DÉFINITIONS DE LA LOGIQUE
fragmentaire et accidentelle ; et une science particulière qui n'est pas systématiquement ordonnée, et qui ne constitue pas la partie d'un tout , ne saurait discerner clairement ni son objet, ni ses limites, ni les rapports qui l'unissent aux autres sciences. Et c'est là ce qui a lieu dans la logique. Car cette science qui, comme on nous le dit, doit nous apprendre à ordonner nos pensées et à former des idées claires et complètes, s'inquiète fort peu soit d'ordonner ses propres matériaux , soit d'en rechercher et d'en définir avec précision le sens et la valeur. Ainsi, par exemple, à la question de savoir quel est le rapport de la logique avec les autres sciences, on se Contente de répondre d'une manière vague et superficielle, que comme la logique est la science du raisonnement, et comme on a besoin du raisonnement dans toutes les sciences, la logique doit nécessairement avoir des rapports avec elles. Mais quelle est la vraie et intime nature de ces rapports , jusqu'à quel point et de quelle manière la logique est liée aux autres sciences, et quelle est la limite qui la sépare d'elles, c'est ce que les logiciens ne nous disent point. Et lorsque, pour en donner une définition plus exacte, ils ajoutent que c'est la science de la forme ou de la méthode j à l'aide de laquelle nous disposons nos pensées pour atteindre à la vérité, ici aussi on nous laisse dans l'ignorance sur la nature de cette form^ et de cette méthode^ et sur leurs rapports avec les objets de la pensée, comme, par exemple, s'il y a entre
l'objet de la pensée — fini ou infini^ physique ou métaphysique— *-et la forme une communauté de nature, et s'il y en a, quelle est la différence entre la logique et l'ontologie et la métaphysique ; et s^il n'y en a pas 9 comment la connaissance est possible; ou bien, si la forme est étemelle et absolue, ou périssable et relative , et si elle est périssable et relative , comment on peut atteindre à l'absolue vérité avec son concours ; négligeant ainsi ou laissant sans réponse les questions les plus importantes, et sans lesquelles on ne saurait arriver à une conception vraiment rationnelle de la logique.
CSQmSSE DE L ANCIENNE LOGIQUE.
Pour justifier Texactitudë de ces remarques, je vais tracer d'abord une rapide esquisse de Tancienne logique i où je me bornerai à indiquer les traits les plus essentiels de cette science y ce qin nous suffira pour mettre en lumière ses lacunes, et ce qu'il y a pour ainsi dire d'illogique en elle, et nous servira comme de préparation et de passage à la logique hégélienne*
Que là logique soit une science universelle, c'est là un point sur lequel tous les philosophes sont d'accord* En effet, que la logique soit la science de la forme, ou qu'elle soit la science du raisonnement, Tunité de Tin* telligence, ainsi que runité de la science, exigent qu'il y ait une science universelle qui s'étend à toutes les branches delà connaissance et delà pensée» Mais si, d'un c6té, la logique est une science universelle, elle doit, de l'autre, avoir un objet déterminé et un champ limité de recherches, et ^ en ce sens, elle doit être une science particulière. Car, si elle n'était qu'une science universelle, elle serait la sdénce universelle et la seule science, et les autres sciences ne seraient
alors que des parties ou des divisions de la logique. La question se présente, par conséquent, de savoir comment la logique peut être une science universelle et particulière tout ensemble, dans quel sens et jusqu'à quel point elle embrasse les autres sciences, et dans quel sens elle constitue une science suvgenerisy ayant un objet distinct et déterminé.
Or, lorsque nous analysons la pensée, nous découvrons qu'il y a dans toute pensée deux éléments : la chose elle-même (soit purement pensée ou signifiée par des mots), et le mode suivant lequel les différentes choses sont unies et disposées dans et par la pensée , il y a, en d'autres termes, d'une part, ce qui a été appelé la matière^ ou le contenu, et de l'autre, la forme de la pensée. Si, dans la proposition, l'homme est
mortel j nous né considérons en aucune façon ce qui se rapporte à l'être objectif, soft de Yhomme, soit de mortel, comme, par exemple, s'il y a un tel être appelé homme, ou ce qu'il est, ou s'il y a des choses mortelles, et en quoi consiste être mortel , etc. , mais seulement la manière dont ces termes ou des termes semblables sont ou peuvent être réunis, nous aurons la forme universelle de cette proposition. C'est par le même procédé analytique que nous découvrons dans un raisonnement des éléments et des rapports analogues; et si nous étendons ce procédé aux formes diverses à l'aide desquelles nous pensons les choses, nous aurons le point de vue fondamental de l'ancienne logique, c'est-à-dire nous aurons, d'une part, la matière
ESQUISSE DE l'a.\CIENNE LOGIQUE. 17
de la pensée, et les sciences qui s'y rapportent, telles que la métaphysique et la physique, et de l'autre, la forme de la pensée y et la science de la forme ou la logique.
Maintenant, comme il ne peut y avoir de pensée sans une forme déterminée, il faut à la pensée certains éléments fixes et généraux qui la déterminent . Ces éléments ont été nommés par quelques logiciens termes, par d'autres catégories ou concepts, et par d'autres genres etespèces. Il fautremarquer,àcet égard,que si, conformément à la notion fondamentale de la logique que nous venons d'indiquer, nous enlevons aux termes ou catégories, ou par quelque nom qu'on les désigne, leur valeur matérielle et objective, et leurs propriétés réelles (peu importe ici que ces propriétés soient dérivées de Texpérience ou de la raison), on ne leur laissera que leur grandeur ou quantité , et la logique deviendra la science de la quantité de la pensée (1). C'est là, pour le dire en passant, ce qui fait le rapport, et ce qui a souvent amené la confusion de la logique et des mathématiques. Car, si l'on dépouille
(1) Si, par exemple, dans le terme Iwmme nous faisons abstraction de son existence réelle , et de ses qualités , le seul caractère, la seule entité qui lui pourra rester sera la quantité, c'est-à-dire nous aurons Thomme considéré comme un iout, ou comme une partie, ou comme une unité indivisible. -— Et il faut remarquer que nous faisons ici une concession à l'ancienne logique pour le besoin de la discussion. Car il est facile de voir que la quantité et ses rapports— quels que soient d'ailleurs leur valeur et le rôle qu'ils jouent dans la constitution des êtres, — font partie de la chose même et de sa nature objective, et, par conséquent, elles dépassent les limites d'une logique qui n'y voit que des formes purement relatives et subjectives de l'intelligence.
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(i) Knlcis pnr exemple » compare le syllogisme à trois ceiVîles conceiitrtf|!iwi(lont le cercle du milieu formerait le moyen terme. Ploucquet identille In iorjUiUft et le calcul, et après avoir ramené le syllogisme àù calcul, il roni'hit pflr lr« paroles suivantes : Posne etiam rtides mechanke totam /o- \lic(tm doccvi, nHpuerimaihematicamdocentur, itaquidem, utnulla jiivmid'hto in mtiocinHs nuis errmidi, torqtteri, vel fallaciis cirtumveniri ftonninl , ni cakxilo nm errant. » !l f^ut avouer que Leibnitz avait déjà donm^ IVxomplo do cette manière absurde et illogique de traiter la logique^ l'M sonuictlnnt le Rylloglsmc au calcul des combinaisons, c'est4i-dire, en calrulNUt lo nombril des combinaisons qu*on peut faire subir à une proposition dMU» k H)llogl»mc. (Voyox Leibnitz, i)p. t. II, p. 1.)
ESQUISSE DE l'â^XIENNE LOGIQUE. 19
ment ; 2** que, si Ton se représente pftr la pensée la série entière des termes, l'on aura, à Tune des extrémités de la série, un terme qui a la plus large cîttension, mais qui n'a point de compréhension, et, à l'extrémité opposée, un terme qui a la plus large compréhension, mais qui n'a point d'extenrîoili
Cependant les termes pris 8éparéme&t,et indépefl» datnmcntgde tout rapport^ tie sont qu^ des êlémentt indéterminée qui ne contiennent pas de pensée positive et bien définie. Ce n'est que par leur liaison, et en réfléchissant, si l'on peut dire ainsi, Tun sUi* Vkxxtto une partie d*eux-mêmes, qu'ild acquièrent cette pro^ priété. Et, en y regardant de près, on voit que c'est leur propre constitution qui appelle ce rapport \ car, comme chaque terme possède une coïnpréhetision et une extension, chaque terme contient implicitement le terme dont il forme soit la compréhension, soit Textension.Maintenatit,lé rapport le plus simple et le plus élémentaire des termes est exprimé parla proposUiorki laquelle n'est, en réalité, autre chose que le développement, et, pour ainsi dire, la position actuelle de la relation primitive des termes, c'est-à-dire du double élément Contenu dan^ chaque terme pris iso*lément. Dans les termes homme et mortel, pttr exemple, il y a un certain nombre de caractère^ dont les uns constituent la compréhension, et les autres lextension. Relativement au terme mortel, homme forme une partie de son extension j et relativement au terme homme, mortel forme une partie de sa compréhension,
de telle sorte que ces deux termes, en tant que formant des parties d'un tout — de la totalité de la série des termes — • sont dans un rapport inverse et réciproque, lequel rapport est affirmé par Tinsertion de la copule est. Dans la proposition Vlwmme est mortel, homme j étant l'espèce, constitue une partie de Vextension demortel, et, mortel étant le genre, constitue, à son tour, une partie de hcompréhensiond^V homme. Maintenant, de même que la proposition sort des termes, ainsi le syllogisme sort de la proposition. Et de même qu'une série de termes contient virtuellement une série de propositions, ainsi une série de propositions contient une série de syllogismes. Bien plus, le syllogisme se trouve, comme la proposition, virtuellement contenu dans les termes, et il n'en est, lui aussi, qu^un développement. Car , par là môme que chaque terme possède une compréhension et une extension, c'est-à-dire est ainsi constitué qu'il forme d'un côté la compréhension et de l'autre l'extension d'autres termes, il n'implique pas seulement la proposition, mais le syllogisme. Les termes feomrwe, mor^e/, plante, blanc, bon, etc., possédant chacun ce double élément, peuvent être combinés dans un syllogisme, et déplus, ils peuvent remplir, tour à tour, la fonction de moyen, de grand et de petit terme. C'est sur ces considérations qu'est fondé le principe fondameiîtal delasyllogistique,jeveux dire, leprmcipium de continenti et de contento. Car , chaque terme, par son extension et en tant que genre, contient un autre terme,
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•et, par sa compréhens'on et en tant qu'espèce, il est contenu dans un autre terme ; de telle sorte chaque terme peut, tour à tour, être moyen terme, grand et petit extrême. C'est l'ensemble de ces règles, formes ou opérations qui constitue la méthode^ laquelle, comme nous Tavons fait observer, n'est qu'un organum subjectif de la connaissance, un instrument qui guide l'intelligence dans la recherche du vrai, mais qui n'est pas le vrai lui-môme, ou qui n'est lié avec le vrai par aucun rapport consubstantiel et, absolu. Et ainsi, quand nous raisonnons, nous définissons, nous divisons, etc., nous accomplissons des opérations qui conduisent l'esprit à la connaissance des choses, mais qui n'ont aucune réalité hors de l'esprit, et n'affectent en aucune façon les choses elles-mêmes.
Mais à côté et au-dessus de ces règles et de ces principes, il y a un principe suprême qui est la condition de toute pensée et de toute connaissance, et partant de la légitimité de ces opérations ellesmêmes. D'après ce principe une pensée ne doit pas se nier et, pour ainsi dire, s'annuler elle-même; et, par conséquent , aux règles et aux principes précédents il faut ajouter le piincipe de contradiction y que Kant a appelé le principe d'identité, et qui peut être ainsi énoncé : Une chose doit être identique à ellemême, ou bien : Une chose ne peut être autre qu'ellemême , en même temps y et sous le même rapport ; principe que l'on nous donne comme exprimant la règle suprême de la connaissance et de la vérité.
Teb sont les traits les plus caractéristiques de l'ancienne logique, de la logique qui réclame Aristota pour son fondateur ^-^nous allons voir avec quelle raison y-^ui a été enseignée pendant des siècles et est toujours officiellement enseignée dans les écoles, et qui forme la charpente de toutes le$ logiques qui ont paru jusqu'à la logique de Hegel , quelles que aoient d'ailleurs les différences qu'on pourra décou-^ vrir dans leur disposition extérieure, et dans quelques points secondaires et peu importants.