XXXVIII
L'empirisme a, d'un côté, ce point commun avec la métaphysique, savoir, qu'il fonde comme elle sa foi en ses définitions, c'est-à-dire en ses présuppositions, ainsi qu'en son contenu plus déterminé, sur les représentations, c'està-dire sur un contenu qui a d'abord pour fondement l'expérience. D'un autre côté, la simple aperception n'est point l'expérience, et l'empirisme donne au contenu de l'aperception, du sentiment et de l'intuition la forme de la représentation générale, la forme de principe, de loi, etc. Mais il ne reconnaît en même temps à ces déterminations générales, à la détermination de la force, par exemple, d'autre signification ni d'autre valeur que celles qui leur viennent de l'aperception, et ilprétendque toute leur valeur elles la tirent de leur rapport avec le phénomène. Considérée par son côté subjectif, la connaissance empirique trouve un point d'appui solide dans ce principe, que la conscience a dans la perception sa réalité actuelle, propre et immédiate, et sa certitude.
REMARQUE
Un principe important se trouve au fond de l'empirisme : c'est que le vrai doit exister dans la réalité et pour l'aperception. Ce principe est opposé à celui du devoir être dont
se targue la réflexion, et du haut duquel elle regarde avec dédain la réalité et ce qui est, bien que ce principe, qui exprime une réalité indéfinie et qu'on ne peut atteindre (1), n'ait son siège et son existence que dans l'entendement subjectif. De même que l'empirisme, la philosophie spéculative ne reconnaît que ce qui est (§ 7) : elle ne connaît pointée qui doit être, et qui n'est pas. En le considérant par son côté subjectif, il faut aussi reconnaître dans l'empirisme l'important principe de la liberté : que ce que l'homme admet dans la sphère de sa connaissance, il doit le voir, et s'y savoir présent lui-même. — Mais l'empirisme, conséquent avec lui-même, circonscrit qu'il est par son contenu dans les limites du fini, nie l'être suprasensible, ou du moins sa connaissance déterminée, et ne laisse à la pensée qu'une abstraction, l'universel et l'identité formels. L'erreur fondamentale de tout empirisme scientifique est toujours celle-ci : c'est que pendant qu'il emploie les catégories métaphysiques de matière, de force, ainsi que celles de l'un, du plusieurs, de l'universel, de l'infini, etc., et qu'il va jusqu'à les unir et à les combiner en y présupposant et en y appliquant les formes du syllogisme, il ignore qu'il engendre ainsi et contient lui-même une métaphysique, et il emploie ces catégories et leurs rapports d'une façon tout à fait irréfléchie et sans conscience.
Zusatz. C'est de l'empirisme qu'est parti le cri : qu'on doit renoncer à courir après des abstractions vides, qu'il faut regarder autour de soi, saisir le présent dans l'homme
(1) Ein JenseiL
et dans la nature, et en être satisfait. Et il ne faut pas méconnaître ce qu'il y a d'essentiellement légitime dans cet appel. L'ici, le présent, l'être accessible à l'intelligence on devrait les substituer à l'être vide, inaccessible, aux toiles d'araignée et aux conceptions nuageuses de l'entendement. Par là on atteint aussi ce point d'appui solide qui échappe à la vieille métaphysique, c'est-à-dire la détermination infinie. L'entendement ne produit que des déterminations finies. Celles-ci n'ont point une base fixe, elles vacillent, et tout édifice bâti sur elles s'écroule. Découvrir une détermination infinie, c'est l'instinct de la raison. Mais le temps n'était pas encore mûr pour trouver cette détermination dans la pensée. Et cette doctrine a satisfait à cet instinct en saisissant cette détermination dans le présent, dans Vici, dans telle chose {Dièses) ; ce qui contient bien la forme infinie, mais ne la contient pas dans son existence véritable. L'être extérieur est virtuellement (ansich) le vrai, car le vrai est réellement et doit exister. Par conséquent, la détermination infinie à laquelle aspire la raison est dans le monde, bien que ce ne soit pas sous la forme individuelle et sensible qu'elle y soit dans sa vérité. Ensuite c'est la perception (Wahrnehmung), la forme sous laquelle on devrait saisir (1) cette détermination ; et c'est là le vice de l'empirisme. La perception comme telle est toujours un fait individuel et passager. Par conséquent, la connaissance ne saurait s'y arrêter, et, par suite, elle cherche dans l'être perçu l'élément universel et permanent. Et c'est là ce qui amène le passage de la simple perception à Texpé-
(1) Suivant la doctrine empirique.
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rience, Dans ses expériences, l'empirisme se sert surtout de la forme analytique. La perception nous livre un être multiple et concret. L'analyse décompose cet être; elle en fait un oignon dont en enlève la peau. Par conséquent, cette décomposition sépare et brise des éléments qui ont grandi ensemble, et elle n'y ajoute que l'activité subjective de l'analyste. Cependant l'analyse est la marche qui va du moment immédiat de la perception à la pensée, car par là qu'elles sont séparées, les déterminations qui se trouvent réunies dans l'objet analysé prennent la forme de l'universel. Mais l'empirisme se trompe, lorsque, en décomposant l'objet, il croit qu'il le laisse tel qu'il est ; car dans le fait il change un être concret en un être abstrait. L'être vivant est ainsi changé en un être sans vie, car il n'y a de vivant que l'être concret, l'un. Et cependant, pour saisir le vrai, cette division doit avoir lieu, et l'esprit est lui-même le principe de celte division. Seulement cette division n'est qu'un côté, et le point essentiel consiste dans la connexion des éléments divisés. Lorsque l'analyse s'arrête »à la division, on peut lui appliquer le mot du poëte :
Encheiresin naturœ nannt's die Chemie Spollet ihrer selbst und weiss nicht wie. Hat die Theile in ihrer Hand.
Fehlt Ieider nur das geistige Band (1).
L'analyse part de l'être concret où elle a un matériel bien préférable à la pensée abstraite de la vieille métaphysique. Elle maintient les différences, ce qui est d'une grande im-
(I) « La chimie s'appelle Encheiresin naturœ (prise de possession de la nature). Elle se joue d'elle-même, et ne sait comment. Elle a les parties dans sa main. Malheureusement c'est le lien spirituel qui lui manque. »
portance. Mais ces différences ne sont, elles aussi, que des déterminations abstraites, c'est-à-dire des pensées. Or, comme on accorde à ces pensées la même valeur qu'aux objets en eux-mêmes, on a ici de nouveau la présupposition de la vieille métaphysique, savoir, que la vérité des choses réside dans la pensée.
Si maintenant nous continuons à comparer le point de vue de l'empirisme avec celui de la vieille métaphysique, nous verrons que, relativement au contenu, la dernière a, comme nous l'avons précédemment remarqué, pour contenu les objets universels de la raison, Dieu, l'âme et le monde en général. Ce contenu, elle le tire de la représentation, et l'œuvre de la philosophie consiste, suivant elle, à le ramener à la forme de la pensée. La philosophie scholastique prenait une position analogue. Les dogmes de l'Église chrétienne étaient pour elle le contenu présupposé, que la pensée devait déterminer et systématiser. Le contenu que présuppose l'empirisme est d'une tout autre espèce. C'est le contenu sensible de la nature, et le contenu de l'esprit fini. Ainsi ici l'on a devant soi un contenu fini, tandis que dans la vieille métaphysique on a un contenu infini. Mais ce contenu infini est rendu fini par la forme finie de l'entendement. Dons l'empirisme nous rencontrons la mêmefinité de la forme, et, de plus, un contenu fini. Ces deux philosophes ont, en outre, la même méthode, en ce sens qu'elles partent toutes deux de présuppositions, auxquelles elles accordent la valeur de principes démontrés (1). Pour
(1) Le texte a seulement : als etwas Festen : de présuppositions comme quelque chose de ferme : quelque chose sur lequel on peut élever l'édifice de la connaissance; ce qu'une présupposition, par là même que c'est une présupposition, ne saurait accomplir.
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l'empirisme, c'est en général l'être extérieur qui est le vrai, et lors même qu'on y admettrait l'être suprasensible, la connaissance de cet être n'y pourrait pas avoir lieu, car on doit exclusivement s'y renfermer dans les limites de la perception. Ce principe fondamental, en se développant, a produit ce qu'on a plus lard appelé matérialisme, pour lequel la matière comme telle constitue l'être vraiment objectif. Mais la matière elle-même est déjà un élément abstrait, qui, comme tel, ne peut tomber sous la perception. On pourrait donc dire, d'après cela, qu'il n'y a pas de matière, car, telle que la matière existe, elle est toujours un être déterminé et concret. Et cependant, ce moment abstrait de la matière doit être le fondement de toute existence sensible : — c'est l'être sensible en général, c'est l'absolue individuation en elle-même, et, partant, la sphère de l'extériorité (1). Maintenant, parla que cet être sensible est donné à l'empirisme, et qu'il demeure comme tel pour lui, l'empirisme est une doctrine de servitude (2) et non de liberté, caria
(1) Die absolule Vereinzelung in sich, und daher das Aussereinanderseyende. La matière en tant que matière, ou, ce qui revient au même, dans son état le plus abstrait est le sensible (das Sinnliche) en général, et partant elle est le fondement de toute sensibilité. Elle est aussi l'individuation (Vereinzelung), ou séparation absolue, et par là même l'extériorité absolue, le moment de VAussereinanderseyend, le moment où l'être est extérieur à luimême, et où les êtres sont à la fois extérieurs à eux-mêmes et les uns aux autres. Ceci s'applique plus exactement encore à l'espace. Mais comme ici il est question du matérialisme, Hegel s'est borné à considérer la matière pour faire ressortir l'inconséquence où tombe le matérialisme relativement au principe fondamental de sa doctrine. Voyez, sur ce point, Philosophie de la Nature.
(2) C'est-à-dire que non-seulement l'être sensible est donné à l'empirisme comme une sorte de présupposition, mais que l'empirisme ne peut pas s'affranchir de l'être sensible, et que celui-ci est toujours pour lui l'être sensible, et l'être sensible qui lui est donné, et qu'il reçoit du dehors; ce qui fait aussi que l'empirisme est une doctrine de servitude,— eine Lehre der Unfreiheit,— une doctrine où l'esprit est passif, où il est esclave de la nature.
liberté consiste précisément à ne reconnaître aucun principe absolu en face de soi, et à ne pas dépendre d'un objet qui est autre que soi-même. Enfin, dans cette doctrine, le rationnel et l'irrationnel n'ont qu'une valeur subjective, c'est-à-dire que ce qui nous est donné nous l'admettons tel qu'il est, et, par suite, nous n'avons pas le droit de demander si et jusqu'à quel point il est conforme à la raison.