FORMELLE
Bien qiio cette queslion n'ait, à la rigueur, qu'une importance purement extérieure et historique^ cependant, à cause de la grandeur du nom et de Tinfluence qu'exercent et qu'exerceront toujours les écrits d'Aristote, il n'est pas sans intérêt de l'examîner brièvement, et de voir quelle est la notion qu'Aristote s'est réellement faite de la logique.
Qu'Aristote n'ait clairement perçu ni l'objet de cette science ni le lien qui l'unit aux autres sciences, à la métaphysique , par exemple , et qu'il y ait dans ses théories logiques une tendance à ramener les opérations de l'intelligence aux formules vides et aux figures de la logique formelle, c'est ce que je ne contesterai point. Cette tendance peut s'attribuer à différentes causes , mais surtout à la position hostile prise par Aristote vis-à-vis de la théorie des idées et de la méthode qui en est inséparable , je veux dire la
(i) remploierai parfois cette expression pour désigner rancianae logique. C'est ainsi, du reste, qu'on la désigne souvent.
dialectique 9 position qui l'empêcha de saisir Tunilé de la science dans Tunité des idées , bien que, lorsqu'on ne se la'sse pas faire illusion par les mots, on puisse aisémept voir que, dans la construction de ses théories métaphysiques, il suit en réalité cette môme méthode dialectique , et il emploie ces mômes éléments — les idées — contre lesquels il a dirigé une critique si sévère, et, il faut bien le dire, si peu Juste et souvent si superficielle (t). Mais il ne
(1) En général la polémique dirigée par Âristote contre la théorie des idées, ou porte à faux, ou elle est superficielle. Tous les arguments qu'il emploie pour renverser la théorie platonicienne peuvent tout aussi bien être rétorqués contre sa propre théorie, que contre la science en général. Tels sont, par exemple, les deux reproches adressés h Platon de séparer les idées des choses , ou de doubler inutilement les êtres. Mais, à quelque point de vue que Ton se place, il faut bien séparer, les principes des choses dont ils sont les principes ; j'entends les séparer non comme on sépare deux choses matérielles, mais comme on doit séparer l'idée, de la chose dont elle est l'idée , par exemple , l'idée du triangle, du triangle matérieU ou l'intelligence, des choses qu'elle entend. Que cette séparation soit difficile à concevoir, on peut l'admettre sans que l'argument d'Aristote en devienne plus concluant , car cette difficulté affecte tout aussi bien la théorie platonicienne, que toute autre théorie en général. Il en est de même de l'autre objection fondée sur le dédoublement des êtres. Eu effet, dès qu'on admet des principes il faut bien doubler les êtres, et cela de quelque façon qu'on envisage les principes, car il faut admettre et les principes et les choses dont ils sont les principes. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu' Aristote construit sa théorie métaphysique avec les mêmes éléments dont s'était servi Platon pour construire la sienne. Que l'on prenne, par exemple, sa théorie du premier moteur. Il est évident que s'il y a théorie fondée sur l'idée, c'est bien cellelà , car un premier moteur et un moteur qui se meut sans se mouvoir est une conception purement idéale, c'est-U-dire une conception fondée sur Vidée d'un moteur absolu, comme la théorie du bien, de Platon , est fondée sur Vidée d'un bien absolu ; et si l'on examine attentivement par quels procédés Ai'istote arrive à la conception d'un moteur absolu, on verra que c'est par la dialectique, j'entends la dialectique platonicienne. C'est qu'en effet, il n'y a pas de métaphysique qui puisse être fondée sur d'autres principes. Voy., sur ce point, mon Introd. à la Hil. de Hegel, ch. II., §i, et eh. ÏV, g v.
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suit pas de là qu'Aristote ait conçu la logique comme la science des formes purement subjectives de la pensée, et qu'il Tait absolument séparée de Tontologie et de la métaphysique. Tout au contraire, poursuivant, à régal do Platon, l'unité de la science, il s'applique à lier ensemble la logique et la métaphysique, en les plaçant toutes deux sur un terrain commun, et en leur attribuant les mômes principes et le même ordre de recherches. C'est ce dont on pourra s'assurer, pour ainsi dire, à la plus simple inspection de ses écrits. Ainsi, après avoir, dans sa logique, considéré les catégories comme principes de la pensée, il les considère, dans sa métaphysique, comme attributs de l'Être. C'est le môme rapport qu'il a en vue lorsque, dans ces deux mômes écrits, il examine le pnncipe de contradiction ^ ou lorsqu'il introduit dans ses Analytiques et dans son Traité de Vâme sa Théorie de V Intelligence , laquelle, comme on le sait, est intimement liée à sa théorie de Vacte ou de V essence. Il y a plus, sans sortir des limites de la logique , nous voyons Aristote occupé à définir et à agrandir l'objet de cette science, en recherchant la signification matérielle et objective de ses lois. Car, après avoir analysé la proposition dans sa forme subjective- et indéterminée, il l'analyse dans sa signification plus déterminée et plus objective (dans sa Tliéorie des modales)y et, après avoir considéré le moyen terme comme espèce et dans ses rapports quantitatifs avec les extrêmes {premiers Analytiques) , il la considère
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du point de viie de la eause et de Ye^senee {seconds Analytiques ) , rapproebant iei aussi la logique et ses théories métapbysiqueSi et posant l'a^^ence comme moyen terme fOn principe absolu de la démonstration, dans lequel la démonstration et la chose démontrée, la forme et la mcuière de la pensée se trouvent inti-* moment unies et élevées à l'identité de leur na«ture (i).
Tqlle est la notion qu^Aristote s'est faite do la \o^ gique, ainsi que le prouvent ses écrits , et ceux qui invoquent son autorité pour justifier la séparation de la logique et de la métaphysique , ce n'est pas au vrai Âristote qu'ils en appellent, mais à un Arislote qu'ils se créent pour le besoin de leur cause et de leurs opinions.
(1) Coiif. plus bas, eh. X et suiv.