DU PRINCIPE DE CONTRADICTION
Comme chaque chose doit être identique à elle-méme^ et qu'on ue peut concevoir qu'elle soit autre qu'elle-même et contraire à elle-même , il suit que toute pensée qui est d'accord avec ce critérium est vraie, et que toute pensée qui est en désaccord avec lui est fausse. Et comme conséquence de ce principe , on nous enseigne qu'entre deux attributs opposés il ne saurait y avoir de terme intermédiaire , et que, par conséquent, si l'un d'eux est affirmé, l'autre doit être nécessairement nié du même sujet. Tel est le fameux principe de contradiction et d'exclusi tertii que la logique érige en principe absolu de la connaissance. Pour moi, je n'hésite pas à affirmer que c'est ce principe qui est la source des erreurs les plus opiniâtres et les plus invétérées, et qui oppose une barrière insurmontable à une connaissance systématique et vraiment rationnelle. Et, ici aussi, nous voyons l'ancienne logique tomber dans des inconséquences analogues à celles que je viens de signaler. Car après avoir posé ce principe, elle le perd de vue, et elle
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admet des théories qui sont en oppositi<m avec lui. Comment concilier, par exemple, la théorie de la division avec le principe de contradiction, lorsque la règle fondamentale de la division est que le genre doit être divisé en espèces irréductibles, c'est-à-dire en espèces dont les attributs sont opposés entre eux? Car, il est évident que ces espèces et ces attributs coexistent dans le genre , et, par conséquent , qu'un seul et même terme peut contenir des qualités opposées. Ainsi, bUmc et noir coexistent dans le genre couleur y rationnel et irrationnel dans le genre animal, etc., et couleur s animal, etc., sont le tertium quid, le moyen qui enveloppe la contradiction. Et, en effet, il n'y a pas de principe à qui la raison et l'expérience donnent plus de démentis qu'au principe de contradiction, et s'il est admis comme règle du vrai, c'est, il faut le croire, qu'il n'est pas conveblement compris.
Une chose ou un sujet, nous dit-on, ne saurait être autre cpie lui-même, c'est-à-dire, ne saurait posséder une qualité contraire à une autre (pialité, ce à quoi on ajoute, pour rendre la formule plus précise, qu'il ne saurait la posséder en même temps, et sous le même rapport. Ainsi, un corps qui est blanc ne saurait être noir, ou un corps qui est léger ne saurait être pesant, en même temps qu'il est blanc ou léger, et par rapport à un autre corps auquel on le compare. C'est là le sens que l'on attache généralement au principe de contradiction ; et ainsi entendu, j'en con-
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viens, il faut bien l'admettre, mais je me h&te d'ajouter qu'il n'a pas de valeur scientifique , bien plus, qu'il est puéril. Personne, en effet, ne s'avisera de contester qu'une chose n'est pas blanche pendant qu'elle est blanche, que la lumière n'est pas la lu-^ mière, ou que l'ombre n'est pas l'ombre. Mais la question est de savoir si la contradiction est une loi nécessaire des choses ^ un principe absolu , qui gou-> veime le tout ainsi que les parties, et sans lequel ^ ni le tout, ni les parties ne sauraient exister* Gar^ peu importe de savoir que l'ôtre vit réellement pendant qu'il est vivant, ou que tel individu est vivant, le point essentiel et décisif étant de savoir si à côté de la vie il y a la mort, et si la mort est également nécessaire et également bienfaisante, et si elle contribue également à la beauté, à la conservation et à l'harmonie des choses. De même, il serait d'un insensé de dire que l'homme pleure pendant qu'il rit, ou qu'il veille pendant qu'il dort ; mais ici aussi la vraie question est de savoir si ces oppositions Qxistent et doivent exister dans l'homme. C'est là la vraie signification du principe de contradiction ; et si on l'entend ainsi , on découvrira aisément ce qu'il y a de fallacieux et d'irrationnel dans le sens que lui donne l'ancienne logique et dans l'usage qu'elle en fait. Car, on verra que, loin que l'identité et la non-contradiction soient la règle du vrai, elles sont une source d'illusion et d'erreur, que la différence, lopposition et la contradiction constituent la loi universelle des choses , et
qu'il n'y a rien ni sur terre ni dans le ciel , pour me servir de Texpression de Hegel, qui échappe à cette loi. Dans la nature tout est contradiction et lutte, et il n'y a, ni on ne saurait concevoir d'èlre, depuis Tobscur insecte qui rampe à la surface de la terre, jusqu'aux vastes masses qui roulent dans l'espace, qui pourrait exister sans la présence d'éléments, de tendances et de forces opposées. Dans les mathématiques , l'opposition est dans le nombre, dans la ligne, dans le plan et dans les solides — l'opposition de l'unité et de la dualité, du nombre pair et du nombre impair, du nombre entier et du nombre fractionnaire, de la ligne droite et de la ligne brisée, de la ligne perpendiculaire et de la ligne verticale , etc. Dans le domaine de la morale, nous rencontrons les oppositions de la liberté et de la nécessité, et l'antagonisme des tendances et des motifs de l'action. Dans la métaphysique et dans les autres sphères de la pensée nous trouvons les oppositions de la cause et de l'effet, de la substance et des accidents, de l'infini et du fini, etc., et enfin, si nous considérons Thomme, nous verrons qu'il est composé d'éléments les plus contradictoires , d*âme et de corps, de joie et de tristesse, d'amour et de haine, de rire et de larmes, de santé et de maladie, etc., et qu'il est, de tous les êtres, celui où la contradiction et la lutte sont les plus intenses. Et quiconque voudra porter un regard impartial et attentif sur l'univers, verra que, bien loin que l'absence de contradiction soit la loi fondamentale des choses.