etc. En un mot, on procède par indications (3).
Le méthodisme, ainsi appelé parce 'qu’il propose la méthode systématique par excellence, combine l’expérience et le raisonnement, l’observation et l’indication, mais à trèspetite dose, pour la plus grande simplicité possible. On observe les états généraux seulement, les communautés; et ces communautés une fois constatées, on s’en sert comme d’indications, d’où l’on déduit sans effort comme sans erreur le traitement convenable (4).
Tels sont l’empirisme, le dogmatisme et le méthodisme (5). Mais l’empirisme a tort, le méthodisme a tort ;
(1) Des sect. aux étud. l et pass. — De la meill. secte à Thr. vin.
(2) De la Tfidll. secte à Thr., vu. — Introd. ou du médecin, pass.
(3) Des sect., ni, iv ; — De la meill. secte, vu et pass.
(4) Des sec., vi ; — Delà méill. secte, vin.
(5) L’auteur de l'Introduction ou du médecin, ch. in, donne sur ces méthodes, ou plutôt sur les écoles qui les préconisent, les détails historiques suivants :
« L’auteur et le prince de la secte rationnelle fut Hippocrate, de Cos. Après lui : Dioclès, de Calyste; Protagoras, de Cos ; Hérophile, de Chalcédoine ; Erasistrate, de Chio ; Mnésithée, d’Athènes ; Ardepiade, de
le dogmatisme a seul raison. Les deiix premières méthodes sont diversement, mais également fausses, la dernière est • seule vraie. — Voilà la pensée de Galien ; voilà ce qu’il prétend établir. C'est sa manière, historique et savante, instructive et solide, de résoudre la question de la méthode médicale. Et le lecteur voit qu'elle consiste en ces trois choses : réfuter l’empirisme, réfuter le méthodisme, confirmer le dogmatisme, en le défendant contre ses adversaires et l’expliquant.
I. — Quoique l’empirisme qui emploie l’expérience à l’exclusion du raisonnement, et s’attache aux faits sans souci des causes, semble devoir être une méthode trèspeu compliquée , cependant, forcé par la rivalité des écoles ennemies de se développer pour se défendre, il comprend un assez grand nombre de procédés divers, sur le.sqüels il importe d’abord de se bien entendre. Cela est d’autant plus nécessaire queces procédés ne paraissent pas identiques dans les divei’s traités de logique médicale de Galien, et que l’esprit, pour voir clair dans une argumentation quelquefois subtile, a besoin de savoir au juste le sens et la portée de ces variations.
Dans le traité Des seetes aux étudiants, ch. II, Galien fait
Bythinus ; Cienus, qu’on nomme aussi Prusias. — Le chef de l’empirisme fut Philenus, de Cos, qui le premier le sépara de la secte rationnelle, l’occasion lui en ayant été fournie par Hérophile, son maître. Mais comme les empiriques voulaient que leur opinion fût la première en date, ils la firent remonter jusqu’à Acron, d’Agrigente, afin qu’elle fût plus ancienne que la secte rationnelle. Après Philenus fieurit Serapion, d’Alexandrie. Puis les deux Apollonius, père et fils, d’Antioche. Menodotus et Sextus, qui suivirent, y mirent la dernière main. — La secte méthodique commence avec Themison, de Laodicée en Syrie, qui prit occasion d’Asdepiade, de la secte rationnelle, pour en inventer une nouvelle. Thessalus, de Tralle, la perfectionna. Après eux : Mnaseas, Denys, Proclus, Antipater. Elle eut dans son sein des dissidents, Olympiacus, de Milet, Mnemachus, d’Aphrodise, et Sdranus, d’Éphèser. »
consister la méthode empirique dans les deux procédés suivants. D’abord, l’expérience, qui est de deux sortes, l’une inférieure, l’autre supérieure. L’expérience inférieure est • double elle-même : c’est tantôt une simple rencontre (TTsptTtTwirtj), comme il arrive lorsqu’on aperçoit d’abord et sans recherche' avec le ,mal même l’opération qui le soulage, avec le rhume la sueur,"avec une chute l’hémorragie; c’est tantôt un essai qu'on improvise («ùtoitxsSjov), comme il arrive lorsqu’on tente avec intention un moyen curatif suggéré en songe ou autrement. L’expérience supérieure est essentiellement imitative. Elle consiste à imiter, c’est-à-dire à appliquer de nouveau un traitement qui a réussi. Un certain remède a guéri une certaine maladie, vous l’employez dans les maladies identiques ; et lorsque vous avez constaté plusieurs fois les mêmes effets dans les mêmes cas, vous faites de ce remède une règle. Cette règle, c’est un théorème médical. Un grand nombre de ces théorèmes coordonnés, c’est l’art, c’est la médecine.
Mais l’expérience sous ces différentes formes ne suffît pas toujours, et telle conjoncture peut se présenter où il faut nécessairement recourir à un procédé nouveau. Ce procédé, c’est \q passage du semMaMe au semUàble (ToOôpotou /usTàSao-tf).' Avez-vous affaire à des maladies inconnues ou à des maladies connues, mais sans pouvoir appliquer le médicament ordinairement employé, soit parce que le pays ne le fournit pas, ou par toute autre raison? Vous sortez d’embarras en passant du semblable au semblable, c’est-à-dire en transportant à la maladie qui vous occupe le remède d’une maladie analogue, ou bien en employant, au lieu du médicament qui vous manque, un médicament analogue. Ce passage du semblable au semblable, c’est Vexpérience pratique (jreîpa SiaTpiëtxïi), ainsi nommée parce qu’elle est à l’usage des praticiens exercés exclusivement.
Voilà la méthode empirique nettement décrite, et, ce semble, définitivement. — Mais dans le traité De la vieil-
leuresecteà Thrasybule, ch. VII, VIII, X, XII, nous trouvons une autre description assez différente. Après avoir mis au compte de l’empirisme Vindication, Vobservation médiate^ Vanalogisme, Galien réduit à trois les procédés de cette méthode, savoir : 1° Vobservation du traitement convenable sur le concours des symptômes; 2“ YMstoirt ; 3° le passage du semblable au semblable (1). Que veut dire ce changement? et cette modification est-elle aussi considérable dans les idées que dans les mots ?
D’abord, l’indication dont il est parlé ici, ce n’est pas l’indication dans le vrai sens médical du mot, c’est-à-dire l’indication par les causes ; c’est tout simplement l’indication par les faits et par le hasard. Voici une maladie ; en même temps que vous constatez les phénomènes qui la révèlent, vous apercevez le traitement qui lui convient, la nature elle-même ayant mis le remède à côté du mal : c’est le genre d’indication dont il s’agit. On reconnaît rexpé rience inférieure, et singulièrement cette sorte d’expérience inférieure que Galien a nommée dans l’autre traité \a, rencontre. —Ensuite, il est clair comme le jour que l’observation médiate répond à l’expérience imitative, puisqu’elle consiste, après avoir plusieurs fois constaté la guérison d’une même maladie par un même remède, à ériger ce remède en une loi de l’art de guérir.' — Enfin, il est encore plus clair que l’analogisme, mot emprunté comme le premier à la logique des dogmatiques, ne diffère en rien du passage du semblable au semblable, lequel se fonde Sur l’analogie des maladies et des médicaments. La pensée de Galien n’a donc pas varié jusqu’à présent, et ce sont bien toujours les mêmes procédés autrement désignés.
Quant à sa réduction de la méthode empirique à l’observation du traitement convenable sur le concours des symp-
(1) On retrouve à peu près les mêmes procédés nommés et étudiés dans le traité Swr Vempirisme.
tomes, à l’histoire et au passage du semblable au semblable, elle n’a rien d’embarrassant. Il n’y fautvoir qu’une systématisation plus profonde et plus complète, en un mot, plus savante. L’observation sur le concours des symptômes est la même que l’observation médiate, la même que l’expérience imitative, ou du moins c’en est la partie délicate et essentielle, car pour découvrir les remèdes, il faut observer les maladies, et pour observer les maladies, il faut observer les symptômes dont le concours forme la physionomie propre et distinctive de chacune. Galien supprime l’expérience inférieure, et cela est tout simple, puisque supplément utile de l’art, elle n’en fait pas partie ; il ajoute l’histoire, et cela est tout simple, puisqu’elle est l’observation dans le passé, et que l’observation dans le présent, c’est-à-dire individuelle, est trop bornée pour suffire aux nécessités de l’art et aux besoins de la science. Rien à dire du passage du semblable au semblable qui figure sur toutes les listes de Galien, sur la première sous le même nom, sur la seconde, sous celui d’analogisme. D’où il paraît clairement que la pensée de Galien, sous la différence des mots, demeure constante ; que la méthode empirique consiste essentiellement dans ces trois procédés : observation sur le concours des symptômes , histoire, passage du semblable au semblable; et enfin que déterminer la valeur de cette méthode, c’est déterminer la valeur de ces procédés.
On pourrait, dit Galien, avant d’arriver aux détails considérer l’expérience en bloc. 11 serait alors facile de démontrer : 1“ que l’expérience est instable, attendu qu’on ne peut voir plusieurs fois une même chose de la même manière, d’où suit l’impossibilité de faire aucune découverte ; 2“ que si, comme l’accorde Erasistrate, on peut par l’expérience découvrir des remèdes simples contre les maladies simples, on ne saurait par le njême moyen trouver des re-
mèdes composés contre les maladies composées; 3° que, conduisît-elle à toutes les découYertes du monde, l’expérience est longue, indéfinie, sans rien de scientifique et d’artistique (1). Mais il Yaut mieux serrer d’abord l’empirisme de plus près, et faire toucher du doigt l’imperfection de l’expérience, en l’examinant sous ses formes précises et médicalement scientifiques.
Or, l’obserYation du traitement sur le concours des symptômes n’est rien, ne vaut rien, ne peut rien, si on la réduit à elle-même. Le secours du raisonnement lui est absolument nécessaire (2).
En effet, force est aux empiriques d’accorder que l’observation médicale ne porte pas sur tous les symptômes indifféremment. D’abord, cela ne saurait être ; [car si l’on devait observer tous les phénomènes, ces phénomènes étant innombrables dans leur diversité et leur succession, on serait condamné àobserver l’infini. Ensuite, la plupart de ces phénomènes sont dépourvus d’intérêt et de valeur, et parmi les symptômes, il en est de parfaitement insignifiants, qu’il serait par conséquent oiseux d’observer. Impossible de méconnaître cette vérité, et les empiriques ne la méconnaissent pas.
L’observation se concentre donc sur certains symptômes à l’exclusion des autres. Cela est juste et nécessaire. Oui, mais de quel droit et comment les empiriques font-ils cette distinction des symptômes utiles, qu’il faut considérer, et des symptômes inutiles, qu’il faut négliger ? En tant 'que phénomènes, tous les symptômes sont semblables et se valent. Pour discerner entre eux, il faut donc voir dans le phénomène autre chose que le phénomène même, quelque vertu secrète, quelque rapport caché. Or, le moyen de découvrir cette vertu secrète, ce rapport caché 1 et puisque les sens y sont impuissants, n’est-ce pas une nécessité de
(1) Des sec. aux étvd. ch. V;
(2) De la meill. secte à Thr., ch. ix,xii. xiil.
faire appel au raisonnement ? D’où il l’ésulte que les empiriques se trouvent placés dans cette alternative, ou de ne voir dans les symptômes que des phénomènes quelconques et de les observer tous, ce qui est impossible ; ou de voir dans quelques-uns une valeur, un sens qui manquent aux autres, ce qui introduit le raisonnement, c’est-à-dire l’ennemi, et renverse leur méthode.
Il n’est pas facile d’échapper aux serres de ce dilemme. Cependant les empiriques s’efforcent de trouver une issue. Ils disent ; le raisonnement ne nous est pas nécessaire pour choisir entre les symptômes, Texpérience nous sufQt parfaitement. En effet, en se prolongeant, en se répétant, l’expérience nous montre quels symptômes doivent être pris en considération, quels symptômes doivent être omis. Mais cette réponse n’est pas satisfaisante ; car les symptômes à omettre sont en nombre innombrable, et’l’expérience ne saurait jamais venir à bout de nous édifier sur l’insignifiance de chacun d’eux. Traqués de toutes parts, que restet-il à dire aux empiriques ? Une seule chose, c’est que, embarrassés parmi les symptômes, ils les tirent au sort (1).
On peut démontrer encore par un autre biais que l’observation du traitement sur le concours des symptômes, si on ne lui vient d’ailleurs en aide, est impraticable.
Voici, en effet, ses conditions. Il faut d’abord que le traitement cherché soit fondé sur de nombreux symptômes ; autrement, il n’y aurait pas de concours, et ce qu’on observerait, ce qu’on traiterait, ne serait pas une maladie. Il faut ensuite que ces symptômes soient de même espèce, car s’il n’en était ainsi, ce n’est pas à un traitement qu’on arriverait, mais à plusieurs. Il faut qu’ils soient, dans les différepts cas, en nombre égal ; car si les symptômes étant les mêmes, tous ne se représentent pas, c’est un autre concours, et ce doit être un autre traitement. Il faut qu’ils
( 1 ) De la meill.
à Thr., ch. IX, xii.
soient d’une semblable intensité; car le traitement varie suivant l’intensité des symptômes. Il faut que le temps soit le même : car on n'administre pas les mêmes remèdes au début et au summum d’une maladie. Il faut enfin que l’ordre soit le même ; car suivant qu’un symptôme précède ou suit, le mal est différent, et doit être traité différemment. Toutes ces conditions sont nécessaires. Or se peut-il qu’elles se trouvent réunies chez une multitude de mplades, ou plusieurs, ou deux seulement? Songez-y. Les maladies varient suivant la cause, les lieux affectés (1), l’âge, les habitudes, le tempérament, les saisons, les localités, etc., etc. Est-il donc deux hommes qui se ressemblent sous tous ces rapports à la fois ? Et s’ils ne se ressemblent pas, comment les symptômes seraient-ils nombreux, de même espèce, en nombre égal, d’une semblable intensité, etc.? Et si les symptômes ne sont rien de tout cela, commentdonc l’observation déterminerait-elle le traitement cherché?
Il est vrai que ces difficultés ne sont pas invincibles, mais à une condition, c’est de recourir au raisonnement, qui distingue entre les cas, entre les symptômes, et sait chercher le traitement par la voie convenable. Mais les empiriques rejettent le raisonnement, et, en voulant observer sans raisonner, observer purement et simplement, ils se condamnent à poursuivre par un chemin impossible un résultat insaississable (2).
L’histoire, dans le sens médical de ce mot, est, suivant la définition même des empiriques : « La narration des choses qui ont été observées souvent de la même manière. * Utile dans renseignement, puisque celui qui apprend ne peut être témoin de tous les symptômes et constater de ses yeux toutes les maladies, les empiriques estiment qu’elle est
(1) Comprenez : les organes atteints par maladie., ■ '
(2) Du la meilL secte, XIII.
nécessaire à la pratique médicale. Ils s’adressent à elle lorsqu’ils se trouvent en présence de maladies dont le traitement n’est pas fourni par l’observation du présent. L’observation du passé leur est alors un supplément indispensable (1).
Or, il y aurait une manière très-simple, et cependant trèssolide , de prouver, contre les empiriques, qu’il est impossible d’arriver jamais à instituer le traitement convenable par l’histoire. L’histoire,, dirait-on , est un recueil d’observations. Mais on vient de montrer que l’observation n’est pas praticable sans le raisonnement. Donc l’histoire n’est pas praticable selon les principes des empiriques(2). Mais ce jugement est bien sommaire; et il est plus intéressant, considérant l’histoire en elle-même, l’histoire telle que l’entendent les empiriques, d’en faire voir la vanité et l’inutilité.
Voici une proposition que les empiriques ne nieront pas : tout ce que rapporte l’histoire n’est pas vrai. La preuve, s’il en était besoin, c’est que l’histoire nous présente, pour la même maladie, des traitements contraires. Elle a donc ses vérités et ses erreurs. Un critérium est donc nécessaire pour discerner les unes des autres. Quel sera ce critérium? Ce ne peut être que le raisonnement ou l’expérience. Remontez à la cause, et vous verrez tout de suite la valeur du remède. C’est ainsi que procèdent les dogmatiques. Mais les empiriques ferment de parti pris les yeux à la considération de la cause, et repoussent le raisonnement. Il ne leur reste donc que l’expérience. Les voilà donc dans l’obligation de contrôler l’histoire par l’expérience... Mais qui ne voit que l’expérience suffit alors, et que l’histoire n’a plus d’objet!
Si vous ne devez accepter de l’histoire que ce qu’elle a de conforme à votre expérience, elle ne vous apprend rien que
(1) De la meilh sect., xiv.
(2) Ibid., XV.
vous ne sacliiez .déjà, et le temps que vous mettez à l’interroger est du temps perdu.
Mais quelques empiriques prétendent que l’expérience n’est pas plus nécessaire que le raisonnement pour juger rhistoire. On la juge, suivant eux, par le degré de confiance que mérite l’iiistorien, c’est-à-dire l’observateur. Si celui-ci n’est mû ni par le désir de la gloire, ni par l’attachement à certains dogmes, ni par l’amour de la controverse, il dit vrai. — Fort bien ! Mais tout en n’étant mû par rien de tout cela, ne peut-il pas se tromper? Ensuite, comment savoir certainement qu’il n’obéit à aucun de ces sentiments? 11 y a mieux. En concluant de l’absence de ces sentiments la véracité de l’obsei’vateur, les empiriques n’emploient-ils pas le raisonnement, condamné par eux, ne considèrent-ils pas la cause, rejetée par eux? Et enfin juger le caractère d’un historien, n’est-ce pas bien plus l’ofllce du philosophe que du médecin?
Les empiriques disent encore que l’accord du grand nombre confirme l’histoire; sans recours à l’expérience. Il faut croire aux faits attestés par beaucoup de médecins, comme on croit à l’île de Crête, attestée par beaucoup de voyageurs. — A la bonne heure pour les faits géographiques, caries voyageui’Ss’entendent ; mais où sont les résultats médicaux sur lesquels les médecins ne disputent pas (1)?
Les maladies étant infiniment diverses, il peut arriver et il arrive qu'on rencontre un cas sur lequel l’observation et l'histoire sont muettes ; de là l’utilité, ou plutôt la nécessité du passage du semblable au semblable. Que peut-on faire en effet qu’appliquer à la maladie inçonnue le traitement d’une maladie connue qui lui ressemble (2)? Les mé-
(1) De la meill. secte, Xiv. — Voir pour plus de détails, quelques-uns superflus, de l'Empirisme, ch. ix, x.
(2) C’est en vertu de ce procédé que les empiriques transportent le
dicaments n’étant pas tous et toujours sous la main du médecin, il peut arriver et il arrive que le médicament convenable fasse défaut dans une circonstance donnée : de là encore l’utilité, la nécessité du passage du semblable au semblable. Que peut-on faire en effet que remplacer le médicament manquant par un autre qui s’en rapproche le plus possible (1)? Ce procédé comprend d’autres formes encore, tel que le passage d’une partie à une autre partie semblable (2) ; mais les deux premières sont de beaucoup les plus importantes. Or, sous quelque forme qu’on le considère, le passage du semblable au semblable n’est entre les mains des empiriques qu’un instrument impuissant, ou plutôt d’un usage impossible.
En effet, comment les empiriques passeront-ils du semblable au semblable, c’est-à-dire comment jugeront-ils de la ressemblance des maladies, ou des médicaments, ou des parties? Par l’observation, ou le raisonnement? Ce ne peut être par l’observation, car l’observation constate seulement les faits un à un. Il faut donc que ce soit par le raisonnement. Mais comment? Prendront-ils tous les phénomènes en considération, ou seulement quelques-uns? Si tous, ils n’arriveront à aucun résultat. Car où sont les choses qui se ressemblent par tous leurs phénomènes, c’est-à-dire sous tous les rapports; et s’il en existait, n’est-il pas évident qu’elles seraient identiques, et non pas simplement semblables ou analogues? Si quelques-uns, les voilà en contradiction avec eux-mêmes. Car de {toute nécessité ils distingueront entre les phénomènes, et, s’il s’agit de comparer deux
traitement expérimenté contre l’hémorragie à la morsure de Vhémorrhoüs. (Delà meîll. sect.,xvi.)
(1) C’est en vertu de ce procédé que les empiriques emploient les nèfles, au lieu de pommes, dans la dyssenterie. (Delameill. secte, xvi.)
(2) Par exemple, lorsque les empiriques traitent le bras comme la cuisse, et réciproquement. (Ibid.)
maladies, entre les symptômes; tandis qu’ils négligeront les uns, comme insignifiants, ils feront état des autres, comme essentiels ; ils iront par conséquent au-delà de ce qui frappe directement les sens; ils ajouteront à la notion de ce qui se montre celle de ce qui se cache ; ils éclaireront la première par la seconde : ce qui est absolument contre leur système. De sorte que le passage du semblable au semblable leur est logiquement interdit en même temps que pratiquement nécessaire.
Veut-on considérer spécialement le passage d’un médicament à un autre, les difficultés sont toujours les mêmes, c’est-à-dire invincibles. En effet, on demandera aux empiriques ce qu’ils entendent par la ressemblance des médicaments. S’agit-il des propriétés essentielles (1)? Mais ils recherchent donc ce qui est intérieur, secret, ce qui se dérobe aux sens, les causes, accessibles à l’esprit seulement : ce qui les mettrait en contravention avec leur doctrine et leurs principes. S’agit-il des qualités extérieures et apparentes? il leur reste alors à déterminer les conditions de la ressemblance. Faut-il, pour qu’il y ait ressemblance, que toutes les qualités soient les mêmes? Non, sans doute, car ce serait l’identité, que repousse d'ailleurs la nature. Sufflt-il d’un petit nombre de qualités? Non sans doute, car tous les remèdes se ressembleraient, tous les remèdes ayant des qualités communes. Ni toutes ni peu : combien donc? Supposons que les empiriques répondent : la moitié au moins ; pourquoi alors ne traitent-ils pas de la même manière le squirre et l’inflammation, qui se ressemblent par la plupart des qualités? Pourquoi, dans les engelures, n’emploient-ils pas le raifort aussi bien que le navet, car rien de plus semblable? Nul moyen de sortir de cette impasse, si l’on n’avoue pas qu’il faut chercher un remède qui ait quelque chose de
(1) Par exemple, l’astringence de la pomme et de la nèfle. (De h. meill. seeie, xvii.)
contraire aux symptômes observés, en d’autres termes, qu’il aut donner à l’expérience le supplément du raisonnement; conclusion qui se représente sans cesse, et qui est l’inéluctable condamnation de l’empirisme (1).
Telle est l’irrémédiable faiblesse de cette méthode. Elle comprend trois procédés essentiels : l’observation, l’bistoire, le passage du semblable au semblable; et pas un de ces procédés qui résiste à une juste critique. Ou vous les réduisez à eux-mêmes, et ils deviennent inutiles et impraticablès ; ou vous appelez le raisonnement à leur secours, et vous les transformez, vous les vivifiez, mais à l’empirisme vous avez substitué le dogmatisme, son rival.
IL — L’empirisme, malgré les développements qu’il a dû se donner dans la lutte des méthodes et des écoles, est resté d’iine grande simplicité, et qui met la médecine et la pratique à la portée de toute intelligence ouverte ; le méthodisme, qu’il faut maintenant considérer, est plus simple encore, est la simplicité même, et il fait de la science médicale, de l’art médical, un art, une science si faciles à acquérir et à exercer qu’il n’est pas d’esprit même vulgaire qui n’y puisse atteindre sans effort (2). Joignez à cela que Galien, constant à soi-même dans ses divers traités, nous présente la méthode des méthodiques d’une manière uniforme. S’il ne se répète pas purement et simplement, si les détails sont différents suivant les chapitres et les ouvrages, ces détails s’accordent, se complètent en s’éclairant, et concourent à former un lumineux ensemble qui n’est pas moins que la doctrine méthodique, que la logique méthodique. Or en voici l’exact sommaire.
Il faut observer les phénomènes, et l’expérience est sans doute la base comme le point de départ de la médecine;
(1) De lameill. secte, x, xvi, xvii.
(2) Des sect. aux étud., VI. ....
mais il est inutile d’observer tous les phénomènes en général. Les phénomènes relatifs à la cause (refroidissement ou échauffement, excès ou abstinencej), à l’âge, à la saison, au climat, aux parties du corps, et qu’on désigne sous le nom commun de symptômes, doivent être écartés ; une seule chose importe, doit être recherchée, constatée, Vaffection (1).
A quoi bon s’inquiéter du-refroidissement ou de réchauffement, de l’excès ou de l’abstinence? Ces choses ont agi sur le corps, mais n’agissent plus. Elles y ont laissé une certaine affection. C’est cette affection qu’il faut guérir. Donc, c’est l’affection qu’il faut considérer, et rien que l’affection.
A quoi bon s’inquiéter des saisons, des âges, des climats? Que ce soit l’été ou l’hiver, l’enfance ou l’âge mûr, un pays chaud ou ffoid, si le malade est relâché, ne faudra-t-il pas toujours combattre son état par le resserrement, et s’il est resserré, par le relâchement; en un mot, l’affection quelle qu’elle soit par l’affection contraire? Donc, c’est l’affection qu’il faut considérer, et rien que l’affectioft.
A quoi bon s’inquiéter des parties du corps? Que ce soit une partie veineuse, artérielle, nerveuse ou autre, le traitement ne sera-û-il pas toujours le même? Ou bien oseraii>on dire que l’inflammation, qui est un resserrement, doit être relâchée dans une partie, et resserrée dans une autre? Non ; dans tous les cas, les moyens thérapeutiques dépendent uniquement de la nature de l’affection. Donc, c’est l’affection qu’il faut considérer, et rien que l’affection (2).
Qu’il faille observer, pour découvrir les remèdes, non pas les symptômes, mais la seule affection, c’est une thèse que mille faits confirment.
Supposez les symptômes différents et l’affection identique, vous appliquerez les mêmes remèdes. Au contraire, suppo-
(1) Des sect. aux étud., vi.
(2) Des sect. aux étud. vu.
sez les symptômes identiques et l’afiection différente, vous appliquerez des remèdes autres. Ce n’est donc pas par. la considération des symptôfnes, mais par celle de l’affection, que vous vous dirigez ; et, par conséquent, ce ne sont pas les symptômes, mais l’affection, qu’il vous importe de connaître.
Faut-il insister? La même chose ne peut indiquer des traitements opposés. Or, le malaise, qui est symptôme également, soit que le malade soit resserré ou relâché, doit être traité dans ces deux cas par des remèdes contraires. Inversement, les choses différentes ne peuvent indiquer le même traitement. Or, la lièvre et la toux, qui sont des symptômes, doivent quelquefois être traitées de la même manière. Ce qui fait bien voir que les symptômes n’indiquent pas, et par conséquent doivent être laissés de côté, comme inutiles, que l’affection indique, et par conséquent doit seule être constatée et interrogée (1).
L’affection, voilà donc le champ, le champ très-circonscrit, de l’observation médicale.
Mais l’affection est chose naturellement multiple; il y a mille et mille affections. Est-il nécessaire, ou seulement convenable, de les observer toutes indistinctement?
Point. 11 suffit d’observer parmi les affections celles qui réunissent ces deux caractères, d’être générales, ce qui fait que les méthodiques les appellent des communautés, et d’être compréhensibles par elles-mêmes, évidentes sans raisonnement, ce qui fait que les méthodiques les appellent des communautés apparentes (2).
Quelles sont ces communautés apparentes? Les méthodiques distinguent d’abord deux communautés contraires, et une troisième, qui est mixte. Les deux premières sont le resserrement et le relâchement; la troisième, composé de
(1) De la meil. sect.. xxi.
(1) Des sect. aux étud., vu. — De la meill. secte, xxvi.
l’une et l’autre, se nomme à cause de cela complication (1). Ajoutez un certain nombre de communautés secondaires, telles que Vintensité; ajoutez les temps, qui marquent les différents progrès de Taifection, quelle qu’elle soit, savoir : le début, Vaugment, le summum et le déclin, ou, suivant une autre nomenclature, Vaigu et le chronique, le redoublement et la rémission (2), et vous aurez mesuré exactement le cercle où doit s’exercer, sans en sortir jamais, l’observation du médecin et du praticien.
Les communautés apparentes constatées, le raisonnement, un raisonnement très-élémentaire, s’en sert comme d’indication pour trouver les remèdes.
Or, ici, pas l’ombre d’une difficulté, car il est évident qu’une communauté doit être combattue par la communauté contraire. Que faije dans le cas de resserrement? Le plus simple bon sens le dit : relâcher. Et dans le cas de relâchement? Resserrer. Et dans le cas de complication? Relâcher, si c’est le resserrement qui prédomine; resserrer, si c’est le relâchement. Ce sont là, en quelque manière, des vérités axiomatiques qu’il suffit d’énoncer (3).
Mais peut-on, quand il y a resserrement, employer n’impoi’te quel moyen de relâcher; quand il y a relâchement, n’importe quel moyen de resserrer? Non sans doute, et c’est ici que paraît l’utilité des communautés secondaires. Elles indiquent par leur nature spéciale le traitement approprié à chaque cas particulier. Tandis que les autres nous apprennent qu’il faut relâcher ou resserrer, celles-ci nous apprennent comment il faut relâcher, comment resserrer (4).
Les temps de la maladie ont le même effet; ils concourent
(1) Des sect. mixétud.,\l.
(2) De la meill. sect. xxxil et suiv.
(3) Des sect. aux étud., vi.
(4) De la meill. sect., xxxiii.
avec les communautés secondaires à spécifier, dans le traitement général, le traitement particulier qui convient à l’état du malade et à la marche graduelle du mal (1).
Telle est la vraie méthode médicale, dans l’opinion des méthodiques, c’est-à-dire des esprits les plus étroitement systématiques qui furent jamais. Ils simplifient, comme on le voit, la science et la pratique au dernier point, puisque la science se réduit à connaître les communautés, et la pratique à les combattre l’une par l’autre. Aussi les méthodiques ont-ils cru devoir substituer à l’ancien adage d’Hippocrate : la vie est courte et l’art est long, l’adage contraire : la vie est longue et l’art est court (2).
Or, il y a deux manières de critiquer cette méthode, d’en montrer la fausseté et la vanité. On peut, en effet, réfuter le méthodisme au point de vue empirique, c’est-à-dire au nom des phénomènes et de l’empirisme ; ou bien au point de vue dogmatique, c’est-à-dire au nom du raisonnement (3). Galien se place tour à tour à ces deux points de vue.
Il se fait d’abord le représentant de l’empirisme, ou plutôt il lui donne la parole.
Observer les phénomènes, dit l’empirisme, est fort bien, et même suffit à la constitution de la science, à l’exercice de l’art. Mais c’est à une condition nécessaire, à la condition que l’observation ne sera pas exclusive, qu’elle s’attachera à l’analyse, non pas de telle catégorie de phéno-mènes exclusivement, mais de tous les phénomènes sans exception. Ne vouloir connaître que les phénomènes relatifs à l’affection, aux communautés, c’est se moquer; il n’importe pas moins, il est indispensable d’étudier avec un soin au moins égal les phénomènes relatifs à la cause, à
(1) De la meill. sect., xxxiv et suiv.
(2) Des sect. aux étud.., vi.
(3) Des sect. aux étud., vu.
l’âge, à la saison, au climat, aux parties du corps, etc.
Les phénomènes relatifs à la cause. Deux hommes sont mordus par un chien enragé, et vont trouver deux médecins différents. L’un ne regarde que la blessure, et y applique le remède qu’il juge convenable. Elle se cicatrise, mais, quelque temps après, la rage se déclare, et l’homme meurt. L’autre médecin, s’enquérant des circonstances, du chien, de l’état du chien, de la cause enfin, soigne, non la blessure, mais la rage, et l’homme guérit. Preuve frappante qu’il faut tenir compte des phénomènes éloignés, des circonstances, de la cause.
Les phénomènes relatifs à l’âge. N’est-il donc pas évident que les mêmes aff'ections ne doivent pas être traitées de la même manière aux différents âges? On saignera un pleurétique jeune et vigoureux : quel médecin, même méthodique, oserait ouvrir la veine d’un vieillard ou d’un enfant?
Les phénomènes relatifs à la saison. Hippocrate a-t-il eu raison ou tort de dire que pendant la canicule les purgations sont difficiles à supporter ?
Les phénomènes relatifs au climat. Qu’ils parlent ceux qui ont voyagé : ils savent parfaitement que les habitants de l’Égygte et du midi s’accommodent mal d’évacuations abondantes, que les habitants du nord éprouvent un grand soulagement des saignées.
Les phénomènes relatifs aux parties du corps. Traite-t-on une inflammation de la jambe comme une inflammation de l’œil ? Celle-ci comme une inflammation des oreilles ? Et tel médicament, favorable à une partie, ne serait-il pas funeste à une autre (1) ?
Ces considérations, prises des faits, sont-elles contestables ? Et si elles ne le sont pas, n’est-ilpas prouvé que l’observation doit s’étendre à tous les phénomènes ? Et si l’observation doit s’étendre à tous les phénomènes, que penser
(1) Dessect. aux élvd.. Yin.
du méthodisme qui la restreint absolument aux temps et aux communautés, c’est-à-dire aux affections ? Le voilà réfuté, solidement réfuté par l’empirisme.
Il ne résiste pas mieux au dogmatisme et au raisonnement. Il est en effet facile de démontrer contre le méthodisme les propositions suivantes :
1° Ce ne sont pas les afiections en général qui indiquent le traitement, et la considération des symptômes n’est nullement oiseuse ;
2“ Ce ne sont pas les communautés apparentes qui indiquent le traitement, et d’abord il n’est pas vrai qu’elles soient apparentes ;
3° Les communautés secondaires n’indiquent pas plus que les autres;
4“ Les temps n’indiquent pas non plus.
Et d’abord, c’est une première erreur de prétendre que les symptômes n’indiquent pas, que les affections indiquent; le contraire est le vrai. Car il est une foule de cas particuliers où les symptômes nous montrent le traitement à suivre. Les méthodiques eux-mêmes en sont la vivante preuve. Ainsi ils font coucher dans l’obscurité les délirants, soit qu’ils délirent par resserrement ou relâchement, parce qu’ils croient que la lumière augmente la fièvre ; et à la lumière les léthargiques, parce qu’ils croient que l’obscurité favorise l’assoupissement. Or, en cela, ils consultent les symptômes et non les affections. Ils vont même contre les affections, puisqu’ils mettent les délirants par resserrement dans l’obscurité, laquelle accroît le resserrement ; puisqu’ils mettent les léthargiques par relâchement à la lumière, laquelle accroît le relâchement. Dans ces deux exemples et dans mille autres, ce sont les symptômes qui leur enseignent le remède ; et non seulement la maladie n’est pas consultée, mais ils agissent en sens inverse de ce qu’elle semble réclamer (1).
(!) De la meill. sect., xxii.
Les symptômes indiquent donc souvent le traitement ; les affections au contraire ne l’indiquent jamais.
Pour le démontrer, on peut suivre la méthode des méthodiques voulant prouver l’inutilité des symptômes. 1° Quand les affections sont les mêmes et les causes différentes, on n’emploie pas le même traitement. Aussi l’ischurie est autrement traitée suivant qu’elle a pour cause un calcul, une inflammation, une distension exagérée de la vessie. 2° Quand les affections sont différentes et les causes les mêmes, on emploie le même traitement. Ainsi on traite le choléra, l’ictère, qui sont très-différents, par l’évacuation. Donc, si on administre les mêmes remèdes lorsque les causes sont les mêmes, quoique les maladies soient différentes; et des remèdes différents lorsque les causes sont différentes, quoique les maladies soient les mêmes ; si les maladies existent tant qu’existent les causes, et ne disparaissent qu’avec elles, il faut reconnaître que ce sont les causes qui indiquent le traitement convenable, et non pas les affections.
Soit une affection, par exemple le resserrement. Il peut être causé par le chaud ou par le froid. Est-il causé par le chaud ? On traite par affusions et cataplasmes. Est-il causé par le froid? On traite par fomentations. On ne pourrait sans les plus grands dommages transposer ces deux traitements. Cependant l’affection est la même, les causes seules diffèrent. Ce sont donc bien les causes, non les affections qui indiquent.
Si les affections indiquaient le traitement, tous les malades sauraient le moyen de se guérir, les médecins seraient inutiles. Mais elles n’indiquent que la nécessité de les éloigner, et voilà pourquoi les malades envoient chercher les médecins, qui savent seuls, par les causes, comment on éloigne les maladies.
Les moyens thérapeutiques employés font bien voir que ce sont les causes, non les affections, qui indiquent. En effet.
ces moyens sont manifestement dirigés contre les causes, non pas contre les affections ; et on ne supprime celles-ci qu’en supprimant celles-là. Ainsi révacuation n’est pas dirigée contre l’inflammation, contre la fièvre, mais contre la plénitude ou pléthore ; et si elle fait disparaître la fièvre, l’inflammation, c’est en faisant disparaître la pléthore qui les causait (1).
Les affections en général n’ont donc aucune valeur indicative. Mais les méthodiques n’interrogent pas les affections en général ; c’est à cette sorte d’affections qu’ils appellent communautés apparentes qu’ils s’adressent. Or les communautés apparentes ne sont pas moins impropres au rôle qu’on prétend leur faire jouer.
Mais avant tout, existe-t-il des communautés apparentes ? Les communautés apparentes des méthodiques sont-elles en effet apparentes ?
Si par apparent on entend ce qui est perceptible aux sens, les communautés ne sont pas apparentes. En effet, la diathèse (2) d’une fluxion peut sè trouver dans le colon, ou l’intestin grêle, ou la vessie, ou l’estomac. Dans aucun de ces cas il n’est possible de la constater par aucun sens, du moins sur le vif (3). Si par apparent on entend (c’est la vraie interprétation) ce qui est intelligible en soi-même, évident sans raisonnement, les communautés ne sont pas encore apparentes.
En effet, soit que l’on considère ensemble ou l’un après l’autre, le resserrement et le relâchement, il est facile de prouver qu’ils ne sont pas évidents sans raisonnement, intelligibles d’eux-mêmes.
Les méthodiques sont dans la nécessité d’avouer et avouent que toute condensation et rétention ne sont pas un resser-
(1) De la meilL sect, xxiii. xxiv, xxv.
(2) Physionomie générale d’une maladie.
(3) Des sect. aux étud., ix. ,
rement (1), que toute raréfaction et excrétion ne sont pas un relâchement (2) : les symptômes, les phénomènes ne suffisent donc pas à nous faire discerner ces deux états; et, puisque pour les reconnaître il faut recourir à des moyens particuliers, ils n’ont donc pas cette intelligibilité, cette évidence qui les rendrait apparents.
Et de fait est-il donc si aisé de savoir si une chose est selon nature ou contre nature, en ne regardant qu’aux symptômes et aux phénomènes? La condensation est selon nature chez un vieillard, et contre nature chez un enfant : ici seulement la condensation est un resserrement. La raréfaction est selon nature chez un enfant et contre nature chez un vieillard : ici seulement la raréfaction est un relâchement. Il faut donc s’aider de considérations étrangères aux phénomènes, surtout de celle de la cause, pour déterminer les communautés qui, dès lors, ne sont pas intelligibles, pas évidentes, pas apparentes.
Les méthodiques diront qu’on distingue les symptômes selon nature à la modération, et les symptômes contre nature à \exagération. Une condensation modérée c’est la santé ; exagérée, c’est la maladie. De même la raréfaction. Mais la juste mesure et l’excès ne diflèrent-ils pas selon les cas? Si les communautés se reconnaissent à l’exagération, elles ne se l’econnaissent donc pas d’elles-mêmes? Et puis, l’excès ne se déclare pas par lui-même, mais par les effets. Il n’est donc pas évident, il ne rend donc pas la communauté apparente. Prétendez-vous juger l’excès par le degré des forces, les forces n’étant pas apparentes, l’excès ne le sera pas non plus, la communauté non plus.
Les choses selon nature et les choses contre nature nous
(1) Par exemple, les paysans ont le corps plus dense que les citadins sans être resserrés.
(2) Par exemple, les hommes qui vivent dans la mollesse ont le corps raréfié, sans l’avoir relâché.
apparaissent dans leur matérialité, et tout le monde les voit, par exemple un nez effilé; mais il n’apparaît pas si elles sont selon ou contre nature, et il n’y a que les médecins qui décident cela, en raisonnant de ce qui apparaît à ce qui n’apparaît pas. Donc, encore et toujours, les communautés ne sont pas apparentes (1).
Ne considérons que le resserrement seul, il n’est pas apparent.
Le resserrement, disent les méthodiques, est la condensation et la rétention des matières qui doivent être excrétées. Mais ces matières sont utiles, indifférentes ou nuisibles. Sont-elles utiles, il est déraisonnable de les évacuer; indifférentes, il n’y a pas d’affection. C’est donc quand elles sont nuisibles qu’il y a resserrement. Mais ce qui est nuisible, c’est-à-dire ce qui fait du mal, est une cause. On ne peut donc reconnaître les choses nuisibles, par conséquent le resserrement, que par les causes-; et comme les causes ne sont pas apparentes, les choses nuisibles ne le sont pas,, le resserrement ne l’est pas.
Ne considérons 'que le relâchement seul, il n’est pas apparent.
Le relâchement, disent les méthodiques, est la raréfaction excessive des parties du corps et l’excrétion des matières qui devraient être retenues. Or, il a déjà été expliqué qu’une raréfaction excessive ne se comprend pas d’ellemême. Quant à l’excrétion, comment sait-on que telle ou telle matière doit ou ne doit pas rester dans le corps? C’est encore là une chose qui ne se comprend pas d’elle-même. Comment donc le relâchement se comprendrait-il de luimême, se composant de ces deux choses? Il est étrange, en vérité, que les méthodiques trouvent si clair ce qu’il y a de plus difficile à déterminer dans l’opinion des dogmatiques. Car le relâchement ne diffère pas de ce que les anciens nom-
(1) De lameill. lect., xxvi.
ment collîquation, et rien n’est si difficile que de distinguer l’excrétion de la colliquation, s’il faut en croire Erasistrate, qui constate seulement la difficulté, et Hippocrate, qui veut qu’on les distingue par la manière dont l’évacuation est supportée, ce qui n’est déià pas si simple (1).
Le relâchement n’est donc pas apparent, le resserrement n’est donc pas apparent, les communautés ne sont donc pas apparentes. On vient de le prouver. Et le chef de la secte, Thessalus, ne confesse-t-il pas cette incontestable vérité, lorsqu’il expose que le resserrement se peut conclure d’une transpiration difficile, et en général les communautés de tels et tels signes (2)?
Mais soyons généreux envers nos adversaires et accordons-leur l’apparence des communautés : ces communautés supposées apparentes indiquent-elles le traitement? Point du tout.
Celui qui regarde les choses sans préjugés comprend sans peine que les communautés n’indiquent pas, qu’elles sont seulement des intermédiaires à l’aide desquels sont saisis les vrais moyens d’indication. Il comprend, de plus, que ces communautés qui servent ainsi d’intermédiaires pour l’indication, ne sont pas celles des méthodiques, mais bien ces généralités, ces maximes, fruit de l’observation et du raisonnement, que les dogmatiques nomment théorèmes. Un de ces théorèmes est le suivant : « les lassitudes spontanées sont signes de maladies. » A la réfiexion, on trouve que la lassitude ne peut avoir pour cause qu’une surabondance de matière, une pléthore. La lassitude indique donc la pléthore, laquelle indique à son tour le traitement. Voilà les communautés utiles, et comment elles le sont. Mais les méthodiques ferment les yeux à la lumière, méconnaissent'les théorèmes des dogmatiques, maintiennent leurs commu-
(1) De lameill. seet.. xxvil, xxviii etsuiv.
(2) IbiJ., XXVI.
nautés, c’est-à-dire leurs affections communes, et leur confèrent obstinément une puissance d’indication qu’elles n’ont ni ne peuvent avoir.
Leur thèse est donc que les communautés indiquent ellesmêmes, par elles-mêmes, le traitement convenable ; le resserrement, qu’il faut relâcher ; le relâchement, qu’il faut resserrer. Or, cette thèse, c’est l’erreur même, et il est facile de le prouver.
Le propre du traitement est de faire disparaître ce qui empêche la santé. Le traitement se tire donc de ce qui empêche, de la nature de ce qui empêche. Or ce qui empêche la santé, c’est telle ou telle cause spéciale. L’indication du traitement est donc précisément dans les causes spéciales, et les communautés n’ont rien à faire ici.
Le traitement supprime ce qui indique. Si ce sont les communautés qui indiquent, il supprime donc les communautés, tantôt l’une, tantôt l’autre. Mais il suivrait de là que tous les malades, par la même communauté, devraient être guéris en même temps, ce qui est faux et absurde (1).
Les méthodiques répondent que la communauté est une espèce, non un corps continu qui existerait en une multitude d’individus, et que, détruite par le traitement dans un individu, elle n’en subsiste pas moins dans les autres, comme l’humanité disparaît dans l’individu qui meurt, et persiste dans ceux qui survivent. — Mais si les communautés indiquent le traitement utile à titre de communautés, l’humanité, qui est une communauté, doit l’indiquer aussi (2). Or l’humanité n’indique rien ; donc les autres communautés non plus.
Le malaise et la rougeur, observés dans maintes maladies,
(1) On peut s’étonner de trouver ce singulier sophisme au milieu de l’argumentation sérieuse et savante de Galien.
(2) Les méthodiques répondent fort bien, et Galien, se dérobe par un faux-fuyant.
sont par conséquent des communautés. Qu’indiquent-elles? rien. Donc les communautés en général n’indiquent pas.
Les communautés sonl^elies des afiections ou non? si elles sont des affections, d’où vient que personne ne les a jamais senties? Car on sent la fièvre, l’inflammation; on ne sent ni le relâchement ni le resserrement. Si elles ne sont pas des affections, d’où vient que les méthodiques enseignent que les indications se tirent des communautés, c’est-à-dire des afiections communes, c’est-à-dire des afiections?
Si les communautés indiquent, la communanté des communautés doit être indicative par excellence. Or qu’indique la communauté du resserrement' et du relâchement, car ces deux états ont encore quelque chose de commun ? Rien. Donc, en soi, la communauté n’a aucune force indicative.
Mais les méthodiques ont été dans la nécessité d’ajouter aux communautés dont il vient d’être parlé d’autres communautés qn’ils appellent secondaires ou additionnelles ; et à leurs deux classes de communautés les temps, c’est-à-dire les phases par lesquelles passent les maladies, soit le début, l’augment, le summum et le déclin, soit l’aigu et le chronique, le redoublement et la rémission. Il le fallait bien, puisque' dans le cas du resserrement il est impraticable d’employer tout moyen quelconque de relâcher, comme aussi dans le cas de relâchement il est impraticable d’employer tout moyen quelconque de resserrer. Ils ont pensé tourner cette difficulté en introduisant les communautés secondaires et les temps, dont la vertu serait d’indiquer les médicaments appropriés aux différents cas spéciaux, c’està-dire aux variations de nature et de degré que peuvent présenter les affections. — Mais cette échappatoire leur échappe ; car les communautés secondaires n’indiquent pas plus le traitement particulier que les autres le traitement général, et les temps sont dans la même impuissance dé rien indiquer.
Et d’abord les communautés secondaires n’indiquent pas.
Soit Vintensité. On dit que l’intensité indique l’énergie du médicament à employer. Mais comment cela ? Ce n’est pas assez de déclarer qu’une maladie intense doit être traitée énergiquement. Énergiquement est trop vague. Il ne s’agit pas d’une énergie quelconque: autrement tous les médicaments énergiques seraient également bons. Il s’agit donc d’une certaine énergie déterminée. Or l’intensité n’indique pas une certaine énergie déterminée, mais une énergie quelconque. La voilà donc en défaut, et il n’y a rien à en tirer (1). Le même raisonnement appliqué aux autres communautés secondaires en montrerait l’insufBsance.
Ensuite les temps n’indiquent pas. Les méthodiques établissent leur thèse en confondant les temps du traitement avec les temps de la maladie ; et en effet, si cet accord était vrai, la thèse serait démontrée. Mais il est faux, et la thèse aussi.
Les médecins ont nettement distingué et clairement défini les temps de la maladie et ceux du traitement. Les temps de la maladie sont les mouveménts, ou, si l’on veut, la marche de la cause morbide ; et on en distingue quatre principaux, comme il a déjà été dit: le début, l’augment, le summum et le déclin. Les temps de traitement sont les moments opportuns pour appliquer les remèdes, c’est-à-dire, les moments où tout recommande l’emploi d’un certain remède, sans que rien s’y oppose. Or il est bien clair que si les temps de la seconde espèce s’accordaient invariablement avec les temps de la première, ceux-ci indiqueraient le traitement à suivre, c’est là la prétention des méthodiques.
Les méthodiques soutiennent que les temps de la maladie et ceux du traitement, différents par l’idée qu’on s’en fait, sont identiques au fond et coïncident nécessairement. On peut nommer, disent-ils, la même chose de différentes manières, en se plaçant à des points de vue différents, et par
(1) Est-ce bien là le sens de ce passage obscur?
exemple on peut appeler la même chose une montée, si on la regarde d’en bas, et une descente, si on la regarde d’en haut : de même on peut appeler les mêmes temps, temps de maladie, si on regarde aux progrès du mal, et temps de traitement, si on regarde à l’emploi des moyens curatifs; mais il reste toujours que ces deux sortes de temps n’en font qu’une, et que qui connaît les premiers connaît les seconds; et par conséquent les remèdes à appliquer.
Mais cette confusion des méthodiques est une incontestable erreur.
En effet, si les deux sortes de temps étaient identiques, il s’en suivrait qu’à chaque temps de maladie correspond un temps de traitement. Mais point du tout. Cette conséquence forcée n’est pas vraie, les faits de chaque jour lui infligent un démenti formel. Une maladie est-elle à son summum, on laisse le malade en repos : voilà un temps de maladie sans temps de traitement. Un homme en santé craint-il quelque indisposition? on le purge, ou bien on le saigne: voilà un temps de traitement sans temps de maladie. Souvent dans un seul temps de maladie il y a plusieurs remèdes également opportuns, c’est-à-dire plusieurs temps de traitement ; souvent dans plusieurs temps de maladie un seul et même remède est également applicable, et par conséquent il n’y a qu’un seul temps de traitement. Où est la coïncidence si hautement proclamée ?
Autre considération. On peut, après avoir déterminé les temps généraux de la maladie, déterminer dans ces temps généraux des temps particuliers, et les mêmes que les premiers. Chaque crise en effet a ses degrés et son progrès comme la maladie entière. Cette détermination est possible parce qu’on a un critère applicable aux crises de la maladie comme à la maladie elle-même, à savoir le processus de la cause morbide, dont l’action commence, grandit, arrive au paroxisme, pour décroître enfin. Or les temps de traitement ne présentent rien de semblable.
Là on ne peut pas déterminer des temps pai’ticuliers dans les temps généraux. Lé critère nécessaire pour cette détermination manque. En eifet on ne peut pas recourir sm. processus de la cause comme pour les temps de la maladie. Quant aux temps généraux du traitement, on les déduit bien de la présence des circonstances qui exigent l’emploi de tel ou tel remède, et de l’absence des circonstances qui pourraient l’empêcher, ce qui est bien une sorte de critère; mais les temps particuliers, on les déduit de mille accidents infiniment variables, et par conséquent impossibles à déterminer d’avance. Et par cette raison, comme par la précédente, il est prouvé que les temps de la maladie et ceux du traitement ne vont pas de pair; et les méthodiques, battus sur tant de points, le sont encore sur celui-là.
Les temps de la maladie n’indiquent donc pas le traitement: autrement, il faudrait toujours employer le même remède au début, le même à l’augment, etc., ce qui est contraire à la pratique comme au bon sens. C’est bien plutôt l’état des forces du malade qui indique. Cela paraît assez pour le régime alimentaire. Pourquoi Hippocrate recommande-t-il une diète sévère au summum des maladies? Parce que alors les forces du malade sont épuisées. Il calcule par le temps l’état des forces, et par celui-ci, la quaixtité des aliments à donner. Pourquoi veut-il qu’on nourrisse modérément les convalescents ? Parce’que les forces ne leur sont pas encore revenues. C’est toujours le même procédé ; le temps indique l’état dés forcps, lequel indique le régime.
Enfin ce qui achève de faire toucher du doigt la vanité du méthodisme prétendant déterminer le traitement par la considération des temps de la nialadie, c’est que ces temps, peuvent tous faire défaut tour à tour. Dans jtelle maladie il n’y a ni début ni augment; dès le premier moment, elle est au summun), par exemple l’apoplexie. Telle autre maladie, guérie pendant l’augment, n’a ni summum ni déclin-
Ce sont là des faits, sur lesquels les méthodiques n’ont pas compté, et qui les condamnent (1).
Donc le méthodisme est dûment convaincu d’erreur et d’inanité. Il n’est qu’un tissu de propositions fausses, de thèses insoutenables, puisqu’il faut observer tous les phénomènes morbides, et non pas un petit nombre de phénomènes privilégiés à l’exclusion de tous les autres ; puisque ces phénomènes privilégiés, les aflections, ii’indiquent pas ; puisque les communautés apparentes ne sont ni apparentes ni indicatives ; puisque les communautés secondaires n’ontpas plus de valeur que les principales, ni les temps que tout le reste.
La vraie méthode médicale n’est donc pas plus le méthodisme que l’empirisme proprement dit, d’où il paraît résulter qu’elle est le dogmatisme.
III. — La méthode des dogmatiques découle nécessairement de l’objet et de la nature de la médecine bien comprise.
La médecine est une science, si l’on veut, mais une science pratique, c’est-à-dire un art (2).
Il est différents arts. Les uns ont pour fin la contemplation d’une chose, exemple l’arithmétique; les autres produisent des actions, mais sans laisser de résultat qui persiste après qu’ils ont cessé d’agir, exemple la danse ; d’autres laissent un résultat, une œuvre subsistante, exemple l’architecture ; et d’autres enfin, sans rien produire, s’efforcent d’acquérir quelque chose, exemple la pêche (3).
Or, que se propose la médecine ? de rétablir dans leur état naturel les individus dont le corps est atteint d’une
(1) De la meill. sect., de xxvii à XLVli.
(2) De la constitution de l’art médical, r, ii. —Introduction ou du mé-
(3) Ibid .— Autres elassifieations des arts. De la meill. sect., v \ Introduction ou du médecin, v.
aflection contre nature. La médecine est donc un art producteur. •
Mais les arts producteurs sont de deux sortes. Les uns produisent un objet nouveau, comme l’art de tisser ; les autres réparent un objet préexistant, comme l’art de raccommoder les chaussures. La médecine est un art producteur qui répare (1).
Elle est l’art de produire la santé en la réparant ; son objet est la santé, et son but de la rétablir quand elle est altérée (2).
Comme tout art, la médecine se compose d’un ensemble de théorèmes, c’est-à-dire de maximes applicables à une multitude de cas particuliers (3).
Ces théorèmes, pour être de véritables théorèmes, dignes de ce nom, doivent être vrais, utiles et conséquents.
Vrais. — C’est-à-dire conformes au témoignage des sens, ou à l’observation, ou à l’évidence, ou aux vérités précédemment démontrées, suivant leur nature et leur objet.
Utiles.—C’est-à-dire intelligibles, car à qui serviraientils, si l’on ne pouvait les comprendre ; au-dessus de la portée du vulgaire, car que nous apprendraient-ils. s’ils étaient universellement connus ; allant au bnt de l’art, car à quoi seraient-ils bons, s’ils ne l’étaient à restaurer la santé ?
Conséquents. — C’est-à-dire tels que les deux termes dont ils se composent, comme toute vérité, soient liés par un rapport naturel et nécessaire : de sorte que l’un manquant, l’autre manque aussi, l’un paraissant, l’autre paraît aussi. On comprend sans peine que, sans ce lien, qui fait
(1) De la constitut. de l’art médical, il, ni.
(2) Ibid. — Delà meill. sect., i. — Autres définitions, Introd. nu du médecin.
(3) Voir des exemples aux théorèmes médicaux, Delà meill., sect., iv.
leur invariabilité, les théorèmes médicaux ne pourraient gouverner la pratique médicale (1).
Vérité, utilité, conséquence, tels sont les caractères dont doivent être marqués les théorèmes dont se compose la médecine.
Or, par quels procédés peut-on, doit-on arriver à des théorèmes ainsi caractérisés ?
Comme les théorèmes sont le terme de la médecine, les phénomènes en sont le point de départ. Non que les phénomènes fassent eux-mêmes partie de l’art. Ils sont particuliers, fugitifs, variables. Mais ils conduisent au général, à ce qui demeure, à ce qui ne change pas, aux théorèmes. Ils sont le principe de l’invention des théorèmes, et la condition de l’art. Il faut donc d’abord observer les phénomènes. Là-dessus, point de désaccord.
Mais il y a différentes manières d’observer les phénomènes. Il y a la manière des empiriques, il y a la manière des méthodiques, lesquelles, bien que différentes, sont également défectueuses.
Les empiriques observent, ou doivent observer tous les phénomènes sans distinction. Car par quoi et à quel titre distingueraient-ils ceux qu’il importe de considérer, ceux qu’il convient de négliger? — Les méthodiques, par un excès contraire, circonscrivent l’observation dans la sphère très-étroite des phénomènes qui concernent les affections, ou même les affections générales à la fois et évidentes, qu’ils appellent communautés apparentes (2). Or, l’observation dogmatique, c’est-à-dire vraiment scientifique, n’est ni si étendue ni si restreinte.
D’une part, elle ne se borne pas aux phénomènes relatifs aux communautés apparentes ; car, ainsi qu’il a été établi, ou ces phénomènes n’indiquent pas, ou ils indiquent mal, ou ils indiquent insuffisamment. D’autre part, elle n’em-
(1) De la meill. sect., vu.
(2) De la meill., sect., ix, xxxin et suiv.
brasse pas tous les phénomènes indistinctement ; car dans la multitude des phénomènes qu’on peut constater au lit d’un malade, s’il en est de significatifs, qui font la lumière, il en est d’insignifiants, qui ne font rien. L’observation vraiment médicale choisit donc entre les phénomènes, et en choisissant, détermine et mesure le champ où elle doit s’exercer. Elle se place au point de vue de la cause, ’et se fait rationnelle ou, plus clairement, raisonnée. Elle considère que les phénomènes expressifs, les vrais symptômes, sont ceux qui se rapportent à la cause (1), aux lieux (2) affectés et aux forces du malade. Et elle s’attache à ceuxlà, à tous ceux-là, à ceux-là seulement, sûre de déterminer ainsi, un jour ou l’autre, par la cause, la nature du traitement, par l’organe, le mode d’application, et par les forces, la mesure (3).
Le dogmatisme ne repousse pas plus l’observation du passé, c’est-à-dire l’histoire, que l’observation du présent; mais à la condition de la vivifier également par la considération de la cause et des choses cachées. Ce qu’il demande à l’histoire, et ce qu’il en accepte, ce ne sont pas les simples données de l’expérience, qu’il faudrait vérifier en refaisant le travail des premiers observateurs (ce qui la rend inutile), mais bien les résultats fournis par l’étude de la cause et par le raisonnement, lesquels, relevant de la logique, s’imposent d’autorité à l’esprit (4).
Le dogmatisme ne s’interdit pas davantage le passage du semblable au semblable ; mais il l’entend et le pratique à sa manière, qui n’est pas celle de l’empirisme; et pour mieux marquer cette différence, il sé plaît à l’appeler Yanalo- S'fsOTC. Tandis que l’empirisme considère les phénomènes, les
(1) C’est-à-dire la cause efficiente.
(2) C’est-à-dire les organes.
(3) De la nteill. sect., xii, xix.
(4) Ibid., XIV, XV.
symptômes et leur concours en bloc, le dogmatisme distingue, mettant d'un côté les symptômes utiles (ceux qui concernent la cause proprement dite, les lieux afiectès, les forces du [sujet), et de l’autre, les indifférents (ceux qui se rapportent à la personne ou à la famille du malade, aux accidents qui l’entourent). Or, cela est de fort grave conséquence, car cela autorise les dogmatiques à appliquer le même traitement, le concours des symptômes changeant, si ce sont les symptômes indifférents qui font le changement ; et ce n’est pas tout. La distinction, parmi les symptômes utiles, de ceux qui se rapportent à la cause, ou à l’organe affecté, ou aux forces du malade, n’est pas moins féconde. Elle permet aux dogmatiques de varier heureusement telle ou telle partie du traitement général. Ainsi, les symptômes relatifs à la cause restent-ils les mêmes, les autres se modifiant, ils appliquent le même traitement, mais d’une autre manière et dans une autre mesure. Les symptômes relatifs à la cause changent-ils, au contraire, les autres restant les mêmes, ils appliquent un autre traitement, mais selon la même mesure et le même mode. Les empiriques, qui n’ont égard aux symptômes qu’en tant que phénomènes, entre lesquels ils n’ont pas lieu de distinguer, ne peuvent rien fairede tout cela, ou s’ils le font, c’est par dérogation à la méthode qu’ils préconisent. Telle est la supériorité de Tanalogisme sur le passage du semblable au semblable usité chez les partisans exclusifs de l’expérience (1).
Mais l’observation raisonnée, même avec le supplément de l’histoire raisonnée et du passage raisonné du semblable au semblable, ne suffit pas à constituer l’art médical. ’
11 faut encore, il faut surtout le raisonnement qui interprète l’indication.— Non l’indication des méthodiques. Les méthodiques .font résider l’indication dans les affections générales ou communautés, mais c’est là une indication chimé-
(1) Delà meill. secte, xviii, xix, xx.
rique, mensongère. Les affections n’indiquent que la nécessité de les éloigner ; quant au remède, il est indiqué par la cause, ou par les causes de l’affection, et par rien autre (1).
L’indication vraie, celle qu’emploie le dogmatisme, c’est donc l’indication par la cause, et en général par les choses cachées. C’est aussi l’indication par la nature des médicaments, leurs propriétés et leurs vertus (2).
La cause, et en général les choses cachées. — La cause, c’est-à-dire le principe morbifique, tel qu’un virus, ou l’action morbifique, telle que la pléthore; ce qui apporte enfin le trouble dans les fonctions de la vie. Les choses cachées, c'est-à-dire, outre la cause dont il vient d’être parlé, les organes, et en général l’organisation, laquelle ne peut être connue que par la dissection et l’anatomie ; le tempérament, l’âge, le régime et les habitudes ; les influences extérieures, celles des eaux, des airs, des lieux, des saisons, lesquelles ne peuvent être connues que par la réflexion et l’étude. On conçoit, en effet, que tout cela concourt, avec la cause proprement dite, à la production de la maladie, et en diversifie la nature et les caractères à l’infini.
Les médicaments, leurs propriétés et leurs vertus. — Les médicaments, en effet, sont de nature différente, ont des propriétés et des vertus différentes. C’est à la fois une nécessité des choses, puisque rien ne se ressemble dans le monde, et une condition de l’art médical, puisque la variété des remèdes doit correspondre à la variété des maladies.
Or, quand tout cela est connu, l’œuvre du raisonnement est aussi simple que rigoureuse. De la cause, il déduit le remède, qui est de la supprimer. Des diversités de tempérament, d’habitudes, d’âge, de saison, de climat, etc, etc., il déduit l’opportunité, l’intensité, etc., du remède. Et quant à
(1) Ihid., XXIII et suivant.
(2) Dessect. aux él'ud.. iii.
la nature même du remède, il la déduit des propriétés, des vertus des médicaments,! d’après le principe que la cause d’une maladie ne peut être'naturellement et efficacement combattue que par son contraire (1).
Après cette restitution laborieuse et malheureusement écourtée, le lecteur a, je crois, de la logique générale et de la logique,médicale de Galien une idée aussi juste et aussi complète que possible dans l’état des documents. Et cette idée est tout à l’honneur de Galien-philosophe. Car d’abord, on le voit, la méthode qu’il enseigne, il la pratique parfaitement. On ne saurait mieux raisonner, ni plus géométriquement, c’est-à-dire rigoureusement, qu’il ne le fait dans cette longue et savante discussion des méthodes empirique et méthodique, étudiées en elles-mêmes et dans leur opposition à la méthode dogmatique. Les arguments se suivent, s’enchaînent, se fortifient, solides comme les faits sur lesquels ils se fondent, vrais et incontestables jusque dans la plus extrême subtilité, sauf une seule exception, signalée en note. C’est là un premier mérite. — Ensuite, générale ou spécialement médicale, la logique de Galien èst parfaitement conséquente. La méthode dogmatique n’est, en eflèt, ni plus ni moins que la méthode de démonstration géométrique appliquée à la médecine, puisqu’elle consiste à déduire de la connaissance delà cause, des lieux affectés et des médicaments la nature du remède, son opportunité et son intensité, second mérite. — Enfin, à nous renfermer dans la sphère de la médecine, Galien n’a-t-il pas évidemment raison contre ses adversaires, et la méthode qu’il défend, qu’il devait exposer avec tous les détails qu’elle comporte dans les traités qui nous manquent, n’est-elle pas évidemment la vraie méthode médicale? Troisième mérite, plus signalé que les autres.
Ce n’est pas que la méthode dogmatique ait définitivement
(1) Traités précédemment c\ièa, paaeim.
triomphé en médecine. Les deux autres n’ont jamais cessé d’avoir leurs partisans, et aujourd’hui même elles sont loin d’être universellement répudiées.
Cela est vrai même de .la méthode des méthodiques. Elle n’est pas plus morte que l’épicuréisme, son père, bien qu’elle ait cessé de s’y rapporter étroitement. On peut lire dans nos histoires de la médecine la liste des méthodiques modernes, à commencer par F. Hoffmann, et à. finir par Broussais, en supposant que Broussais n’ait pas laissé de postérité (1). — Mais qu’elle persiste ou non, on peut affirmer que cette méthode est condamnée par son essence même, qui est d’expliquer l’inflnie variété des maladies, dans une organisation infiniment variée elle-même, par une seule affection et ses excès en plus ou en moins. Cette simplicité extrême, née de l’esprit systématique, favorisée par l'es Circonstances extérieures, dont il ne faut cependant pas exagérer l’influence, est contraire à la nature des choses en général, à l’organisation humaine en particulier, oii les liquides et les fluides ont leur rôle, aussi bien que les solides, sans compter l’essentielle différence des organes et des appareils.
Cela est vrai à plus forte raison de la méthode des empiriques. Celle-là a toujours eu ses croyants et ses pratiquants. Antérieure au dogmatisme, parce qu’il est plus' fâcilé' de s’arrêter aux faits que de remonter aux causes, elle est encore florissante à l’heure actuelle. Sans parler des praticiens qui, particulièrement préoccupés de la clientèle, donnent tête baissée dans l’empirisme, parce qu’il est plus à leur portée, il y a les maîtres qui le préconisent avec conviction et le défendent avec ardeur, raisonnant et argumentant non sans habileté ni sans vraisemblance. Si nous voulions citer des noms propres, parmi les contemporains, nous n’aurions que l’embarras du choix. — Mais, quoi qu’on puisse dire, et
(1) Les intermédiaires sont Cullen, Tomniasini, Basori et Brown.
quoi qu’on puisse faire, il reste avéré que, si l’empirisme est en possession de découvrir des remèdes, même des remèdes infaillibles, tels que les spécifiques, s’il fournit un supplément nécessaire dans l’ignorance des causes, et un moyen de vérification non moins nécessaire après l’invention des remèdes, il est condamné par sa nature même, par ses prétentions même, à ne fonder jamais, dans l’absence de toute explication et de toute lumière, qu’un art aveugle : les clartés supérieures de la science lui sont interdites. Il n’y a de scientifique que ce qui est expliqué, et d’expliqué que ce qui est rapporté à sa cause, ou à ses causes. D’où il suit que la méthode dogmatique, quelles que soient ses difficultés et ses imperfections, est seule en état de constituer une médecine scientifique : l’empirisme, au contraire, quelles que soient ses facilités et ses vertus, quelques services qu’il ait rendus et qu’il doive rendre, ne saurait jamais s’élever audessus de l’art ni sortir des ténèbres. Ajoutez que l’empirisme, qui doit se borner à constater le rapport constant entre telle maladie et la guérison par tel remède, sans rien déduire ni de la pathologie ni de la physiologie, qu’il traite de très-haut, est obligé de faire amende honorable, quand il s’agit du diagnostic, dont la thérapeutique ne peut absolument pas se passer. Pour traiter même empiriquement une maladie, il faut la connaître, et comment la connaître, comment la diagnostique^, si l’on ne sait rien ni de l’organisme ni des modifications anormales auxquelles il est sujet? Il faut donc bon gré mal gré frapper à la porte de la physiologie et de la pathologie et se renseigner auprès de ces sciences maîtresses. Et ainsi faisant, on renouvelle si bien l’empirisme qu’on est dans la nécessité de lui donner un nom nouveau, pour le distinguer de l’ancien : on l’appelle Y empirisme raisonné, ou Vempiri-méthodisme, ou de quelque autre nom analogue.
n reste donc quo le dogmatisme est la vraie méthode médicale, parce qu’elle est la seule qui puisse produire une
science médicale, ou faire de la médecine une science digne de ce nom. 11 reste donc qu’il faut procéder de la physiologie à la pathologie, et de celle-ci à la thérapeutique, la cause des maladies ne pouvant être découverte que par l’étude comparée des organes et des fonctions à l’état sain et à l’état morbide, et le remède ne pouvant être déterminé en pleine lumière et en pleine utilité que par la connaissance de la cause. Je dis en pleine lemière et en pleine utilité. Pour la lumière, c’est évident, puisque alors seulement on se rend compte du point de départ, du chemin suivi et du terme atteint. Lorsqu’on n’avait pas constaté l’existence de Vacare, on guérissait la gale cependant par l’application de telle ou telle pommade ; mais on ne savait ce qu’on faisait, car on ne savait ni quel ennemi on avait à combattre, ni comment l’onguent employé contre lui agissait. Aujourd’hui, tout est clair dans le traitement de la gale, car on sait qu’on a affaire à un certain insecte, et qu’une certaine drogue, administrée d’une certaine manière, lui donnant la mort, met nécessairement fin à la maladie. — L’utilité supérieure du traitement déduit de la pathologie et de la physiologie, c’est-à-dire de la connaissance de la cause, moins évidente au premier abord, n’est pas moins incontestable, si l’on prend la peine d’y réfléchir. On guérissait autrefois la gale, ai-je dit : oui, mais lentement, laborieusement, et pas toujours; à l’heure qu’il est, on la guérit sûrement et pour ainsi dire instantanément. Les empiriques contemporains, parlent avec enthousiasme des spécifiques, et l’on voit de reste que, dans leur opinion, une médecine qui aurait un spécifique à opposer à chaque maladie serait l’idéal médical réalisé. C’est une illusion. Car, outre que cette médecine là s’exercerait un bandeau sur les yeux, les résultats qu’elle atteindrait laisseraient toujours à désirer. J’admire comme un autre la vertu du quinquina, le spécifique des spécifiques, mais le traitement de la fièvre par le quinquina a cependant ses hésitations et ses vicissitudes fâcheuses, et
l’on conçoit fort bien que le jour où la cause de la fièvre serait connue, on en pourrait déduire un mode de guérison sans tâtonnements comme sans incertitudes. En médecine, comme en toutes choses, il n’est que la science ; et comme la méthode dogmatique seule mène à la science, elle est la vraie méthode médicale, dont le triomj)he définitif est assuré.
C’est, en somme, et nonobstant les exceptions dont il a été parlé, la méthode dominante aujourd’hui, et qui paraît devoir dominer de plus en plus. Les sommités médicales, à l’Académie, à la faculté et dans le monde, sont pour elle. Et il était pour elle, ce grand et noble esprit, ce génie de l’expérimentation sur le vif, ce créateur inspiré de tant de belles et originales théories, ce puissant rénovateur de la médecine, Claude Bernard, s’il faut le nommer. Car il ne faudrait pas que l’expression de médecine expérimentale, adoptée par lui, induisît en erreur. La médecine expérimentale est à cent lieues de la médecine empirique, ou plutôt elle est à l’autre pôle. La médecine expérimentale, c’est proprement la médecine dogmatique; elle fait le même cas qu’elle du raisonnement et de la cause; son originalité, comme sa supériorité, c’est de donner pour point de départ et pour condition à la recherche de la cause par le raisonnement, non la simple observation, mais l’expérimentation pathologique et physiologique. Le lecteur pourra s’en convaincre, et se charmer tout ensemble, en relisant, dans y Introduction à Vétude de la médecine expérimentale, les trois pages qui lui servent de préface, et singulièrement le quatrième et dernier chapitre, paragraphes 2 et 3.
Galien s’est donc rangé à la vérité en prenant fait et cause pour la méthode dogmatique. Il faut lui en faire honneur, et regretter davantage que son œuvre nous soit parvenue si incomplète. On ne pourrait lui faire qu’un reproche, c’est d’avoir abondé dans son sens plus que de raison. C’est bien
d’avoir vu que, hors du dogmatisme, il n’y a pas de science médicale à propi’ement dire ; mais il ne fallait pas pour cela bannir absolument l’empirisme. La médecine dogmatique, après tant de siècles, tant de médecins illustres, est encore bien peu avancée. Elle a fait la lumière sur quelques points seulement; le reste, c’est-à-dire la grande majorité des maladies, demeure dans la nuit. Que faire cependant? Laisser les malades à leur sort? L’humanité le défend. Dogmatiser à tort et à travers ? Le bon sens l’interdit. Il ne reste qu’un parti : emprunter à l’empirisme ses recettes, du moins celles qui réussissent ordinairement. L’empirisme doit être accepté à titre provisoire par le dogmatisme^ tant que le dogmatisme n’aura pas découvert toutes les causes, et arraché à la pathologie et à la physiologie expérimentales tous leurs secrets. Il constitue ainsi une médecine provisoire, dont le sort est de perdre tout le terrain que gagne le dogmatisme, et de disparaître le jour où celui-ci n’aurait plus rien à chercher, rien à trouver. C’est dire qu’il aura longtemps encore, et peut-être éternellement, une raison d’être. — Il faut ajouter que l’expérience, sinon l’empirisme lui-même, est encore nécessaire au dogmatisme comme moyen de contrôle. La cause de la maladie connue, le remède déduit, il reste à s’assurer que la cause est Men connue, et le remède bien déduit, en s’assurant de l’efflcacité de ce dernier. Cette confirmation par l’expérience est absolument nécessaire, et la science médicale ne doit enregistrer parmi ses théorèmes que les découvertes confirmées. Galien ne paraît avoir compris ni le rôle de l’expérience, après la découverte, ni celui de l’empirisme avant. Comblez cette lacune, restituez les parties perdues de sa théorie, changez les termes vieillis, et la méthode de Galien, considérée dans son fond et dans son originalité, sera encore la méthode de la médecine contemporaine. Et si de vaillants jeunes hommes, formés à l’école de Claude Bernard, ou inspirés de ses livres, la pratiquent
avec constance, soit au lit des malades dans nos vastes hôpitaux, soit à la table de dissection ou de vivisection dans nos merveilleux laboratoires, on pourra espérer de voir la médecine sortir définitivement des limbes de l’empirisme, et prendre place, au soleil de la vérité, parmi les sciences, à côté de la physique et de la chimie, ses sœurs.
as — lmp. Ernest Ce