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INTRODUCTION DU TRADUCTEUR

Qu'il y ait une science appelée logique, c'est ce qui est généralement admis; et qu'une telle science soit des plus importantes non-seulement pour l'investigation spéculative, mais pour la vie pratique elle-même, c'est aussi un point sur lequel tous les hommes paraissent s'accorder. Car, bien que dans la vie pratique nous soyons le plus souvent guidés par l'opinion, par l'intérêt, par la passion et le caprice, il n'est cependant aucun de nous qui ne désire fortifier et développer ses facultés logiques, — la faculté de raisonner, comme on l'appelle ordinairement,— soit pour les appliquer à l'objet particulier de notre activité, soit pour triompher des adversaires que chacun rencontre dans sa carrière. C'est là ce qui fait que la logique est avec les

"VÊRA. — Logique de Hegel. I. — 1

mathématiques la plus populaire des sciences abstraites. Car chacun sent, en quelque sorte, par instinct, que pour bien agir il faut bien penser, et que, par conséquent, la science qui étudie les lois de la pensée mérite l'attention de out être raisonnable. Et comme il n'y a ni science, ni art, ni occupation pratique qui ne soit fondée sur la pensée, et qui n'exige l'exercice normal des facultés logiques, on en conclut naturellement que la logique est une science qui embrasse dans son domaine le champ entier de l'intelligence et de l'activité humaines.

Mais si la logique, lorsqu'on la considère abstractivement, occupe un rang si élevé dans l'opinion commune, elle est loin, il faut bien le dire, de répondre à l'attente générale et de tenir ce qu'elle promet, lorsqu'on la considère dans sa forme actuelle, et telle qu'elle est exposée dans les livres ou enseignée dans les écoles. Et c'est là ce qui explique pourquoi, tandis que les mathématiques ont vu augmenter le nombre de leurs sectateurs, et s'agrandir le champ de leurs recherches et de leurs applications, la logique s'est vue de plus en plus négligée et délaissée. L'on peut même dire que, si elle est toujours enseignée dans les écoles, il faut plutôt l'attribuer aux traditions de l'enseignement scolaire qu'à un désir sérieux de l'apprendre ; et cela malgré son importance réelle et avouée non-seulement par rapport à la connaissance en général, mais par rapport aux mathématiques elles-mêmes, puisque la connaissance mathématique suppose l'existence et l'application des lois logiques. C'est que cette science qui a pour objet de régler et de fortifier les facultés naturelles de l'esprit, telle qu'elle est maintenant constituée; semble plutôt

REMARQUES PRÉLIMINA1KES. 3

faite pour les égarer et les vicier; car, ses théories ne nous offrent qu'un assemblage de formules vides, de règles arbitraires et de méthodes artificielles qui ne sont d'accord ni avec elles-mêmes, ni avec les choses auxquelles on les applique. Et ce n'est que par suite d'un faux enseignement et de fausses habitudes intellectuelles, et qu'en pervertissant ou en mutilant les faits qu'on est amené à penser que la réalité concrète, — les choses de la nature et de l'esprit, — sont perçues et connues par nous conformément aux lois tracées par la logique.

On a, à la vérité, depuis longtemps compris ce qu'il y a d'insuffisant dans l'ancienne logique, et plusieurs tentatives ont été faites, depuis Ramus, pour reconstruire cette science sur des bases nouvelles. Mais je n'hésite point à affirmer que toutes ces tentatives ont échoué, et qu'elles n'ont pas seulement échoué, mais qu'elles ne sont qu'une reproduction inférieure des théories qu'elles prétendent renverser et remplacer. Car il n'y a rien dans Yorganum de Bacon, ou dans la philosophie de Descartes (1), en ce qui concerne les principes fondamentaux de la logique, qui ne se trouve dans Yorganum d'Àristote. Et tous ceux qui voudront accorder une attention sérieuse et désintéressée à ces matières admettront, je crois, avec moi, que Yorganum d'Aristote surpasse toutes les théories logiques qui l'ont suivi par l'étendue, la profondeur et la justesse de ses recherches, et par le caractère scientifique dont i est marqué. Quant à Yorganum de Bacon, l'illusion si longtemps caressée et admise comme un fait incontestable, qu'il nous

(1) Discours sur la méthode; Règles pour bien conduire sa pensée*

fournit une méthode nouvelle et des procédés logiques inconnus à Aristote et aux philosophes de l'antiquité, cette illusion a été dissipée par la critique moderne et par une connaissance plus approfondie et plus exacte de la philosophie ancienne (1).

Le défaut commun de toutes les théories logiques, de la théorie aristotélicienne comme des autres, mais plus de celles-ci que de la première, ainsi que je le montrerai par la suite, l'erreur qui a empêché les auteurs de ces théories d'établir la logique sur des bases vraiment rationnelles, et qui vicie, si l'on peut ainsi dire, l'édifice entier, il faut la chercher dans le principe même d'où ils sont partis, je veux dire dans la manière dont ils ont conçu cette science. Car ils ont tous considéré la logique comme une science purement formelle, c'est-à-dire comme une science dont l'objet consiste à analyser et à décrire les formes purement subjectives de la pensée, formes qui auraient une signification et une valeur pour ce qui concerne l'intelligence et ses opérations, mais qui ne seraient liées par aucun rapport objectif et consubstantiel avec les choses que nous pensons et con- / naissons avec leur concours, ou, comme on dit, avec l'être des choses.

C'est là la notion que les philosophes se sont généralement formée de la logique, et en partant de ce point de vue ils ont mutilé cette science, ils l'ont, pour ainsi dire, J dépouillée de sa substance, et n'ont laissé qu'une pure forme, qui, par cela même qu'elle a été séparée de sa sub-

(1) Voy. , sur ce point, un écrit que j'ai publié en anglais : Inquiry into spéculative and expérimental Science. Londres, 185$, Trûbncr; et dans mes Mélanges philosophiques, l'article Bacion.

sfance, et qu'elle a été considérée indépendamment des choses réelles et concrètes, est loin d'être une forme vrai- v ment rationnelle et un instrument de la vérité. Et, il faut bien le dire, depuis Aristote jusqu'à nos jours on croirait que les logiciens au lieu d'agrandir et de compléter le champ des recherches marqué par le philosophe grec, ne se sont appliqués qu'à le rétrécir, à en retrancher quelques-unes de ses branches essentielles et à le réduire ainsi à son minimum. De là les distinctions arbitraires et superficielles de la vérité métaphysique et de la vérité logique, de la raison et du raisonnement, de la logique comme science des simples possibilités, et de la métaphysique comme science des réalités éternelles et absolues, distinctions qui, d'une part, brisent l'unité de l'intelligence, et avec l'unité de l'intelligence l'unité des choses, et, de l'autre, ont fait de la logique une sorte de caput mortuum, où l'intelligence ne saurait trouver un critérium réel? un guide rationnel et assuré,

Tel est, même en ce moment, l'étal de la logique, bien qu'il y ait aujourd'hui plus d'un demi-siècle que sa rénovalion a été accomplie par Hegel.

Lorsque la logique de Hegel parut (1), elle fut reçue en Allemagne avec admiration, on peut même dire avec enthousiasme par le monde philosophique. L'on comprit alors qu'elle était appelée à remplacer l'ancienne logique, et à inaugurer une ère nouvelle non-seulement pour la logique, mais pour la philosophie et la science en général. Car, par là même que la logique est une science universelle,

(1) Nuremberg, 1812.

il n'y a pas de sphère de la connaissance qui échappe à son action, il n'y a pas de théorie ou de pensée sur Dieu, sur la nature, sur l'homme qui n'implique une loi ou une notion logique, et, par conséquent, la rénovation de la logique doit nécessairement entraîner avec elle de nouvelles habitudes d'esprit, de nouveaux principes et des méthodes nouvelles dans toutes les branches de la connaissance.

Que la logique de Hegel, lorsqu'elle sera mieux étudiée et mieux connue, et qu'un attachement aveugle et mécanique à de vieilles formules tombera devant des principes vraiment rationnels et démonstratifs, soit appelée à remplacer l'ancienne logique, c'est ce qui ne laisse pas l'ombre d'un doute dans mon esprit. Et les objections que l'on dirige contre la philosophie de Hegel, à savoir, que cette philosophie qui autrefois a régné en souveraine en Allemagne est maintenant délaissée et perd tous les jours de son influence, que ses partisans sont dispersés et découragés, et osent à peine reconnaître la doctrine de leur maître, et qu'il y a lieu de croire que cette doctrine n'est qu'une phase passagère de l'esprit humain, qu'une tentative hardie, mais stérile pour expliquer les lois absolues de l'univers, de telles objections n'ont, à mon gré, aucune valeur. Car à ceux qui prétendent que la philosophie hégélienne a perdu de son influence, on peut d'abord opposer l'affirmation contraire, et l'on peut dire que ce qu'elle a perdu en intensité, elle l'a gagné en étendue, et que cette influence, qui autrefois était bornée à l'Allemagne, s'étend aujourd'hui sur toute l'Europe et au delà des mers, comme le prouvent des publications qui concernent directemenl la philosophie hégélienne, ou qui portent

une marque visible de son influence (1). Et ce déplacement du centre de l'hégélianisme qui de l'Allemagne va en se répandant et en jetant des germes sur les différents points du globe, au lieu d'être une cause d'affaiblissement deviendra pour lui une source nouvelle de force et de vie. Car c'est en se combinant avec l'esprit des autres peuples, en variant ses formes et son langage, et en trouvant d'autres interprètes que ceux du sol qui l'a vu naître, qu'un grand système se développe et déploie les richesses cachées dans les profondeurs de la pensée du maître. En outre, lors même que l'on accorderait qu'en ce moment la philosophie hégélienne a perdu de son influence, la conclusion qu'on en veut tirer contre sa valeur intrinsèque, contre son action et ses développements futurs ne suit nullement des prémisses, lien est de la philosophie hégélienne comme de la philosophie de Platon et d'Aristote, comme de tout grand système, et on pourrait ajouter de tout grand événement historique. Il y a réaction, et il y a point d'arrêt. Cette réaction et ce point d'arrêt sont amenés par des causes diverses, par le passé, par les vieilles habitudes morales et intellectuelles, par l'intérêt, par l'ignorance et l'indifférence, par la difficulté de pénétrer dans la signification vaste et profonde d'une théorie, ainsi que par l'impatience de voir l'idée immédiatement réalisée. Mais c'est là l'éclipsé, ce n'est pas l'évanouissement de la planète. Les doctrines de Platon et d'Aristote furent suivies, ou, comme dirait un antihégélien, effacées par celles d'Epicure, des Stoï-

(1) Voy., sur ce point, Préface de la deuxième édition (1864) de Ylnlroduclion à la Philosophie de Hegel; et la Philosophie contemporaine en Ilalie, ch. VI, par R. Mariano.

ciens, etc. Et cependant on ne les a pas moins vues revivre, et revivre aussi vigoureusement et plus vigoureusement peut-être, qu'en sortant du cerveau et de la bouche de leurs immortels auteurs. Sans parler, en effet, de l'école d'Alexandrie ni de la philosophie romaine, qui peuvent être considérées comme un développement ou une reproduction des doctrines de Platon et d'Aristote, l'influence de ces doctrines ne fut jamais plus marquée et plus incontestablement établie qu'au moyen âge et à la renaissance. Et même de nos jours, malgré les attaques dédaigneuses et les pompeuses promesses de Bacon et de Descartes, la philosophie grecque constitue la base de toute éducation vraiment philosophique. Et il ne faut pas non plus oublier qu'il y a peu de livres auxquels on ait consacré dans ces derniers temps plus d'attention et de travaux qu'aux livres de Platon et d'Aristote. Ainsi l'obscurcissement momentané de ces grands luminaires, loin d'être un symptôme de faiblesse, est une preuve de puissance ; car il prouve combien est indestructible l'esprit qui vit en eux, esprit qui se perpétue à travers les âges, et ne s'efface que pour renaître à une vie toujours jeune et toujours nouvelle .

Que Hegel appartienne à la famille de ces penseurs extraordinaires et divins, et que ses théories soient faites pour résister à l'épreuve du temps, c'est ce qui, à mon avis, ne saurait laisser de doute dans l'esprit de celui qui voudra leur accorder une attention sérieuse et désintéressée. Car sa puissance spéculative vraiment merveilleuse, la profondeur et la vaste étendue de son esprit qui a embrassé toutes branches du savoir, et sa faculté de déduire et de lier les idées et de systématiser la connaissance, faculté

que nul antre penseur, sans en excepter Platon et Aristote, n'a égalée, lui assurent une des places les plus élevées parmi les génies dont s'honorent la philosophie et l'esprit humain.

Rien ne prouve plus clairement peut-être l'insuffisance de l'ancienne logique que les incertitudes et la divergence des opinions relativement à son objet et à ses limites. En effet, suivant les uns, la logique est un système de règles, une méthode pour former des idées claires et pour guider la raison (1) ; suivant d'autres, c'est la science de l'argumentation et du raisonnement, facultés qu'ils distinguent soigneusement de la raison (2). Kant considère la logique comme une science formelle, comme la science des formes nécessaires ou lois de la pensée, et, suivant ses propres expressions, de l'usage général de l'entendement, indépendamment de tout objet particulier, ou de tout contenu fourni soit par la raison, soit par l'expérience (3). Il en est qui éliminent de la logique toute question touchant les idées, leur origine et leur signification objective. Il en est

(1) Descartes, Watts.

(2) C'est là la notion qu'on se fait le plus ordinairement de la logique.

(3) Logique de Kant, publiée par Jœsche.

d'autres, au contraire, qui non-seulement y comprennent ces questions, mais qui font de la logique une sorte de miscellanée où ils entassent pêle-mêle et comme au hasard toute espèce de sujets, tels que les problèmes de la certitude, de la probabilité, des miracles, etc. (1).

Cette divergence d'opinions, cette incertitude touchant l'objet et les limites de la logique, qui serait une source d'erreurs dans toute autre science, entraîne des conséquences bien plus fâcheuses encore lorsqu'il s'agit de la science qui est présentée comme l'instrument universel de l'investigation scientifique , comme la méthode à l'aide de laquelle on découvre où Ton constate la vérité ; car l'erreur et la confusion qui se glissent dans cette science universelle doivent par là même pénétrer dans toutes les autres branches du savoir.

La difficulté qu'on éprouve à se faire une notion exacte de la logique est due à plusieurs causes, mais elle est due surtout à l'absence d'une connaissance systématique, et de recherches suffisamment approfondies sur la nature de la forme, et partant de la logique elle-même. Et, en effet, là où il n'y a pas de système (2), c'est-à-dire là où il n'y a pas un tout, et où les parties et le tout ne sont pas liés par des liens rationnels et par des rapports nécessaires et absolus, il ne peut y avoir qu'une connaissance fragmentaire et accidentelle. Et une science particulière qui n'est pas systématiquement ordonnée, et qui ne constitue pas la partie

(1) La logique de Port-Royal, par exemple.

(2) Voyez sur la nécessité d'une connaissance systématique et les erreurs qui naissent de l'absence de cette condition, mon Inlroi. à la Phil. de Hegel, ch. III, § h, et plus bas, ch. IX, X et XI. Cf. aussi mes Introd. à la Phil. de la Nature, et à la Philos, de l'Esprit de Hegel, vol. I.

d'un tout ne saurait discerner clairement ni son objet, ni ses limites, ni les rapports qui l'unissent aux autres sciences. Et c'est ce qui a lieu dans la logique. Car cetle science qui, comme on nous l'enseigne, doit nous apprendre à ordonner nos pensées et à former des idées claires et complètes, s'inquiète fort peu soit d'ordonner ses propres matériaux, soit d'en rechercher et d'en définir avec précision le sens et la valeur. Par exemple, à la question de savoir quel est le rapport de la logique avec les autres sciences, on se contente de répondre d'une manière vague et superficielle, que comme la logique est la science du raisonnement, et comme on a besoin du raisonnement dans toutes les sciences, la logique doit nécessairement avoir des rapports avec elles. Mais quelle est la vraie et intime nature de ces rapports, jusqu'à quel point et de quelle façon la logique est liée aux autres sciences, et quelle est la limite qui la sépare d'elles, c'est ce que les logiciens ne nous disent point. Et lorsque, pour en donner une définition plus exacte, ils ajoutent que c'est la science de la forme ou de la méthode à l'aide de laquelle nous ordonnons nos pensées pour atteindre à la vérité, ici aussi on nous laisse dans l'ignorance sur la nature de cette forme et de cette méthode, et sur leurs rapports avec les objets de la pensée, comme, par exemple, s'il y a entre l'objet de la pensée — fini ou infini, physique ou métaphysique — et la forme une communauté de nature, et, s'il y en a, quelle est la différence entre la logique et l'ontologie et la métaphysique ; et s'il n'y en a pas, comment la connaissance est possible ; ou bien, si la forme est éternelle et absolue, ou périssable et relative, et si elle est périssable et relative, comment on peut atteindre par

elle à l'absolue vérité, négligeant ainsi ou laissant sans réponse les questions les plus importantes, et dont la solution constitue la base d'une conception vraiment rationnelle de la logique.

Pour justifier l'exactitude de ces remarques, je vais tracer d'abord une rapide esquisse de l'ancienne logique, me me bornant à indiquer les traits les plus essentiels de cette science, ce qui nous suffira pour mettre en lumière ses lacunes, et ce qu'il y a, pour ainsi dire, d'illogique en elle, et nous servira comme de préparation et de passage à la logique hégélienne.

Que la logique soit une science universelle, c'est là un point sur lequel les philosophes sont d'accord. En effet, que la logique soit la science de la forme, ou qu'elle soit la science du raisonnement, l'unité de l'intelligence, ainsi que l'unité de la science, exigent qu'il y ait une science universelle qui s'étend à toutes les branches de la connaissance et de la pensée. Mais si, d'un côté, la logique est une science universelle, elle doit, de l'autre, avoir un objet déterminé, et par suite un champ de recherches limité, et, en ce sens, elle doit être une science particulière. Car, si elle n'était qu'une science universelle, elle serait la science universelle et la seule science, et les autres sciences ne seraient alors que des parties ou des di-

ESQUISSE DE l' ANCIENNE LOGIQUE. 15

visions de la logique. Par conséquent, il se présente la question de savoir comment la logique peut être une science universelle et particulière tout ensemble, dans ^ quel sens et jusqu'à quel point elle embrasse les autres sciences, et en quel sens elle constitue une science sui generis, ayant un objet distinct et déterminé.

Or, lorsque nous analysons la pensée, nous y découvrons deux éléments : la chose elle-même (qu'elle soit d'ailleurs purement pensée ou signifiée par des mots), et le mode suivant lequel les différentes choses sont unies et disposées dans et par la pensée, en d'autres termes, nous y découvrons, d'une part, ce qu'on a appelé la matière, ou le contenu, et, de l'autre, la forme. Si dans la proposition : F homme est mortel, nous ne considérons en aucune façon ce qui se rapporte à l'être objectif et réel soit de Y homme, soit de mortel, comme, par exemple, s'il y a un tel être appelé homme, ou ce qu'il est, ou s'il y a des choses mortelles, et en quoi consiste être mortel, etc., mais seulement la manière dont ces termes ou des termes semblables sont ou peuvent être unis, nous aurons la forme universelle de cette proposition. C'est par le même procédé analytique que nous découvrons dans un raisonnement des éléments et des rapports analogues. Et si nous étendons ce procédé aux formes diverses à l'aide desquelles nous pensons les choses, nous aurons le point de vue fondamental de l'ancienne logique, c'est-à-dire nous aurons, d'une part, \& matière de la pensée, et les sciences qui s'y rapportent, telles que la métaphysique et la physique, et, de l'autre, la forme de la pensée, et la science de la forme ou la logique.

Maintenant, comme il ne peut y avoir de pensée sans

une forme déterminée, il faut à la pensée certains éléments fixes et généraux qui la déterminent. Ces éléments ont été nommés par quelques logiciens termes, par d'autres catégories ou concepts, et par d'autres genres et espèces. Il faut remarquer, à cet égard, que si^conformément à la notion fondamentale de la logique que nous venons d'indiquer nous enlevons aux termes ou catégories, ou par quelque nom qu'on voudra les désigner, leur valeur matérielle et objective, et leurs propriétés réelles (peu importe ici que ces propriétés soient dérivées de l'expérience ou de la raison), on ne leur laissera que leur grandeur ou quantité, et la logique deviendra la science de la quantité de la pensée (1). C'est là, pour le dire en passant, ce qui fait le rapport de la logique et des mathématiques, et ce qui a souvent amené à les confondre. Car, si l'on dépouille les termes de leur contenu, on n'aura plus que des nombres ou des figures géométriques, et on pourra comparer leur combinaison à une proportion numérique ou à des cercles concentriques (2).

(1) Si, par exemple, dans le terme homme nous faisons abstraction de son existence réelle et de ses qualités, le seul caractère, la seule entité qui pourra lui rester sera la quantité, c'est-à-dire nous aurons l'homme considéré comme un tout, ou comme une partie, ou comme une unité indivisible. — Et il faut remarquer que nous faisons ici une concession à l'ancienne logique pour le besoin de la discussion. Car il est facile de voir que la quantité et ses rapports — quels que soient d'ailleurs leur valeur et le rôle qu'ils jouent dans la constitution des êtres, — font partie de la chose même et de sa nature objective, et que, par conséquent, elles dépassent les limites d'une logique qui n'y voit que des formes purement relatives et subjectives de l'intelligence.

(2) Euler, par exemple, compare le syllogisme à trois cercles concentriques dont le cercle central formerait le moyen terme. Ploucquet identifie la Ugique et le calcul, et après avoir ramené le syllogisme au calcul, il couclut par les paroles suivantes : Posse ctiam rudes mechanice tolam logicam

Maintenant, conformément à ce point de vue , les caractères essentiels des termes seront ce que les logiciens appellent compréhension et extension, lesquelles forment ' un certain nombre, une somme de caractères appartenant à chaque terme. Soit, par exemple, le terme arbre. Arbre est à la fois un genre et une espèce. C'est un genre si l'on considère les termes inférieurs et plus étroits, tels que chêne, hêtre, peuplier, qu'il contient; c'est une espèce si ' l'on considère les termes supérieurs et plus larges, tels qu organique, matière, être, dans lesquels il est contenu. L'ensemble des premiers caractères constitue son extension, l'ensemble des derniers constitue sa compréhension. D'où il suit : 1° que l'on a une somme ou une série de termes où la compréhension et l'extension se développent en raison inverse, la compréhension augmentant lorsque l'extension diminue, et, réciproquement, l'extension augmentant lorsque la compréhension diminue ; 2° que, si l'on se représente par la pensée la série entière des termes, Ton aura à l'une des extrémités de la série un terme qui a la plus large extension, mais qui n'a point de compréhension, et à l'extrémité opposée un terme qui a la plus large compréhension, mais qui n'a point d'extension.

Cependant les termes pris séparément, indépendamment de tout rapport, ne sont que des éléments indéterminés

doceri, uli pueri mathematicam docenlur, ita quidem, ut nulla formidine in ratiociniis suis errandi, torqueri, vel fallaciis circumveniri possint , si calcula non errant. » Il faut ajouter que Leibuitz avait déjà donné l'exemple de cette mauière illogique de traiter la logique, eu soumettant le syllogisme au calcul des combinaisons, c'est-à-dire, en calculant le nombre des combinaisons qu'on peut faire subir à une proposition dans le syllogisme. (Voy. Leibnitz, Op. t. II, p. 1.)

YÉRA. — Logique de Hegel. I. — 2

qui ne contiennent pas de pensée positive et bien définie. C'est seulement par leur liaison, et en réfléchissant, si l'on peut ainsi dire, l'un sur l'autre une partie d'eux-mêmes, qu'ils acquièrent celte propriété. El en y regardant de près on voit que c'est leur constitution propre qui appelle ce rapport; car parla que chaque terme possède une compréhension et une extension, chaque terme contient implicitement le terme dont il forme soit la compréhension, soit l'extension. Maintenant, le rapport le plus simple et le plus élémentaire des termes est exprimé par la proposition, laquelle n'est en réalité autre chose que le développement, et, pour ainsi dire, la position actuelle delà relation primitive des termes, c'est-à-dire du double élément contenu dans chaque terme pris isolément. Dans les termes homme et mortel, par exemple, il y a un certain nombre de caractères dont les uns constituent la compréhension, et les autres l'extension. Relativement au terme mortel, homme forme une partie de son extension, et relativement au terme homme, mortel forme une partie de sa compréhension, de telle sorte que ces deux termes, en tant que formant des parties d'un tout — de la totalité de la série des termes ■ — sont dans un rapport inverse et réciproque, lequel rapport est affirmé par Tinserlion de la copule est. Dans la proposition Y homme est mortel, homme étant l'espèce constitue une partie de X extension de mortel, et mortel étant le genre constitue, à son tour, une partie de la compréhension de X homme.

Maintenant, de même que la proposition sort des termes, ainsi le syllogisme sort de la proposition. Et de même qu'une série de termes contient virtuellement une série de

propositions, ainsi une série de propositions contient virtuellement une série de syllogismes. Bien plus, le syllogisme se trouve, comme la proposition, virtuellement contenu dans les termes, et il n'en est lui aussi qu'un développement. Car, par là môme que chaque terme possède une compréhension et une extension, c'est-à-dire est ainsi constitué qu'il forme d'un côté la compréhension, et de l'autre l'extension d'autres termes, il n'implique pas seulement la proposition, mais le syllogisme. Les termes homme, mortel, plante, blanc, bon, etc., possédant chacun ce double élément, peuvent être combinés dans un syllogisme, et, de plus, ils peuvent remplir tour à tour la fonction de moyen, de grand et de petit terme. C'est sur ces considérations qu'est fondé le principe fondamental de la syllogistique, le principe, veux-je dire, de continenti et de contento. Car chaque terme par son extension et en tant que genre contient un y autre terme, et par sa compréhension et en tant qu'espèce il est contenu dans un autre terme ; de telle sorte chaque terme peut tour à tour être moyen terme, grand et petit extrême. C'est l'ensemble de ces règles, formes ou opérations qui constitue la méthode, laquelle, comme nous l'avons fait observer, n'est qu'un organum subjectif de la connaissance, un instrument qui guide l'intelligence dans «. la recherche du vrai, mais qui n'est pas le vrai lui-même, ou qui n'est lié au vrai par aucun rapport consubstantiel et absolu. Et ainsi, en raisonnant, en définissant, en divisant, etc., nous accomplissons des opérations qui conduisent bien l'esprit à la connaissance des choses, mais qui n'ont aucune réalité hors de l'esprit, et n'affectent en aucune façon les choses elles-mêmes.

Mais à côté et au-dessus de ces règles et de ces principes, il y a un principe suprême qui est la condition de toute pensée et de toute connaissance, et partant de la légitimité de ces opérations elles-mêmes. D'après ce principe une pensée ne doit pas se nier et en quelque sorte s'annuler elle-même; et, par conséquent, aux règles et aux principes précédents il faut ajouter le principe de contradiction, que Kant a appelé principe d'identité, et qui peut être ainsi énoncé : Une chose doit être identique avec elle-même, ou bien : Une chose ne peut être autre quellemême, en même temps, et sous le même rapport ; principe que l'on nous présente comme exprimant la règle suprême de la connaissance et de la vérité.

Tels sont les traits les plus caractéristiques de l'ancienne logique, de la logique qui réclame Aristote pour son fondateur, — nous allons voir avec quelle raison, — qui a été enseignée pendant des siècles, est toujours officiellement enseignée dans les écoles, et forme la charpente de toutes les logiques qui ont paru jusqu'à la logique de Hegel, quelles que soient d'ailleurs les différences qu'on puisse découvrir dans leur disposition extérieure, et dans quelques points secondaires et peu importants.

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