LXXVII
Mais ces deux doctrines diffèrent par les points suivants : 1° La philosophie cartésienne part de ces principes indémontrés, et, suivant elle, indémontrables, pour en déduire des connaissances ultérieures et plus développées, et elle a par là donné naissance à la science des temps modernes. La doctrine de la connaissance immédiate, au contraire, est arrivée à ce résultat important en lui-même (§ 62) (1), que la connaissance qui procède par des médiations finies n'est qu'une connaissance finie et qui ne contient pas la vérité ; et elle exige relativement à la conscience que nous avons de Dieu qu'on s'arrête à cette conscience, c'est-à-dire à la croyance absolument abstraite (2).
2° D'un côté, la doctrine de la connaissance médiate ne change nullement par là la méthode de la connaissance scientifique ordinaire introduite par Descartes, et traite les
(1) Et non par l'usage qu'en a fait cette doctrine.
(2) Saint Anselme dit au contraire : Negligentiamihi videtur si, postquam covfirmati sumus in fide, non sludemus, quod credimus, intelligere. (Tract. Cur Deus homo.) Ainsi saint Anselme a assigné à l'enseignement chrétien une tâche bien autrement difficile que celle de la nouvelle doctrine de la croyance. (Note de l'auteur.)
sciences empiriques et finies que cette méthode a engendrées de la même façon. Mais, d'un autre côté, elle rejette le point de vue de cette méthode, et puisqu'elle ne suit aucune méthode, il faut dire qu'elle les rejette toutes, et qu'elle les rejette dans la connaissance d'un être dont la nature est infinie. Gela fait qu'elle se laisse aller aux mouvements déréglés de l'imagination, et à des affirmations arbitraires, qu'elle se complaît dans une moralité et dans une sensiblerie orgueilleuse, ou dans des opinions et des raisonnements fantastiques, qu'elle dirige surtout contre la philosophie spéculative et ses doctrines. C'est qu'en effet cette philosophie ne se laisse pas imposer par des affirmations gratuites, par des fantômes et par des raisonnements qui se balancent dans l'air.
§ LXXVIÏI.
Il faut donc écarter cette opposition des deux moments d'un contenu, ou d'une connaissance, l'opposition du moment immédiat et du moment médiat considérés comme indépendants et inconciliables, parce qu'il n'y a là qu'une simple présupposition, et qu'une affirmation purement gratuite. De même il faut rejeter au début de la science toute autre présupposition, ou opinion préconçue, qu'elles viennent de la représentation ou de la pensée. Car c'est au sein de la science elle-même que ces déterminations doivent être examinées et que Ton doit démontrer leur nature.
REMARQUE
Le scepticisme comme science négative, et étendue à toutes les formes de la connaissance, pourrait à titre d'in-
troduction servira démontrer le (aux de ces présuppositions. Mais ce serait un moyen d'abord peu satisfaisant, et ensuite superflu, car, ainsi que nous allons le montrer, la dialectique est, elle aussi, un moment essentiel de la connaissance affirmative (1). Ensuite le scepticisme devrait, lui aussi, chercher ces formes finies d'une façon empirique et hors de la science, et les prendre comme des formes données (2) . Poser en principe le scepticisme absolu revient à dire que le doute absolu doit précéder la science, ou, ce qui est le même, qu'on doit écarter toute présupposition. Mais ce principe se trouve d'une façon spéciale dans cette décision qui consiste à vouloir se mouvoir dans la pure pensée (3), décision amenée par la liberté qui fait abstraction de toutes choses (4), et qui saisit son abstraction pure, la pensée dans sa simplicité (5).
(1) C'est-à-dire de la connaissance affirmative concrète ou spéculative, de la négation de la négation.
(2) Gegeben : données, reçues du dehors, et non tirées de lui-même, c'est-àdire démontrées dans le sens hégélien du mot.
(3) Rein zu denken wollen : vouloir purement penser.
(4) Von Alleni : de tout : de tout ce qui n'est pas pensée.
(5) Ihre reine Abstraction, die Einfachkeit des Denkens, erfasst : c'est-àdire, la liberté (qui est la liberté de la pensée, ou la libre pensée, et la pensée qui n'est libre que parce qu'elle est la pensée pure, la pensée qui se pense elle-même, la pensée de la pensée) saisit son abstraction pure, c'est-à-dire cette abstraction ou cet élément abstrait qui est le résultat de cette opération en vertu de laquelle la pensée fait abstraction de toutes choses, élément abstrait qui est précisément la simplicité de la pensée, ou la pensée pure, ou la pensée dans sa simplicité, expressions ici identiques. Ainsi par cette décision, par cet acte libre et absolu de la pensée de ne vouloir se mouvoir que au-dedans d'elle-même, et de ne vouloir reconnaître pour vrai que la pure pensée, c'est-à-dire elle-même, d'un côté, on s'affranchit de toute présupposition, mais on s'en affranchit en pensant la présupposition elle-même, et en élevant ainsi la présupposition à la pensée, c'est-à-dire à sa nature et à sa fonction véritables : et, de l'autre côté, on se place au-dessus du