LX
Mais le bien en qui réside la fin de l'univers n'est pour Kant qu'un bien subjectif, la loi morale de notre raison pratique. Par conséquent, l'unité ne va pas au delà de l'accord des événements et des états du monde avec notre moralité (1). Il faut d'abord remarquer que cette limitation de la finalité fait que le bien lui aussi devient comme le devoir une abstraction indéterminée. Ensuite l'opposition se trouve rétablie et affirmée de nouveau vis-à-vis de cette harmonie dont le contenu est conçu comme n'ayant pas de réalité ; de telle façon que l'harmonie n'est déterminée que comme un état subjectif, comme quelque chose qui doit être, mais qui en même temps n'a pas de réalité; comme une croyance qui a simplement la valeur d'une certitude subjective, mais qui n'est point la vérité, qui ne possède pas, voulons-nous dire, cette réalité objective qui appartient à l'idée. — Que si l'on croit dissimuler la contradiction en disant que l'idée se réalisera dans le temps,
(1) D'après les propres paroles de Kant (Critique du jugement, p. 427), le but. final est simplement une notion de notre raison pratique, et il n'y a aucune donnée de l'expérience qui puisse en autoriser l'application théorique à la connaissance de la nature. Cette notion n'a point d'usage hors de la raison pratique et de la loi morale ; et la fin de la création est cette disposition du monde qui s'accorde seulement avec ce que nous pouvons reconnaître comme déterminé suivant des lois, c'est-à-dire avec la fin de notre raison pratique, et eu tant qu'elle doit être raison pratique. (Note de l'auteur,)
c'est-à-dire dans un temps à venir où l'idée aussi existera (1), on fera observer qu'une condition sensible telle que le temps maintient plutôt qu'elle ne concilie la contradiction, et que le progrès infini, cette représentation de l'entendement qui lui correspond, n'est rien autre chose que la contradiction qui se reproduit indéfiniment (2).
REMARQUE
On peut faire encore une remarque générale sur le résultat de la philosophie critique touchant la nature de la connaissance, résultat qui est devenu un des préjugés, c'est-à-dire une des notions préconçues généralement admises de notre temps.
On pourra reconnaître que le vice radical de tout système idéaliste, mais particulièrement de celui deKant, vient de cette inconséquence qu'on y unit ce qu'un instant avant on avait déclaré comme indépendant, et par suite comme ne pouvant être uni, ou bien, et par contre, qu'après avoir placé le vrai dans l'union des deux moments, et avoir refusé de le reconnaître dans les deux moments pris séparément, on admet un instant après que chacun d'eux, pris séparément, contient la vérité et la réalité. Ceux qui procèdent ainsi dans leur investigation philosophique ne s'aperçoivent pas que ce balancement en deçà et au delà de la limite montre lui-même l'insuffisance de chacune de ces déterminations prises séparément, et que ce défaut (3) vient
(1) Ou, suivant l'autre expression, Vidéal de la raison sera réalisé»
(2) Der perennirend Gesetzle Wiederspruch selbst : la contradiction même posée comme se reproduisant sans cesse. Voyez sur le progrès infini plus loin, § 104.
(3) C'est-à-dire ce balancement : Heruber und Hinubergehen.
simplement de l'impuissance d'unir deux pensées, car, suivant la forme (1), il n'y en a que deux. C'est, par conséquent, la plus grande inconséquence que d'enseigner, d'un côté, que l'entendement ne connaît que des phénomènes, et, de l'autre, défaire de cette connaissance quelque chose d'absolu, en disant que la connaissance ne saurait s'étendre plus loin, et que c'est là la limite naturelle, absolue de la connaissance humaine. Les choses de la nature sont limitées, et elles ne sont des choses de la nature qu'autant qu'elles ignorent leur limite générale, et que leur déterminabilité est seulement une limite pour nous, et qu'elle n'est pas pour elles. Toute limite, tout manque n'est connu, on peut même dire n'est senti, qu'autant qu'on va en même temps au delà. Les êtres vivants comparés avec les inanimés ont le privilège de la douleur. Même pour les êtres vivants une déterminabilité individuelle devient le sentiment d'une négation, parce que, en tant que vivants, ils contiennent l'universalité de la vie, qui s'élève au-dessus de l'individuel, qu'ils subsistent dans cette négation d'euxmêmes, et qu'ils sentent cette contradiction comme existant en eux-mêmes. Cette contradiction n'est en eux que parce que les deux contraires, l'universel du sentiment de la vie, et en face de cet universel l'individualité qui le nie, sont dans un seul et même sujet. De même la limite, le manque de la connaissance n'est déterminé comme limite, comme manque, que par sa connexion avec l'idée de l'universel, d'un tout accompli avec lequel on le compare. Elle est donc une pensée irréfléchie que celle qui ignore qu'en
(1) La forme dialectique.
montrant que quelque chose est fini et limité on montre en même temps la présence réelle en elle de l'infini et de l'illimité, et que la connaissance de la limite ne peut être qu'autant que l'illimité tombe dans la sphère de la conscience.
A ces considérations sur le résultat de la théorie kantienne de la connaissance on peut ajouter cette remarque que la philosophie de Kant n'a pu exercer aucune influence sur les sciences; car elle a laissé les catégories et la méthode de la connaissance ordinaire exactement dans l'état où elles étaient avant lui. Si dans les écrits scientifiques de son temps on a parfois débuté par des propositions de la philosophie kantienne, on voit que ces propositions ne sont qu'un ornement superflu, et que, si l'on enlevait les premières pages où elles se trouvent, on n'en aurait pas moins le même contenu empirique qui vient à leur suite (1).
En comparant de plus près la philosophie kantienne avec l'empirisme qui admet une métaphysique (w2), l'on voit que l'empirisme irréfléchi (3), pendant que d'une part il ne reconnaît comme critérium du vrai que la per-
(1) C'est ainsi que dans le Manuel de la métrique de Herrmann on cornmence par quelques paragraphes de la philosophie de Kant, et même la conséquence qu'on en tire au § VIII, c'est que les lois du rhythme doivent être : 1° des lois objectives; 2° des lois formelles; 3° des lois déterminées à priori. Que l'on compare ces propositions, ainsi que les principes de causalité et de réciprocité d'action qui suivent, avec ce qui se rapporte à la métrique, et l'on verra que ces principes formels n'ont exercé aucune influence sur cette dernière. (Note de l'auteur.)
(2) Metaphysicirenden Empiritmus.
(3) Unbefangene Empirismus : empirisme irréfléchi, spontané par opposition à l'autre empirisme, l'empirisme réfléchi ou réfléchissant (refleclirende).
ccption sensible, admet d'autre part 'une activité spirituelle, un monde suprasensiblc, de quelque façon d'ailleurs que se forme son contenu, qu'il prenne son origine dans la pensée, ou dans l'imagination, etc. Par le côté de la forme ce contenu trouve, comme tout autre contenu de la connaissance empirique, sa légitimité dans l'autorité de la perception extérieure, c'est-à-dire dans une autorité spirituelle. Mais l'empirisme réfléchi, et qui pose en principe qu'il faut être conséquent, rejette ce dualisme qui admet un objet suprême (1), nie la nature spéciale du principe pensant et d'un monde spirituel qui en est le développement. Le matérialisme qu naturalisme est la doctrine de cet empirisme conséquent. Maintenant la philosophie de Kant oppose à ce dernier empirisme le principe de la pensée et de la liberté, et se rattache au premier empirisme sans s'éloigner en aucune façon de son principe fondamental. L'un des côtés de son dualisme est aussi le monde
(1) Des lelzteny hôchsten Inhalts : rejette le dualisme d'un contenu dernier, le plus haut: c'est-à-dire rejette le dualisme formé, d'un côté, par la nature, et, de l'autre, par ce contenu, cet objet dernier, le principe pensant, l'esprit. — Ainsi, il y a deux espèces d'empirismes, un empirisme irréfléchi, spontané, et, pour ainsi dire, naïf, un empirisme qui se laisse plutôt guider par le sentiment que par la réflexion, et un empirisme réfléchi ou réfléchissant. Le premier empirisme ne reconnaît comme critérium du vrai que la perception, l'intuition sensible, mais il admet, en même temps, un monde suprasensible. C'est là une inconséquence; mais c'est précisément cette inconséquence qui, sous ce rapport, le place au-dessus de l'autre. Car au fond de cette inconséquence, il y a la vue, une vue obscure il est vrai, de la synthèse et de l'unité; tandis que l'empirisme réfléchi, suivant plutôt l'entendement abstrait, analyse, divise, isole, et finit ainsi par rejeter l'unité, cet objet, ce contenu dernier où réside l'unité véritable. L'inconséquence du premier empirisme est donc une inconséquence suivant Pentendementabstrait, l'identité abstraite, mais elle n'en est pas une suivant la raison véritable, la raison spéculative.
VÉRA. — Logique de Hegel. I. — 22
de la perception et de l'entendement qui réfléchit sur lui. On déclare, il est vrai, que ce monde est le monde des phénomènes (1). Mais ce n'est là qu'une simple étiquette, qu'une détermination purement formelle ; caries sources, le contenu et les procédés de la connaissance sont les mêmes que dans l'empirisme. L'autre côté est, au contraire, l'indépendance de la pensée qui se saisit elle-même, le principe de la liberté, principe que la philosophie de Kanta commun avec la métaphysique antérieure, la métaphysique ordinaire, mais auquel il a enlevé tout contenu sans pouvoir lui en substituer un autre. En d'autres termes, cette pensée qu'on appelle ici raison a été dépouillée de toute détermination et de toute autorité. Le résultat principal de la philosophie de Kant c'est d'avoir éveillé la conscience de cette énergie interne absolue (2); et bien qu'à cause de la façon abstraite dont ce principe a été saisi on n'en puisse tirer aucun développement, aucune détermination, ni connaissances, ni lois morales, il a cependant cette importance qu'il ferme l'accès à toute autorité et à tout élément extérieur. Depuis Kant, l'indépendance absolue de la raison doit être considérée comme un principe essentiel de la philosophie, et comme une des croyances de notre temps.
Zusatz I. A la philosophie critique revient le grand mérite, mérite négatif, il est vrai, d'avoir engendré cette conviction que les déterminations de l'entendement sont des déterminations finies, et que la connaissance qui se
(1) En faisaut croire par là qu'on admet un autre monde que le mon de phénoménal.
(2) Absolut Innerlichkeit*
meut dans leur cercle ne saurait atteindre à la vérité. Mais le côlé exclusif de la façon dont cette philosophie envisage ces déterminations consiste en ce que celles-ci ne seraient finies que parce qu'elles appartiennent à notre pensée subjective pour laquelle la chose en soi est un monde inaccessible. Dans le fait, la Unité des déterminations de l'entendement ne leur vient pas de leur subjectivité, mais bien de ce qu'elles sont finies en elles-mêmes, et c'esteette finité qu'il faut démontrer en elles. Suivant Kant, au contraire, ce que nous pensons est faux parce c'est nous qui le pensons. — Un autre défaut de cette philosophie c'est aussi de ne faire qu'une description historique de la pensée, et qu'une simple énuméralion des moments de la conscience. Dans ses points essentiels cette énumération est sans doute exacte, mais il n'y est nullement question de la nécessité des moments empiriquement énumérés. On y énonce comme résultat des considérations sur les divers degrés de la conscience que le contenu de notre connaissance n'est que le phénomène. Ce résultat, il faut l'admettre en ce sens que la pensée finie ne se meut que dans le cercle des phénomènes. Mais le monde des phénomènes n'est pas le tout; et il y a une plus haute région qui n'est cependant pour la philosophie kantienne qu'une région inaccessible.
Zusatz II. Si la philosophie kantienne n'a posé d'abord que d'une façon formelle le principe que la pensée se détermine elle-même, sans démontrer ni comment ni jusqu'à quel point cette détermination propre de la pensée a lieu, Fichte, au contraire, qui aperçut cette lacune et qui énonça le principe qu'il fallait déduire les catégories, fit aussi la tentative de le réaliser. C'est le moi qui dans la
philosophie deFichte constitue le point de départ des développements ultérieurs de la pensée philosophique, et les catégories doivent se produire comme le résultat de son activité. Mais le moi de Fichte n'est pas l'activité libre, spontanée, parce que c'est par une impulsion extérieure que cette activité est d'abord excitée. Le moi réagit contre cette impulsion, et c'est par celte réaction qu'il atteint à la conscience de lui-même. — La nature de l'impulsion demeure un dehors inconnu, et le moi ne cesse pas d'être une activité conditionnée qui a un autre objet en face de lui. C'est ainsi que la philosophie de Fichte a abouti au même résultat que celle de Kant, savoir, que le fini seul peut être connu, et que l'infini dépasse la sphère de la pensée. Ce qui chez Kant est la chose en soi, chez Fichte est le choc du dehors, cet objet abstrait (1) autre que le moi, qui n'a d'autre détermination que d'être un terme négatif, le non-moi. Ici le moi est considéré comme étant en rapport avec le non-moi par lequel son activité est stimulée, cette activité à l'aide de laquelle il se détermine, et cela de telle façon que le moi n'est que cette activité qui veut sans cesse s'affranchir du choc, sans cependant pouvoir jamais complètement s'en affranchir ; car avec la cessation du choc, le moi lui-même, dont l'être est tout entier dans son activité, viendrait à cesser. 11 faut aussi ajouter que le contenu qui engendre l'activité du moi n'est autre que le contenu ordinaire de l'expérience, avec cette seule addition que ce contenu n'est que le monde phénoménal.
(1) Dièses Abslraktum : C'est un être abstrait, une abstraction par cela même qu'il demeure en face du moi, autre que le moi, et qu'il recule indé< Animent devant le moi.
La science immédiate.